Chapitre 30 : Le 2 mai 1998
La guerre se poursuivit, mais Deryn et Dirk conclurent qu'ils avaient quelque chose de trop précieux à protéger pour la continuer.
Les combattants de la radio durent aussi abandonner leur vagabondage quand Béatrice et Kenneth, trop anémiés, ne parvinrent plus à se lever.
De deux maux, l'attaque possible ou la famine certaine, on avait choisi le moindre. On retourna donc émettre depuis le camping gallois pour mieux exploiter les potagers et le réseau des abattoirs.
Cette situation facilitait aussi le suivi médical de la grossesse de Deryn.
Le camping avait pris des allures de camp retranché, chacun étant tout le temps en alerte. Mais le moral des anciens livreurs s'améliorait nettement, maintenant qu'on pouvait faire trois repas par jour, même s'il s'agissait surtout de légumes.
Le 2 mai, Deryn s'était endormie dans le fauteuil que Dirk avait sorti au soleil, devant sa caravane, une passoire rouillée remplie de fèves à écosser calée sur ses genoux.
Dirk étendait le linge près d'elle, notamment la très jolie layette qu'il avait tricotée en récupérant la fine et douce laine de ses anciens cardigans de chef du bureau de liaison gobeline.
Une ombre qui passa sur son visage fit ouvrir un œil à Deryn. Dirk s'était penché pour chatouiller la petite bosse mouvante qui se promenait à la surface du ventre de Deryn.
- On ne donne pas des coups de pied à Maman, mon bébé, il faut être sage, dit Dirk au ventre.
- Je ne m'habituerai jamais à t'entendre m'appeler Maman, répondit Deryn en riant.
- Moi je vais m'y habituer sans problème. Une magnifique maman.
- Une énorme maman, recouverte de vergetures, indolente, sans travail.
Dirk soupira. Elle revenait sur ce point si douloureux sur lequel ils ne pouvaient rien faire. Il s'installa dans un petit espace restant du fauteuil, pour mieux la serrer dans ses bras.
- Tu pourras retrouver le travail que tu veux après la guerre. Tu pourras reprendre ton poste de livreuse, ou rester à la poste moldue, ou même faire autre chose. Les opératrices radio capables de monter un émetteur magique avec des boîtes de conserve et des composants moldus ne courent pas les rues.
- Qui s'occupera de… Dit Deryn en caressant avec tendresse son bébé en gestation, très remuant.
- Moi. Quand tu voudras recommencer à travailler, on trouvera une solution.
Deryn, acquiesça, fatiguée.
Dirk hésitant, reprit.
- Je me suis renseigné. Chez les moldus, le père figurant sur le certificat de naissance n'a pas à être marié à la mère.
Deryn regarda étonnée Dirk.
- Tu peux reconnaître le bébé en étant marié à une autre ?
- Oui, mais de toutes façons, ma femme a obtenu l'annulation du mariage. Officiellement parce que je ne lui aurais pas dit que j'étais né moldu. J'aurai eu du mal à entrer au ministère pour déposer une demande de divorce.
- C'est une bonne nouvelle ? demanda Deryn endormie.
- Oui ! Oui, parce que ça sera moins étrange pour le bébé quand il lira son acte de naissance si… Si tu es d'accord, bien sûr… pour que je reconnaisse officiellement le bébé, si...
- Tu voudrais le reconnaître ?
- Bien sûr ! Comment peux-tu imaginer que…
Deryn posa la main sur sa joue pour le tranquilliser. Elle semblait amusée. Dirk rit, rassuré, en promenant son nez sur sa nuque.
- Tu te moques de moi.
- Bien sûr. Je sais que tu seras un papa merveilleux, même… Même si on n'est pas… Mariés.
Dirk, qui avait commencé à mitrailler de baisers le cou et les épaules de Deryn, s'arrêta brusquement.
- Naturellement, ça ne change rien. Mais tu voudrais qu'on se marrie ?
Deryn remua et se redressa, mal à l'aise. Et ses douleurs au dos étaient pour une fois étrangères à son malaise.
- Non. Je ne veux plus me marier. Je t'aime, et je… Je veux vieillir près de toi, t'aimer pour toujours. Mais je ne veux pas le faire parce que je suis obligée, ou que tu le fasses pour cette raison. Je ne veux pas te permettre de me contrôler. Je ne veux plus jamais me marier, je préfère affronter le regard des autres, du moment que je sais que je peux te faire confiance.
Dirk acquiesça, et lui prit la main
- Vieillir avec toi et t'aimer pour toujours sans jamais rien t'imposer mais en sachant que je pourrais toujours compter sur toi et que tu pourras toujours compter sur moi.
- Ça me va, comme vœux de non-mariage.
- A moi aussi.
Deryn reposa sa tête contre le torse de Dirk.
Elle tendit la main pour monter le son de la petite radio.
- … aintenant la certitude que les documents et preuves concernant la filiation sont des sorciers nés moldus sont enfermés dans le bureau de la commission d'enregistrement des nés-Moldus.
- Ça serait vraiment terrible si par hasard ils disparaissaient sans laisser de trace.
- Comme tu dis Rapière, absolument terrible, vraiment, bonne chance à ceux qui pourront tenter de…
Le son grésillant de la radio se tue brusquement.
- Des problèmes avec l'émetteur ? Demanda Deryn. Il faut que j'aille voir ?
- Non, je ne crois pas, mais… hésita Dirk en tapotant la radio. Ah, ça revient.
Une voix surexcitée jaillit enfin de l'appareil
- La foudre a frappé, je le répète, la foudre a frappé !
- Alors pour tous ceux qui n'auraient pas compris, Harry Potter, notre meilleur et seul espoir vient d'apparaître à Poudlard.
Il semble que le dénouement soit proche.
- Nous appelons tous ceux qui sont à pré-au-lard ou viendrait à s'y trouver à rejoindre la Tête de Sanglier pour grossir les rangs dans la bataille qui s'annonce. Vous-savez-qui ne doit pas gagner.
Pour la première fois depuis plus d'un an, Potterwatch se tue.
- Dirk ?
- Je n'envisage pas d'y aller, rassure-toi. Il va y avoir beaucoup d'orphelins demain, quelque soit l'issue des combats, mais pas notre enfant.
- Dirk !
Il leva les yeux de la layette qui séchait au soleil pour les tourner vers Deryn.
La sage-femme avait été soulagée de voir Dirk auprés de Deryn, à leur retour d'Azkaban.
Elle l'avait noyé immédiatement sous les recommandations et les alertes.
Deryn l'avait prévenu que leur enfant était en danger et que la grossesse depuis son début jusqu'à ce moment relevait du miracle.
Elle avait omis de lui raconter qu'elle relevait aussi de la folie, car sa grossesse la mettait en danger.
La sage-femme parlait de pré-éclampsie et voulait absolument que Deryn se repose, conseil que jusque là elle n'avait pas pu suivre, trop occupée à survivre ou à se donner des chances de survie en essayant de retrouver Dirk.
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Deryn s'était découverte enceinte après la fuite de Dirk.
Elle avait envisagé de demander l'aide de Chiara, de Béatrice ou d'un des autres, sans réussir à estimer à quel point elle en aurait vraiment besoin.
Puis elle avait reculé chaque fois l'annonce, mue par sa volonté farouche d'indépendance. Elle refusait de se laisser dicter sa conduite, ce qui ne manquerait pas d'arriver si elle parlait de sa grossesse.
Elle avait laissé passer sa seule chance d'en parler à Dirk, à Noël, décidée à rester autonome et à le protéger.
Elle avait ressortit la carte bleue moldue donnée par Dirk, et tout en essayant de préserver le plus possible l'épargne dont elle pourrait avoir encore plus besoin apres l'accouchement, elle avait pioché le nécessaire pour aller voir une sage-femme moldue, seule.
Celle-ci avait plusieurs fois fait allusion à une interruption de grossesse, et Deryn savait qu'il s'agissait là de la réponse la plus raisonnable et la moins égoïste.
Mais elle ne parvint jamais à s'y résoudre.
Cette fois-là, elle désirait véritablement mettre au monde ce bébé, d'autant plus une fois la mort de Dirk annoncée.
Elle s'était souvenue de la vision de Dirk. Il devait être là à la naissance. S'il n'y était pas, conclut-elle, c'est qu'aucun des trois n'aurait survécu, ou vécu.
La tension de Deryn s'améliora légèrement grâce au retour de Dirk.
L'apaisement de ne pas l'avoir perdu aida, et, à sa grande affliction, le soulagement de ne plus être seule.
Elle accepta pour protéger son enfant de sacrifier son indépendance et de taire sa peur de l'engagement. Dirk comprit le sacrifice et montra par tous les moyens qu'il était digne de sa confiance et n'en profiterait pas, ce qui bien-sûr ne suffisait pas.
Mais l'état de santé de Deryn inquiétait trop pour leur laisser le loisir de trouver une solution plus satisfaisante.
Tout le monde soupira de soulagement quand la grossesse dépassa le stade où leur enfant pourrait naître vivant
Chaque jour de gestation supplémentaire donnait au bébé de meilleures chances. Chances dont il allait avoir vraiment besoin en naissant en pleine guerre.
Dirk et Deryn restaient à l'abris dans la caravane.
- Dirk !
Il se retourna immédiatement.
Deryn tentait de contrôler sa respiration, devenue filante du fait de l'affolement, sans y parvenir. Elle était en larmes.
- Je perds les eaux ! Oh, Dirk…
Dirk lui prit la main et posa la deuxieme sur son ventre. Il sentit aussitôt une contraction.
- D'accord, tu te souviens ? Il faut que tu souffles à chaque contraction. Souffle, Deryn.
Au milieu de ses larmes, agacée, elle souffla.
- C'est trop tôt, Dirk…
- Tout va bien. C'est effectivement un peu tôt mais elle va vivre. Ça va aller.
- C'est trop tôt pour moi. Trop dangereux. En pleine bataille. Tout peut se retourner. La protection magique peut s'effondrer. Ils vont peut-être débarquer et je vais être occupée à...
- Oui. Elle arrive. C'est comme ça. On est prêt. Tu peux accoucher et elle peut naître. Je sais que tu n'aimes pas ça, mais je te promets que c'est la seule fois : fais-moi confiance pour le reste. Je suis là. Oublie l'extérieur, je m'en occupe à ta place pour les prochaines heures. On peut être un binôme et abandonner notre individualité pour ce cas précis.
Deryn essuya ses larmes.
- "Elle" Dirk ?
- Elle.
- Tu es… Ouh !
La contraction n'était pas vraiment douloureuse, mais innatendue.
- Souffle, mon amour, pour penser à respirer calmement. Souffle profondément.
Elle souffla, peu convaincue.
- Tu es toujours sûr que c'est une fille ?
- Oui, bien sûr. Une petite fille toute fripée et rousse. Elle va arriver avec l'aurore.
La sage-femme fut ramenée par Dirk, grognant que la maternité aurait été un meilleur lieu pour un accouchement aussi risqué. Mais évidemment, elle ne pouvait pas savoir que Dryffyn Crochenydd offrait de meilleures protections pour d'autres risques. La délivrance eut lui sans les complications craintes, la magie aidant.
Comme l'avait promis Dirk, le lendemain, les premiers rayons du soleil éclairaient une toute petite fille, posée sur la poitrine nue de sa mère, à qui deux parents émus souriaient.
La nouvelle-née avait effectivement une dense chevelure rousse, que Dirk et Deryn caressaient tendrement.
- Ils sont beau ses cheveux, dit Dirk
- Naturellement, c'est les tiens.
- Pour le reste, on dirait un petit bouledogue frippé aux oreilles décollées.
- Oui, elle est magnifique.
- Vraiment magnifique.
Leur fille vivait. Deryn avait survécu. A Poudlard, Voldemort n'était plus.
- Comment se dit Victoire en gallois ? Chuchota Dirk
- Buddugoliaeth, répondit Deryn en caressant l'enfant posée sur sa poitrine.
- Buddu… Hum… En même temps, je ne sais pas ce que j'attendais d'un peuple qui a choisi le poireau comme emblème.
- Ta fille est galloise.
- Quoi ? Mais non, abso… Mince, oui.
- Sinon, Liberté, ça se dit "rhyddid".
Dirk poussa un discret soupir de soulagement.
