Salut !

Me revoilà avec un chapitre 2 ! Toute la fiction a été corrigée (merci encore à Miss et Taru pour leur travail!), j'essayerai de la poster au rythme d'un chapitre par semaine, mais je ne peux rien promettre parce que je suis chaotique en terme de publication.

Des bisouilles et bonne lecture !


Il n'est plus là. Il n'est plus là. Il n'est plus là.

Quentin se répétait ces quelques mots en boucle. Dans sa tête, d'abord ; puis à voix haute.

"Il n'est plus là. Il n'est plus là. Il n'est plus là."

Ses cordes vocales tremblaient comme jamais. Il répétait les mots, comme pour les rendre réels. Comme pour s'en convaincre. C'était presque une prière, une litanie, une supplique auprès d'un Dieu, peu importe lequel. Il n'est plus là. Il n'est plus là. Il n'est plus là.

Quentin le rabâchait tant et tant que ces mots ne voulaient plus rien dire. Des mots qu'il ne comprenait plus, mais qu'il répétait pour ne pas complètement perdre pied. Son estomac le brûlait si intensément qu'il était pris de nausées brusques. À deux doigts de vomir ses tripes, il réussit néanmoins à se retenir.

Allongé sur son lit, ses jambes crispées ramenées contre son torse, Quentin tremblait. Son bassin était affreusement douloureux, de même que le bas de son dos, sans parler de son torse entier ; et il savait pertinemment que ce n'était pas un vrai mal, ce n'était pas une blessure actuelle. C'était une souffrance rémanente ; ce déchirement, au plus profond de ses chairs, c'était des souvenirs de son corps. C'était sa carcasse qui se rappelait contre son gré de son enfance. Une enfance qu'il préférait oublier, effacer de sa conscience ; mais le corps, lui, n'oubliait pas. Il n'oublie pas.

Quentin ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il y avait beaucoup trop d'enfants comme lui. Des enfants qui deviennent des adultes instables, dépressifs, trop souvent morts. Des comme lui, blessés par un début de vie désastreux. Quentin ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il y avait beaucoup trop d'enflures comme lui. Des enfoirés qui profitent du pouvoir qu'ils ont pour abuser des personnes plus faibles ; des adultes qui se délectent de la souffrance qu'ils causent. Des adultes répugnants qu'il aimerait voir crever, plutôt qu'en liberté.

Le jeune homme était en proie à des sanglots brutaux. Ça fait mal. Ça fait si mal.

"Il n'est plus là, Quentin répétait. Il n'est plus là. Il n'est plus là."

Il n'y avait pas de mots pour décrire l'Horreur. Il n'y avait pas de mots pour exprimer la souffrance que c'était ; il n'y avait pas de mots pour parler justement de ces souvenirs ; il n'y avait pas de mots qui faisaient sens pour exprimer le Mal qui le dévorait. Le Mal qui lui avait volé quelque chose qu'il n'allait jamais pouvoir retrouver. Le Mal indélébile qui l'avait marqué en volant une part de lui pour la détruire.

Quentin n'était plus complet, et ne le serait jamais plus. Et il fallait juste apprendre à vivre avec.

Il trouva la force, non sans difficulté, de fouiller dans sa table de chevet pour attraper ses pilules anti-douleurs. Il en avala deux à la suite et se rallongea sur les draps qui sentaient toujours la lavande. Il y avait un effluve de sueur également qui s'y ajoutait, et Quentin songea qu'il lui faudrait changer de nouveau toute sa literie pour retrouver l'odeur de Nancy, ou, du moins, ce qui s'en approchait le plus.

Nancy. Est-ce qu'elle ressentait la même chose que lui, Nancy ? Est-ce qu'elle avait mal comme lui, Nancy ? Elle a vécu bien pire ; elle était la favorite, après tout. Sa souffrance devait être si atroce, par rapport à lui. De quoi se plaignait-il, au final ? Il se trouvait monstrueux.

Monstrueux. C'était le mot. Monstrueux. Il n'en pouvait plus d'être aussi égoïste. Nancy lui manquait. Où est-elle, Nancy ?

Les médicaments commencèrent à faire effet, offrant à Quentin un semblant de calme. Il devait retrouver Nancy. Mais il ne savait plus comment orienter ses recherches, ou comment espérer la revoir un jour ; il avait tout misé sur Freddy, en pensant qu'il allait retrouver Nancy dans l'une des cachettes qui le maintenait en vie. C'était comme si le Cauchemar s'était éclaté en dizaines de morceaux, dissimulés dans des endroits que Quentin avait démoli, les uns après les autres. Mais c'était peine perdue, Nancy n'était nulle part, si ce n'est dans ses cauchemars dont il avait un souvenir vague. Le jeune homme commença à se redresser, titubant légèrement. Il se changea rapidement, sans cesser de se demander comment reprendre ses recherches. Il ne devait pas abandonner, parce qu'il savait, il savait bon sang qu'elle était quelque part et qu'elle l'attendait.

Il finit par descendre doucement les escaliers qui menaient jusqu'au bar. Il préférait ne pas les dévaler deux à deux comme il en avait l'habitude parce qu'il avait la certitude qu'il allait s'écraser en bas avec fracas. Arrivé en bas, les jambes encore cotonneuses, il remarqua un sac rempli sur le comptoir. À côté se trouvait un mot écrit de la main de Philip. Quentin aurait pu reconnaître son écriture entre mille ; ses presque arabesques, ses jolies boucles, et ses fautes d'orthographe.

Le mot stipulait que les courses étaient pour Quentin, sans plus de détails. Le jeune homme soupira ; il appréciait bien sûr les attentions de Philip, mais il détestait lui être encore plus redevable. Et il se détestait d'être incapable de faire des courses seul, à son âge.

Il se rappela, brusquement, qu'il avait eu vingt-et-un ans assez récemment. C'était peu, vingt-et-un. Est-ce que les personnes de son âge étaient aussi peu débrouillardes avec tout ce qui touchait à un magasin alimentaire ? Est-ce qu'ils étaient capables de survivre seuls ? Ou est-ce que Quentin était définitivement une anomalie ?

Il soupira bruyamment. Il se posait sans doute trop de questions. Il s'empara des anses du sac, et s'apprêta à remonter les escaliers, quand la porte du bar s'ouvrit brutalement.

Quentin s'arrêta net et fixa la silhouette qui s'engouffrait à l'intérieur du bâtiment. Il n'était que quinze heures, alors ce n'était clairement pas un client qui venait un peu tôt. Quentin le reconnut néanmoins vite, avec son masque dégueulasse ; c'était Morrison, le jeune homme qui avait frappé King, la dernière fois. Qu'est-ce qu'il foutait là ?

Quentin redescendit les deux marches qu'il avait montées, et s'approcha de l'intrus. Non pas que son altercation avec King ait été à cent pourcents déplaisante ; après tout, ça avait permis que David le laisse tranquille, et ce n'était pas négligeable. Mais il se souvenait aussi que ce Morrison était armé, et il n'avait clairement pas confiance.

Il n'hésita cependant pas longtemps avant de prendre la parole, en s'approchant de lui.

"Le bar est fermé, dit Quentin d'une voix monotone. Il faut revenir ce soir.

-Je sais. Je viens voir monsieur Ojomo."

Monsieur Ojomo. C'était assez inhabituel d'entendre quelqu'un appeler Philip de la sorte ; en tout cas, le jeune homme semblait le connaître un peu et lui montrer un minimum de respect. Quentin se demanda, sincèrement, si ce n'était pas un membre d'un gang ou d'une sorte de mafia quelconque ; de ce qu'il savait de son patron, ce n'était clairement pas impossible. Et ça expliquerait pourquoi est-ce qu'il avait eu suffisamment confiance pour provoquer David, et pourquoi est-ce qu'il venait à cette heure-là.

Quentin déglutit aussi discrètement qu'il ne pouvait, et reprit, sans faire trembler sa voix ;

"Il est pas là pour le moment. Tu peux repasser plus tard.

-Je vais l'attendre."

Le jeune homme haussa un sourcil particulièrement haut. Pourquoi est-ce qu'il tenait tant que ça à attendre Philip ? Quentin n'allait pas prendre le risque de lui demander, de toute façon ; il se contenta de traîner son sac de courses jusqu'à une table du bar pour s'y asseoir. Il fouilla à l'intérieur et y trouva un sandwich bas de gamme qu'il affectionnait particulièrement. Il eut un léger sourire en pensant que Philip le connaissait définitivement trop bien. Il mordit dans le pain qui s'émiettait avec une facilité déconcertante, non sans lâcher du regard l'intrus.

Ce dernier était assis au comptoir, les bras croisés contre le bois sombre. Il semblait fixer devant lui… Du moins, quand sa tête ne se tournait pas quelques millisecondes vers Quentin. Morrison continuait son petit manège, sans rien dire. Est-ce qu'il croyait être discret ? Parce qu'il ne l'était pas. Pendant le trop long laps de temps qu'ils passèrent ensemble, dans un silence au mieux gênant, Quentin eut tout le loisir de le regarder plus en détail.

En observant bien, sous la lourde capuche du hoodie gris, il pouvait apercevoir des mèches qui tiraient sur l'orangé. Ou peut-être était-ce du châtain avec des reflets ? Quentin n'était pas sûr. Son masque semblait avoir été fait avec du papier mâché, puis laqué avec soin. Il se souvenait avoir vu ce genre de procédé avec Nancy, quand ils étaient encore en cours ensemble. Elle adorait créer. C'était parfois raté, mais toujours un plaisir de la voir faire et prendre plaisir là-dedans. Il sentit une vague de mélancolie l'étrangler brutalement. Il manqua de souffle un instant et toussa bruyamment, ce qui attira l'attention de l'intrus, qui se tourna définitivement dans sa direction.

Quentin put entendre un fin filet de voix, avant que la porte s'ouvre dans un grincement sinistre. Philip venait de rentrer. Il était trempé. Ses cheveux étaient plaqués contre son visage, visiblement agacé par l'intempérie. Le jeune homme savait à quel point son patron détestait ce genre de temps. La pluie, c'était pire que sa némésis. Quentin était persuadé que, s'il en avait été capable, Philip aurait tué le mauvais temps d'une façon ou d'une autre.

Le patron reprit néanmoins son calme en voyant les deux jeunes hommes qui se trouvaient là. Il soupira bruyamment, et s'approcha du comptoir. Il marmonna quelques mots à Morrison, puis se tourna vers Quentin.

"Tu peux monter. Je m'occupe des choses à partir de là.

-Bien, patron."

Ne se faisant pas prier, Quentin se redressa d'un seul mouvement, attrapa son sac de courses, et monta deux par deux les escaliers qui menaient à son appartement. Sa gorge le brûlait, comme s'il avait avalé la fumée d'un incendie. Il savait que ce n'était qu'une impression, mais la douleur était si vive qu'il avait parfois un doute.

Pour essayer de se changer les idées, il s'attela à ranger les courses que Philip avait faites. Il enfonça un à un les produits dans les placards et le petit frigo, jusqu'à tomber sur une canette d'une boisson énergisante qu'il avait pris l'habitude de boire. C'était moins mauvais que le café, notamment grâce à la dose de sucre colossale qu'il y avait à l'intérieur, et ça l'aidait à rester éveillé. Pendant les quatre ans de sa guerre contre Freddy, il était persuadé que ces canettes lui avaient sans nul doute sauvé la vie, et plus d'une fois.

Peut-être qu'à force de boire ces boissons, il avait développé une forme d'addiction. Il ne passait que de rares jours sans en consommer une. Ne serait-ce qu'une seule. En plus d'être fortement efficace pour l'empêcher de s'endormir, il y avait quelque chose de réconfortant dans leur goût de chewing-gum écrasé.

Quentin repensa à l'intrus, ce Morrison. Il se demandait ce qui se cachait derrière ce masque. Est-ce qu'il se dissimulait parce qu'il était laid ? Non, sans doute pas. Après tout, d'autres venaient ici sans se masquer, et ils étaient sans doute bien plus affreux que devait l'être Morrison. Quentin se surprit à imaginer, avec moult détails, à quoi est-ce qu'il pouvait ressembler ? Peut-être un petit rouquin, comme il pensait l'avoir vu sous la lourde capuche. Un rouquin, aux grands yeux verts. Non, bleus, peut-être ; et un joli nez, et des taches de rousseur adorables. Peut-être que ces taches glisseraient jusque dans son cou, sa nuque, ses épaules. Son torse, même, peut-être. Plus bas, sans doute. Quentin sentait son bas-ventre chauffer légèrement, alors qu'il se laissait aller à ses pensées de plus en plus sales. Il détestait quand il faisait ça ; il détestait quand il fantasmait de la sorte, d'autant plus sur des inconnus potentiellement dangereux. Il se détestait d'être un pervers pareil.

Il se détestait d'autant plus qu'il savait qu'il ne méritait pas l'attention qu'il désirait. Qu'il ne méritait pas d'être touché avec la tendresse qu'il voulait ; qu'il ne méritait pas qu'on fasse autre chose que le baiser, le plus brusquement possible. Il avait été trop cassé. Il avait été trop sali. Et maintenant, c'était foutu. Il était trop crade pour mériter mieux. Il était trop englué dans cette crasse.

Quentin aurait voulu pleurer, un peu ; surtout quand le visage de Freddy lui revint en tête. Le visage de Freddy partout. Surtout sous le masque de Morrison.

Il se donna une gifle, brusque et douloureuse, pour revenir à la réalité. Il ne devait pas se laisser aller.

OoO

Le soir, au bar, il n'y avait ni Morrison, ni King.

Seulement Freddy qui, dans les reflets des verres de whisky, riait.

OoO

Nancy.

Il pensait à elle toute la journée. Puis toute la soirée. Puis toute la nuit.

Nancy.

Elle lui manquait. Ne plus l'avoir près de lui, c'était une torture terrible. Peut-être parce qu'ils avaient vécu des choses si violentes ensemble, et qu'ils s'en étaient tirés ensemble. Il avait un lien spécial avec elle, qu'il avait longtemps cru être de l'amour. À dix-sept ans, c'était difficile de se rendre compte. Et lui, il n'avait compris que récemment.

À vrai dire, c'est quand il avait commencé à fréquenter des hommes. Un peu par hasard, un peu rebuté au départ, il s'était vite rendu compte que ce qu'il avait ressenti pour Nancy, ça n'avait pas pu être de l'amour. Parce que les filles, c'était tout simplement pas son truc.

Enfin, Nancy, c'était particulier, encore. C'était sa Nancy. Et si ce n'était pas de l'amour romantique qu'il ressentait pour elle, cela n'en demeurait pas moins puissant. C'était son moteur, sa raison d'être, sa raison de vivre. Sa raison de continuer à avancer.

Nancy.

Il soupira. Il dormait si mal, depuis quatre ans. Quentin pensait naïvement qu'une fois Freddy mort, ses nuits seraient plus douces ; mais ce n'était pas le cas. Il restait sur le qui-vive, prêt à bondir au moindre bruit suspect. À la moindre ondulation de l'air qui lui semblait anormale. Et tout, tout lui semblait louche, tout le temps. Il était en alerte constante, incapable de garder cent pourcents son calme, surtout la nuit où il avait pris l'habitude de se battre contre Krueger.

Krueger qui n'avait laissé aucune trace de Nancy, nulle part. A vrai dire, il semblait à Quentin que ce dernier ne devait même pas réellement savoir où elle se trouvait. Peut-être parce qu'il ne le savait effectivement pas… Une idée soudaine traversa la tête de Quentin. Et si… Et si Nancy s'était cachée, tout ce temps ? Est-ce qu'elle avait réussi à échapper à l'emprise de Freddy, et s'était dissimulée quelque part, à l'abri des regards ? Est-ce qu'elle attendait le bon moment pour sortir ?

Ce n'était pas si farfelu. Et cela expliquait pourquoi courir sur les traces de Freddy n'avait rien donné ; elle allait toujours le plus loin possible de lui. Est-ce qu'elle aurait refait sa vie ailleurs ? C'était peu probable également ; Nancy devait se demander où il se trouvait également. Parce qu'ils étaient proches, et que Nancy n'était pas affreuse, ou méchante, ou cruelle au point de l'abandonner. Non… Elle devait se terrer non loin de là, et il devait trouver un moyen de la contacter, d'une façon ou d'une autre.

Mais, alors qu'il tentait de se concentrer, ses pensées vagabondaient ; il pensait qu'il avait faim. Qu'il avait sommeil. Qu'il devait se préparer à aller travailler - non, c'était son repos, ce soir. Ou peut-être que non, où était son agenda, déjà ? Il notait ce genre de choses. Oh, merde, il avait renversé une boisson énergisante sur son bureau - son ordinateur n'était pas touché, fort heureusement, il y avait des données importantes, comme ses photos avec Nancy et - putain, Nancy !

Il frotta son visage entre ses mains, épuisé par sa propre psyché qui n'était pas coopérative. Il songea que, peut-être, sortir allait l'aider à y voir plus clair. Il enfila sa chemise la plus chaude - le temps se rafraîchissait de plus en plus - et sortit en vitesse. Il fut content de ne croiser aucun type bizarre dans le bar, et marcha quelques mètres jusqu'à un arrêt de bus.

Cet arrêt n'était pas beaucoup desservi. Il n'y avait qu'une ligne qui passait toutes les vingt minutes, et qui faisait le tour complet de la ville, sans passer par le centre. Quentin n'était pas sûr d'où est-ce qu'il allait avec ce bus, mais peut-être que quitter un peu les quartiers les plus dangereux de la ville allait l'aider à faire le vide dans son esprit.

Le bus prit douze minutes et une poignée de secondes à arriver. Quentin monta dedans, s'acheta un ticket avec la monnaie qui lui restait au fond de ses poches, et s'assit à une place seule, à l'avant du véhicule. Il ferma les yeux, et se laissa bercer par les vibrations du bus qui roulait, s'arrêtait, puis reprenait sa route.

Il appuya sur le bouton qui signalait qu'il souhaitait que le bus s'arrête au prochain arrêt une fois arrivé dans les quartiers les plus beaux de la ville. Il n'y avait été qu'une ou deux fois à tout casser, mais il se souvenait des grandes maisons sans doute chères et des quartiers résidentiels qui ressemblaient à ceux de son enfance. Une fois le bus stoppé, il en sortit en vitesse, et commença à errer entre les rues. Il faisait clairement tache avec ses vêtements usés, ses cheveux en pagaille trop longs, son bonnet déchiré par endroits. Il ressemblait à un sans domicile fixe qui se serait perdu. Néanmoins, il se décida à avancer le dos droit et la tête haute ; il n'avait pas honte de son apparence. C'était celle qu'avait aimé Nancy, à quelques détails près, alors elle était très bien.

Il marcha sans réel but, la tête encore pleine à ras-bord, jusqu'à tomber sur l'entrée d'un parc. Derrière les grilles du portail entrouvert, il pouvait y voir une sorte de grand étang ; autour de cette étendue d'eau se trouvaient multitude d'enfants qui jouaient avec le pseudo courant malgré le temps qui devenait plus froid ; des parents sans doute, les surveillaient ; des étendues d'herbes, décorées d'arbres, poussaient respectueusement à une certaine distance les uns des autres. Les branches avaient été taillées avec soin, de même que les grandes haies qui semblaient entourer le parc. Après une hésitation, Quentin poussa le portail pour s'y aventurer.

Le vent soufflait doucement contre sa peau. Il ne savait pas trop ce qu'il faisait là, mais ce n'était pas désagréable. Il continua sa marche, jusqu'à s'arrêter près d'un bosquet. De derrière un arbre, il pouvait voir ce qui semblait être une adolescente aux cheveux bleus, recroquevillée. Quentin hésita un instant, mais se décida à aller la voir quand lui vinrent aux oreilles des sanglots puissants et des petits cris désespérés.

Il marcha doucement jusqu'à elle. Mais, quand il écrasa une branche qui craqua bruyamment, il put voir le visage de la jeune fille se tourner vers lui brutalement. Ses deux grands yeux bleus étaient embués de larmes énormes qui roulaient sur ses joues rondes. Sa bouche entrouverte dévoilait un appareil dentaire - elle ne devait pas avoir plus de seize ou dix-sept ans, donc. Quentin lui adressa un sourire maladroit.

"Hey. Désolé, ça me regarde sans doute pas, mais je t'ai entendue, et-

-Ils me détestent !" cria-t-elle brusquement. Ses pleurs reprirent avec puissance.

Quentin était un peu perdu. Elle semblait ne plus faire attention à lui, comme si mue par la tristesse, elle n'accordait plus d'importance au monde extérieur. Une sensation qu'il ne connaissait que trop bien. Il s'avança de quelques pas pour arriver à sa hauteur, et s'assit en tailleur à même le sol, face à elle.

"Qui te déteste ? demanda-t-il d'une voix douce.

-Mes amis ! Ils me détestent ! J'ai fait une énorme connerie, et maintenant, ils… ils ont crié, et ils veulent plus me voir, et je suis quelqu'un d'affreux et j'ai tout niqué !"

Elle parlait vite et s'essoufflait un peu plus à la fin de chacune de ses phrases. Elle tremblotait un peu, et ses joues étaient rouge vif, sans doute à force de pleurer. Quentin était un peu perdu sur la marche à suivre ; alors il expira un moment, puis posa sa main sur l'épaule de l'adolescente.

"Je suis sûr qu'ils ne te détestent pas. On fait tous des conneries. Parfois des grosses conneries. Ça veut pas dire qu'on ne veut plus te voir ou quoi que ce soit.

-Mais ils m'ont crié dessus !"

L'argument semblait implacable aux yeux de la jeune fille. Quentin glissa sa main sur le haut de sa tête pour la tapoter doucement.

"Ça veut rien dire. Une amitié, c'est pas jamais se disputer ; c'est accepter que l'autre ait fait une connerie, en discuter et se pardonner quand on est vraiment sincère dans ses excuses. Alors, si c'est des vrais amis et que tu es sincère, il n'y a pas de raison que ça fonctionne pas ou qu'ils te détestent. Tu vois ce que je veux dire ?"

Elle le fixa un instant, puis se mordit la lèvre inférieure pour ravaler un sanglot, hochant la tête. Puis, visiblement sans trop réfléchir, elle se redressa pour prendre entre ses bras minces le corps frêle de Quentin. Elle le serra si fort qu'il crut un instant qu'il allait se casser en deux ; d'où est-ce qu'elle tirait une force pareille ?!

Après de longues minutes à pleurer tout ce qu'il lui restait de larmes, la jeune fille sembla finalement se calmer. Elle essuya ses yeux et ses joues, et s'éloigna de Quentin.

"Désolée… Je crois que j'avais besoin d'un câlin.

-C-c'est ok, ahah."

Son rire était un peu nerveux. Il n'était pas habitué à être touché, peu importe la personne et peu importe le contexte, alors ça lui faisait toujours bizarre quand cela arrivait. Il maintint néanmoins son sourire à la jeune fille.

"Je suis content si tu vas mieux.

-Merci,... C'est quoi, ton nom ?"

Quentin s'apprêtait à se redresser quand elle posa sa question. Il resta finalement en place. Il pouvait bien accorder quelques minutes supplémentaires à l'adolescente.

"Quentin. Et toi ?

-Susie ! dit-elle d'une voix tout de suite plus enjouée. Je m'appelle Susie.

-D'accord, Susie. Ça ira pour rentrer chez toi ?"

Elle hocha la tête. Quentin se redressa et commença à s'en aller, quand il se rendit compte que Susie le suivait. Il haussa un sourcil.

"Tu as encore besoin de quelque chose ?

-Je me demandais ce que tu faisais là. Tu viens visiblement pas du quartier, alors… Tu peux dormir quelque part ? Tu peux venir à la maison si tu veux.

-Tu devrais pas inviter des inconnus chez toi, tu sais.

-Je pense qu'on est plus dangereux que toi", lâcha-t-elle dans un rire.

Quentin eut un frisson. Ah, elle faisait partie d'un gang ? Ou quelque chose dans cet ordre-là ? Le jeune homme ne paniqua néanmoins pas ; elle n'avait pas l'air plus méchante que cela, et après tout, il vivait avec Philip.

Le jeune homme s'assit finalement sur un banc, très vite suivi par Susie qui commença à lui parler, longuement. Elle parlait de tout et de rien ; de ses colocataires qui étaient également ses meilleurs amis, et à quel point ils étaient incroyables même si Frank était un peu stupide et que Julie était un peu violente, Joey lui cuisinait bien et ils avaient une voiture, aussi. Puis, elle se mit à parler des canards du parc, et qu'elle venait ici souvent pour empêcher les familles de leur lancer du pain, parce que le pain c'est dangereux pour les canards, il vaut mieux leur donner du maïs. Quentin hochait la tête en l'écoutant religieusement ; jusqu'à ce qu'elle lui demande, d'une voix plus douce:

"Et toi, tu cherches quoi, ici ? Si tu venais souvent, je t'aurais déjà croisé."

Il eut un moment de vide, sans savoir quoi répondre. Puis, sans trop y réfléchir, il finit par lui dire.

"Je cherche une amie. Ma meilleure amie. Je l'aime très fort, mais je sais pas où elle est.

-Elle s'appelle comment ?

-Nancy. Elle s'appelle Nancy, et je crois qu'elle se cache ; mais je sais pas où, et je sais pas comment la retrouver."

Il avait l'air triste, soudainement, Quentin. Il avait l'air désespéré, et Susie dut le sentir, parce qu'elle attrapa sa main et la serra entre les deux siennes.

"T'as essayé de la contacter par la radio ? J'entends souvent des avis de recherches."

Une ampoule s'alluma dans sa tête. Mais oui !

"Susie, tu es géniale.

-Oui, je sais.

-Genre, vraiment géniale. Merci, merci, merci."

Il se redressa soudainement, et lui accorda son plus beau sourire.

"J'ai pas de portable à te donner, mais… J'essaierai de repasser au parc pour qu'on se recroise, à l'occasion. Prends soin de toi."

Avant qu'elle n'ait le temps de dire quoi que ce soit, Quentin s'en alla en courant jusqu'à l'arrêt de bus. La chance lui sourit, puisque ce dernier ne tarda pas trop à arriver. Il trépignait. Il avait enfin une idée. La radio locale, et les journaux du coin ; bien sûr ! Il pouvait y laisser un message codé. Tremblant d'excitation, il faillit rater son arrêt.

Il allait la retrouver, Nancy.

Nancy, elle était quelque part, et il allait la retrouver.

Nancy. Nancy.

Nancy.