AVERTISSEMENT
J'avais juste besoin d'écrire cette fic. C'est un exorcisme. C'est noir au possible. J'ai pas pensé, du tout, à vous. Pour être honnête :) Qu'à moi. Et j'ai écrit ça par à-coups, chaque fois en me retrouvant au fond du trou, et toujours en écoutant la même musique. Donc c'est une fic très perso que j'ai écrit uniquement pour avancer dans un processus de deuil très personnel, et je n'y suis parvenue qu'avec beaucoup de bières, et ce morceau de Tom Day (la chanson évoquée évoquée en début de fic n'est pas le titre de Tom Day, qui d'ailleurs est instrumental, et qui donne son titre à la fic).
Pour tout vous dire, c'est basé sur une anecdote vécue il y a un an, je pensais déjà écrire sur ce jour-là l'année dernière mais j'étais paralysée. Cette année, je l'écris ! Pourquoi faire une fiction, surtout aussi proche de la réalité ? J'ai pas été capable de trouver les mots autrement.
Et donc, même si je n'ai jamais eu ce genre de problème sur ce site : je n'ai pas la moindre intention de débattre sur ce quoi que ce soit que je raconte dans cette fic. C'est mon ressenti et je m'en contrefous si ça vous convient pas, je n'ai aucune envie de discuter des opinions des uns et des autres sur le deuil, le féminisme, et comment je suis censée vivre et ressentir ma vie, je préviens d'avance.
Voilà... Pour finir, et compte-tenu du contenu, je ne vous dis pas 'enjoy'... Bonne lecture, à la limite ;)
Who We Want To Be
Trois ans.
Ça faisait trois ans.
Et peu importait comment, à quel moment la douleur la submergeait et son cerveau fondait et un trou noir s'ouvrait dans sa poitrine, ça commençait toujours par une chanson dans la tête.
Dans son cas, c'était une chanson complètement nulle. Elle ne savait même plus pourquoi au juste elle lui faisait penser à lui. Les paroles étaient juste con. Et pourtant, chaque fois qu'elle l'écoutait, chaque fois qu'elle revenait dans sa tête, c'était lui.
Sans doute parce qu'il l'écoutait souvent. Ça lui donnait de l'énergie, disait-il. Il s'entraînait avec ce morceau dans les oreilles, ignorant royalement le reste du monde.
C'était lui, tout simplement. Chaque fois qu'elle l'écoutait, elle le voyait sur le terrain, évoluant avec la grâce d'un félin, comme s'il n'avait pas le moindre effort à fournir pour être aussi génial. Gamine, cette aisance surnaturelle l'avait toujours marquée.
Après le collège et le désenchantement qui s'en était ensuivi, elle l'avait suivi au lycée. Too faisait bien l'affaire, du moins pour elle... Pour lui, elle savait que ce serait un autre enfer. Mais il ne changerait pas d'avis, elle le savait, et elle ne voulait pas le laisser seul.
Et un an plus tard...
Il était mort. Il avait cessé d'exister. Et trois ans plus tard, elle ne parvenait toujours pas à comprendre ce que ça signifiait.
Ce jour-là, il pleuvait. Comme dans un film policier, tout semblait plus bleu et plus froid, et la pluie ne cessait de tomber, comme si les nuages devaient noyer le soleil à jamais. Mais avec le recul, elle préférait que ce soit ainsi.
Le soleil l'aurait insultée.
Et elle avait toujours aimé la pluie.
Quand le téléphone avait sonné, elle était seule chez elle. Les trombes tapotaient sur le toit de la véranda où elle lisait. La sonnerie désagréable mais anodine l'avait tirée de sa rêverie.
Et quelques mots avaient foutu sa vie en l'air.
Il y avait eu le néant.
La sensation d'être aspirée, noyée en elle-même. Le voile noir qui tombait sur son champ de vision, engloutissant les contours familiers de son environnement. Et bien qu'elle ne l'ait pas perçu à ce moment-là, les milliers d'avenirs qui flétrissaient encore dans leur graine.
Le monde s'arrêtait. Ou bien il finissait ? Et depuis... Il n'avait jamais vraiment recommencé...
C'était juste le monde. Le vieux monde. Le monde familier. Juste... sans lui. Et même si d'autres souffraient de la perte, elle avait l'impression d'être la seule à habiter cet univers alternatif où il n'existait plus.
C'était probablement cruel, et injuste de penser ainsi. Il y avait d'autres gens qui l'avaient aimé. Et des gens qui se souciaient d'elle. Et pourtant, depuis qu'il n'était plus là... Toutes les personnes de son entourage faisaient du bruit dans sa tête sans jamais parvenir à l'atteindre.
On lui avait demandé de parler. De dire ce qu'elle avait sur le cœur. Mais elle ne voulait pas parler d'une relation dont tout ce qui lui restait, c'était son ressenti intime. Elle ne voulait pas expliquer sa relation avec lui. L'expliquer... ça lui semblait quelque part la violer. C'était eux.
Quand les gens sont vivants... On ne ne soucie pas de dire ce qu'ils représentent pour nous. Et quand il ne font plus partie de ce monde... Elle ne voulait plus expliquer pourquoi, et comment elle l'aimait.
À quoi bon ? Elle n'aurait aucun répit de toute façon. La vie continue, comme le disent tous les connards qui se voilent la face à ne pas comprendre que la vie, justement finit nécessairement, et que ceux qui partent laissent des traces indélébiles.
En tout cas, en ce jour pluvieux, le jour, elle était sortie.
Chaque année, elle gérait l'anniversaire d'une façon différente. Enfin... 'gérer'. Ça sous-entendait une notion de contrôle. La plupart du temps, elle n'en avait aucune.
Et on affronte rarement la vie en se disant qu'on peut.
Alors ce jour-là, Momoi Satuski est sortie de chez elle. Elle a cessé d'être une échouée, une ombre prisonnière de ses cauchemars, une jeune femme dévorée par son chagrin. En tout cas, elle a essayé d'incarner cette jeune femme-là. Parce qu'elle s'est dit, stupidement. Une gerbe de fleurs. Vaut mieux qu'un silence.
Avec sa mauvaise nuit qui lui creuse des labours sous les yeux, avec son esprit qui fonctionne de travers et son corps en pilote automatique, elle sort.
Il pleut. Les nuages ne veulent pas cesser de brouiller la terre et le ciel dans un flou persistant, et le monde ne veut pas s'arrêter d'être ce qu'il est : des gens qui passent, qui vont au travail, qui vaquent à leurs occupations, alors que son cœur à elle est aussi immobile que la brume.
Enfoui au fond d'elle. Inacessible. Chaque fois qu'on lui sourit, c'est comme un coup de poignard dans la brume qui la protège. Elle marche droit vers le fleuriste, sans même savoir pourquoi elle fait cette démarche. À quoi ça sert d'honorer un mort, pour de vrai ? Elle a déjà participé aux cérémonies d'hommages. Elle en est sortie avec la nausée rivée à l'estomac. Alors cette fois, elle se dit qu'il vaut mieux le faire seule.
Les fleurs ne sont pas là parce qu'il le faut. Ce sont des lys. Il s'en foutait des fleurs, et si quelque part il est encore un tout petit peu là, il s'en fout toujours. Ce n'est pas pour lui, c'est pour elle. Ce sont ses fleurs préférées. Si les sentiments qu'elle lui vouait pouvaient avoir une forme physique, ce seraient des lys. Elle veut juste les voir disparaître dans la rivière, plus forte que lui, plus forte qu'elle. Elle veut les voir partir à la dérive, avec l'illusion débile qu'elle les chargerait de son chagrin, que l'eau emporterait tout. La rivière est comme leurs souvenirs ensemble, comme sa vie à lui : ils traversent le temps, même quand ils sont achevés.
La voilà chez le fleuriste. Son visage doit avoir la lividité d'un perce-neige qui sort de terre. Sauf que le perce-neige marque la fin de la saison sombre. Et elle... ça fait trois ans qu'elle ne cesse de perpétuer sa saison sombre.
Elle arbore un visage neutre. Elle demande un bouquet de lys. C'est pour offrir ? veut-on savoir. Non, c'est pour rendre hommage, répond-elle. Parce qu'elle ne parvient pas à dire que c'est pour un mort. Les lys doivent être fleuris, alors ? Elle n'arrive pas non plus à dire que oui, parce que c'est pour les flanquer dans la rivière et qu'ils n'auront pas le temps de s'épanouir.
Comme Daiki...
Ce bouquet, ça va ? Elle le regarde à peine. Elle veut ses fleurs et partir. Vite. Elle veut s'enfuir. Mais elle patiente droite comme un piquet dans l'antre verdoyante. Personne n'y est pressé, quand son cœur bat à cent mille à l'heure.
Et enfin, soulagée de deux billets qu'elle ne peut pas vraiment se permettre de dépenser, elle ressort dans la rue, et son bouquet pèse lourd, très lourd, dans des rues soudain ensoleillées exactement comme si l'univers se moquait d'elle. Elle porte son chagrin à bout de bras. Jamais de simples fleurs n'avaient autant ankylosé ses bras. Elle en est presque fière. Je fais ça pour toi, Daiki.
Pendant quelques minutes, elle a l'impression de retrouver sa place dans l'univers. D'accomplir une sorte de devoir qui, s'il n'apaisera jamais le chagrin, remet un peu d'ordre dans le chaos du deuil. Jusqu'à ce que...
* Sifflement *
« Besoin d'aide, mademoiselle ? C'est pour un mariage ? »
Elle tique. Elle baisse les yeux. Presse le pas. D'ordinaire, elle aurait répondu. Elle aurait au moins soutenu le regard de l'imbécile qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Mais pas aujourd'hui. Son cœur plonge dans sa poitrine.
* Type qui se penche par dessus la vitre de sa camionnette *
« Sexy ! »
Il ne pleut plus, et pourtant, elle la sent encore. La pluie est plus noire. D'un noir d'encre. La pluie tombe sur elle et l'efface de tout le paysage environnant, la dilue comme une aquarelle. Elle est une femme qui porte des fleurs, pas une femme qui porte son deuil. Elle traverse la ville et les lys pour honorer son ami attirent les regards sur elle. Elle les ignore. Mais elle se déteste de le faire.
Elle accélère le pas en priant pour que plus personne ne lui adresse la parole.
* Passant qui vient droit sur elle *
« C'est pour moi ? »
Son cœur sombre plus profond, à mesure qu'elle s'englue dans son cauchemar. Une mélasse de plomb qui l'empêche de riposter. Alors que c'est ce qu'elle aurait fait d'ordinaire. Juste... pas aujourd'hui... Et la rancune et la colère viennent souiller l'un des jours, déjà, les plus difficiles de sa vie. Elle avance avec des boulets aux pieds et avec son gros bouquet de fleurs qui tire sur ses bras, dans une joyeuse ambiance estivale insouciante où elle circule, le témoignage de ses sentiments, son hommage qu'elle porte à bout de bras, n'étant rien d'autre qu'une cible pour les passants.
Aucune légitimité. Aucun droit. Juste une femme qui porte des fleurs. Et personne, pas une âme, pour voir le chagrin qui voûte ses épaules. Pour comprendre que ses fleurs sont le chagrin. Personne ne la voit. Ou plutôt, tout le monde voit ce qu'elle n'est pas. Elle n'a jamais eu autant conscience de ses seins, aussi lourds que les fleurs.
Elle continue à porter son hommage à travers la brutalité des passants. Elle tient son fardeau à bout de bras. Elle traverse l'enfer de ce chemin qui la mène jusqu'à la rivière, un enfer pavé de remarques débiles. Un enfer pavé du désir qu'elle a subi toute sa vie. À croire qu'on n'a pas de sentiment parce qu'on est une femme. Un réceptacle du désir des hommes. Une personne qu'on respecte, du moment qu'elle se montre femme ! C'est à dire... Qu'elle réponde par un sourire et un clin d'œil. Elle n'a pas le droit d'être moche, abattue, de se détester. Elle n'a le droit que de subir.
Elle veut oublier. Elle essaie.
Elle est en colère. Elle n'avait pas besoin de deux-trois connards pour que ce soit le cas mais maintenant ça brûle. Ça engloutit ses pensées.
Et pourtant, elle se dirige quand même vers la rivière. Elle fait le reste du chemin avec la brûlure de l'affront, comme une relation sexuelle non consentie. Ça ne brûle pas que physiquement. Ça brûle à l'intérieur de son âme. Tout ce qu'elle protège et chérit, c'est souillé par quelques mots auxquels, d'habitude, elle aurait répondu. Elle vivait seule, dans un monde alternatif, sans lui.
Elle en a la confirmation.
Parce que le jour où elle prend son courage à deux mains pour lui rendre hommage, le monde s'empresse de lui rappeler qu'elle n'est qu'une femme, que son ami n'était rien, que dans la vie, il faut aller de l'avant, qu'il faut se ressaisir, qu'un deuil, ça a une putain de date d'expiration.
Enfin, elle parvient à sa destination. Elle a l'impression d'avoir traversé le département en mode Mad Max. Les routes étaient semblables à hier, mais aujourd'hui, le monde entier s'est truffé d'hostilité. Ce qui rend l'arrivée dans son havre de paix encore plus poignante. Le silence. Soudain, le ciel qui s'ouvre au-desssus de sa tête, comme si la lumière jusqu'ici se retenait de parvenir jusqu'à elle. Elle descend sur la rive. Sur ce bout de monde intouché. Même les gens qui passent derrière elle sur le chemin des promeneurs n'osent plus la déranger, comme si cette digue s'avançant dans la rivière constituait le sanctuaire inviolable qu'elle avait recherché toute la journée durant.
Elle s'assoit sur le rocher, déchire l'emballage des lys. Elle s'empare d'une tige encore fraîche, légèrement humide. Encore vivante. Elle l'extrait de son linge de plastique, et jette la fleur dans la rivière. La première s'accroche aux rochers. Elle pioche une autre dans ce foutu sac au crépitement insolent dans le silence presque total, presque approprié à l'occasion. Et l'un après l'autre, elle jette les lys à la rivière.
Il le lui demandait, autrefois. Qui tu voudrais être ?
Ça lui donne presque envie de rire, en y repensant.
En tout cas... Pas cette nana qui vient fleurir ta tombe.
Et toi, Dai, qui tu voulais être ?
J'arrête pas de me demander si tu as eu le temps d'y penser. À cet avenir que tu n'aurais pas. Si la réponse t'est apparue, au moment où le futur se dérobait pour toujours. J'arrête pas de me demander si tu as eu peur. Si tu étais triste.
Ça sert à rien de se faire du mal avec ça, hein ? Et pourtant, ça me tourne dans la tête...
Et les lys s'en vont dans le courant. Comme autant de points de suspension quand on n'achève jamais sa phrase.
Toutes ces questions auquel le silence répond à sa manière, tandis qu'elle demeure parfaitement immobile au bord de la rivière censée emporter son chagrin. Les libellule viennent se poser à ses pieds. Le vent frissonne dans les feuillages. Les promeneurs s'éloignent.
Et soudain, seul le silence demeure. La dernière tige dans la main.
Elle regarde ce lys qui n'a pas encore fleuri.
Où est-ce que tu es ?
Est-ce que tu existes encore ?
Qui seront-nous ? Qui suis-je sans toi ?
Et la rivière qui murmure emporte la réponse dans son indifférence drapée de lumière et de silence.
Elle reste là, paralysée sur la rive, dans le couchant qui allonge les ombres sur sol. À quoi ressemblera le monde à la nuit tombée ? Il a changé tellement de fois de visage.
On dit qu'on oublie peu à peu le visage des morts. Celui de Daiki... est toujours dans sa tête. Peut-être que ce sont moins les traits, que l'expression, qui demeure. Son regard continue à percer son âme alors qu'elle contemple les lys retenus par les rochers, ces fleurs qu'elle voudrait voir couler jusqu'à la mer. Elle pourrait presque les suivre, toute la nuit. Au lieu de ça, des heures durant, elle les regarde se flétrir doucement dans l'étreinte implacable du courant, étranglés sur leurs rochers. Et la lumière décroît.
Elle aurait voulu partir quand tous les lys auraient disparu. Mais la nuit tombe.
Elle se relève et quitte les libellules, les rochers et la rivière. Le silence qu'elle avait recherché toute la journée. En quête, pour une autre année, des réponses que le silence garde pour lui.
Et dans l'intersitces des nuits, entre les ténèbres et l'aurore, peut-être qu'elle trouvera la réponse à la question qu'elle n'a cessé de se poser depuis trois ans. Qui sera-t-elle ?...
Tout ce que je serai, ce sera avec toi. Je penserai à toi, presque tous les jours de ma vie. Et nous serons d'une autre façon ce que nous avions espéré être quand tu étais vivant.
Je porterai ta vie dans la mienne.
