Disclaimer : Les Avengers sont à Marvel. Seuls les personnages OC m'appartiennent. Bonne lecture !


Même si les jours suivant le départ de sa famille furent remplis et fatigants, ils se ressemblaient tous et Judith ne vit pas le temps passer. Elle avait contacté un nombre incalculable d'artisans, écrit des dizaines d'e-mails, passé autant de coups de téléphone et demandé encore plus de devis. La serveuse avait bien souvent la tête dans les papiers mais avec une boule au ventre qui, à chaque étape de travaux organisée, disparaissait petit à petit.

Elle s'était enfin décidée, avec l'approbation de sa grand-mère, bien sûr, sur un plan de construction qui leur plaisait à toutes les deux.

C'est non sans fierté qu'elle passa un matin devant les nouvelles grandes fenêtres, la nouvelle grille et surtout la toute nouvelle porte d'entrée vitrée. Depuis l'intérieur, tout avait été recouvert d'une bonne couche de blanc de Meudon pour empêcher les curieux de jeter un coup d'œil. Aujourd'hui cela l'arrangeait particulièrement, car elle voulait montrer l'avancée des travaux à Nat' et Clint. Ça rajoutait un peu de suspense.

Quand enfin Judith les vit arriver au loin, elle ne put retenir plus longtemps son grand sourire, se redressant bien droite, déjà tout excitée.

"Merci d'avoir pris le temps de venir. Je suis si contente de pouvoir enfin montrer tout ça !" Elle enlaça d'un bras Natasha qu'elle n'avait pas vu depuis quelque temps, entre les missions de la rousse et ses propres histoires ce n'était pas toujours simple de se croiser. "Vous êtes prêt ?"

"Bien sûr, vous ne nous avez pas fait lever aussi tôt pour en rester là." Clint lui sourit et les deux agents la regardèrent tourner une clé, la grille se levant toute seule. Elle les fixait en attendant une réaction qui ne vint malheureusement pas.

"Vous ne remarquez pas ? La grille, elle se lève toute seule ! Bon, j'ai un peu fait un caprice et choisi l'option de confort, c'est vrai. Ma grand-mère n'était pas d'accord, car je n'en avais pas vraiment les moyens, mais j'en avais marre de soulever cette vieille grille tous les matins. Il faut aussi que je pense à mes vieux jours." Elle avait déjà tout son argumentaire de prêt, ça sentait la décision prise sur plusieurs jours, avec une colonne pour les Pour et une pour les Contre. La russe l'imaginait très bien, et tout cela pour une simple grille automatisée.

"Oh oui, quel luxe."

Il y avait bien entendu une petite pointe d'ironie dans le commentaire de la rousse. Mais pour Judith, c'était vraiment du luxe. Donc, naturellement, la réflexion lui passa au-dessus et elle ouvrit enfin la porte, la retenant pour les laisser entrer en premier.

"À vous l'honneur !"

Ils ne savaient pas à quoi ils s'attendaient, mais certainement pas à ça.

Les murs étaient de nouveaux propres, plus blancs que blanc. Il y avait bien sûr toutes les nouvelles vitres qu'ils avaient déjà vues de l'extérieur. Il y avait aussi une rambarde en fer forgé, similaire à l'ancienne, qui descendait en direction de sa cave et de ses éternels escaliers en colimaçon. Le carrelage au sol aussi avait été changé, et c'était sûrement le plus gros œuvre réalisé dans tout le café. Mais cela s'arrêtait là si on faisait abstraction des quelques ampoules accrochées au plafond et qui pendaient au-dessus de leurs têtes ou aux câbles électriques qui sortaient des murs... Les agents avaient vite fait le tour.

"Alors ? Alors ? Vous en pensez quoi ?"

"Jud', tu as payé ces types combien ?" Nat sortit son téléphone, comme si elle voulait vérifier les prix de ce genre de travaux. "Il faut l'avouer, c'est mieux que la dernière fois que je suis venue, mais c'était dur de faire pire. Là il n'y a encore rien de fait."

"Oui, je sais. Mais le reste, j'en fais mon affaire !"

"Vous savez installer l'eau ?" Clint pointa en direction des quelques tuyaux d'arrivée et de sortie d'eau qui sortaient du sol, là où avant trônait son comptoir.

"Je vais apprendre. Les notices servent à ça, puis il y a des guides vidéo sur internet." Elle avait les deux mains sur les hanches, un sourire peint sur les lèvres qui s'éteignait petit à petit face au manque d'enthousiasme de ses amis. "Vous pensez que c'est compliqué ?"

Clint allait ouvrir la bouche mais se prit un coup de coude de la rousse à ses côtés. "Non, non, vous allez y arriver. Je sais que vous ne voulez pas prendre la solution de facilité, mais nous avons une connaissance en commun qui pourrait vous apporter son -"

"Ne me parlez pas de Stark ! Il m'a envoyé son architecte. Vous vous rendez compte ? Un architecte, comme si j'en avais les moyens ! Surtout que ce type a proposé de modernisé les lieux, non mais de quoi je me mêle. Ici je ne veux pas que ça ressemble à un salon de la tour Stark, épuré et sans âme. Ce café, c'est justement le côté rustique et fait main qui lui donne tout son charme. Si je laissais quelqu'un d'autre faire, autant que je mette la clé sous la porte et que j'aille travailler dans un Starbucks !"

Les deux agents n'osèrent rien ajouter tellement elle s'emportait, sentant que cette discussion avait déjà eu lieu plusieurs fois avec la fameuse connaissance commune.

"Bon, j'ai besoin de vos avis, j'hésite encore entre plusieurs couleurs pour les murs."

C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent chacun assis sur les seules chaises restantes, avec Judith qui leur présentait des catalogues d'échantillons de peintures, de papiers peints, de céramiques possibles pour l'arrière du comptoir. Elle aurait voulu les emmener pour choisir aussi la matière du plan de travail, mais ce serait abuser de leurs temps.

Natasha n'avait pas de mal à donner un avis tranché alors que Clint essayait plutôt de mettre de l'eau dans son vin à propos de tous ses plans. C'était une jeune femme capable, ça, il en était sûr, mais c'était un projet énorme et pendant ces mois-là elle ne ferait aucune rentrée d'argent.

"Vous savez Judith, j'ai déjà fait quelques travaux et cet été j'ai justement du temps libre dans mon agenda de ministre. Alors, si vous avez besoin d'un coup de main, n'hésitez pas."

"Par exemple... pour l'installation de l'évier ?" Judith essayait d'avoir l'air le plus innocente possible mais peut-être que ses mots un peu plus tôt l'avaient refroidi à ce sujet.

Il sourit. "Tout à fait. Et pour raccorder tous ces tuyaux et câbles."

Judith y réfléchit pendant qu'elle rangeait tous ses plans et échantillons dans une grosse mallette. "D'accord. Mais à une seule condition." Il lui fit signe qu'il écoutait mais elle semblait hésiter. "Vous... ne devez pas le dire à Tony."

Nat voulut camoufler un ricanement et cela se transforma en une sorte de grognement car elle s'était étouffée toute seule. La serveuse avait bien compris qu'elle se foutait d'elle.

"Je n'ai vraiment pas envie de vous expliquer."

"Et je ne sais pas si j'ai envie de savoir quelles conneries sont sorties de la bouche de Stark pour que vous ayez autant de mal à accepter de l'aide, mais vous pouvez compter sur ma discrétion."

Les épaules de Judith s'affaissèrent, comme si elle venait de se détendre en une seconde, et elle se laissa aller sur le dossier de sa chaise. Pour la première fois depuis ces dernières semaines, elle ne se sentait plus seule.


C'est ainsi qu'elle reçut l'aide très généreuse et plus que nécessaire de l'agent Barton. Il avait prévu sa présence après l'arrivée du comptoir pour lui installer les éviers et toutes les prises. Sur cela, elle avait fait des économies folles, elle ne lui en sera jamais assez reconnaissante. D'autant qu'il avait déjà prévu l'installation de tous les autres appareils qu'elle recevrait dans les semaines à venir, lui expliquant comment brancher le lave-vaisselle et tout le reste.

Pendant son cours magistral, elle avait pris des notes et avait collé des post-it partout pour se rappeler du moindre détail. Elle lui répéta toute la journée qu'ici il n'aurait plus jamais à payer un café de sa vie.

Plus tard dans la semaine, Natasha l'avait rejoint pour peindre les murs dans les couleurs qu'elle avait fini par choisir. Au milieu des derniers mois de stress, ces journées avec Nat étaient de loin ses préférées.

Elle s'était décidée pour garder la plupart des murs blancs, sauf un coin qui serait dans les tons crème pour créer une atmosphère plus douce et un autre où elle voulait des briques. Car comme si tout ce chantier n'était pas déjà assez difficile, elle avait décrété de se compliquer la vie encore d'un cran et c'est là qu'il y eut des drames. L'enduit étant un peu trop liquide, certaines des briques étaient tombées et s'étaient cassées en plusieurs morceaux. Les deux amies essayaient de les recoller sur le mur comme un puzzle, avec des bouts manquant et d'autres qui étaient justement trop larges pour être l'un à côté de l'autre. Disons que les puzzles n'étaient vraiment pas leur fort. Pour ce qui est de Judith et de son envie d'avoir des briques pour ajouter un côté rustique, c'était gagné.

Nat, qui n'avait jamais fait ça de sa vie, s'était excusée plusieurs fois. Judith l'avait tout de suite rassurée, déjà parce que c'était elle qui avait foiré l'enduit, et surtout parce qu'elle n'était pas habituée à ce que son amie se sente coupable de quoi que ce soit.

"C'est ça qui fait tout le charme d'un lieu tu sais. Sous une des tables détruites maintenant, il y avait plein de dessins en dessous, tous au stylo indélébile. J'avais fait ça une après-midi où ils me gardaient ici quand j'étais petite. Heureusement ma grand-mère ne s'en était jamais rendu compte, sinon tu penses bien qu'elle aurait fait une crise. C'est mon grand-père qui l'avait découvert et j'ai remarqué plus tard qu'il l'avait soigneusement vernie. Même 20 ans plus tard, les gribouillis étaient toujours là, bien conservés."

Natasha s'arrêta de peindre pendant son histoire, son amie souriait à côté en repensant à ce souvenir mais elle ne pouvait s'empêcher d'être triste pour elle. La russe faisait partie des quelques personnes qui savaient à quel point ce café était précieux pour Judith.

"Je ne sais pas si des morceaux de briques collés les uns aux autres sont aussi mémorables que tes dessins d'enfants."

"Je trouve que si." La serveuse lui sourit et elle le pensait vraiment. Elle était sincèrement heureuse de partager ce genre de souvenir avec la russe, notamment parce qu'elle était sûre que peu de monde l'avait déjà vue avec un t-shirt quatre fois trop grand pour elle et couverte de peinture des pieds à la tête.

Peut-être qu'elle réussît à prendre une photo de Nat' sans qu'elle ne s'en rende compte. Peut-être pas. Même sous la torture elle ne lâcherait pas cette information.


Le jour où on lui livra tous les appareils ménagers fut aussi cauchemardesque que béni par les dieux. Les livreurs avaient déposé une palette de gros cartons qui pesaient des tonnes sur le pas de sa porte, l'empêchant presque d'en sortir. Elle devait se glisser entre l'encadrement de la porte et la palette comme un asticot, d'autant plus qu'ils refusaient de les rentrer dans le café et encore moins de les installer.

Peut-être qu'à force de choisir les options les moins chères et à checker et re-checker ses commandes pour quelques économies, elle avait oublié de cocher la case livraison et installation. Elle se retrouvait dans de beaux draps, et elle était à deux doigts de faire une crise de nerfs quand un certain joggeur s'arrêta devant le café. À côté de la palette, la jeune femme paraissait toute petite et il ne l'avait même pas remarquée jusqu'à ce qu'elle jure à voix haute. Judith tentait tant bien que mal de soulever l'un des plus petits cartons qui restait trop lourd pour elle, ses bras faisant à peine le tour.

"Besoin d'un coup de main M'dame ?"

Il pensait la surprendre comme à son habitude mais elle avait dû le voir venir car elle poussa un soupir de soulagement. "Honnêtement ? Avec plaisir." Il sembla étonné qu'elle le laisse apporter son aide aussi facilement. Il avait l'habitude qu'elle s'acharne à tout faire toute seule. Peut-être que cela faisait déjà bien longtemps qu'elle était bloquée sur le pas de porte de son café. "Vous vous rendez compte, ils m'ont laissé tout comme ça, je suis censée faire quoi ? Comment je pouvais deviner que pour eux, livraison, c'est devant la porte et pas à l'intérieur. Regardez, il y a quoi, 2 mètres ? Ils ne pouvaient pas avoir un peu pitié."

Elle s'attendait à ce qu'il l'aide à soulever ce qu'elle était en train de galérer à déplacer, histoire qu'à deux cela soit plus simple mais il se mit à porter un à un les cartons, seul et à bout de bras, comme si de rien était. Une fois tout regroupé à l'intérieur, il découpa les cartons, en sortit le matériel et les déposa chacun à leur place. Pendant qu'elle branchait sa machine à café correctement, il soulevait les petits frigidaires, l'un sous chaque bras, et attendait ses instructions patiemment.

"Ça ne vous fait pas mal ?" Curieuse, elle finit tout de même par lui demander mais il secoua la tête avec un de ses sourires qu'elle ne put s'empêcher de lui rendre.

Une fois tous les frigidaires bien placés derrière le comptoir, il ne restait plus qu'à installer les nouvelles vitrines réfrigérées. Ce qui, avec l'aide de Captain America, ne prit que quelques minutes.

"Si jamais vous voulez faire une reconversion professionnelle, je pense que vous tenez un truc." Pendant qu'il s'était retourné pour regarder un peu à quoi ressemblait le café, elle avait lancé sa toute nouvelle machine à café. Après un petit nettoyage, elle sortit de son sac à main un tupperware où elle avait stocké des grains de café. "Vous voulez l'inaugurer avec moi ? J'avoue que j'ai fait des économies sur pas mal de choses mais pas sur la machine à café. Dites-vous que c'est comme si j'avais acheté une voiture." La jeune femme lui offrit son plus beau sourire.

Plus les travaux avançaient et mieux elle se sentait, retrouvant ses habitudes et ses repaires. Dans une semaine elle pourrait rouvrir et après ça, tout redeviendrait comme avant, et surtout, elle pourrait penser à autre chose qu'aux travaux et creuser un peu plus cette histoire de soldat. Elle avait beau chercher quelques fois sur internet ou dans les vieux albums photos de ses grands-parents toujours présents dans l'appartement, elle ne trouvait rien.

Peut-être qu'avec le poids du café en moins sur les épaules, elle aurait plus de matière grise libre pour comprendre ce qui se passait, ou ce qui s'était passé. Bien sûr, l'idée d'en parler directement à Steve lui avait traversé l'esprit, mais elle n'était pas vraiment pour la confrontation frontale. Surtout pas avec lui.

Elle glissa la tasse en porcelaine sur le plan de travail devant lui et posa la sienne juste à côté. "Vous êtes bien occupé en ce moment Captain?"

"Pas plus que vous j'ai l'impression. Ça a bien changé ici." Il étudiait les lieux du regard.

"Oui, je ne pouvais pas refaire à l'identique, il y avait tellement de choses des années 40/50..." En parlant de ces vieilles années, qui est Bucky ? Non, non, elle s'en sentait incapable, elle l'avait bien dit que les confrontations, ce n'était pas son truc.

"Je peux rester dans le coin si ça aide à donner un coup de vieux. "Il lui sourit avant de prendre une gorgée de café.

"Vous dites ça mais je pense que techniquement je suis un peu plus vieille que vous." Elle gardait sa tasse dans les mains, c'était encore trop bouillant pour boire, ce qui ne semblait pas arrêter son voisin. "J'aurais voulu vous voir il y a quelques semaines. Il y avait mon neveu et il vous adore. Vraiment, vous auriez dû le voir le jour où Tony a débarqué au Canada, il était déçu que ça ne soit pas vous."

"Tony est allé jusqu'au Canada pour vous voir ?"

Le but n'était pas que ce soit lui qui pose des questions, elle devait se rattraper. "Oui, à cause d'un quiproquo, ce n'est pas très important." Réfléchis Judith, ce n'est pas tous les jours que tu peux lui parler seul à seul. "Mais voilà, Scotty est un grand fan, je l'ai même emmené visiter ce musée-là, à Washington."

Il se gratta l'arrière du crâne, il semblait toujours gêné quand il devenait le centre de la conversation. Ce qui était étonnant car dès qu'il était présent dans une pièce c'était quand même souvent le cas.

"Je trouve ça bizarre, de me voir comme ça."

"Je comprends, même pour moi c'était étrange. J'ai du mal à me dire que vous avez fait tous ces exploits mais que je vous aide à gérer vos factures en ligne." Cette fois elle put prendre une gorgée de café, cela lui permit de cacher son rictus pendant que le capitaine à côté d'elle devenait de plus en plus embarrassé. "Je vous charrie." Il y eut un petit blanc et elle continua. "Vous savez, si vous voulez discuter de cette époque..." Elle laissa un autre silence, pas pour rajouter de la dramatisation, mais parce qu'elle ne savait vraiment pas comment s'y prendre avec lui. "Je suis là, je peux écouter."

"Vous êtes d'une aide précieuse pour les choses courantes de la vie et d'une grande patience quand il s'agit de m'expliquer toutes ces tâches qui vous sont naturelles au 21e siècle. Je ne saurais toujours pas comment utiliser une carte de crédit si vous n'étiez pas là. Quand j'étais plus jeune j'avais cruellement besoin de manger des choses aussi bonnes que ce qui sort d'ici, ça m'aurait sûrement évité d'être le gringalet du quartier. En bonus, votre café est excellent. Et tout ça, vous arrivez à le faire seule, en ayant à supporter Stark, vraiment vous pouvez être fière de vous. Je peux même ajouter que je n'ai jamais vu Romanoff aussi sereine que depuis que vous êtes dans nos vies."

Elle le regardait du coin de l'œil. Tout ce qu'il disait la touchait, vraiment. Elle attendait la suite avec appréhension, parce qu'après ce genre de déclaration il y avait toujours une suite moins agréable. "Mais ?"

"Mais vous n'êtes pas faite pour conduire un interrogatoire." Sans se tourner vers elle, il lui jeta un regard en biais. "Allez-y, dites-moi ce que vous avez en tête."

Du bout des doigts, elle tapotait le bois du passe-plat. C'était si flagrant que cela ? Soit elle était vraiment nulle pour cacher ses véritables intentions, soit elle était vraiment douée pour l'amener sur le sujet qu'elle voulait. Elle préférait la deuxième option.

"Est-ce que..." Elle jeta un regard vers les fenêtres, même si elles étaient toujours recouvertes du mélange d'eau et de craie pour empêcher les passants de voir, elle avait peur. Peur de quoi, elle ne savait pas exactement, mais quelque chose la remuait à chaque fois qu'elle tournait autour de ce sujet dans sa tête, même seule dans son lit. "Le nom d'Herrmann vous dit quelque chose ?"

Il semblait réfléchir, fronçant les sourcils comme si cela pouvait l'aider à chercher la réponse dans son esprit. "Vous voulez dire un agent qui s'appellerait comme ça ? Un criminel ?"

Elle secoua la tête "Remontez plus loin que ça, beaucoup plus loin. Du genre Seconde Guerre Mondiale."

Il reposa sa hanche sur le plan de travail, tourné dans sa direction, et croisa ses bras, prenant le temps pour vraiment réfléchir. "Là comme ça, je ne suis pas sûr." Il baissa son regard sur elle. "Qui est-ce ?"

"Un médecin, je crois. De guerre, et sur le terrain très certainement."

Il eut un air un peu désolé avant de répondre. "Pendant une période, j'étais entouré de médecins, je ne me rappelle pas de tous les noms. S'il était aussi sur le terrain, il y en avait beaucoup et ils ne parlaient pas tous notre langue."

Elle acquiesça, regardant ailleurs à nouveau jusqu'à ce que ce soit lui qui engage la conversation. "Ce n'est pas tout, n'est-ce pas ?"

"Arrêtez ça s'il vous plaît. C'est flippant." Elle marmonna plus qu'autre chose la fin de la phrase mais c'est surtout qu'il avait raison et que ça l'embêtait.

"Cet homme, Herrmann. C'est quelqu'un que vous connaissiez ?"

"Non." Sa réponse était brève et tranchée, il sentait qu'elle ne mentait pas. "Et vous avez raison, j'ai une autre question. Enfin, plutôt une demande, je ne sais pas trop comment dire ça." Elle tournait encore autour du pot, il le sentait mais cette fois il ne la pressa pas. "Je n'essayais pas de mentir ou quoi que ce soit tout à l'heure, j'aimerais vraiment que vous me parliez de votre vie à l'époque, de comment c'était. Au musée j'ai vu toute une section à propos du Commando Hurlant, mais quoi de mieux que de l'entendre de la bouche d'un de ses membres." Il sentait qu'elle n'avait toujours pas fini car elle jouait avec ses doigts mais elle n'alla pas plus loin.

"Je ne sais pas trop ce que je pourrais vous raconter de plus intéressant que ce qui a déjà été dit. Ces hommes étaient courageux, même après s'être retrouvés aux mains des Allemands, ils n'ont ni déserté ni reculé. J'avais une confiance aveugle en eux et j'ai eu raison, c'est grâce à ce Commando que beaucoup d'hommes ont pu rentrer chez eux et qu'on a fini par avoir le dessus sur les nazis. Ce sont eux les véritables héros."

Pendant qu'il parlait, elle avait repris sa tasse et lui avait fait couler un autre café, le laissant décrire quelques moments clés de la guerre qu'il avait passés à leurs côtés. Mis à part l'intérêt qu'elle portait à cause de l'épisode au musée, tout ce qu'il racontait était vraiment passionnant et elle en oublia presque le fameux soldat, jusqu'à ce qu'il parle du jour où son meilleur ami avait disparu et que les autorités n'avaient jamais retrouvé.

"Dans ces montagnes il y avait des coins tellement reculés qu'à l'époque c'était impossible d'y aller. Il n'y avait pas les mêmes véhicules que maintenant, ni la technologie. Si j'avais pu..."

Elle lui donna un petit coup d'épaule pour le sortir de ses pensées et lui offrit un petit sourire de réconfort. Elle ne voulait pas qu'il continue la conversation en se torturant l'esprit.

"Vous le connaissiez avant la guerre alors, Barnes ?"

Il fit un signe positif de la tête. "C'est mon meilleur ami. Enfin, c'était." Il se reprit vite, et avant de le laisser penser trop à sa mort, elle préféra enchaîner, lui demandant comment il était plus jeune, le relançant sur certaines fois où Bucky s'était mouillé pour le défendre alors qu'il se lançait tête baissée dans des combats perdus d'avance. Ils discutèrent longtemps, et même si elle était contente qu'il lui ait parlé aussi facilement, une partie d'elle s'attendait à avoir un déclic, comme au musée et comme avec sa grand-mère.

Malheureusement, ce qu'elle attendait ne venait pas. Surtout que plus elle le regardait, plus elle était sûre qu'elle ne l'avait jamais vu avant. Pas comme ce Bucky. Quoiqu'il se passe ou se soit passé, Steve Rogers n'était pas lié.

"M'dame, vous allez bien ?" Il se pencha pour l'étudier.

"Oui, oui." Elle se reprit vite. "Je pensais juste que je vous avais pris beaucoup de votre temps, je suis désolée." Elle baissa les yeux sur ses doigts qui tenaient la tasse. "Merci de m'avoir raconté tout ça."

"Pas de soucis, et vous aviez raison Judith." Elle releva la tête pour le regarder, le capitaine avait un sourire dont lui seul avait le secret. "Ça fait du bien d'en parler."

Elle le lui rendit sans effort. Après quelques commentaires sur le café, et une promesse qu'il ferait tout pour être là la prochaine fois que son neveu débarquerait à New York, il s'excusa et quitta le café, la laissant seule avec ses pensées et avec plus de questions que de réponses.


"Mein Schatz ?"

La petite fille sursauta et manqua de tomber du tabouret qu'elle avait escaladé. Heureusement que l'homme qui venait de la surprendre en plein délit était déjà à ses côtés et la retint fermement d'une main dans le dos.

"Tu es une petite maligne, tu le sais ça ?" Il la souleva dans ses bras sans aucun souci, s'asseyant lui-même sur le tabouret et la laissant prendre place sur ses genoux. Des papiers et des dossiers étaient étalés sur le grand bureau qu'elle essayait de guetter avant d'être prise en flagrant délit. Haute comme trois pommes, elle avait l'impression de voir des plans et des schémas à perte de vue. Tout cela avait l'air très compliqué depuis son regard d'enfant. "Oma ne serait pas contente de te voir ici. Und deine Mutter auch nicht."

"Je sais, mais…" Judith fit une petite moue qui fit rire son grand-père, le son semblait résonner dans la poitrine du vieil homme, et elle le sentit contre elle. Même si elle savait qu'elle venait de se faire prendre au milieu d'une bêtise, elle était tout de suite rassurée par la présence de son grand-père.

"Ça restera entre toi et moi alors, la curiosité ne devrait pas être punie." Il plaça une paire de lunettes sur le bout de son nez et sembla reprendre ses affaires en cours, c'est-à-dire classer les papiers tout en lisant et en prenant des notes. Pendant ce temps il lui parlait, expliquant ce qu'il y avait sous ses yeux. Judith percevait sa voix mais n'arrivait pas à mettre du sens sur ses mots. C'était comme le son qui sortait d'une vieille télévision, déformé et altéré. Elle ne comprenait rien et cela la frustrait.

Pourquoi elle ne pouvait pas entendre sa voix clairement ? Elle sentit les larmes monter et une vague de panique l'envahir, un poids s'était installé dans son ventre et elle se sentait mal tout à coup. Mais son grand-père ne réagit pas à sa détresse, il continuait à parler, à pointer des choses sur ses papiers. Sa pipe reposait sur le coin de sa bouche alors qu'il souriait, la fumée brouillait de plus en plus sa vision et quand elle se tourna à nouveau sur le bureau, les schémas étaient quasiment invisibles à cause du véritable brouillard qui semblait embaumer toute la pièce désormais. Elle le voyait pourtant secouer son stylo-plume, comme s'il lui montrait quelque chose encore et encore. Elle se pencha pour voir mieux, essuyant ses larmes comme si c'était elles qui lui bouchaient la vue.

Et là au milieu de la feuille, elle vit une tache d'encre au milieu des mots, ou étaient-ce des chiffres ? Non… une formule ? Mais la tâche grandissait, encore et encore, s'étalant sur toutes les feuilles, sur les dossiers, coulant au-delà du bureau, sur ses genoux jusqu'à ce que son pantalon soit si trempé qu'il lui colle à la peau. Ce fut uniquement quand l'encre bleue se changea en un ton pourpre qu'elle se réveilla en un sursaut avec cette horrible impression que ses draps et son lit lui collaient à la peau, comme des vêtements qui auraient épongé l'encre.

Ça faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas rêvé de son grand-père. Ses souvenirs étaient tellement anciens, elle ne sait pas si elle venait de tout inventer ou s'il y avait une partie qui s'était vraiment passée… Elle essayait de repenser à son rêve, et se rendit compte que le visage de son grand-père était complètement flou dans son esprit. Son cœur se serra à cette pensée et elle se rendit compte qu'il n'y avait pas que dans son rêve qu'elle pleurait.


C'est après cette nuit compliquée que Judith dut se préparer à son retour, car ce jour-là était la réouverture de son café. Elle s'attendait forcément à une grosse journée, arrivant très tôt pour que tout soit prêt au moment où les portes s'ouvriraient. Ajoutez à cela qu'il y avait déjà quelques commandes de clients fidèles qui avaient patiemment attendu qu'elle soit prête à rouvrir officiellement.

Quand les grilles se soulevèrent et qu'elle entra dans son café il y avait encore une odeur de peinture fraîche mais elle allait bientôt la remplacer par celle des viennoiseries et du café fraîchement moulu. D'un bon coup d'éponge elle nettoya les vitres du blanc de Meudon, tout en résistant à la tentation de faire des petits dessins. La lumière douce du matin apportait une toute nouvelle ambiance dans son café et elle passa un long moment à juste regarder les lieux, presque émue de le revoir ainsi. Repensant à la nuit précédente, elle ne retint pas les larmes qui s'accumulaient rapidement dans ses yeux. L'endroit avait changé, trop changé, mais il serait fier d'elle. Elle le savait. Judith prit une grande inspiration pour se donner du courage. Elle se retourna et se prépara un café avant de descendre dans la réserve, où elle devait finir les derniers préparatifs qui se résumaient à décorer quelques gâteaux, chauffer les viennoiseries et préparer tout ce qu'elle aurait à monter à l'étage.

Mais du haut de l'escalier, elle vit une douce lumière bleue bien connue et se raidit sur place. La dernière fois qu'elle avait regardé, il n'avait rien ramené dans son café. Une petite vague de panique la parcourut, du palier tout semblait sombre en bas des marches. Elle se rappellerait toujours la dernière fois que le café était ouvert et qu'elle s'était retrouvée plus bas, aussi entourée de cette lumière bleue si particulière. Après un long soupir pour se donner du courage, elle descendit avec prudence.

Elle fut plutôt rassurée quand elle le vit, assis sur un haut tabouret, affalé sur le plan de travail, son visage caché entre ses deux bras croisés. Déjà prête à le saluer et surtout à lui demander ce qu'il foutait déjà là, elle s'arrêta net. Il ne bougeait pas du tout, et en s'approchant un peu, ses soupçons furent confirmés : Stark dormait.

Judith resta longuement plantée là, incertaine de ce qu'elle était censée faire. Elle était obligée de faire du bruit, mais elle ne voulait pas le réveiller comme une barbare. La serveuse remonta donc les escaliers le plus doucement possible et ouvrit l'un des petits réfrigérateurs derrière le comptoir, et en sortit divers ingrédients : des poudres et des liquides, tous réunis dans un même bac et elle balança tout cela dans un mixeur. La couleur d'un vieux marécage apparue rapidement et franchement, cela la dégoûtait rien qu'à la vue et elle essayait de ne pas trop inhaler l'odeur.

Elle prépara aussi un grand café et des petites choses à grignoter, ne sachant pas trop ce qu'Iron Man mangeait le matin. Une fois prête, elle descendit tout cela sur un plateau et le posa délicatement à côté de lui. Il n'avait toujours pas bougé et tenait toujours fermement une espèce de télécommande dans sa main.

Elle hésita un instant, ne sachant pas trop comment elle était censée le réveiller. Connaissant Stark, il n'allait pas apprécier d'être vu dans cet état. En plus il avait un épi sur le haut de la tête. Est ce qu'elle était en train de sourire car elle le trouvait attendrissant comme ça ? Pas du tout, elle était juste d'extrêmement bonne humeur ! Elle s'approcha doucement en l'appelant d'une petite voix pour ne pas le faire flipper sauf qu'il ne réagissait pas du tout.

"Tony ?" Rien.

Judith jeta un regard autour d'elle comme si elle était en train de faire une bêtise et qu'elle voulait être sûre que personne ne la voit puis elle se pencha un peu plus vers lui, essayant de recoiffer du bout des doigts quelques mèches de ses cheveux. Elle se sentit vraiment bizarre, le contact étant un peu trop intime à son goût et elle baissa sa main rapidement jusqu'à son épaule, le secouant légèrement.

Il ouvrit un œil qu'il referma instantanément, laissant passer quelques secondes où elle avait toujours une main sur lui et penchée dans sa direction. "Dites-moi que vous avez oublié quelque chose en partant hier soir et que je ne me suis pas endormi ici pendant la nuit."

"Vous préférez un mensonge ?"

Il soupira et se redressa, il n'avait clairement pas beaucoup dormi et le peu de temps où il avait fermé les yeux étant dans une position désagréable, sa journée commençait mal. Il s'étira le dos avant de se rendre compte de ce qui l'attendait. Il prit tout de suite une longue gorgée de son atrocité avant de pivoter sur le siège du tabouret en regardant l'état de la réserve derrière lui. Il n'avait pas mis longtemps à se croire à nouveau chez lui, et même sans le bras robotique, il y avait déjà trois ordinateurs portables et des tas de papiers et plans sur l'îlot central.

Judith regardait vaguement l'écran encore allumé, ne comprenant absolument rien aux données. Puis ses yeux voyagèrent jusqu'aux dossiers étalés, sa gorge se resserra. Mein Schatz. Du coin de l'œil, Stark la regardait et tout en s'enfilant un muffin, il sembla se rendre compte de son accoutrement. Elle portait à nouveau son uniforme comme elle l'appelait. Un chemisier blanc, un pantalon noir et un tablier de la même couleur. "Pourquoi êtes-vous habillés comme ça ? Je pensais que vous n'aviez plus que des jeans troués et des t-shirts tachés de peinture depuis des mois."

Elle leva les yeux au ciel et se tourna vers lui. "Vous vous faites tellement vieux Tony que vous avez oublié quel jour on est ? C'est la réouverture."

Il y eut un moment de silence, clairement les rouages du cerveau du génie à ses côtés tournaient à plein régime. "Le 3 octobre ?" Vu la tête qu'elle tirait, il tenta une autre date. "Pas le 4. Ne me dites pas le 4. On est le 4 ?" Il soupira lourdement, s'affaissant sur le tabouret avant de prendre son téléphone et de l'allumer. Il lu un bon nombre de SMS et écouter quelques messages vocaux, où elle comprit au ton de la voix de l'interlocutrice qu'il avait dû faire une connerie. "J'aurais dû rentrer hier soir, Pepper avait organisé un dîner."

"Que ce soit un dîner de bienfaisance ou pour le travail je suis sûre qu'elle était parfaite."

"Non, c'était juste entre nous."

"Vous organisez vos dîners ? Avec des agendas ?"

"Pepper est très occupé depuis qu'elle est à la tête de la Stark Industries." Il s'arrêta pour finir le reste de son muffin en une grosse bouchée. "Puis en ce qui me concerne, et bien... me voilà." Il leva les deux bras, comme pour montrer son royaume. Royaume qui se résumait à des ordinateurs portables, des piles de papiers, une caisse d'oranges qui appartenait à Judith et qui lui servait de support et de la vaisselle sale qu'il avait encore oublié de remonter. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour élire à nouveau domicile, littéralement, dans sa réserve.

Maintenant qu'il était bien réveillé, elle commença à faire ses préparatifs tout en discutant avec lui, allumant les fours et sortant les fonds de tarte. "Rattrapez-vous ce soir, je peux vous mettre quelques petites choses de côté pour former un dîner, ou au moins un apéritif."

"Elle repartait aujourd'hui pour Los Angeles." Il la regardait faire tout en finissant son smoothie et s'attaquant au grand café. "Est-ce que vous allez fêter la réouverture avec votre rancard ? "

"Mon quoi ?" Elle avait enfilé des gants et commençait à découper des fruits frais, pour garnir les tartes. Elle avait aussi une grosse poche à douille remplie de glaçage pour ajouter de jolies décorations sur ses trois plateaux remplis de muffins. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas pris la peine de décorer autant, mais il fallait marquer le coup.

"Celui qui vous emmène à tous ces rendez-vous depuis votre anniversaire. Et qui, soit dit en passant, ne doit pas être incroyable. Apparemment vos goûts douteux ne s'arrêtent pas qu'à la décoration."

Ah. Nat. Il pensait vraiment qu'elle sortait avec un homme ? Où aurait-elle la place, émotionnellement parlant, pour y caser un homme ? Entre son travail, les travaux, les entraînements à la tour, Natasha, les séries policières, et... lui. Et comment ça elle n'avait pas de goût ? "Je ne sais pas ce qui vous fait dire ça."

"Les messages que vous m'avez envoyé le soir de votre dîner romantique d'anniversaire en sont la preuve."

Elle appuya si fort sur la poche à douille qu'un gros tas de crème en sortit au lieu d'une jolie rosace. "Pardon ?"

Il sortit son téléphone. "Alors, 23h14 : Qu'est-ce qui n'allait pas ? 23h14 : Vous allez me le dire parce que sinon vous allez voir. - Ah là vous avez commencé à parler en allemand, heureusement que les traducteurs existent, ensuite il y a des blancs avant que vous repreniez cette conversation que vous entreteniez toute seule d'ailleurs."

Oui, les blancs entre les messages collent au temps de trajets entre le restaurant et les bars.

"1h05 : À quel moment je dois m'inquiéter de ne plus revoir Nat ? , 1h07 : Vous avez ordre de ne pas changer Tony. 1h07 :Je n'aime pas le changement. Ça me fait peur. 1h09 : Vous allez me dire ce qui n'allait pas avec ma robe ?"

La jeune femme à ses côtés commençait à changer de couleur. "Ça va, ça va. J'ai compris, vous pouvez vous arrêter là."

"Vous êtes sûre ? Car on arrivait au moment où justement, je me suis demandé avec quel abruti vous étiez sorti, parce que vous écrivez à 1h46 : Venez me chercher."

Elle retira ses gants qu'elle jeta dans l'évier et sortit son téléphone, remontant la conversation sur plusieurs mois, et en effet il avait sauté un bon nombre de messages, car elle ne se souvenait pas vraiment de ce qu'elle essayait de dire. Mais c'était bien son dernier message et Tony y avait répondu directement, lui demandant où elle était, pourquoi elle avait besoin qu'il vienne la chercher, si elle était en danger, et qu'elle ferait mieux de dire au crétin qui l'accompagnait que s'il lui arrivait quelque chose, il rendrait son existence tellement insupportable qu'il devrait quitter le pays.

Elle se rappelait vaguement s'être dit qu'elle aimerait rentrer chez elle quand Nat l'a traîné dans un troisième bar. Elle était embêtée : même ivre, la première personne qu'elle pensait à contacter était Tony. Saine d'esprit, c'était aussi lui. Elle avait vraiment creusé sa propre tombe.

"Je ne risquais rien."

"Oh ! Parce que maintenant madame arrive à tenir à peu près sur ses jambes après un an d'entraînement ? Ce n'est pas suffisant et vous le savez."

"Parce que ce soir-là, comme tous les autres, j'étais avec Nat. Il n'y a pas d'homme dans ma vie." Elle rangea son téléphone, gêné pour de bon. "J'ai du travail Tony, alors si on pouvait juste oublier cette histoire."

Au moins il se tut et il valait mieux. Franchement, pour qui il se prenait ? Bon d'accord c'était elle qui lui avait envoyé ces messages, mais tout de même. Elle ne l'aurait pas laissé dormir chez elle s'il y avait un homme... Mais si on va par là, il était bien venu alors qu'il y a une femme de son côté. C'était toujours d'un compliqué avec lui, il était fatigant.

Pendant qu'elle ruminait dans son coin, instinctivement, elle tapa la main qui essayait de piquer un morceau d'orange qu'elle avait découpé. "Vous êtes insupportable." Elle finit de décorer l'un des muffins, il y avait de jolies petites rosaces en crème avec des myrtilles posées dessus. Elle lui en posa un juste devant lui sans un regard car elle savait déjà qu'il était tout sourire.

"Donc si j'ai bien compris." Il releva la tête, étonné que ça soit elle qui engage à nouveau la conversation car d'habitude, quand il était insupportable elle l'ignorait pendant plusieurs heures jusqu'à ce qu'il brise la glace. "Vous êtes libre ce soir ?" Elle lâcha cela en essayant d'être le plus décontractée possible, et pendant qu'il avait la bouche bien pleine histoire qu'il réfléchisse avant de parler.

"Vous voulez m'emmener à un rendez-vous ? Avant toute chose, sachez que je ne partage pas l'addition, que je dois être rentré pour mon couvre-feu à 22h30 et que je ne couche jamais le premier soir." Il dit cela d'une traite et avec la bouche pleine. Le plan de Judith avait complètement foiré.

"C'est un nouveau jeu où je dois deviner les mensonges dans ce que vous venez de dire ? Parce que j'en vois déjà deux gros."

"Ah oui ? Vous pensez que je paie forcément toujours l'addition ? Tout ça parce que j'ai un peu d'argent. Vraiment, me coller dans une case comme ça, ce n'est pas très progressiste de votre part. Je me sens profondément insulté."

"Oh non, je pense que justement c'était bien la seule vérité." Elle lui fit un grand sourire. "J'ai gagné quoi ?"

"Le droit de me dire ce que vous avez prévu ce soir pour nous deux. Vous allez cuisiner et c'était un avant-goût c'est ça ?" Dit-il juste avant d'engouffrer le reste de son muffin et de s'essuyer les mains. "Je vous préviens, je n'aime pas vraiment aller au cinéma, il y a toujours des gens qui parlent ou qui respirent trop fort, je déteste ça."

"Vous préférez vous entendre parler plutôt que les autres, c'est noté."

Il allait approcher sa main pour encore essayer de piquer une tranche d'orange qu'elle avait fini de soigneusement couper. Entre deux doigts elle planta son couteau, l'empêchant d'approcher un peu plus de ses précieuses oranges.

"Arrêtez ça tout de suite."

"Mais ça va pas, vous auriez pu me blesser !" Il avait l'air particulièrement choqué de la réaction violente de Judith. Ce n'était pas vraiment son genre.

Elle leva les yeux au ciel. Elle s'était entraînée avec assez de couteaux ces derniers temps, mais ça, bien sûr, elle ne pouvait pas le dire à son voisin. "Tenez-vous bien et il n'y aura pas d'accident fâcheux. Et non ce soir je ne vous sors pas, je voulais juste vous demand-"

"J'ai peut-être une chance pour un autre soir alors ?"

"Stark, si le manque de sommeil augmente vos chances d'être un emmerdeur, par pitié, prenez des somnifères. Maintenant laissez-moi parler avant de me faire regretter ce que j'allais vous demander." Il se pencha, posant son menton sur son poing tout en la regardant, lui montrant qu'il était tout ouïe. "Après la fin du service, j'organise une petite fête pour célébrer la réouverture du café avec juste quelques clients fidèles et des amis. Mais si c'est pour me chercher des noises alors peut-être que vous ne devriez pas attendre votre couvre-feu et rentrer chez vous tout de suite."

Elle se redressa de son propre tabouret et s'éloigna de lui pour sortir les viennoiseries qu'elle avait enfournées plus tôt.

"C'est d'accord. Je vous honorerai de ma présence pendant votre soirée. J'espère que ce n'est pas un coup de pub, montrer que le grand Iron-Man vient dans votre café pour donner un boost à vos ventes." En croisant son regard, il vit qu'elle était plus que contrariée de toutes ses conneries aussi tôt le matin, mais d'un coup son visage s'adoucit, et elle lui jetait des petits regards avec un de ses fameux sourires pendant qu'elle continuait ses affaires. "Qu'est-ce qu'il vous arrive ?"

"À moi ? Rien." Elle s'essuya les mains sur le torchon qu'elle avait toujours accroché à la taille avant de le relever en sa direction et de lui essuyer la joue. En baissant les yeux, il vit qu'elle venait de nettoyer de la crème et qu'il devait en avoir collé là depuis tout à l'heure. "Vous n'allez pas faire grande impression à beaucoup de monde comme ça."

Il ne lui en fallut pas plus pour se lever de son tabouret et récupérer sa veste. Se montrer vulnérable pour Stark c'était comme lui mettre un coup de pied aux fesses, il détalait à grande vitesse. Avant de remonter, il prit les quelques caisses qu'elle avait déjà préparées pour les monter à l'étage. Il était vexé mais pas au point de ne pas lui donner un coup de main.


Au long de la journée ils ne se croisèrent pas beaucoup, étant donné qu'elle était exclusivement à l'étage. Il y avait plus de monde qu'elle l'imaginait et cela lui réchauffait le cœur. Toutes les commandes partirent et bien plus encore, ce qui était rassurant. La journée passa à une vitesse hallucinante et elle put s'arrêter sur les coups de dix-huit heures. Après un gros coup de ménage et en descendant enfin dans la réserve, elle se rendit compte que Stark et ses affaires n'étaient plus là.

Elle ne s'en inquiéta pas plus que cela, il disparaissait souvent sans qu'elle ne s'en rende compte. En plus cela l'arrangeait car elle était justement descendue pour se changer, ce qu'elle fit rapidement. Elle eut envie de passer l'arme à gauche quand elle glissa ses pieds dans une paire de talons après avoir passé les douze dernières heures à crapahuter. Ce qu'il ne fallait pas faire pour avoir l'air présentable. Elle enfila une chemise bien cintrée qu'elle ajusta dans une jupe haute qui se terminait juste en dessous des genoux, le tout resserrée avec une ceinture. Elle les manipulait avec délicatesse car il s'agissait de vêtements qui appartenaient à sa grand-mère et même si le tissu était encore épais et avait tenu à travers toutes ces années, ce n'était pas le moment de les abîmer. En remontant les escaliers, elle vit son reflet dans la vitrine du café et cela lui fit bizarre. C'était bien pour marquer le coup mais elle avait l'impression de voir une vieille photo, surtout avec ses cheveux relevés et bouclés ainsi, c'était trop.

Elle arrêta d'y penser, il lui restait quelques petites choses à faire. À l'étage, elle arrangea les tables et remonta petit à petit tout ce qu'elle avait préparé. Pendant qu'elle était occupée à courir partout, elle n'entendit pas qu'on entrait dans son café et sursauta quand elle vit quelqu'un se tenir devant la caisse.

"Bonsoir, excusez-moi je suis distraite." Quand l'homme se retourna, il resta un instant figé à la fixer avec intensité, assez pour qu'elle se sente gênée et qu'elle détourne le regard. Elle eut presque du mal à s'en approcher et longea les murs pour faire le tour de la caisse et se retrouver en face de lui.

Il la dévisageait toujours, son visage partiellement caché par le col de sa veste et penché en avant, entre sa casquette et des mèches de cheveux qui lui encadraient le visage, elle ne voyait quasiment rien de lui. Elle remarqua que même ses mains étaient gantées. Elle ne savait pas si c'était le peu qu'il laissait entrevoir ou la façon qu'il avait de se tenir le dos voûtés tout en ayant l'air d'être toujours trop grand et imposant, mais quelque chose chez lui la glaçait. "Q-qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?" Reprends-toi. se disait-elle. Si elle avait pu tenir tête à l'agent Murray, ce n'était pas lui qui allait la terroriser. D'autant qu'il n'avait rien dit ou fait de désagréable. Pas encore.

Ce qui était sûr, c'est qu'elle ne l'avait pas invité à la petite fête qui devait commencer bientôt et elle aurait aimé qu'il soit déjà loin de son établissement avant que certains clients n'arrivent. S'il faisait fuir toutes ses petites mamies, elle allait se mettre en colère. Bon, pas contre lui. Très certainement pas contre lui.

Mais il restait planté là, à la fixer, sans rien dire. Cela la rendait de plus en plus nerveuse et quand il sortit sa main gauche qui était bien enfoncée dans la poche de sa veste, elle ne put retenir un mouvement de recul. Ses hanches rentrèrent en contact avec le plan de travail derrière elle, manquant de faire tomber des tasses. Elle se sentit complètement stupide quand il lâcha quelques pièces sur le plan de travail. Le regard en biais qu'il gardait cloué sur elle ne changea pas. Il n'était pas étonné de sa réaction, il savait pertinemment l'effet qu'il avait sur elle.

"Un double expresso. À emporter." Il y eut un blanc où ses yeux la transpercèrent. Il sentait qu'elle avait peur et c'était volontaire. Le fait qu'elle s'en rende compte ajoutait un poids à son estomac. "S'il vous plaît."

Il serra la mâchoire après avoir lâché ces quelques mots, comme s'ils étaient douloureux. Elle s'exécuta, osant à peine lui tourner le dos et lui jeta plusieurs fois des regards mais l'homme s'était finalement retourné, étudiant les lieux et jetant frénétiquement des regards vers la sortie. Elle le sentait mal. Vraiment mal. Elle n'avait jamais été braquée et ce n'était vraiment pas le moment que cela arrive. Elle avait déjà assez raclé dans le fond de ses caisses pour réparer, aujourd'hui était une très bonne journée en plus de cela et si elle perdait tout… Elle avait lu un jour que si on parlait à une personne qui comptait vous agresser, cela pouvait lui faire changer d'avis.

"V-vous… Mh." Elle dut se détendre avant de reprendre. "Vous arrivez au bon moment, je viens de rouvrir aujourd'hui." Il ne se tourna même pas vers elle, ne donnant aucun indice qu'il l'écoutait. "Vous venez souvent dans le coin ?" Un autre silence passa, sans rien. Plus cela avançait, plus il avait des points en commun avec Murray et plus cela lui tapait sur les nerfs. Pitié, que cela ne soit pas un autre agent qui lui cherche des ennuis, elle n'avait pas besoin de ça.

Elle referma le gobelet et le posa sur le passe-plat. L'homme se tourna enfin dans sa direction alors qu'une longue série de voitures de police passait à toute vitesse devant le café. Il devait y en avoir facilement une dizaine, les sirènes criant et résonnant contre les bâtiments qui entouraient la route.

"Ça a l'air sérieux." Elle se retourna vers lui tout en glissant le gobelet un peu plus dans sa direction et aurait mieux fait de réfléchir avant de laisser les mots quitter sa bouche. "Je ne sais pas ce qu'il se passe mais vous pouvez rester ici. Vous savez, au cas où il y ait un problème dans le quartier. On ne sait jamais. Histoire d'être sûr que ça ne vous tombe pas dessus." Mais ferme là et fous-le dehors, lui criait son instinct de survie. "Il y a déjà eu des explosions il y a quelques mois, alors on est pas à l'abri." C'est dingue comme dans son crâne le bruit de sa connerie était toujours plus fort que la petite voix qui lui suppliait de bien vouloir faire quelques efforts pour rester en vie.

En tout cas, il resta planté là. Judith eut du mal à déglutir. C'est qu'il la dévisageait toujours autant et encore plus depuis la flopée de conneries qu'elle venait de déblatérer. Est-ce qu'elle avait un truc sur le visage ? Après tout, elle avait sifflé une part de tarte en guise de déjeuner tardif tout à l'heure, elle avait peut-être fait une Stark et s'en était mis sur la joue ? Elle y porta sa main juste pour vérifier mais rien du tout. Elle remarqua alors que ce n'était pas que son visage qui semblait le faire vriller, mais son accoutrement.

Elle allait ouvrir la bouche, sûrement pour une autre brillante intervention dont elle seule avait le secret, quand il prit enfin son café. L'homme le serra tellement entre ses doigts qu'il en renversa sur le bois et partit en trombe, manquant de claquer la porte en verre. Judith ferma les yeux pour lancer une prière à qui voulait bien l'entendre, c'est sûrement pour cela que la porte tint bon.

Ne se laissant pas le temps de stresser plus longtemps, elle finit les préparatifs jusqu'à ce que la porte s'ouvre à nouveau sur Nat', Clint et Bruce. Elle devait avoir l'air tellement soulagée que cela fit tiquer la rousse qui lui demanda tout de suite ce qui se passait. "Mais rien, juste un type bizarre." Elle repoussa vite le sujet. "Je suis contente de vous voir. Oh mais il ne fallait pas !" Elle récupéra le bouquet de fleurs que lui tendait Clint, qui lâcha un long sifflement en regardant le café.

"Eh bien, je dois dire que vous ne vous êtes pas foutu de nous, vous avez réussi à faire du bon boulot."

"C'est vrai que je ne suis pas peu fière, et encore merci de m'avoir aidée." Elle mit tout de suite les fleurs dans un vase un peu bizarre, qui semblait un peu de travers. C'était normal car elle avait réparé son ancien vase en recollant des gros morceaux avec d'autres bouts de verre qu'elle avait récupérés. Cela faisait un patchwork de céramique et autres éclats qu'elle avait pu récupérer, mais cela lui rappelait son ancien café.

"Vous pouvez vous installer, j'ai fait des litres de thé glacé, et puis si vous n'avez pas encore goûté au café de la Rolls-Royce des machines, je vais remédier à ça tout de suite !"

Maintenant qu'ils étaient là, elle se sentait plus détendue. Natasha eut la lourde tâche de la prendre en photo dans sa tenue spéciale, pour l'envoyer à sa famille bien entendu. Elle s'installa devant le mur de fausse brique qu'elles avaient fait toutes les deux et Judith finit par demander à Bruce de bien vouloir les prendre ensemble en photo.

Même si la Russe n'aimait pas trop avoir des portraits d'elle traîner comme ça, elle se laissa convaincre par l'enthousiasme de son amie qui, il fallait le dire, rayonnait ce soir-là. Elle était heureuse de leur montrer tous les nouveaux cadres et décorations qu'elle avait ajoutés, il y avait des objets personnels de sa famille et aussi d'autres trouvailles qu'elle avait faites, entourés des quelques rescapés. Le café et sa propriétaire avaient retrouvé leur âme.

Il y eut pas mal de passage de vieux clients, ceux qui connaissaient déjà l'adresse quand ses grands-parents le tenaient et qui étaient ravis de voir qu'elle avait rouvert. Elle reçut quelques compliments sur sa tenue, et même une mamie lui dit qu'elle ressemblait beaucoup à sa grand-mère comme ça.

Quand Stark se décida à arriver, il s'attendait vraiment à être reconnu. Il avait des lunettes de soleil alors qu'il faisait déjà nuit, et un costume trop habillé pour l'occasion, histoire d'être prêt et de faire bonne impression quand on le prendrait en photo. Les clients encore présents le regardèrent comme un fou, jusqu'à ce qu'une habituée les rassure, disant que c'était juste le fiancé de la propriétaire. Oui, elle se souvenait très bien de ce brun derrière le comptoir qui faisait rougir Judith et qui lui avait dit qu'ils étaient ensemble.

Le brun en question était bien content que la concernée soit trop occupée à discuter de l'autre côté du café pour entendre cette conversation qui l'aurait sûrement mise en pétard. Il ne sait pas pourquoi il s'attendait à autre chose, à part les Avengers présents, personne ne semblait le connaître, étant donné que la moyenne d'âge frisait affreusement celle d'une maison de retraite.

Il s'excusa pour passer entre les clients jusqu'à arriver à l'hôte, qui était des plus ravissantes, surtout quand celle-ci se faisait tirer le portrait accompagné d'un soldat qui aurait mieux fait de rester dans son tombeau de glace. Ça, c'est ce qu'il aurait pensé s'il était jaloux. Jamais, au grand jamais, Tony Stark deviendrait jaloux.

Non, à la place il était très heureux d'être là et il le montrait en fusillant du regard le grand blond et en mettant un coup de coude à Natasha en passant, pas pour que la photo soit trouble, non, juste parce qu'il n'avait pas assez de place pour passer. C'était tout, vraiment, aucune autre raison particulière.

Dés qu'elle le remarqua, Judith lui sourit et il la vit prendre par le bras une gamine, cette fois-ci une vraie gamine avec le visage rouge pivoine, et la trimbala jusqu'à lui, pendant qu'il se servait à manger.

"Tony ? J'aimerais vous présenter quelqu'un."

"Mh" Il avait remis ses lunettes teintées entre-temps et jeta un regard à la jeune fille qui l'accompagnait et qui semblait gênée comme pas possible. "À qui ai-je l'honneur ?"

"Madi, enfin Madison. Elle m'aide au café pendant les périodes difficiles et quand son emploi du temps le permet." La pauvre n'osait même pas l'ouvrir et le fixait, impressionnée et surtout gênée qu'on la présente comme ça. Quant à lui, il avait déjà la bouche pleine. "C'est une élève brillante en génie informatique et ingénierie électrique et elle fait ses études à Columbia."

"Prestigieuse université, bravo jeune fille."

Madi n'osait même plus le regarder en face, tant Judith l'affichait, car elle savait où cela allait les mener. Quand à Stark, il voyait venir le truc à des kilomètres.

"Aussi, je me disais…" Et voilà, c'était parti. "Peut-être qu'avec toutes les branches diverses et variées de Stark Industries, il y a sûrement des opportunités pour des étudiants en fin d'études. Comme des stages, des séminaires, des bourses, je ne m'y connais pas trop mais s'il y a bien quelqu'un au courant de ces choses-là c'est vous, Tony."

Judith ne s'y connaissait pas vraiment c'était vrai mais elle avait déjà fait ses recherches et savait que Stark Industries offrait des bourses aux élèves méritants, et que cela serait une opportunité en or pour Madi qui n'aurait plus à trouver des petits jobs pour vivre à New York. Donc elle feignait l'innocence.

"Il y a bien ce genre d'opportunités. Mais avant d'intégrer de tels programmes, il faut voir les résultats de Madison et si elle correspond aux profils recherchés. Cela dépend aussi de ce qui l'intéresse."

"Ah oui, ça a l'air très compliqué, tu sais par où commencer Madi ? Non ? Moi non plus." Elle ne laissait bien entendu pas le temps à la jeune fille de répondre. "Ce serait plus simple si je passais par une personne de confiance pour faire transférer son dossier..."

Stark fronça les sourcils, surtout parce qu'il tentait de retenir un sourire. Il voyait très bien où elle voulait en venir depuis le début de la conversation. "Si seulement vous connaissiez une telle personne, aussi extraordinaire et serviable que ça. Ce serait une véritable aubaine de tomber sur un être aussi parfait."

Madi se redressa quand elle sentit la poigne de sa voisine se resserrer autour de son bras. Même si Judith était toujours tout sourire, cela tournait au vinaigre et l'étudiante n'avait qu'une envie : fuir.

"Oui, bon, je n'irais pas jusque-là non plus."

"Je trouvais même cette pâle description très loin de représenter honnêtement la personne qui vous rendrait un tel service. Vraiment, après ça vous lui en devrez une belle. À n'importe quelle heure du jour et de la nuit, vous serez dans l'obligation de répondre si besoin. Ce petit sacrifice vaut bien le transfert d'un tel dossier sur le bon bureau. Cette âme charitable pourrait même rajouter un petit post-it affublé de sa signature, pour être sûre que les personnes en charge des admissions prennent très au sérieux la candidature de Madison."

Judith perdit un peu de ses couleurs. Il fallait toujours qu'il exagère, elle aurait dû pourtant le savoir mais à chaque fois il continuait de la surprendre.

"Jud', ce n'est pas si important que ça." L'étudiante essayait de la raisonner, surtout que les deux adultes s'étaient lancés dans un concours de regards, comme s'ils voulaient savoir qui baisserait le regard en premier. Cela devenait ridicule, même pour elle.

"Oh si ça l'est. Nous parlons quand même de votre avenir." Intervient-il, tout sourire désormais, ne cachant même plus le plaisir qu'il prenait à énerver Judith.

"Très bien Stark, votre prix sera le mien."

Il fit mine de réfléchir, regardant autour de lui comme si ça pouvait l'inspirer et finit par dire. "Vous allez m'inviter à sortir. Pour un rendez-vous, un vrai. Je ne paierais pas, je devrais être rentré pour 22h30 et que ce soit bien clair je ne couche pas le premier s-"

"Oh ! Taisez-vous." Elle secouait la tête, comme si cela pouvait lui faire oublier ce qu'elle venait d'entendre. "C'est bon, c'est d'accord. Je vous amènerai le cursus de Madison dans les prochains jours. Mais je vous préviens Stark, je ne veux pas qu'il termine moisi sur votre bureau entre deux tasses vides. Vous allez vraiment transférer son dossier, elle mérite d'avoir toutes ses chances. "

"Bien entendu, un marché est un marché." Et il tendit sa main. Main que Judith ne mit pas longtemps à prendre dans la sienne et à secouer sèchement histoire de sceller le deal.

"Marché conclu."

Madi n'était pas sûre de bien comprendre ce qu'il se passait mais quand l'homme devant elle s'excusa car il devait aller discuter avec un de ses collègues un peu plus loin, un homme discret qui semblait bien perdu au milieu de tous ces gens, elle en profita pour secouer le bras de sa patronne. "Ça a marché ?"

"Oui, oui, il va le faire. C'est un idiot mais il tient parole, surtout si c'est pour me pourrir la vie." Judith ronchonnait qu'elle aurait mieux fait de tenir un bar, car elle avait affreusement besoin d'un verre après cette discussion.

"Dis Jud', tu te rends quand même compte que vous..." Elle laissa la phrase en suspens, pensant que Judith boucherait les trous, mais son amie et patronne sembla perdue. "Enfin, tu vois, vous..." Et elle fit des gestes qui étaient peut-être censés guider Judith sur la bonne voie mais elle ne comprenait toujours pas.

"Nous ?"

"Vous flirtez ouvertement. Pourquoi tu ne m'as pas dit qu'entre Tony Stark et toi-"

"Il n'y a pas d'entre Tony et moi, il n'y a rien du tout. Il cherche juste à me rendre la vie difficile."

"Si par rendre la vie difficile, tu veux dire te draguer en plein jour, alors on est d'accord."

"Tu regardes trop de films à l'eau de rose. Il a une copine, une superbe copine. Du genre qui pourrait m'écraser avec son talon aiguille et continuer sa route comme si de rien était."

"Donc s'il n'y avait pas la copine."

"Sauf qu'il y a la copine."

"Oui mais imagine un instant, si-"

"Non. C'est inutile."

Etant donné la tête que tirait la serveuse, Madi comprit qu'elle n'était pas en train de lui offrir la révélation du siècle. Judith y avait déjà pensé, et plus d'une fois. Avec des si on refaisait le monde, et avec ces si là, Judith avait déjà imaginé une vie bien différente où il y aurait un entre Tony et elle. D'un coup, Madi se sentit encore plus coupable d'avoir accepté la proposition de Jud' de la mettre en relation avec Stark Industries. Elle avait l'impression d'avoir remué le couteau dans la plaie, mais Judith ne se laissa pas aller. En quelques instants, elle avait retrouvé le sourire et toutes les deux allèrent discuter avec les habitués qui avaient fait l'effort de venir.

La soirée commençait à être bien entamée, les quelques clients restant étaient rentrés chez eux et à part les amis de Judith, il n'y avait plus personne. Clint et Madi l'aidèrent à tout ranger dans la réserve et quand ils remontèrent, les autres avaient replacé les tables et les chaises.

Elle les remercia encore et encore d'être venus, elle était complètement lessivée et elle bénissait la Judith du passé pour avoir lâché quelques billets pour la grille automatique qu'elle regarda se refermer sans effort.

Devant son café, il y avait deux grosses voitures garées, celle avec laquelle Nat, Clint et Bruce étaient arrivés, et celle de Stark. Celui-ci, déjà au volant, fit descendre la vitre côté passager et se pencha pour attirer l'attention de la serveuse sur le trottoir. "Montez, je vous ramène."

Elle allait lui répondre quand une autre personne se pencha, ou plutôt se plia en deux pour que le conducteur ait une chance de l'apercevoir au volant. "Pas d'inquiétude Stark, je la raccompagne."

Le milliardaire jeta un regard au Captain par-dessus ses lunettes. "C'est vrai que ça ne vous ferait pas de mal une petite marche pour digérer. Depuis que vous traînez ici, vous prenez des kilos à vue d'oeil Rogers." Ce dernier dut reculer car Tony était déjà en train de remonter la fenêtre puis démarra en trombe, manquant d'emporter la main de Steve.

Judith leva les yeux au ciel tellement fort que même déjà sur la route, Iron Man avait dû le remarquer. Elle lui fit quand même coucou depuis le trottoir car elle n'était pas comme lui. Judith était polie, elle !

Madi était déjà montée avec Nat et les autres qui s'étaient donnés comme mission de la raccompagner même si la jeune fille ne savait pas trop où se mettre. Quand Judith parlait de ses amis, et surtout de sa super copine qui venait parfois dormir chez elle, elle n'avait pas du tout imaginé que c'était la Black Widow. Elle qui était si bavarde d'habitude était pour une fois muette comme une carpe et jetait des regards perdus à sa patronne jusqu'à ce que la voiture démarre et qu'elle ne puisse plus la voir.

"Allons-y ?" Dit-elle à Steve avant de lui emboîter le pas.

Une fois en marche, Judith regretta de ne pas avoir pris le temps de changer à nouveau de chaussures et que Tony ne lui ait pas proposé plus tôt de la raccompagner, ses pieds la tuaient. Le chemin allait être long.

"Contente de votre soirée ?"

"Je pense que tout le monde était satisfait alors oui, je suis contente. Et vous ?"

"Oui, ne vous inquiétez pas." Il lui sourit et elle fut étonnée de remarquer qu'il la regardait avec insistance. Pas d'un air intéressé, mais plutôt perturbé, voire dérangé. Soudainement, elle se rappela de l'homme un peu plus tôt, qui l'avait aussi dévisagé de haut en bas.

"Est-ce qu'il y a un problème ?"

"N-non, M'dame." Il se massa l'arrière de la nuque en forçant son regard sur les ruelles plutôt que sur elle. "Ça me rappelle juste quelque chose. Quand je me suis réveillé, en 2011, le SHIELD a gentiment voulu me préparer à la nouvelle. Une vraie mise en scène, je me suis réveillé dans une chambre avec une fausse vue de New York des années 40, de vieux meubles, même une vieille radio. Une femme, un agent, est alors entrée, déguisée. J'aurais pu y croire mais il y avait trop de défauts. Dont cette infirmière, son accoutrement ne collait pas. Une pâle copie." Il la regarda à nouveau avant de continuer. "S'il vous avait mis à sa place, habillée ainsi, j'aurais vraiment pu y croire. Vous avez l'air de revenir du passé."

Elle ajusta sa chemise, comme soudainement consciente qu'on l'étudiait d'un peu trop près. "Je ne sais pas comment je dois le prendre."

"Bien, M'dame. Vous feriez chavirer le coeur de n'importe quel gentleman des années 40."

"Vous dites que j'ai ma chance avec des hommes d'environ 90 ans." Elle fronça les sourcils. "Vous êtes bien sûr que je dois bien le prendre ? Parce qu'on ne peut pas dire que la majorité d'entre eux ait encore une bonne vue." Cela les fit rire tous les deux, même si à travers cela elle sentait une pointe de tristesse chez lui. "J'ai fait ça pour ma grand-mère. Je sais que si elle avait été là, elle se serait bien apprêtée. Cet été était sûrement la dernière fois qu'elle faisait le voyage jusqu'ici, alors c'est ma façon de la faire participer à la réouverture, en quelque sorte. Sans qu'elle ait à prendre l'avion."

Ils discutèrent tranquillement sur le reste du chemin, elle était toujours curieuse de ce qu'il faisait quand il disparaissait et lui était toujours évasif sur ses missions mais pas assez pour taire son intérêt. Une fois arrivés devant chez elle, elle le remercia d'être venu à la soirée, de l'avoir raccompagnée, et encore une fois pour les meubles. Elle se rendit compte en le disant qu'il faisait beaucoup de choses pour elle, peut-être que c'était dans sa nature mais c'était trop.

"Si vous avez besoin de quelque chose Steve, vous savez que vous pouvez me demander."

"Les ordinateurs par exemple ? J'avoue que même avec la notice que vous m'avez laissée, c'est à n'y rien comprendre."

Il lui offrit un de ses sourires les plus innocents. Comment pouvait-on lui refuser quoi que ce soit ?

"Ce sera avec plaisir. Dimanche, je n'ouvre pas le café alors si vous ne partez pas en mission, je suis partante."

Il sembla réfléchir, s'appuyant contre l'une des rambardes en fer forgé qui entouraient les quelques marches d'escalier menant au palier.

"Si ça ne vous pose aucun souci, je suis aussi partant."

Elle lui sourit et sortit ses clés de son sac à main. "Alors c'est fixé. Écrivez-moi un message depuis votre téléphone, comme on en a discuté."

"Vous ne pouvez pas m'en vouloir d'avoir confondu les SMS et les e-mails."

"Qui oserait vous en vouloir." Elle ricana et se tourna pour ouvrir la porte d'entrée du bâtiment de quatre étages, le verrou étant vieux et faisant des siennes, elle mit un peu de temps à s'en dépatouiller. Une fois ouverte, elle se retourna. "À dimanche, et encore merci."

"M'dame." Et il baissa un peu la tête pour la saluer, attendant qu'elle ait fermé derrière elle pour se retourner à son tour et partir.

Après avoir gravi les deux étages et être entrée dans son appartement, ce fut non sans un soupir de soulagement qu'elle retira enfin les objets de torture cloués à ses pieds. Elle les massa longuement avant de se lancer dans sa routine du soir. Avec les jours qui raccourcissaient, elle commençait toujours par fermer les volets. En s'avançant vers la grande double fenêtre du salon, elle en profita pour retirer toutes les pinces qui tenaient ses cheveux en l'air.

Elle les posa, pince après prince, sur le rebord de fenêtre, regardant les passants rentrer chez eux, elle reconnut même une de ses voisines. Son regard se posait encore et encore sur quelqu'un qui ne semblait pas bouger. Elle n'en pensa rien de plus et ouvrit ses fenêtres pour fermer les volets. Il ne bougeait pas du tout et continuait de la fixer. Un battant dans chaque main, son regard fut de nouveau attiré dans le même coin de rue. Ce qu'elle reconnut comme une carrure d'homme était toujours plantée là, cette fois, le visage tourné dans sa direction.

Casquette, col trop relevé, vêtement noir. Voilà ce qu'elle remarqua avant de verrouiller les volets à toute vitesse et de faire de même avec les fenêtres. En quelques instants elle avait fait le tour de la cuisine et de la chambre pour faire de même. Une fois allongé sur le canapé, les pieds en éventail et avec la suite de sa série policière préférée, elle tentait de penser à autre chose et d'oublier l'existence de ce type bizarre dehors. Plus elle y pensait, plus elle avait l'impression que ses vêtements et ceux de son dernier et étrange client de la journée étaient un peu trop similaires.

Au-dessus de son ventre, elle tournait son téléphone entre ses doigts, l'idée de prévenir quelqu'un lui traversa l'esprit mais elle se retint. C'est dans ta tête, comme d'habitude. Elle se répétait cela comme un refrain et alors qu'elle déverouillait son écran par accident, la lumière soudaine attira son regard et elle vit son fond d'écran. Cela faisait quelques semaines qu'elle l'avait changé, un soir où elle avait un peu trop abusé sur le vin. Elle ne regrettait pas du tout. Il y avait son neveu, un sourire si grand qu'il lui fendait le visage en deux, on voyait à peine ses yeux à cause de la casquette bien trop grande pour lui posée sur sa tête. D'autant qu'à ses côtés, penché sur un genou pour être à la hauteur du petit garçon, se trouvait Tony. Lui aussi souriait, bien plus discrètement que Scotty. Même s'il voulait avoir l'air ronchon, elle pouvait voir à travers les verres teintés de bleu de ses lunettes qu'il souriait vraiment.

Elle sentit son cœur se serrer, la forçant à verrouiller son écran et à poser son téléphone plus loin. Judith était tellement occupée à se flageller mentalement d'avoir un cœur en guimauve qu'elle en oublia l'histoire des volets.


Nda : Merci pour tous les retours sur le dernier chapitre ! La suite était prête il y a déjà plusieurs mois, mais des soucis m'ont fait prendre du retard et c'était compliqué pour moi de me concentrer sur l'écriture. L'envie est revenue et avec cela l'inspiration d'un petit passage que j'ai voulu rajouter. Il y a des années, j'ai imaginé le cercle familial de Judith et son attachement pour son grand-père. Ce petit rajout du rêve, c'est ma façon d'immortaliser ce moment difficile de ma propre vie et de rendre hommage à cette personne qui était aussi importante pour Judith que pour moi.

C'est désormais à votre tour de remercier quelqu'un : SoleilBreton, qui m'a très gentiement apporté ses talents de relectrice.

Encore une fois, merci à tous de votre patience, de prendre le temps de lire à chaque sortie de chapitre, d'aimer et de laisser un petit commentaire. C'est toujours un plaisir pour moi d'écrire et de voir que cette histoire plaît. J'adore lire vos théories, certaines idées ne pourraient pas être plus loin de la réalité alors que d'autres… Je n'en dirai pas plus :D.

Je vous dis à très bientôt et prenez soin de vous en cet rentré et fin d'été, Pon~~

NdA² : Pour tous ceux qui n'ont pas fait LV2 allemand ou qui en ont marre que l'auteur glisse de cette langue un peu partout, voici les traductions :

"Mein Schatz " : Ma chérie

"Oma" : Mamie.

"Und deine Mutter auch nicht." : Et ta mère non plus.