Chapitre 2:

Bonnibel foudroya du regard l'écervelée qui était assise quelques chaises plus loin et osait rompre le silence de la bibliothèque avec ses gloussements stupides. Mais à peine avait elle replongé dans son énorme Gray's Anatomy (rien à voir avec la série, malheureusement) que le caquetement agaçant reprenait, assorti de chuchotements hystériques avec sa voisine. L'étudiante en médecine se racla la gorge bruyamment. Une fois les regards des deux insupportables commères (probablement des L1 en langues ou en socio) sure elle, elle dit de sa voix la plus cassante :

"Est ce que vous pourriez cesser de discutailler? On est dans une bibliothèque ici, un lieu de travail. Si vous avez autant de choses à vous dire, allez le faire ailleurs."

L'une des deux jeunes filles rougit et secoua la tête pour s'excuser. La deuxième ouvrit la bouche, l'air prête à répliquer, mais le regard sévère de Bonnibel balaya son courage.

"Il y a un très joli petit parc à côté, si vous voulez." insista t-elle avec un sourire froid.

Les deux jeunes filles réunirent leurs affaires et partirent, l'air indigné. Satisfaite, Bonnibel retourna à son travail, non sans avoir haussé un sourcil devant le sourire moqueur que lui adressait Georges, un ami de médecine et compagnon de BU.

Ce n'est que deux heures plus tard, vers midi 30, qu'elle s'arracha à sa coupe du crâne humain. Une fois ses affaires rangées dans son sac, elle s'autorisa à consulter son portable. Marceline lui avait envoyé des messages comme toujours déplacés, absurdes et étrangement mignons : une capture d'écran d'un dessin avec un petit couple d'une fille à l'air sérieux et geek et d'un garçon aux cheveux en désordre et aux habits dépareillés, une photo prise depuis la fenêtre de Marceline avec une dame tirant un enfant en pleurs, un gif de chat léchant du lait avec un smiley coquin et un "j'espère que tu travailles bien, ma petite nerd. Ne me trompe pas trop avec tes bouquins plein de gens découpés". Bonnibel essaya d'étouffer le sourire attendri qui étirait ses lèvres, apparemment sans succès puisque Georges lui souffla un "Niaise" moqueur par dessus ses photocopiés. Elle haussa les épaules, mais salua tout de même son compagnon de travail avant de partir.

En descendant les imposants escaliers de la BU, elle répondit à sa petite amie et entama un échange aussi futile que délicieux à base de "qu'est ce que tu vas manger?" "oh, avec qui?" et "J'ai gardé ton goût pour si c'est trop mauvais", avec un sourire cette fois assumé. Sourire qui se figea lorsqu'elle vit ce que "Lady Rainicorn" lui avait écrit de se grouiller car la queue devant le Restaurant Universitaire commençait à grandir, assorti d'une blague de mauvais goût et d'un nombre terrifiant d'émoticônes colorés. Bref, en cette journée de fin mars, la routine se déroulait paresseusement sous ses pieds, familière et douce comme un rayon de soleil.

Jusqu'à ce qu'elle mette le pied hors de l'imposant bâtiment en pierres et se retrouve nez à nez avec un petit groupe d'étudiants et de personnes âgées avec des t-shirt et pancartes aux couleurs de la manif pour tous.

"C'est quoi ce bazar?"

Une jeune fille du même âge qu'elle aux cheveux bruns tirés dans un chignon strict lui planta un flyer dans les mains. Bonnibel détailla son t-shirt rose avec écrit dessus "Papa où t'es?" et sa jupe plissée qui tombait sur ses chevilles, tandis qu'elle récitait d'une voix suraigue:

"Savez vous qu'aujourd'hui, en France, il est légal de tuer des êtres humains, et bientôt de faire des expériences eugénistes et de vendre des bébés? Contre ces actes de meurtre et de sélection contre-nature, Alliance Vit...

- Eugénisme... Vous y allez fort. Vous militez contre l'IVG et la PMA?

- Avortement, PMA et GPA, recherche sur les embryons, tout ce qui s'oppose à la nature, à Dieu, à la vie. On est pour le bien des enfants, pour les protéger des dérives de la société, du meurtre pré-natal, de la privation d'un père ou d'une mère..."

- Je ne vois toujours pas le rapport entre l'eugénisme et le droit à l'avortement ou à la PMA pour un couple de femmes.

- On protège la vie!"

Bonnibel partit d'un grand rire froid qui attira sur elle les regards de la poignée de militants aux t-shirts rose et bleu et de quelques étudiants perdus dans ce filet. Sentant l'attention sur elle, prit soin de regarder tout son auditoire lorsqu'elle répondit d'une voix forte et professorale:

- Parce qu'obliger une femme à avoir un enfant à une période de sa vie où elle n'a peut-être pas les moyens économiques et/ou psychologiques de subvenir à ses besoins, c'est protéger la vie? Parce que laisser à une femme le droit de choisir si elle veut et se sent capable d'élever un être humain, c'est criminel?"

Quelques étudiants sortant de la bibliothèque et attrapés dans les filets militants lui firent un signe d'encouragement, tandis que la petite légion rose et bleue se figeait, leur sourire vendeur remplacé par une moue irritée.

"C'est tuer un être vivant!" cria un homme d'une soixantaine d'année au polo bleu avec "Touche pas à mon père" écrit dessus.

"Benh non, je suis en médecine et un embryon c'est encore qu'un oeuf. Vous pensez que vous tuez des êtres vivants à chaque fois que vous éjaculez dans un mouchoir vous?" rétorqua Bonnibel.

Cette répartie lui valut plusieurs rires et un signe de pouces de la part de l'attroupement naissant d'étudiants.

"C'est ça, rigole, mais t'aurais aussi pu te faire avorter et jamais naître, s'exclama la jeune fille au chignon serré devant elle, le visage déformé par la colère. Ce que tu défends est juste contre nature. C'est pas à la femme de décider qui doit naître ou pas.

- C'est à qui alors, si c'est pas à celle qui va élever l'humain en question?

- C'est à la vie! A Dieu! s'époumonna la jeune fille, le visage rouge. Avec notre arrogance scientifique, on se donne des prétendus droits à jouer avec la nature! On se prend pour des dieux, à donner la mort ou fabriquer des bébés monstres pour les homosexuels, mais un jour on le payera!"

La militante s'était avancée vers l'étudiante en médecine pendant sa tirade enflammée, au point de lui postillonner sa haine au visage. Alors que sa voix tremblait et explosait sous le coup de l'émotion, celle de son adversaire était restée contrôlée, froide et claquante comme un vent polaire. Les rires s'étaient tus, et l'assemblée toujours plus nombreuse regardait avec curiosité l'affrontement entre cette flamme désordonnée, qui crépitait dans tous les sens et s'autoconsommait et ce vent polaire dévastateur, puissant et incisif.

"C'est mal aussi de sauver et d'améliorer des vies avec la médecine? C'est arrogant d'aider son prochain? C'est contre-nature de donner à deux femmes un enfant à chérir, qui grandira aimé dans un couple qui a vraiment pensé et souhaité sa venue?

- Oui! Un enfant a besoin d'un papa et d'une maman! Deux femmes ne peuvent pas apporter le versant masculin de l'éducation à un enfant, ou le protéger s'il est en danger, le porter quand il est fatigué !"

Le ventre de Bonnibel se serra, comme s'il venait de recevoir un coup de poignard. Sa main la devança et agrippa le col de la militante à la jupe plissée avant de souffler d'une voix menaçante.

"Bien sur qu'une femme peut faire tout ça, petite sotte. Je suis en médecine, et je t'assure que rien dans le code génétique d'une femme ne la rend inapte à protéger son enfant, à lui apprendre à bricoler ou à le porter. Et mieux, je ferai tout ça en tant que mère quand j'aurai des enfants par PMA, avec celle qui sera ma femme et avec qui je me serai mariée. Maintenant va cracher ton venin infondé ailleurs."

Les yeux de la jeune femme au chignon s'écarquillèrent puis sa bouche se fendit dans un geste de pur dégoût.

"Lâche moi, sale gouine."

Des hoquets, sifflements désapprobateurs et protestations outrées accueillirent cette insulte. Bonnibel, sonnée par cette attaque frontale, ne savait pas encore que faire lorsqu'une voix familière retentit dans son dos.

"Darling, laisse cette pitoyable petite coinçouille dans son ignorance crasse et ses préjugés archaïques. Elle ne convainquera personne avec ses discours haineux et son look effroyable. Et puis on a un repas plein de paillettes qui nous attend au RU, bien plus appétissant que cette pauvrette qui n'a probablement jamais connu d'orgasme dans sa vie étriquée."

Un peu de chaleur reflua dans les veines de Bonnibel. Elle lâcha le col de la militante et se retourna vers son ami René (Lady Rainicorn pour les intimes), pour voir avec satisfaction que ses cheveux colorés en rose, sa boucle d'oreille argentée, son jean moulant et son haut noir avec écrit en argenté "Je peux pas j'ai poney" détonnaient au milieu des habits rose et bleu des militants anti-IVG. La tête haute, elle rejoignit son fabuleux ami et glissa son bras sur son coude replié dans un geste apprêté.

"Tu as raison, allons conspirer pour garantir le droit des femmes à disposer de leur corps, à choisir avec qui et quand elles veulent avoir un enfant, comme de vrais méchants lgbt."

D'un geste ample, René salua le public. Puis ils partirent bras dessus dessous, sous les applaudissements et les sifflements appréciatifs, tandis que les militants, hués de toutes parts, amorçaient un mouvement de repli.


"Je suis là."

Bonnibel fit mine de ranger son portable dans sa poche puis se ravisa et le garda dans sa main. Elle ramena nerveusement une mèche de ses cheveux roses derrière son oreille et passa une main sur son pantalon pour lisser un pli.

La porte du garage s'ouvrit sur une jeune femme pâle aux longs cheveux noirs en bataille et aux yeux narquois.

"Je savais que tu serais stressée, Bonnie, se moqua Marceline avec un insupportable sourire goguenard. Ca mène des batailles épiques contre les suppôts de Christine Boutin, et ça s'effondre quand ça doit rencontrer mes potes."

Bonnibel détourna le visage pour éviter le baiser qu'avait initié sa petite amie. Sans se décontenancer, la bassiste glissa ses longs doigts entre ceux de l'étudiante en médecine et l'entraîna derrière elle vers le garage. Bonnibel refusa de bouger, préférant froncer les sourcils d'un air fâché, mais gardant la main blanche dans la sienne.

"J'imagine que tu n'as toujours pas officiellement annoncé à tes amis que c'était pas un garçon que tu allais leur présenter.

- Maintenant que tu le dis, ça m'a peut-être échappé" répondit Marceline avec un air faussement désolé.

Le visage de Bonnibel se ferma. Parfois, le côté décontracté et joueur de sa petite amie l'insupportait.

"T'inquiète, tu connais déjà Finn, et la petite nouvelle est sympa, même si un peu coinçouille."

Cette fois, la douceur avait remplacé la moquerie dans la belle voix grave de Marceline. Cette dernière pencha légèrement la tête et riva sur elle un regard suppliant, jouant comme toujours de son côté craquant de petit chat et du magnétisme de ses beaux yeux noirs. Sans compter que son pantalon noir en cuir qui moulait ses jambes fines et sa chemise rouge et noire remontée sur ses avants bras lui donnaient ce petit air sexy qui enivrait Bonnibel, lui faisant perdre sa capacité à tout analyser froidement. Avec un soupir, l'étudiante en médecine hocha la tête. Elle emboîta le pas à sa petite amie et pénétra dans le fameux garage que l'oncle de Finn lui prêtait pour leurs répétitions, sa main enfouie dans celle de l'envoutante bassiste.

"Finn, Sixtine, je vous présente mon petit ami... Ou plutôt ma petite amie, la sublime Bonnibel!" s'écria Marceline en faisant une pirouette enthousiaste.

Comme n'importe qui d'autre que Marceline aurait pu le prévoir, au lieu de rires bon enfant, un silence pesant accueillit ces mots. Bonnibel fit un signe de main gêné vers Finn, assis derrière une grosse batterie, dans le fond du garage. C'était un garçon blond avec des tâches de rousseur qu'elle connaissait déjà un peu, doux et gentil. Il ne réagit pas. Il avait les yeux écarquillés et la peau très pâle, et ses mains étaient immobilisées à quelques centimètres des timbales. Le ventre de Bonnibel se serra. Finn avait longtemps été amoureux d'elle, et elle avait craint depuis le début que cette nouvelle lui ferait un choc.

En revanche, elle n'avait pas prévu que Sixtine, la dernière arrivée dans le groupe de Marceline et Finn ne serait autre que la militante antiPMA avec qui elle s'était pris la tête le midi même. A voir l'expression de la guitariste au chignon serré et à la jupe plissée (le t-shirt "papa où t'es" avait toutefois été remplacé par un top noir uni plus sobre), elle non plus n'était pas ravie de cette retrouvaille.

"C'est une blague?" lâcha t'elle.

Marceline, qui venait enfin de comprendre que le cours des évènements lui échappait, essaya de garder la face. Elle haussa les épaules et répondit d'une voix maladroite:

"Non, Bonnibel est vraiment ma petite amie, le fameux Bonno dont je vous parle depuis un mois.

- Tu sors avec une fille? Avec une fille au cerveau lessivé par la propagande gay et féministe ? Une affreuse eugéniste? "

Marceline eut l'air sonné et Finn sembla enfin émerger. Mais avant qu'ils ne puissent réagir, Bonnibel s'était avancée vers Sixtine. Elle se planta à quelques centimètres d'elle, ses yeux froids rivés dans les siens.

"Lesbienne et féministe, c'est exact. Eugéniste, surement pas..."

Le rictus narquois de la guitariste la rendait folle. Bonnibel réduisit encore l'écart entre elle et ajouta d'une voix haineuse :

"Et donc la fameuse Sixtine du groupe n'est autre que cette conasse que j'ai eu le déplaisir de croiser ce midi? Une catho décérébrée homophobe et sexiste, qui s'improvise "défenseuse de la vie" et parle de choses qu'elle ne connait pas. Dis moi, tu n'as pas peur de finir en enfer à chanter dans un groupe de rock avec des gens voués à Satan comme une bi?

- Dégage, sale gouinasse. Ne me touche pas, et éloigne toi de moi! Tu n'es qu'une impureté qui souille tout ce qu'elle touche."

Bonnibel ouvrit la bouche pour répliquer, mais Marceline la devança. D'un seul coup, elle s'était interposée entre elles deux. Son visage pâle était fermé et sa mâchoire serrée, toute expression affable ou décontractée avait disparue, et ses cheveux noirs semblaient crépiter autour d'elle. Si Bonnibel ne la connaissait pas plus, elle aurait eu peur de son aura menaçante.

"Sixtine, tu t'excuses ici et maintenant, ou c'est toi qui dégage, siffla Marceline.

- Marceline, ça n'a rien à voir avec toi, rétorqua la jeune femme. Cette fille et moi, on a des comptes à régler, et...

- Tu t'excuses tout de suite, répéta froidement Marceline."

Sixtine baissa les yeux, mais ses poings restèrent serrés.

" C'est injuste!

- Tes excuses. Maintenant. Ou tu es hors du groupe."

Bonnibel écarquilla les yeux, rattrapée par la réalité. Tout était en train de déraper. Sixtine avait un air offusqué, comme si elle venait de se prendre une claque, et Finn avait l'air largué. Mais Marceline gardait un air décidé, intransigeant. Si ça continuait, le groupe allait véritablement exploser. Bonnibel avait beau haïr cette fille et bouillir intérieurement d'avoir ainsi été insultée, elle savait aussi à quel point ce groupe comptait pour sa petite amie. Elle avait été dévastée lorsque le départ de leur précédant guitariste et chanteur avait manqué signer sa fin.

" Marcie, je peux partir, et vous réglerez ça entre vous" commença Bonnibel.

La bassiste agrippa son épaule et la serra contre elle, avec douceur mais fermeté.

" Non, je refuse que quelqu'un t'insulte comme ça. Si Sixtine ne s'excuse pas, je ne pourrai pas continuer avec elle. C'est tout."

Il y eut un gros silence pesant. Bonnibel sentait son coeur battre à tout rompre dans sa poitrine. La sensation du bras protecteur de Marceline autour de ses épaules était à la fois réconfortante et extrêmement gênante. Elle détestait quand les choses lui échappaient et Marceline était clairement en train de se laisser dépasser par ses émotions. Mais d'un autre côté, cette réaction démesurée la touchait...

Ce fut finalement l'arrivée de Jake, le colocataire acerbe de Finn, qui fit avancer les choses. Il débarqua avec un pack de bière sous le bras et un sourire qui s'effaça lorsqu'il vit la tension qui régnait dans le garage. Pendant un moment, personne ne parla. Puis Sixtine s'ébroua et s'écria :

" Eh bien demerdez vous à deux. C'est fini. Votre groupe était nul de toute façon. Et je refuse de m'incliner devant tant de dépravation."

Elle partit d'un pas furieux. Son gilet et sa housse de guitare restèrent sur la moquette, comme pour mieux souligner ce départ impromptu. Le bras de Marceline était si contracté par la colère qu'elle lui broyait l'épaule. Bonnibel se dégagea doucement de son étreinte.

Jake siffla d'un air abasourdi puis lança :

" Ok les gars, ça a l'air tendu votre affaire. Vous voulez boire une bière?".