Thème du jour : Cascade

Contexte : suite de Début


Leurs bijoux furent la première chose à partir.

Cersei se sépara du pendentif qui ne la quittait jamais en tremblant, et Sansa fut persuadée de voir deux larmes perler au coin de ses yeux.

L'argent que cela leur rapporta leur permit de dénicher un endroit où se cacher – Cersei déclara avec un mépris teinté de désespoir qu'elles ne pouvaient décemment pas appeler ça une maison. Terrifiée, Sansa s'attendait à tout moment à voir les soldats de Stannis débarquer pour les ramener de force au Donjon Rouge.

Il n'y avait qu'un seul lit, et dormir par terre ne traversa l'esprit d'aucune d'elles.

« Qu'allons-nous devenir ? » murmura Sansa dans l'obscurité, transie de froid et de peur.

« Je ne sais pas, » répondit honnêtement Cersei, dont toute l'assurance l'avait désertée.

Le lendemain, la reine déchue s'éclipsa quelques heures et revint avec un bol rempli d'une mixture étrange. C'est avec tristesse que Sansa la laissa teindre sa chevelure de feu, mais le plus grand déchirement pour elle fut de voir disparaître la cascade de boucles dorées de Cersei sous une couleur brun terne.

« Nos cheveux auraient été trop reconnaissables, » déclara Cersei, les poings crispés, quand bien même c'était évident.

Sansa remarqua néanmoins qu'elle n'avait pas coupé ses cheveux, ce qui l'étonna. Etait-ce parce qu'elle espérait être secourue rapidement qu'elle n'avait pas renoncé entièrement à sa crinière de lionne ?

Il n'en était rien, mais cela, Sansa n'allait le découvrir que des semaines plus tard.

Le peu d'argent que leur avait rapporté leurs bijoux n'allait pas pouvoir les garder en vie bien longtemps. Il leur fallut donc se résoudre à travailler, et Sansa s'attendait à voir Cersei s'écrouler, ravagée par la honte de devoir s'abaisser à ce point, mais elle la surprit une nouvelle fois.

Elle était une lionne, et les lionnes restaient debout quoiqu'il arrive.

Sansa, qui avait toujours été douée avec une aiguille, passait ses journées à raccommoder des vêtements pour quelques pièces. Ceci ne pouvait cependant rivaliser avec l'argent que Cersei ramenait tous les soirs.

« Comment faites-vous pour gagner autant ? » demandait inlassablement Sansa.

Mais Cersei refusait de lui répondre clairement.

Parce que son ressentiment grandissait chaque jour, la louve n'insistait jamais bien longtemps. Si elles étaient dans cette situation, c'était entièrement de la faute de Cersei. C'était son fils qui avait déclenché la guerre, un fils bâtard issu d'une relation incestueuse, un fils qui n'avait jamais rien eu à faire sur le trône.

« Tout ça, c'est à cause de vous ! » explosa Sansa, qui un soir ne put plus se contenir.

Cersei se massa les tempes et poussa un long soupir.

« Pas maintenant. »

« Si vous vous étiez rendue... si... »

« Je ne t'ai pas obligée à me suivre, » coupa t-elle, les yeux flamboyants.

Sansa baissa alors la tête, comme une enfant prise en faute. Elle avait raison, bien sûr. Elle aurait pu refuser de la suivre et attendre tranquillement l'arrivée de Stannis – attendre d'être libérée d'une cage pour aussitôt être enfermée dans une autre.

« Pardon, » s'excusa t-elle.

Une lueur de désespoir irradiait dans ces émeraudes autrefois plus tranchantes que les épées qui composent le Trône de Fer. Pour la première fois, Sansa prit pleinement conscience qu'elle n'était pas la seule à avoir tout perdu. Cersei ne pleurait jamais – ou du moins, pas en sa présence – mais cela ne voulait pas dire qu'elle ne ressentait rien.

Elle faisait le deuil de Joffrey, de sa couronne, de tout ce qu'elle avait connu jusqu'à présent, et elle le faisait en silence.

Ses minces espoirs qu'on vienne à leur secours, si elle en avait un jour eus, s'étaient rapidement envolés : l'armée Lannister avait été vaincue par Stannis et il se murmurait même que Tywin avait été décapité et que sa tête était actuellement au bout d'une pique sur les remparts du Donjon Rouge. Seuls Tommen et Myrcella, envoyés à Dorne quelques mois plus tôt, avaient pu échapper au courroux du cerf.

En dépit de tout cela, Cersei restait stoïque, telle une statue de glace, et ne faiblissait pas. Sansa se surprit à de nombreuses reprises à l'admirer pour cela.

Tout changea cependant une nuit. Cersei rentra plus tard que d'habitude et Sansa, qui avait bien cru qu'il lui était arrivé quelque chose, se précipita sur elle, inquiète.

« Tout va bien ? »

Cersei repoussa sa main tendue et s'écroula sur une chaise.

« Ça va. »

« J'en doute fortement. »

Seules quelques bougies éclairaient la pièce, mais cela n'empêcha pas Sansa de voir le bleu sur la tempe de Cersei.

« Qui vous a fait ça ? »

Elle l'effleura du bout des doigts, la gorge serrée.

« Qui vous a fait ça ? » répéta t-elle.

Mais, au fond, elle avait compris – peut-être avait-elle compris depuis des mois, sans oser se l'avouer.

« Pour une femme, il n'y a qu'une seule façon de gagner autant d'argent... » murmura t-elle.

Un sanglot remonta de la gorge de Cersei mais refusa d'éclater.

« Vos longs cheveux... c'est pour ça que vous les avez gardés... »

« Les... les hommes aiment tirer dessus pendant... »

Sa voix se brisa, ce qui l'empêcha de continuer.

« Ça les excite... » parvint-elle à reprendre.

Horrifiée, Sansa s'accroupit devant elle et lui prit la main.

« Vous n'avez pas à faire ça. »

« Quel choix ai-je ? La broderie ne rapporte pas assez. Sans cet argent, nous finirons par mourir de faim. »

Et, pour la toute première fois depuis qu'elles avaient fui le Donjon Rouge, Cersei Lannister fondit en larmes, finalement brisée.

Une cascade de larmes dévala ses joues et ravagea son beau visage marqué par la souffrance. Sansa, dont le cœur saignait, posa délicatement la main sur son bras. Voyant qu'elle ne se dérobait pas, elle l'enlaça avec beaucoup de douceur. Cersei enfouit le visage dans son cou et s'accrocha à elle comme à une ancre pour ne pas sombrer.

Elles restèrent dans cette position un long moment, et quand elles rejoignirent le lit, ce fut tout naturellement qu'elles s'endormirent dans les bras l'une de l'autre.