PROLOGUE : Le début de quelque chose
Il arrivera un moment dans votre vie où vous croirez que tout est fini. Ce ne sera en fait que le début de quelque chose.
- Louis L'Amour
Azkaban avait été une épreuve particulièrement difficile à vivre pour Sirius. Lui qui était toujours au centre de l'attention dans son adolescence, avait brutalement été relayé au rang d'oublié et méprisé de la société. Il s'était senti abandonné, rendu coupable sans procès du meurtre de deux de ses meilleurs amis. Trois, si on comptait Peter.
Il n'avait alors eu aucune idée de ce qui se disait réellement de lui à cette époque. Il avait eu l'impression que le concours de circonstance avait soufflé d'un coup tous les efforts qu'il avait pu faire pour se détacher de l'image de sa famille.
Au sortir de l'adolescence, il avait eu l'impression d'avoir réussi à imprimer dans l'opinion commune le dégoût qu'il ressentait face aux idéaux et actes des mangemorts. Par la suite, il s'était rendu compte d'à quel point il s'était fourvoyé. Les gens étaient prêts à croire n'importe quoi. Et au final, peut-être que les mangemorts avaient raison sur quelques points. Dans la société dans laquelle ils évoluaient, la naissance définissait une personne bien plus que ses actes.
Avait-il pour autant mérité le traitement qui lui était réservé en prison ? Les attaques des détraqueurs n'avaient pas été le plus difficile à supporter, pour lui en tout cas. Il avait rapidement compris qu'ils ne le détectaient pas quand il prenait la forme de Patmol.
Non finalement, le plus dur avait été la solitude. Et l'ignorance vis-à-vis de ce qui se passait dans le monde extérieur. Il n'avait eu aucune information, pendant douze ans, sur ce qu'il était advenu de son filleul suite à la mort de ses parents.
Jusqu'à ce jour où un garde avait laissé traîner un journal. Sirius avait réussi à s'en emparer et ça avait tout changé. Parce qu'il l'avait vu. Son ancien ami. En première page. Le traître. Il l'aurait reconnu n'importe où, même sous sa forme de rat.
Sirius s'était enfui quelques jours après, profitant encore une fois de sa forme canine pour échapper à la surveillance des détraqueurs. Ça avait été d'une facilité déconcertante. A se demander pourquoi il était resté aussi longtemps entre les murs de la prison. Était-ce la peur de ce qu'il trouverait à l'extérieur qui l'avait retenu d'essayer de sortir plus tôt ? Ou bien se punissait-il en quelque sorte de n'avoir pu sauver ses amis ? Il n'avait toujours pas la réponse, plusieurs années après.
La suite avait été plus difficile. Il s'était arrangé pour rester près de Poudlard, pour surveiller Harry et Peter. Il avait longtemps erré, prenant la forme de Patmol, se nourrissant comme il pouvait de cadavres d'animaux, essayant de ne pas perdre la raison. Car à rester trop longtemps dans son corps de chien, son esprit humain commençait parfois à s'effacer tandis que les réflexes animaux s'installaient bien malgré lui.
Une occasion s'était finalement présentée, pour arrêter Peter. Sirius avait été plus que troublé de voir Harry et ses amis. Il avait tant grandi.
Il avait encore plus été perturbé de revoir Remus et Snape. Mais l'excitation avait pris le dessus tandis qu'ils avaient tous ensemble tenu Peter sous leurs baguettes. Avant que tout ne dérape et qu'il ne s'enfuit.
Sirius avait été reconnaissant envers Harry de le sauver du baiser des détraqueurs cette même nuit. Et en même temps, il avait ressenti une légère rancœur. Peut-être parce qu'il aurait dû être celui à aider le garçon, en tant que parrain, et non l'inverse. Peut-être aussi parce que l'adolescent qu'il avait trouvé ne semblait pas avoir tant besoin de lui. Ou peut-être simplement parce qu'il avait failli attraper Peter, et se venger, mais qu'il avait vu soudainement tous ses espoirs partir en fumée.
Il n'avait jamais su au final, si c'était pour retrouver Harry ou pour se venger de Peter qu'il avait voulu sortir. Même s'il lui était difficile d'admettre la deuxième option.
Quelques jours après, Sirius avait fini au 12 Grimmauld Place, ancienne demeure de sa famille, lieu maudit où il avait pourtant juré qu'il ne remettrait pas les pieds. Mais il n'avait pas réellement eu le choix. L'Ordre du Phoenix, et surtout Dumbledore, le lui avait ordonné. Le directeur avait joué sur la corde sensible, lui assurant qu'il aurait ainsi plus de chances de côtoyer Harry.
Sirius n'avait de toute façon nulle part ailleurs où aller. Il ne pouvait simplement pas fuir, pas avec tous les dangers que son filleul semblait devoir affronter. Pas avec Peter en liberté.
Il ne s'était pas douté d'à quel point les choses allaient être compliquée pour lui au sein de la demeure. Parce qu'il y avait tant de mauvais souvenirs. Et aussi parce qu'il y était laissé seul et à l'abandon la plupart du temps, encore une fois. Parce qu'il ne rêvait que de liberté.
Il avait réussi à sortir quelques fois de la maison, sous sa forme canine. Il avait même fini par oser sortir sous forme humaine, dans des bars moldus où on ne le reconnaîtrait pas. Parce qu'il avait besoin de compagnie. Parce qu'il ne supportait plus de rester enfermé.
Il avait eu du mal à reconnaître à quel point il avait changé. Les années passées à Azkaban l'avaient transformé bien plus qu'il ne l'avait réalisé au départ. Son passé de Don Juan courant les conquêtes à Poudlard était loin derrière lui.
A présent, son aura était sombre et pleine de mystères. Certaines femmes voyaient en lui l'éternel bad-boy sur qui elles fantasmaient au beau milieu de la nuit, quand leurs maris bien sous tous rapports dormaient paisiblement à leurs côtés. La plupart des femmes le fuyaient néanmoins, ayant appris avec l'âge à se méfier des hommes dans son genre. Il fallait dire aussi que ses cheveux longs souvent peu ou pas coiffés, sa barbe mal taillée et les marques que la guerre et la prison avaient laissées sur son visage n'aidaient pas.
Il n'avait pas essayé de changer pour autant. Il avait plus d'une fois libéré toute la tension et la rancœur qui l'habitaient dans des rixes avec des moldus pris au hasard. Juste pour oublier toutes les années de sa vie qu'il avait perdues. Juste pour se sentir vivant. Juste pour se sentir moins seul aussi.
Remus passait régulièrement dans la maison des Black, pour lui tenir compagnie. Le loup-garou l'avait plus d'une fois sermonné en le voyant rentrer couvert de bleus et de sang séché. Ils s'étaient souvent disputés à ce propos. Peut-être pour ne pas commencer à discuter de sujets plus profonds, auxquels ils n'étaient pas sûrs que leur amitié devenue bancale résiste.
Sirius avait réellement tenté de mieux se comporter à l'été, quand Harry était venu. Il avait réussi à limiter sa consommation d'alcool ainsi que ses sorties nocturnes. Ça avait duré quelques temps, le peu de temps que l'adolescent avait été autorisé à passer dans la maison qui était devenue le quartier général de l'Ordre.
Et puis l'année scolaire avait repris et Sirius avait retrouvé ses mauvaises habitudes. Parce que la solitude était terrible à supporter. Parce que les souvenirs de sa famille, d'Azkaban, des Potter et de Peter le hantaient. Chaque soir, les cauchemars envahissaient son esprit. Excepté quand il buvait ou qu'il se battait tant qu'il rentrait à la limite de l'inconscience.
Et il y avait eu ce fameux jour. Sirius avait passé la nuit dehors, titubant et incapable de retrouver le chemin de la maison, tant il avait bu. Il s'était changé en chien et avait simplement dormi, roulé en boule, dans un parc. Il ne s'était réveillé qu'en fin de matinée et avait mis plusieurs heures à rentrer en marchant jusqu'au 12 Grimmauld Place.
Quand il était rentré, il avait entendu des voix émanant du salon et s'était quelque peu étonné, n'ayant aucun souvenir d'une planification d'une réunion de l'Ordre pour ce jour. Sirius s'était rapidement débarrassé de son manteau sale et avait rejoint le salon.
Un silence pesant s'était installé à son entrée, tandis que toutes les personnes présentes s'étaient retournées sur lui, baguettes levées. Sirius avait parfaitement remarqué leurs regards réprobateurs glissant le long de son corps, sur ses habits tâchés et déchirés par endroits. Il avait été sur le point de parler, de lancer une réplique sanglante, quoi que ce soit, pour ne pas avoir à subir plus longtemps leurs regards pleins de reproches. Il n'en avait pas eu le temps.
- Qu'est-ce que tu fous là, Black ? avait aboyé Snape.
Sirius avait été prêt à se lancer dans une des éternelles disputes qui l'opposait au maître des potions. Parce que c'était le meilleur moyen qu'il avait trouvé pour évacuer encore plus de cette tension qui l'habitait continuellement. Parce que l'homme était toujours prêt à lui répondre. Parce que c'était devenu une routine qui permettait à Sirius de garder pied dans la réalité.
Mais ce jour-là, les choses lui avaient semblé différentes. L'inquiétude avait très rapidement remplacé la colère sur le visage se Snape. Et ça, ce n'était pas habituel du tout. Loin de là. Alors Sirius avait poliment demandé des explications.
Il avait manqué défaillir quand Snape lui avait appris ce qu'Harry pensait avoir vu et où il s'était rendu avec certains camarades de classe. Les membres de l'Ordre, excepté Snape, n'avait pas tardé ensuite pour foncer au ministère dans l'espoir de sauver les adolescents.
Ils avaient voulu le laisser derrière mais Sirius avait catégoriquement refusé. Si Harry s'était mis en danger à cause de lui, il était inconcevable qu'il n'aille pas le retrouver pour l'aider. Ils avaient accepté, sans doute plus pour ne pas perdre de temps, mais Sirius s'en été accommodé.
Les adultes avaient rapidement retrouvé les adolescents au département des mystères. Le cœur de Sirius ne s'était desserré que lorsqu'il avait pu voir Harry de ses propres yeux. Le soulagement avait envahi son être en réalisant que le garçon allait bien. Il ne se serait jamais pardonné, s'il lui était arrivé quelque chose.
Puis, Sirius avait vu Bellatrix, sa cousine. Et plus rien d'avait réellement eu d'importance. Sans qu'il ne sache vraiment comment ou pourquoi, ils s'étaient lancés dans un combat acharné, ignorant tout ce qui se déroulait autour d'eux.
Jusqu'à ce qu'un sort vert foncé le rase à un petit centimètre de distance. Il l'avait évité de justesse. Il avait senti la mort le frôler, certain qu'un tout petit rien aurait pu mettre fin à sa misérable existence à cet instant. Ça ne s'était joué qu'à peu de choses. Mais il avait encore réchappé, comme lorsqu'Harry l'avait sauvé du baiser du détraqueur.
Il ne s'était pas attendu à se sentir presque déçu. Ça le frappa pourtant avec brutalité. Parce qu'encore une fois, il allait devoir continuer à vivre avec tous les démons qui l'habitaient et dont il n'osait parler à personne. Parce qu'il se sentait si seul depuis tant d'années qu'il avait du mal à saisir l'intérêt de continuer à vivre ainsi.
Bellatrix avait fui juste après ce fameux sortilège, profitant du trouble qui avait saisi Sirius tandis que les membres de l'Ordre avaient repris le dessus sur la situation. Sirius était resté pantois quelques instants avant de fuir à son tour. Pour ne pas que les aurors le trouvent au ministère et lui mette tout sur le dos. Pour ne pas qu'on le confonde avec les mangemorts. Pour ne pas être fait prisonnier de nouveau.
C'est pourtant ce qui lui arriva, d'une certaine façon. Le soir même, Dumbledore était passé au 12 Grimmauld Place. Le vieil homme avait eu l'air blasé et particulièrement pressé. Il n'était resté que quelques minutes, juste assez pour faire des reproches à Sirius et pour lui expliquer sa façon de penser. Juste assez également pour poser un sortilège sur la maison.
Dumbledore avait expliqué à Sirius que ce sort l'empêcherait de quitter la maison jusqu'à nouvel ordre, ou au plus, jusqu'à la fin de la guerre. Et il était reparti dans la foulée, laissant un Sirius choqué, seul, prisonnier de la maison haïe de ses ancêtres, pour sa sécurité.
Sirius avait pensé brûler la maison, détruire les murs, la faire disparaître, tout simplement. Et lui avec, si nécessaire. Parce qu'il ne voulait pas rester enfermé ainsi. Parce qu'il ne pouvait pas le supporter après tout ce qu'il avait vécu.
Il n'en avait toutefois pas eu la possibilité. Dumbledore avait pensé à tout. Alors Sirius s'était noyé dans l'alcool, d'une façon encore plus profonde et totale qu'il ne l'avait fait par le passé. Il avait hésité plus d'une fois à se laisser aller trop loin, à boire le verre de trop, pour ne plus avoir à revenir, pour ne plus avoir à ouvrir les yeux le matin suivant. La pensée qu'Harry pourrait encore avoir besoin de lui l'en avait empêché. Il ne pouvait pas lui faire ça. Il ne pouvait pas faire ça à James et Lily.
Remus avait passé beaucoup de temps dans la maison, sentant bien que son ami était sur le point de défaillir s'il restait seul trop longtemps. Ensemble, ils avaient nettoyé les différentes pièces, pour rendre la maison plus viable.
Kreattur avait été envoyé chez Bill Weasley, qui venait d'acheter une petite maison qu'il souhaitait partager avec Fleur, sa compagne. Là où l'elfe n'aurait plus rien à espionner, là où il serait tout de même surveillé de près. C'était mieux pour Sirius qui ne supportait pas du tout cet être. D'un autre côté, c'était encore pire. Parce que ça renforçait encore davantage son sentiment de solitude.
La rénovation de la maison et le ménage avait au moins permis à Sirius de penser à autre chose qu'à son passé et les cauchemars qui en résultaient. La présence régulière de Remus lui avait également fait du bien, même s'il ne l'avait jamais reconnu directement auprès de son ami. Et même malgré les disputes récurrentes qui éclataient entre eux. Principalement à cause de la liberté dont jouissait Remus et dont était privé Sirius. Disputes qui cachaient mal tous les non-dits qui subsistaient entre eux.
Les choses avaient changé après la chute de Dumbledore et du ministère en fin d'année scolaire. Il n'avait fallu que quelques semaines avant que Snape ne le rejoigne dans la maison. L'espion avait fait l'objet d'une mission d'urgence de l'Ordre, particulièrement difficile à mettre en place.
Voldemort avait détecté des images douteuses dans son esprit suite à la mort de Dumbledore. Il n'avait pas voulu prendre le risque et n'avait plus besoin de son espion. Alors il avait voulu en faire un exemple, pour assurer encore un peu plus son pouvoir sur ses disciples. Il l'avait torturé pendant des jours, le laissant nu, attaché, détruit, blessé, à la vue de tous les mangemorts, entre deux séances. Pour marquer les esprits.
Le Lord Noir s'était réparti la tâche de torture avec quelques-uns de ses plus fidèles disciples. Le temps que l'Ordre puisse planifier une mission de secours, deux semaines étaient passées. Ils avaient hésité jusqu'au dernier moment, doutant que l'homme soit encore en vie après tout ce temps. Ils s'étaient néanmoins doutés que le mage noir se serait vanté auprès d'eux s'il était venu à bout de la vie de Snape.
Alors ils étaient allés le sauver, créant plusieurs diversions pour limiter le nombre de mangemorts présents au Manoir le jour de l'intervention. Ils avaient trouvé le maître des potions à la limite de l'inconscience. Ou plus exactement à la limite de la mort.
L'homme avait été directement emmené au 12 Grimmauld Place où Poppy Pomfresh était restée plusieurs jours pour essayer de le sauver. Il était arrivé dans un piteux état. Il lui avait fallu plus d'une semaine pour reprendre ses esprits. Il lui avait fallu près de deux mois supplémentaires pour retrouver presque toutes ses capacités physiques. Quelques tremblements subsistaient toutefois, ainsi qu'une fatigabilité rapide.
Snape avait ragé quand on lui avait appris qu'il ne pourrait plus quitter la maison avant la fin de la guerre, au même titre que Sirius, encore une fois pour sa sécurité. Peut-être était-ce aussi un moyen pour les membres de l'Ordre de s'assurer de sa loyauté. Parce que malgré tout ce qu'il avait pu faire ou subir, les doutes planaient encore sur sa véritable allégeance, au sein de l'organisation, même si personne ne l'admettait à voix haute.
Les premiers jours de cohabitation, lorsque Severus avait été capable de se lever et avait pu reprendre des activités « normales », les disputes avaient explosé quasi en continu avec Sirius. Et puis, le maître des potions avait à son tour succombé aux tentations de l'alcool, seule porte de sortie que les membres de l'Ordre voulaient bien leur accorder.
Les deux hommes avaient régulièrement de la visite, pour réapprovisionner les stocks de nourriture et d'alcool, ainsi que pour les réunions de l'Ordre qui continuaient de s'effectuer dans la demeure. Les compétences de Snape en tant que stratège étaient souvent mises à profits lors de ces réunions.
L'ambiance au sein de la maison avait été particulièrement froide et pesante pendant plusieurs mois. Les disputes étaient le seul moyen qu'ils avaient trouvé pour ne pas se laisser sombrer.
Les deux hommes étaient hantés par leur passé, par ce qu'ils avaient vécu, par les déceptions qu'ils avaient connues dans leurs vies respectives. S'engueuler était un moyen de ramener un peu de régularité dans la vie qui était à présent la leur. C'était aussi une façon de penser à autre chose, de focaliser leurs esprits sur une seule chose, un seul instant.
Severus avait eu particulièrement du mal à reconstruire un semblant de barrières mentales dans son esprit tandis que le Lord Noir les avait faites quasiment toutes tomber, une à une, en le torturant. Pas les plus importantes heureusement, il avait pu conserver les principaux secrets. Le maître des potions sentait néanmoins combien elles étaient fragiles. Il ne pouvait que s'estimer chanceux d'avoir survécu à tout ça. C'était du moins ce qu'on lui avait dit.
Lui n'était pas bien sûr de l'intérêt de vivre alors qu'il avait l'impression d'avoir tant perdu, d'avoir échoué, de n'être plus rien, enfermé comme il l'était dans cette maison, inutile. Peut-être était-ce aussi pour cela qu'il se disputait si régulièrement avec Sirius. Parce qu'il ne pouvait que trop bien comprendre ce qu'il ressentait. Parce qu'ils ne se ressemblaient que trop à présent.
Remus avait espacé ses visites, peu désireux de se retrouver trop souvent entre les deux hommes. Il s'était en revanche beaucoup rapproché de Tonks, la cousine de Sirius. Ce dernier avait d'ailleurs surveillé avec beaucoup d'attention ce rapprochement, s'inquiétant pour la jeune fille, sans bien avoir de réelle raison pour l'expliquer. Jusqu'à ce que le jeune couple finisse par leur avouer la grossesse de Tonks.
Sirius n'avait su qu'en penser, à la fois heureux pour son ami et amer qu'il conçoive une enfant, alors qu'il n'avait même pas été capable de s'occuper d'Harry. Il n'en avait pourtant rien dit mais le manque d'enthousiasme avec lequel il avait félicité Remus n'était pas passé inaperçu. Les visites de l'homme s'étaient faites encore plus espacées après ça, laissant très souvent Sirius seul avec Severus.
Tout ça avait duré ainsi jusqu'au jour où une réunion de l'Ordre avait été organisée en urgence sur demande de Bill Weasley. Le jeune homme était arrivé en catastrophe au quartier général, interrompant une énième dispute entre Snape et Black. Ceux-ci avaient posé des regards surpris et inquiets sur le roux, le pressant de s'expliquer.
- Hermione Granger a été faite prisonnière au Manoir Malfoy, avait-il simplement annoncé pour résumer la situation en attendant que les autres membres de l'Ordre n'arrivent.
Severus s'était senti faible face à l'annonce tandis que les souvenirs de ce qu'il avait lui-même vécu là-bas avaient refait surface avec force dans son esprit. Sirius, qui se tenait à ses côtés, avait posé par réflexe la main sur le bras du maître des potions, pour le soutenir.
Severus lui avait lancé un regard noir pour toute réponse, n'ayant pas la force de plus, luttant contre les souvenirs qui l'assaillaient. Sirius avait simplement reniflé de mépris, lui faisant comprendre à quel point il ne l'atteignait pas ainsi. Il n'avait pas retiré sa main pour autant.
Severus ne s'était pas non plus dégagé. Non pas parce qu'il avait besoin du soutien que lui procurait Sirius. Il aurait aussi bien pu s'appuyer contre le fauteuil adjacent… Sans doute aurait-il réussi sans s'effondrer. Mais peut-être simplement parce que le contact physique l'empêchait de sombrer dans les tréfonds de son esprit. C'était un bon moyen de garder pied dans la réalité.
Sirius n'avait pas bien su quoi penser de tout ça. Il avait toujours pensé qu'il se serait réjoui de découvrir les faiblesses de sa Némésis. C'était pourtant loin d'être le cas. Peut-être parce que l'état dans lequel Snape était arrivé dans la demeure avait fait ouvrir les yeux à l'animagus.
Son passé avec Snape était imposant. Ils s'étaient haïs pendant de nombreuses années. Peut-être parce qu'ils se ressemblaient un peu trop, même si aucun ne l'aurait avoué. Peut-être parce qu'ils fuyaient tous deux beaucoup trop de choses, encore plus à présent qu'ils étaient adultes.
Les membres de l'Ordre n'avaient pas tardé à arriver et rapidement, Bill avait de nouveau annoncé la capture d'Hermione. L'ensemble des visages s'étaient faits choqués. Sirius n'avait pu empêcher son regard de glisser de nouveau vers Severus. Celui-ci avait gardé un air impassible, rien ne laissant présager le trouble qui l'avait saisi un peu plus tôt lorsqu'il avait entendu la nouvelle pour la première fois.
Les questions avaient fusé, sur l'origine de la nouvelle, sur les raisons et la manière dont tout cela avait pu arriver. Et sur les chances que la jeune fille soit encore en vie. Sirius et Severus s'étaient tendus de façon unanime, pas certains d'apprécier la façon qu'avaient les membres de l'Ordre de tout rationaliser, pour mesurer les risques et avantages de chaque situation.
Severus avait rapidement compris que des discussions similaires avaient été lancées lorsqu'ils avaient dû apprendre la nouvelle de sa propre torture, au même endroit, quelques mois plus tôt. Il ne pouvait s'empêcher de trouver cela injuste vis-à-vis de la jeune fille qui devait au même moment souffrir le martyr. Il ne l'imaginait que trop bien, tordue au sol de douleur, hurlant sous les baguettes des mangemorts qui devaient lancer sort sur sort en riant. Il en était presque à lui souhaiter une mort rapide.
Quelles chances avait-elle de survivre à tout cela ? Quelles chances avait-elle de parvenir à le surmonter par la suite, quand lui-même avait tant de mal à oublier ou surmonter les événements ?
Le maître des potions avait remarqué les regards qui se posaient parfois sur lui tandis que d'autres faisaient le parallèle avec ce qu'il avait vécu. Il avait gardé un visage impassible tout du long de la réunion. Il avait également gardé le silence, pas certain de la réaction qu'aurait eu sa voix s'il avait dû prendre la parole. Pas certain non plus des paroles qui auraient franchi ses lèvres. Il avait toutefois noté le regard de son colocataire qui s'attardait sur lui plus longtemps que les autres.
Cela faisait plus de huit mois qu'ils cohabitaient à ce moment-là. Ils avaient appris malgré eux à se connaître et à décrypter leurs réactions respectives ou même leurs absences de réactions. Severus n'était pas bien sûr d'apprécier cependant l'inquiétude qui brillait dans les yeux du maraudeur.
Mieux valait qu'ils en restent à leurs disputes et à la colère qui flambait entre eux. Pour qu'ils puissent rester sains d'esprits. Parce que c'était la seule échappatoire, aussi temporaire soit-elle, qu'ils avaient trouvée pour penser à autre chose qu'à leur enfermement, à la guerre ou à leur passé.
La réunion avait duré plusieurs heures tandis que les débats sur l'intérêt de risquer la vie de plusieurs membres de l'Ordre pour seulement éventuellement sauver la jeune fille étaient revenus plusieurs fois dans les discussions. C'était finalement Sirius qui avait conclu les controverses d'une voix plus qu'amère.
- Vous avez déjà été récupérer Snape. Faites de même pour cette jeune fille. Comment pouvez-vous encore vous regarder dans un miroir après avoir perdu plusieurs heures à vous questionner sur son sort, sachant qu'elle est très certainement en train de se faire torturer pendant ce temps ? Allez-vous réellement la laisser tomber ainsi ? Êtes-vous réellement si lâches ?
Sirius n'avait pas attendu de réponse. Il s'était levé et était sorti de la cuisine pour aller s'isoler dans la bibliothèque de la maison. Était-ce à cause de discussions similaires qu'il avait été abandonné en prison pendant plusieurs années ? Y en avait-il au moins eu ou l'avait-on simplement laissé se sacrifier pour que le peuple oublie les horreurs de la guerre, pour avoir un coupable tout trouvé, aussi innocent soit-il ?
Sa remarque avait jeté un froid dans la cuisine. Snape n'avait pas bronché mais n'en pensait pas moins que Sirius, même si cela lui coûtait de l'admettre. Ils étaient tous deux victimes des décisions qu'avait pu prendre l'Ordre tandis qu'ils se retrouvaient prisonniers de cette maison. Ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir de la rancœur envers ces gens qui jugeaient sans savoir, qui agissaient sans considération pour les retombées de leurs actes, qui se tannaient d'être les gentils mais n'agissaient pas si différemment que les méchants.
Ils avaient parfaitement conscience d'avoir agi ainsi quelques mois ou années auparavant alors qu'ils faisaient partie de façon plus active de l'Ordre. Mais les événements leur avait fait ouvrir les yeux. Et il leur semblait inconcevable à présent que les autres ne voient pas les choses à leur façon. La réflexion que menait les membres de l'Ordre avant toute action était tellement erronée et éloignée de la réalité !
A la fin de la réunion, il avait finalement été décidé d'essayer de sauver Hermione. Severus n'avait pu retenir un petit reniflement méprisant lorsque la délibération était tombée. Ça lui avait valu plusieurs regards noirs. Il avait répondu de même. Plus le temps passait, moins il portait d'importance à ce que pouvaient bien penser ces gens qui avaient fait de lui leur prisonnier, sans réellement oser le reconnaître.
C'est ainsi qu'Hermione Granger avait rejoint la maison trois jours plus tard. Trois longues journées durant lesquelles les membres de l'Ordre avaient mis en place leur plan d'attaque et avaient placé les pions nécessaires. Ils n'avaient eu que peu d'espoirs de la revoir en vie. Severus n'avait pu s'empêcher de penser qu'ils n'avaient pas été loin de la réalité lorsqu'il avait vu l'état déplorable dans lequel était arrivée la jeune fille.
Son corps était zébré de cicatrices et de marques sanglantes. Plusieurs mèches de cheveux lui avaient été arrachées. Ses habits étaient en lambeau, cachant à peine sa peau dont les bleus et marques sombres recouvraient presqu'intégralement la surface. Son visage était méconnaissable, gonflé et émacié. Certains membres n'avaient plus exactement l'orientation qu'ils auraient dû avoir. Des tremblements réguliers les saisissaient. Et sur son bras gauche, quelques mots étaient profondément taillés dans sa chair : sang-de-bourbe.
Sirius s'était détourné et s'était précipité dans les toilettes les plus proches pour vomir devant la vision de ce qu'il était advenu de la jeune fille. Il n'avait pu s'empêcher de superposer cette vision à celle qu'il gardait d'elle, les yeux brillant d'intelligence tandis qu'elle semblait passer son temps à analyser tout ce qu'il se passait et tout ce qu'il se disait. Perdu dans ses sombres pensées, imaginant malgré lui ce qu'elle avait dû subir, il avait à peine remarqué que Pomfresh et Severus avaient pris les choses en main pour essayer de la sauver.
Severus avait immédiatement réagi, par la force de l'habitude. Il s'était mû presque par réflexe autour du corps de la jeune fille, alternant les sorts de diagnostic et de soin, en parfaite coordination avec Poppy. Ils avaient à peine besoin de se parler. Ils n'étaient de toute façon pas réellement en état de commenter la situation. Mieux valait agir, prendre du recul, ne pas penser. Pour ne pas laisser les sentiments interférer. Pour avoir une chance de la sauver.
L'infirmière n'aurait su dire qui de Severus ou d'Hermione était revenu dans le pire état du Manoir Malfoy. Malgré le temps restreint qu'y avait passé la jeune fille, les mangemorts semblaient s'être particulièrement acharnés sur elle. Severus n'imaginait que bien trop facilement ce qu'ils avaient dû lui faire subir, ayant lui-même été témoin et victime de scènes similaires.
« Ne pas penser. Ne pas laisser les sentiments interférer. Agir. Sort de diagnostic. Soin. Potion. Sort. Agir. Ne pas penser. C'est fini. Tu n'y es plus. Elle n'y est plus. »
Les mots tournaient en boucle dans l'esprit de Severus tandis qu'il essayait de toutes ses forces de se concentrer sur les soins à apporter à Hermione. Ses barrières mentales étaient aussi hautes qu'il était capable de les monter, étant donné la situation. Les parallèles avec ce qu'il avait vécu et l'injustice qu'il ressentait face à la situation n'aidaient clairement pas.
La jeune fille n'était pas réellement importante dans la guerre qui se jouait dehors. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi les mangemorts s'étaient à ce point acharnés sur elle. Il n'arrivait pas à saisir qu'un être humain puisse en arriver aussi loin. Et pourtant, il les avait côtoyés pendant de longues années. Il s'était fait passer pour l'un d'eux, cachant la moindre émotion derrière un masque de fer. Mais comment rester insensible face au sort de cette jeune fille ?
Il avait fallu quatre jours entiers pour qu'Hermione rouvre finalement les yeux.
