Salut !

Me revoilà pour le chapitre 3 de "T'ES MORTE MAIS CA VA JE GERE". (On aime l'humour ici)

Merci à Miss et Taru bro pour les corrections, vous êtes des amours sur Terre :keur:

Bonne lecture !


Quentin arriva au bar en fin d'après-midi, sa balade ayant duré bien plus de temps que prévu, pour cause d'adolescente en larmes. Son service ne commençait pas avant une heure ou deux, alors il songea, en passant la porte de l'établissement, qu'il allait pouvoir se concentrer sur ses messages codés.

Mais une voix puissante le désarçonna tout de suite. C'était celle de Philip, visiblement extrêmement en colère. Il était penché en avant sur un jeune homme que Quentin reconnu tout de suite - Morrison. Le patron ne criait pas, mais son ton était élevé et ses mains tremblaient de rage. Le jeune homme détestait voir son boss comme ça ; il était effrayant, et Quentin se sentit trembler malgré lui. Il marcha le plus silencieusement possible jusqu'à atteindre les escaliers qu'il monta deux à deux. Du discours énervé qu'avait Philip, il ne comprit qu'un seul mot ; Sally.

Sally, c'était quelqu'un de tout spécial pour son patron. C'était son ancienne fiancée. Quentin le savait parce que lorsqu'il était arrivé au bar, ils étaient toujours ensemble. Il se souvenait de la bague magnifique mais sobre qui ornait l'annulaire de Sally. C'était une femme douce, gentille mais ferme. Une véritable mère. Elle avait aidé Philip à s'occuper du jeune homme lors de son arrivée. Puis, ils s'étaient séparés ; et Philip était devenu plus terne. Quentin l'avait vu dépérir les premières semaines, avant de se reprendre en main brutalement. Mais, depuis, il lui semblait qu'il y avait toujours un fond de mélancolie dans ses yeux sombres.

Parfois, Sally passait au bar. Elle ne participait pas à l'activité visiblement illégale de son ex-fiancé, non ; elle, elle était infirmière dans un centre médico-psychologique. Elle s'occupait principalement des jeunes en difficulté, dans une sorte de programme de réinsertion. Est-ce que Morrison participait à cette initiative ? Cela étonnerait grandement Quentin, qui songea qu'il n'avait pas la tête de l'emploi. Puis, le jeune homme se dit que lui aussi, il avait une tête de type louche, alors il ne devrait peut-être pas émettre de jugement comme celui-ci.

Néanmoins, ce n'était pas sa principale préoccupation, là, tout de suite. Il avait bien plus urgent à penser qu'à Morrison. Il s'assit sur le canapé, attrapa un de ses nombreux carnets où il notait pêle-mêle des pensées, des bouts de journées et, bien sûr, tous les indices pour éliminer Freddy qu'il avait engrangé au fil des années. Il arracha une feuille, et commença à réfléchir intensément à la méthode à utiliser. Code à base de chiffres ? Il lui fallait un système simple à déchiffrer pour Nancy uniquement.

Toute la soirée, il prit des notes, et fit des essais de codes, plus tordus les uns que les autres. Ses pensées étaient chaotiques, et il peinait à se concentrer. Il n'était pas sûr par quel bout prendre le problème ; il n'était pas sûr de ce que Nancy pourrait comprendre.

Puis, une pensée lui vint à l'esprit, si terrible qu'il eut une nausée brutale. Et si Nancy ne voulait pas être retrouvée ? Et si elle avait refait sa vie ailleurs, et ne pensait plus à lui ? Cette idée le bouleversa. Il sentit son corps se crisper et son poignet devenir de plus en plus douloureux au fur et à mesure où il écrivait. D'ailleurs, il n'indiquait plus des idées de codes, sur le papier ; il s'était mit à rédiger, en lettres capitales, le prénom de Nancy en boucle.

NANCY NANCY NANCY NANCY NANCY.

Il ne devait pas abandonner. C'était impossible qu'elle ait refait sa vie. C'était impossible qu'elle l'ait oublié. Ils avaient trop vécu ensemble. Ils avaient été trop proches pour qu'elle tire une croix sur lui définitivement. Et même si cela venait à arriver ; Quentin voulait s'assurer que ce fil qu'il sentait, ce fil qui les reliait, était encore intact. Une fois sûr qu'elle allait bien, il pourrait toujours se pendre avec.

OoO

Elle hurlait.

Elle hurlait si fort. FORT FORT FORT. Sa voix se brisa dans un ultime cri.

Quentin la fixait. Elle était enfermée derrière d'immenses barreaux incandescents. Quentin voulait l'approcher, mais il était enchaîné au sol.

Sa voix brisée lâcha un murmure lointain, mais Quentin ne l'entendit pas.

OoO

En se réveillant, à sa grande surprise, Quentin eut toutes ses pensées dirigées vers son père.

C'était étrange. Il n'y songeait pas souvent, à son père ; il ne lui manquait pas tant que cela, non plus. Il y a quatre ans, c'était différent. Il avait cette crainte constante qu'il le retrouve, qu'il le force à rentrer… Maintenant, du haut de ses vingt-et-un ans, il savait qu'il ne craignait plus grand-chose, alors son père avait quitté son esprit, remplacé par l'obsession qu'il avait de retrouver Nancy.

Alan Smith n'était pas quelqu'un de profondément mauvais. Il était strict et dur, mais pas mauvais. Il avait élevé seul un enfant et ce n'était pas tâche aisée, et il y avait mis tout son coeur, même s'il ne l'avait que très peu montré. Quentin se demandait comment est-ce qu'il allait. Est-ce qu'il le cherchait encore ? Est-ce qu'il le pensait mort ? Est-ce que ça lui faisait de la peine ? Le jeune homme sentait son ventre se nouer malgré lui ; il avait sans doute fait beaucoup de peine à son père. Surtout les derniers instants… Après tout, il avait refusé de croire que Freddy pouvait être un criminel, à l'origine. Il avait accusé son père d'avoir brûlé un innocent.

Brûler Freddy, hein ? Il l'avait incendié, encore et encore, pendant quatre ans. Chaque petite partie de son être avait été calcinée, réduite en cendres. Et s'il avait pu, il aurait dispersé les restes aux quatre coins du pays pour être sûr de s'en être débarrassé pour toujours, et ce dans les pires souffrances qu'il était possible d'infliger à un être vivant. Et, à bien y penser, il n'aurait jamais dû en vouloir à son père d'avoir fait la même chose, quinze ans auparavant. Déjà parce qu'à sa place, Quentin aurait sans doute fait la même chose ; brûler l'affreux monstre qui s'en était pris à son enfant, quoi de plus normal ? Mais également parce qu'il avait voulu le défendre, et c'était sans doute l'acte d'amour le plus désespéré qu'un parent pouvait avoir pour son enfant. Aussi malsain et hors-la-loi soit cet acte.

Freddy méritait de crever. Et il n'avait aucun droit de revenir en esprit vengeur, parce que c'était lui, l'enfoiré dans l'histoire. Quentin sentait ses membres trembler. C'était lui l'enfoiré. Pas Quentin. C'était lui l'enfoiré. Pas Quentin. Pas Quentin. Pas Quentin. Pas moi.

Le jeune homme sentait ses crispations revenir au galop. Ce n'était pas sa faute. Ce n'était pas sa faute à lui. Il n'avait rien demandé. Il n'était qu'un enfant. Il n'avait rien voulu de tout ça - même si cette voix dans sa tête lui répétait le contraire.

C'est ta faute.

Tu l'as provoqué.

Tu l'as cherché.

C'est tout ce que tu voulais.

T'es qu'une sale pute.

Il secoua la tête. Il ne devait pas se laisser aller à ce genre de pensées ; parce qu'elles le paralysaient parfois pendant des heures. Il se redressa, titubant à cause des crispations qu'il ressentait dans la zone de son bassin et du bas de son dos. Il s'avança comme il put jusqu'à la salle-de-bain et retira ses vêtements en évitant le miroir du regard.

Quentin ne supportait pas son corps. C'était une constance depuis son adolescence. C'était encore pire maintenant. Il ne supportait pas ses côtes un peu trop visibles ; les cicatrices sur ses bras trop fins ; ses poignets minuscules. Il ne supportait pas non plus les larges entailles, blanchies par le temps, laissées par Freddy sur son corps. Quand il les voyait, il avait envie de vomir.

Une fois nu, il se glissa dans la douche et fit couler de l'eau très - trop - chaude sur son corps, pour détendre un peu les muscles. Il essayait de se vider l'esprit, en vain. Il ne parvenait pas à se concentrer sur le bruit des gouttes qui tombaient contre sa peau, ou sur la sensation, légèrement douloureuse, de brûlure. Il ferma les yeux.

C'est le corps de Morrison qui lui vint à l'esprit.

Son visage dissimulé était assez attrayant, parce que Quentin pouvait y imaginer tout et n'importe quoi. Ses épaules semblaient un peu frêles, comme son corps entier ; mais Quentin songea qu'il devait compenser cela par une certaine rapidité. Ses hanches ressortaient un peu, et le jeune homme trouvait ça beau. Ses cuisses étaient menues aussi, mais Quentin pouvait s'imaginer sans difficulté se glisser entre elles et - oh merde, merde, merde.

Il changea brutalement la température de l'eau.

Le froid apaisa à la fois les brûlures qui commençaient à rougir sérieusement son corps, et l'incendie qui s'était déclenché dans son bas-ventre. Il devait arrêter de fantasmer de la sorte. Il n'avait rien fait depuis longtemps - quelques mois, environ. Depuis qu'il avait rompu avec David, quoi. Il n'avait désiré personne, il n'avait voulu personne. Et sans doute qu'il essayait de se convaincre qu'il avait envie de ce type dont il ne connaissait même pas le visage parce qu'il voulait oublier le reste un instant. Mais il devait se concentrer sur la seule chose qui comptait réellement ; Nancy. Nancy, sa Nancy.

Nancy était le centre de sa vie. Et elle devait le rester, et il ne devait laisser personne le détourner de ce chemin-là. Peu importe à quel point ils pouvaient être beaux ou enviables ; peu importe à quel point, parfois, Quentin avait envie d'abandonner.

Il ne pouvait pas abandonner. Et il se détestait d'y songer, dans les moments de grand désespoir. Nancy comptait sur lui. Nancy était là, quelque part, et elle avait besoin de lui.

Nancy…

Il sortit de la douche. Il n'y avait pas que l'eau froide qui avait mouillé ses joues. Il s'essuya avec véhémence, frottant trop fort son corps abîmé. Perdu dans ses pensées, il en fut sorti brusquement par de lourds coups à sa porte d'entrée. Il tendit l'oreille, et entendit Philip l'appeler.

"C'est important, Quentin. Tu peux vite descendre ?

-Oui !" lâcha-t-il, espérant avoir parlé assez fort pour être entendu.

Quentin en conclut que oui, quand il entendit les pas de Philip descendre les escaliers qui menaient à l'appartement. Il s'habilla aussi vite qu'il pouvait. Ses cheveux ondulés gouttaient sur sa chemise bleue. Il rejoignit le bar d'un pas rapide.

Assise au comptoir, Sally lui fit un signe de la main en le voyant arriver. Quentin haussa un sourcil, perplexe.

Sally était une très belle femme. Malgré sa presque quarantaine, elle paraissait encore très jeune. De longues mèches rouges-orangées, pareilles à un coucher de soleil, tombaient sur ses épaules minces. Elle ne s'habillait que de robes blanches qui soulignaient sa silhouette élancée. Elle portait également toujours des petits talons noirs qui clapotaient sur le parquet du bar. Son sourire était un plaisir à voir, parce qu'il illuminait son visage qui, sans cela, paraissait un peu terni par une sorte de mélancolie lancinante. Elle ressemblait un peu à Philip, là-dessus.

"Bonjour, mon grand. Comment vas-tu ?"

Quentin haussa les épaules en guise de réponse. Elle ne chercha pas à en savoir plus, puis regarda un instant Philip. Ce dernier eut un moment de vide, visiblement confus face à la demande implicite de son ancienne fiancée, avant de prendre la parole.

"Sally a quelque chose à t'annoncer. Et d'avance, tu ne peux pas dire non. C'est déjà acté.

-... Je peux plus vivre ici ?"

Les deux plus vieux se fixèrent un instant, surpris, avant de regarder Quentin. Sally secoua la tête négativement.

"Bien sûr que non, ce n'est pas ça. Tu es toujours le bienvenu chez Philip, ce n'est pas le problème. J'ai juste eu un arrangement avec lui, et donc la deuxième chambre de ton appartement va être occupée par un des jeunes que j'ai à charge.."

Le soulagement qu'avait ressenti Quentin au début se volatilisa vite pour ne laisser qu'une sensation de malaise. Quelqu'un allait vivre avec lui ? L'idée ne lui plaisait absolument pas. Pourquoi est-ce qu'ils lui imposaient une personne, si soudainement ? Ce n'était vraiment pas le meilleur moment, en plus ; ses recherches pour retrouver Nancy étaient en désordre complet, Freddy venait à peine de vraiment mourir, il avait besoin de repos, non, non, c'était le pire moment. Quentin voulut leur signaler, mais il n'eut rien le temps de dire.

"Il s'appelle Frank, poursuivit Sally. C'est un jeune homme de ton âge, environ. Ne fais juste pas de remarque déplacée sur son physique ; il est en cours de transition, et c'est compliqué pour lui. C'est clair ?"

Sa voix était ferme, mais toujours si douce. Quentin hocha la tête. Ce n'était pas un problème, sa transition ; le vrai problème, c'est que ce Frank allait débarquer chez lui et qu'il n'en avait aucune envie. Mais il n'avait pas non plus envie de partir, et il n'avait de toute façon nulle part où aller. Il aurait voulu se recroqueviller, mais il demeura droit comme un piquet.

"Ne t'en fais pas. Il ne passera pas les journées ici, il doit venir à plusieurs rendez-vous avec moi au centre. Il sera là pour le service du soir de Philip, pour s'habituer à travailler normalement, et pour la nuit dans l'appartement. Tu ne le croiseras pas tant que cela!"

Sally se voulait rassurante, et son ton tendre qui rappelait à Quentin celui d'une mère calma presque ce dernier. Il s'apprêtait à dire qu'il s'y habituerait, puis à remonter dans sa chambre, quand Philip prit la parole. Son annonce tomba comme un couperet à la gorge de Quentin.

"C'est Frank Morrison. Morrison, le type qui vient parfois et qui s'est battu avec King."

Oh putain.

Il dut retenir cette exclamation, et déglutit bruyamment. Sally le regarda, un sourcil haussé.

"Il t'a causé du grabuge ? demanda-t-elle. Tu peux me le dire.

-Non, pas spécialement… Je suis juste surpris."

C'est vrai que Morrison n'avait techniquement rien fait de si mal. Il l'avait même aidé contre King, même si ce n'était sans doute pas volontaire. C'était Quentin qui s'imaginait des choses, tout seul. Peut-être que voir ce Frank sans son masque allait calmer ses ardeurs, et qu'habitué à le voir, il n'aurait plus ces envies malsaines.

"Mais ne t'en fais pas, il n'est pas aussi méchant qu'il en a l'air. Et s'il se passe quoi que ce soit avec lui, Philip sera là pour s'occuper de son cas, personnellement. C'est bon pour toi ?"

Quentin hocha la tête. Sa tête un peu ailleurs; il s'imaginait mille scénarios désastreux, dont plusieurs où il finissait avec le couteau à cran d'arrêt de Morrison enfoncé dans des parties aléatoires de son corps. Il glissa une main sur ses yeux pour les frotter, espérant se remettre les idées en place, puis pinça l'arête de son nez.

"Tout va bien ? s'enquit Sally. Tu as mal à la tête ?

-Un peu, mais c'est rien. Enfin… Il arrive quand, du coup ? Faut que je débarrasse la chambre là-haut, il y a un peu de bazar.

-Oh, oui, bien sûr ! … Désolée de te précipiter, mais il arrive, hm… Ce soir."

Ah.

"Je voulais le transférer ailleurs plus tard, mais… Son environnement est trop néfaste pour lui. J'espère que tu comprends."

Quentin hocha la tête.

"Je… Je vais aller ranger, du coup, lâcha-t-il d'une voix hésitante. À la prochaine !"

Il s'éclipsa en vitesse, sans laisser le temps à qui que ce soit de le retenir, puis monta en courant les escaliers qui menaient à l'appartement, menaçant de tomber en avant au moins deux fois dans le processus. Arrivé en haut, il ferma la porte et s'appuya dessus. Sa respiration était haletante, et il était extrêmement nerveux. Il n'avait que quelques heures pour se préparer psychologiquement à avoir quelqu'un dans son environnement, son endroit sécurisé, son cocon. C'était extrêmement anxiogène.

Il essaya de se concentrer sur autre chose, pour calmer l'angoisse qui enserrait ses tripes. Très vite, son attention se porta sur le ménage. Il devait rendre son appartement aussi propre que possible. Non pas qu'il ne l'était pas déjà, mais Quentin se trouva à laver de nouveau toute sa vaisselle ; puis à passer et repasser la serpillère ; puis astiquer jusqu'aux poignées de porte avec un produit anti-bactériens - parce qu'on ne sait jamais.

Les crispations qu'il ressentait depuis plusieurs heures s'atténuèrent légèrement. Il avala deux anti-douleurs pendant sa frénésie ménagère, pour l'aider à tenir sans s'effondrer. Ses jambes peinaient à le porter, tant les tâches qu'il s'était imposées l'avaient épuisé physiquement. À bout, il s'apprêta à s'asseoir quand il remarqua qu'il était déjà presque dix-huit heures.

Son service allait commencer.

Nerveux, il descendit doucement les marches jusqu'au bar. Ce dernier était vide, à l'exception bien sûr de Philip et de Morrison qui se trouvaient là.

Quentin expira un grand coup, et s'approcha d'eux.

Le jeune homme ne put s'empêcher de fixer Frank. Le jeune homme avait retiré son masque au grand dam de Quentin qui devait avouer que, s'il n'était pas exactement comme il l'avait imaginé, son visage était beau.

Un nez qui comportait quelques bosses, sans doute à force d'être frappé et cassé à répétition. Sur le haut, presque entre ses deux yeux, se trouvait une large cicatrice blanchie par le temps. Son regard était hétérochrome ; l'un était d'un bleu foncé, et l'autre vert émeraude. Ses cheveux étaient rasés sur les côtés, et attachés en un gros chignon roux à l'arrière de sa tête. D'ailleurs, sur ses joues se trouvaient quelques taches de rousseur.

Sa mâchoire était encore assez fine, mais Quentin songea qu'avec son traitement hormonal, elle allait devenir de plus en plus carrée, et l'idée lui plaisait. Le jeune homme arrêta finalement son regard sur ses lèvres fines. Des lèvres qu'il avait envie d'embrasser.

Frank avait également retiré sa veste en cuir. Il ne restait que son gros hoodie gris qui cachait les formes de son corps que Quentin avait une envie folle de découvrir. Il remarqua également, au niveau de sa trachée, un large tatouage. Un crâne enflammé. C'était particulier, mais ça ajoutait au charme du jeune homme.

Quentin voulut se frapper. Fort. Parce qu'il était bizarre de trouver aussi beau un inconnu ; parce qu'il n'avait pas à le dévisager de la sorte. D'ailleurs, Frank finit par se tourner vers lui et le fixer droit dans les yeux. Quentin détourna le regard mais ne rougit pas ; il avait passé l'âge d'être écrevisse au moindre beau garçon. Il attrapa son tablier sans un mot, tandis que Philip terminait d'expliquer à Frank comment est-ce que le bar fonctionnait.

Très vite, les premiers clients arrivèrent, et Quentin se concentra autant qu'il le pouvait sur son travail.

OoO

Autant qu'il le pouvait, ce n'était clairement pas glorieux.

Quentin tremblait. Tremblait. Ses mains. Ses mains tremblaient ; et il renversait les verres. Ils se fracassaient au sol. Les éclats de verre dans sa paume, et le sang, le sang qui coulait sur les débris, le sang qui semblait remplir la pièce, comme dans un cauchemar terrible, terrible la douleur, lancinante dans son bas-ventre, et Nancy, Nancy, où était-elle Nancy dans ce moment où il avait tant besoin d'elle et le garçon, le jeune homme, ce type qui arrivait et le frôlait sans un mot comme si de rien n'était ; et rien n'était, rien n'était vraiment, il n'y avait rien, ce n'était que le vide. Quentin tremblait. Tremblait. Ses mains tremblaient ; plus que jamais. Il n'arrivait pas à servir les clients ; quels clients ? Il ne voyait que des monstres déformés aux yeux exorbités qui menaçaient de tomber au sol. Est-ce que Quentin allait devoir ramasser les yeux ? Du sang. Du sang sur les yeux qu'il ramassait et qui lui coupaient les mains.

Et ces pensées, ces pensées malsaines, ces pensées affreuses qu'il avait pour le jeune homme, alors qu'il ne devait penser qu'à Nancy. Ces pensées affreuses qui éclataient son crâne, et son crâne qui n'arrêtait pas, et ces pensées, ces pensées qui n'étaient pas les siennes, qui ne pouvaient pas être les siennes, parce qu'il ne devait y avoir que Nancy, et que même pour King, il n'avait pas eu ce genre de réflexions, et que même pour tous les autres coups d'un soir, ce n'était pas arrivé, ce n'était pas aussi envahissant, ce n'était pas aussi affreux. Nancy.

Nancy.

Nancy.

Il est mignon – Nancy - pourquoi il a une cicatrice sur le nez ? - Nancy – est-ce que ses cheveux, c'est naturel ? - Nancy – est-ce qu'il me trouve mignon ? - Nancy – je me demande comment il est sous ses vêtements – Nancy – est-ce que j'ai une chance ? - Nancy – ça se trouve, il est pas intéressé... - Nancy – et s'il me cassait la gueule ? - Nancy – et si on couchait ensemble ? - Nancy – Pourquoi je pense à ça, moi ? C'est ridicule – Nancy – il est vraiment mignon – Nancy – j'adore ses lèvres – Nancy – j'adore son visage – Nancy – sa voix est magnifique – Nancy Nancy Nancy Nancy Nancy NANCY.

NANCY. NANCY. NANCY. NANCY. NANCY.

Il semblait à Quentin que ce prénom ne voulait plus rien dire. Il l'avait tant répété qu'il ne le comprenait plus. Il l'avait tant dit qu'il n'était plus sûr. Il l'avait tant crié qu'il l'avait oublié-e.

Oublié le prénom, oubliée Nancy. Oublier, ça veut dire quoi, déjà ?

Sa tête tournait. Au troisième plateau qui finit au sol, Philip l'attrapa par l'épaule. Quentin se réveilla un peu au contact et manqua de crier, mais se retint de peu. Il fixa son patron, les yeux embués. Il songea que cette cicatrice énorme, sur le visage de Philip, c'était le signe d'une énorme souffrance qu'il avait connue. Pourtant, Philip ne pleurait pas comme un enfant ; Philip se retenait. Il était fort, lui. Quentin ne l'était pas. Quentin était pathétique. Quentin ne méritait pas la vie qu'il avait, et il ne méritait pas de retrouver Nancy, et il ne méritait pas Nancy tout court et -

"Quentin. Calme-toi. Tu peux monter, je prends le relais."

La voix de Philip était douce. Si douce… Quentin tremblait moins. Il hocha la tête, et se dirigea vers les escaliers. Il jeta un dernier coup d'oeil à la salle, et vit Frank qui souriait, et Quentin sentait son bas-ventre chauffer d'autant plus. Il était affreux. Il poussa la porte de l'appartement, et se dirigea vers sa chambre pour s'allonger sur les draps propres qui allaient encore s'imbiber de sa sueur. Il engouffra son nez dans l'oreiller chargé de cette odeur de lavande synthétique. Cette odeur qu'il affectionnait tant, mais qui ce soir, semblait presque dégoûtante. Presque écoeurante. Elle lui donna une nausée terrible qui ne calma pas le feu qui régnait entre ses cuisses. Désespéré, il attrapa un coussin qu'il glissa contre ces braises. Il ferma les yeux, et se concentra sur les images les plus agréables qu'il avait - rejetant tout le reste. Toutes les choses affreuses. Tous les Freddy et toutes les Nancy - que pour une nuit. Une seule, unique nuit.

Son imagination ne pouvait blesser que lui, après tout.