Saluuuuut !
On a atteint la moitié de la fic, youhou ! Il y aura 9 chapitres en tout :)
Sachez qu'une partie II est en chantier ! o/
Des bisous, et bonne lecture !
Deux semaines s'écoulèrent. Quentin en avait perdu le compte. Toutes les heures qui s'enchaînaient semblaient identiques. D'abord, il se levait dans l'appartement vide ; puis il vérifiait si les journaux avaient publié son annonce. Le quotidien de la ville le fit rapidement. Pour les autres, il allait falloir être patient. Quentin n'était pas patient, alors il s'agitait toute la journée, astiquait son appartement, nettoyait jusqu'en dessous des pieds des deux malheureuses chaises qu'il possédait. Il était capable de lustrer son appartement pendant la totalité de la journée - alors pourquoi s'en priver ?
Il prenait plus de médicaments que d'habitude, aussi. Parce que même ses petits rituels ne parvenaient pas à calmer les crispations de son bassin, de plus en plus brusques et douloureuses.
Le soir, quand il prenait son service, il était toujours un peu à l'ouest. Il menait sa tâche à bien, non sans difficulté ; il se déconcentrait vite, s'endormait à moitié au comptoir… Mais au moins, il ne renversait pas de verres, pour le moment. C'était comme si son crâne s'était détaché du reste de son corps, et vivait une vie à part pendant que son corps restait là, en pilote automatique.
Le seul moment où son esprit semblait regagner son enveloppe charnelle, c'était après le service, quand Frank le plaquait contre un mur au hasard de l'appartement pour l'embrasser. Déposer des baisers sur tout son corps ; s'amuser de sa bouche. Quentin était un peu déçu parce qu'il ne se laissait pas toucher en retour ; mais peut-être que ça viendrait. Quentin devait être patient.
Il croisa également de nouveau le crew de Frank. Il était resté une bonne heure avec eux parce que Susie lui avait demandé, et qu'il ne pouvait pas résister à sa mine de chien battu. Il les écoutait échanger, étonné de voir toute la tendresse et l'amour qu'ils avaient les uns pour les autres ; au-delà des insultes et des moments où ils se charriaient, il y avait sincèrement de l'affection que Quentin, pourtant d'habitude hermétique, ressentait énormément.
C'était ça, l'environnement néfaste dont Sally voulait le protéger ? Ça lui semblait étrange.
Parfois, Frank attendait à l'arrêt de bus à côté du bar. Il portait alors son masque. Une fois, il s'était retrouvé sous la pluie battante, alors Quentin était sorti avec un parapluie assez abîmé pour l'abriter ne serait-ce qu'un peu. Ils n'avaient pas discuté ; Frank n'avait même pas dit "merci". Mais Quentin s'en fichait un peu. Comme il aurait dû n'en avoir rien à faire que Frank soit trempé. Comme il devrait n'en avoir rien à faire des autres, si ce n'est Nancy. Et pourtant.
Pourtant, il sentait qu'il s'attachait. Il s'attachait aux moments où il voyait les amis de Frank ; mais par-dessus tout, il s'attachait aux moments avec Frank. Et c'était une très, très mauvaise chose. Chaque fois qu'il pensait à lui un peu trop, Quentin sentait son bassin se contracter, comme si son corps cherchait à le punir de développer des sentiments qu'il ne devrait pas.
Quentin s'en voulait. Parce qu'il laissait dans son esprit la place à quelqu'un d'autre que Nancy. Il avait déjà fait cette erreur avec King, et il recommençait. Quand bien même il s'était juré de faire attention ; quand bien même il n'aurait jamais dû, pour commencer, accepter d'être touché par Frank, physiquement comme mentalement. Il aurait dû l'éloigner. Il aurait dû faire quelque chose, au lieu de laisser une relation se créer d'une façon ou d'une autre. Il était un crétin. Un pauvre con.
OoO
Son quotidien n'aurait pas dû être bouleversé de cette façon.
Il se trouvait dans une ruelle à côté du bar. Il était bondé depuis plusieurs heures, alors Philip avait fini par prendre le relais en lui disant d'aller prendre une pause dehors. Il était en compagnie de Frank qui fumait une cigarette, adossé contre un mur. Le silence régnait entre eux, comme toujours ; mais comme toujours, ce n'était pas un silence gênant qui dérangeait Quentin ; c'était un silence doux, en quelque sorte. Un silence agréable dont il appréciait chaque seconde.
Les choses n'auraient pas dû dégénérer. Pourtant, quand Quentin aperçut une silhouette qu'il connaissait bien, il savait que c'était foutu.
King s'engouffrait dans la ruelle, jusqu'à atteindre Quentin qui ne l'avait pas vu depuis longtemps, et qui ne s'en portait pas plus mal.
"Désolé, j'ai eu beaucoup de travail et -
-Alors tu peux y retourner," le coupa froidement Quentin. "J'ai pas besoin de toi ici."
Comme s'il ne l'avait pas entendu, King reprit ;
"Je te jure, j'ai vraiment changé. Je suis plus calme, je fais de mon mieux pour gérer ma colère. Et je t'aime ! Je t'aime vraiment. Et tu sais que personne d'autre que moi ne pourra faire ça. N'est-ce pas ?"
Quentin fut piqué au vif. Il savait que c'était une technique de manipulation d'une violence inouïe, mais elle fonctionnait à merveille chez lui, persuadé qu'il était que personne ne pourrait jamais l'aimer, si ce n'est peut-être Nancy. Et même Nancy, peut-être qu'elle avait appris à le détester. Quentin resta droit comme un piquet et croisa ses bras contre son torse pour se donner un peu de contenance - surtout pour ne pas se tordre de douleur face à son corps qui se crispait et ses muscles qui se tordaient comme lors d'un effort immense.
King continua son long monologue, jusqu'à ce que Quentin le coupe. Il espérait que sa voix ne tremble pas :
"Ecoute, David, je m'en fous. Sincèrement, je m'en fous. C'est fini. T'as niqué ta chance. Tu peux comprendre, ça ? Puis, j'ai une vie à côté ! Imagine si j'étais déjà avec quelqu'un d'au-
-Tu couches avec cette pute de Morrison, c'est ça ?!"
Quentin cligna des yeux deux fois, incapable de comprendre comment est-ce que King pouvait faire le lien entre ce qu'il était en train de dire, et le fait de coucher avec Frank. Enfin, effectivement, ce n'était pas tout à fait faux, mais ça, il n'avait pas besoin de le savoir. Frank, à côté, n'avait rien dire ; il écrasa son mégot au sol avec son pied et commença à se diriger vers la porte entrouverte du bar.
"C'est ça, hein ? Hein ?!"
La respiration de David devenait erratique sous la colère. Il attrapa soudainement Quentin par le cou avec ses deux mains, et le souleva de quelques millimètres. Le jeune homme sentit ses pieds doucement se décoller du sol, tandis qu'il tentait d'attraper les mains de son agresseur. Il sentait lentement l'air lui manquer, et même s'il était très bon en apnée - merci à ses années de natation synchronisée - il savait qu'il n'allait pas tenir longtemps. Il tenta de donner des coups de pied à King qui ne bougeait pas d'un pouce.
Du moins, jusqu'à ce que ses doigts se desserrent brutalement, causant à Quentin une chute. Ses yeux humides purent à peine remarquer le couteau à cran d'arrêt de Frank sous la gorge de King qui se retourna brutalement, manquant de se faire trancher la carotide au passage, pour frapper Frank en plein visage. La suite des événements était floue dans l'esprit de Quentin qui tentait tant bien que mal de reprendre sa respiration et d'essuyer les larmes qui coulaient toutes seules le long de ses joues. Il entendit juste des coups et, mort de peur, il tenta de se redresser pour aller chercher Philip. Il devait aller chercher Philip, il devait faire quelque chose, il -
Il faillit s'effondrer, à peine relevé. Ce sont des bras minces mais puissants qui le rattrapèrent - ceux de Philip. Il avait dû entendre la bagarre, ou s'inquiéter de ne pas les voir revenir, ou peu importe ; le plus important, c'est qu'il était là et qu'il allait pouvoir arrêter le massacre. Il assit Quentin au sol, et attrapa ensuite King par le col de sa chemise pour le soulever d'un mouvement fluide. David tenta bien de le frapper à son tour, mais Philip esquiva sans difficulté le coup brouillon et rempli de rage, avant de dire d'une voix rauque qui donna un frisson de terreur à Quentin :
"Maintenant, tu pars. Et si je te revois, tu es mort."
King fixa un instant Philip, puis Frank, puis de nouveau Quentin, et s'éloigna. Il cracha un peu de sang au sol avant de quitter la ruelle, visiblement bien amoché.
Puis, Philip se tourna vers Frank. Mais, avant qu'il n'ait le temps de dire quoi que ce soit, Quentin prit la parole. Sa voix était abîmée à cause de la… tentative de meurtre…?, qu'il venait de subir.
"C-c'est ma faute. Sois pas trop dur avec lui. S'il te plaît."
Quentin le fixa ensuite, avec son visage couvert de larmes, de salive et de morve. Philip grogna un peu, mais fit signe à Frank de se redresser.
"Quentin, tu peux marcher ?
-J-je crois…
-Alors monte dans ta chambre. Tout de suite."
Le jeune homme sentit un long frisson parcourir son échine. Il hocha la tête, et se redressa comme il put pour rejoindre le bar. Il passa au travers des hommes qui le fixaient, jusqu'à atteindre les escaliers qu'il monta avec difficulté. Son corps était plus contracté que jamais. Il avait si mal. Son cou était particulièrement douloureux, et il craignait que King ait abîmé ses cervicales, ou les grosses veines de son cou, ou pire ; il avait si peur de mourir dans son sommeil, s'il venait à s'endormir. Il arriva jusqu'à sa chambre, et se laissa tomber sur le lit, mais cette fois même l'odeur de lavande ne pouvait pas le réconforter.
Il resta un moment allongé sur le lit, les jambes repliées contre son torse, ses mains qui venaient effleurer son cou meurtri. Il pensait à Frank, aussi. Est-ce qu'il allait être viré de chez Philip ? Est-ce qu'il allait subir pire ? Il ne le voulait pas. Quentin n'aurait pas été capable d'expliquer pourquoi ; ou peut-être qu'il le pouvait, mais c'était admettre une réalité qu'il préférait ignorer. Qu'il devait ignorer. Pour Nancy. Parce que Nancy était la seule qui comptait, et il ne pouvait pas avoir quelqu'un d'autre dans sa vie, il ne pouvait pas apprécier quelqu'un ne serait-ce qu'un centième de ce qu'il aimait Nancy, il ne pouvait pas aimer quelqu'un comme il aimait sa Nancy. Il ne le pouvait pas. Il n'en avait pas le droit. Puis, Frank méritait mieux qu'un connard dans son genre. Il méritait mieux que ça.
Quentin se détestait plus que jamais.
Son esprit était en bordel. Son corps était douloureux. Il voulait mourir. Peut-être que King aurait dû lui briser la nuque, ç'aurait été moins atroce. Il se recroquevilla davantage, jusqu'à entendre la porte de sa chambre s'ouvrir. Il se tourna brusquement, tremblant, et découvrit le visage d'une femme qui lui était vaguement familière. Elle prit la parole, avec un fort accent.
"Salut toi ! J'viens de la part de m'sieur Ojomo, il voulait savoir comment t'allais."
Il était méfiant. Est-ce qu'elle était là pour l'assassiner ? Oh, peut-être que ce n'était pas si important.
"T'inquiète pas, j'm'occupe de toi. J'm'appelle Nea, d'ailleurs. Et toi c'est Quentin, c'est ça ?"
Tout en parlant, elle s'avançait dans la chambre avec un grand sourire qui paraissait sincère. Elle s'assit sur le lit de Quentin qui grommela par réflexe, avant d'être pris d'une grosse quinte de toux grasse et douloureuse. La jeune femme s'approcha un peu plus de lui.
"Bon, vu la gueule que ça a, j'pense que ça ira. Tu auras juste du mal à déglutir pendant quelques jours. Avale de la soupe, ça passera mieux."
Sa voix était sûre d'elle et assez apaisante. Quentin avait une envie folle de pleurer. Sur sa gorge se trouvait un hématome bleu-violacé. Il espérait que Frank allait bien. Dieu, faites que Frank aille bien.
"Oh, puis t'inquiète pas pour ton pote. T'façon, si m'sieur Ojomo l'emmerde trop, j'lui éclaterais la gueule.
-Je… Je suis pas sûr que tu fasses le poids…. lâcha Quentin d'une petite voix.
-Tu veux parier ?"
Quentin haussa un sourcil, perplexe.
"Non, ça ira.
-Tu sais pas ce que tu rates !" dit-elle avec un sourire.
Elle l'aida finalement à retirer ses chaussures, puis à se glisser sous les couvertures. L'odeur de lavande semblait presque écoeurante. Nea l'observa quelques instants, l'air quelque peu mélancolique, puis elle sortit de la chambre en lui susurrant un "Bonne nuit".
Quentin s'endormit presque immédiatement.
OoO
Ann - Brook.
Le prénom se répétait. Ann - Brook.
Ann - Brook hurla finalement Nancy. Quentin ne comprenait pas ce qu'elle cherchait à lui dire. Elle hurla plus fort. Ann - Brook. C'était tout ce qu'elle put dire - Freddy. Freddy était là sans l'être ; il brûlait. Mais il riait, et son rire résonnait, et il y avant ce vent terrible, et il y avait cet orage qui cachait la voix de Nancy ; le tonnerre la frappa alors soudainement, et elle s'enflamma à son tour. Quentin voulait la sauver.
Mais il savait qu'il ne le pouvait pas.
OoO
Quentin voulait crier, mais le bruit resta coincé au fond de sa gorge. Il ouvrit les yeux pour découvrir, dans sa chambre, Frank Morrison. Ce dernier était penché sur lui et le regardait intensément. Du moins, jusqu'à ce que Quentin commence à bouger ; Frank se recula alors pour lui laisser un peu de place. Les mains enfoncées dans la poche ventrale de son hoodie gris, le rouquin ne parla pas tout de suite. Quentin n'osait rien dire non plus. Il aurait sans doute dû lui hurler dessus pour le faire sortir de sa chambre, mais il n'en avait pas la force. Encore moins en voyant l'état dans lequel se trouvait le visage du jeune homme.
Son oeil vert avait été décoré d'un rond violacé, presque noir, qui prenait sa paupière, son arcade, et le haut de sa pomette. Sa joue était tuméfiée et sa lèvre inférieure fendue. Sur le haut de son cou, Quentin pouvait voir également des traces de griffures dont certaines semblaient assez profondes. Quentin s'en voulait, beaucoup. Parce que c'était de sa faute, si Frank s'était battu ; c'est parce qu'il n'avait pas su s'occuper de King seul que Frank était dans cet état.
Une idée traversa alors l'esprit du jeune homme. Et si Frank venait lui dire adieu ? Et si Philip avait décidé de le dégager définitivement ? Il se souvenait de la jeune femme qui lui avait dit que Frank ne risquait rien ; mais Quentin n'arrivait pas à y croire. Il sentit ses membres se mettre à trembler brutalement. Il ne voulait pas que Frank parte. Il s'était habitué à sa présence, il avait même appris à l'apprécier, les soirs où leurs corps se serraient et se frottaient. Il songeait même que… Peut-être que c'était au-delà de la simple appréciation.
Il ne devait pas y penser. Non, non, non, non, non.
Quentin s'apprêta à parler, quand Frank prit la parole.
"Ça fait une heure que j'essaye de te réveiller. T'as le sommeil lourd.
-... ah. Pardon. C'est pas le cas d'habitude", lui dit Quentin, hésitant. "Est-ce que-
-Je t'en dois une," le coupa Frank, détournant la tête. "Ojomo m'a pas viré, et c'est grâce à toi. Donc je t'en dois une."
Quentin resta abasourdi quelques instants. Il ne s'attendait pas à ce que son colocataire ait un tel sens de l'honneur. C'était assez étrange, mais pas désagréable.
"... C'est rien, je suppose. Tu m'as sauvé la vie, après tout.
-C'est qui Nancy ?" enchaîna le roux. "Tu parlais d'elle dans ton sommeil. Et tu écris son prénom partout. C'est ta meuf ?"
Quentin se renfrogna subitement. Il rentra la tête dans les épaules, ses sourcils froncés, et cracha presque :
"Ça te regarde pas.
-Elle t'a quitté ?
-Ça te regarde pas, je te dis, putain !"
Le jeune homme commençait à devenir agressif. Frank s'assit alors sur le bord du lit, et le fixa.
"Elle est morte ?"
Quentin écarquilla les yeux. Comment pouvait-il dire quelque chose comme ça ? Comment pouvait-il ne serait-ce qu'envisager l'idée que Nancy puisse être morte ? Pourtant, au lieu de lui hurler dessus comme il aurait dû, Quentin sentit aux bords de ses paupières de grosses larmes se former. Il les essuya aussitôt, et finit par déclarer :
"... Je sais pas. Je sais plus."
Il aurait voulu lui expliquer ces quatre ans passés à la chercher ; il aurait voulu lui dire tout ce temps passé à penser à elle, à être persuadé qu'elle était là, quelque part. Mais ce matin - du moins, ce devait être le matin - il n'était plus sûr de rien. Et si c'était vain, tout ça ? Et si Freddy l'avait tuée ? Ou pire, si elle s'était suicidée ? Quentin ne voulait pas imaginer ce scénario, mais il s'imposait à lui et il ne pouvait rien y faire. Il voulait pleurer, disparaître pour oser remettre en cause Nancy, sa Nancy adorée. Il tremblait. Son bassin se crispait de plus en plus fort. Il se sentait dissocier - puis, il revint brutalement à lui en écoutant la voix de Frank, plus douce que d'habitude.
"Si tu la cherches, je vais t'aider à la retrouver. Nancy comment ?
-... Holbrook. Elle a disparu à Elm Street, il y a quatre ans.
-D'accord. On va la retrouver."
Il lui accorda un demi-sourire, puis Frank se redressa pour quitter la pièce. Quentin voulut se lever et marcher à sa suite, mais les crispations dans son bas ventre étaient en train de se diffuser dans ses jambes, qui cédèrent rapidement sous son poids pourtant léger. Au sol, il se sentit stupide, et essaya de se relever, sans succès.
Frank, qui avait dû entendre le fracas du corps de Quentin au sol, revint dans la pièce et se pencha vers lui.
"Bah alors, on sait pas marcher, Smith ?
-Ta gueule, Morrison."
Frank lâcha un rire franc et se baissa pour l'aider à se lever ; puis, il l'accompagna jusqu'au salon. Une fois arrivé, il le balança presque sur le canapé et s'assit à côté de lui. Frank attrapa une cigarette dans son paquet qui se trouvait sur la table.
"Bon, parle-moi de ta petite copine, donc.
-C'est pas vraiment ma petite amie.
-Dur. T'es sur elle depuis longtemps ? Le râteau t'a pas fait trop mal ?
-Je suis homosexuel, Morrison.
-... C'est bon à savoir pour moi."
Frank eut un petit rire en allumant sa cigarette qu'il porta ensuite à ses lèvres.
"Mais du coup, ta pote ?
-... C'est une longue histoire.
-J'ai tout mon temps."
Quentin hésita de longues minutes. Frank eut le temps de fumer sa cigarette, et d'écraser le mégot dans la coupole qui lui servait de cendrier. Quentin expira finalement un long moment avant de reprendre la parole.
"... Il y a un peu plus de quatre ans…" Quentin mordit sa lèvre inférieure. "Il y a quatre ans, un type nous a agressés, avec Nancy. Et… On pensait s'en être débarrassé, mais… en fait, non." Quentin semblait chercher ses mots. "Je sais qu'elle est pas morte, parce que je me suis occupé, hum… Vraiment occupé personnellement de l'agresseur en question. Il ne peut pas lui avoir fait du mal. Je sais qu'elle est vivante, qu'elle est quelque part, et qu'elle doit attendre d'être sûre de ne rien risquer, mais, je-
-T'en fais pas, je te crois. T'as pas à te justifier cent ans."
Frank venait de sortir une deuxième cigarette de son paquet, sans cesser de regarder Quentin, qui sentit un frisson le long de sa colonne vertébrale. Ce n'était pas un frisson désagréable ; ça avait même un côté plutôt doux que Quentin apprécia. Tout comme il apprécia les mots qu'avait prononcés Frank, peut-être sans se rendre compte de la portée qu'ils avaient en lui.
"Et elle vivait par où ? A Elm Street, c'est ce que tu as dit ?
-Oui. C'est aussi là-bas qu'elle a disparu."
Frank hocha la tête, et se redressa.
"Je vais chercher de mon côté. Je dois y aller, là, j'ai un rendez-vous, mais je te tiens au courant."
Quentin hocha la tête doucement, et regarda Frank quitter l'appartement. Elm Street… Il n'y était jamais retourné, en quatre ans. Peut-être que Nancy était cachée là-bas …? C'était une possibilité qu'il n'avait jamais envisagée jusque-là. Mais une possibilité tout de même, et il devait la vérifier. Il était majeur maintenant, donc même s'il venait à croiser la police, il ne devrait pas avoir de problème. Son cerveau fonctionnait à mille à l'heure ; il ouvrit son ordinateur pour regarder s'il y avait un transport qui aurait pu l'y emmener. Il vivait dans une ville non loin, et il trouva rapidement un bus qui pourrait l'emmener à la gare routière, juste à côté de Elm Street.
Il tremblait, et il savait pertinemment que c'était une immense connerie qu'il s'apprêtait à faire. Mais il devait en avoir le cœur net. Il attrapa son sac à bandoulière, vérifia qu'il avait du liquide, et sortit en trombe de l'appartement. Les bus faisaient le trajet entre Elm Street et la gare proche de son appartement environ toutes les une à deux heures. Il pourrait prendre facilement un bus retour après avoir vérifié si Nancy était là ou non. Il n'espérait pas trop, ou du moins pas trop fort, parce qu'il avait peur d'une déception trop grande. Quentin serrait la lanière de son sac entre ses phalanges qui blanchissaient au fur et à mesure que sa poigne se pressait autour de l'attache.
Arrivé à la gare routière, il attendit une longue demi-heure, se balançant sur les côtés pour gérer l'excès d'émotion qui se faisait ressentir. Il était mort de peur. Il était terrorisé, même. Mais il ne pouvait plus reculer.
Le bus arrivé, il paya sa place, et s'assit à l'arrière du bus presque vide, à l'exception de quelques grands parents et de ses propres hallucinations.
Bercé par les vibrations du bus, Quentin finit par s'endormir pour le reste du trajet malgré la peur qui tiraillait ses entrailles.
OoO
Une fois arrivé, Quentin ne reconnut pas l'endroit. Pourtant, ses pas l'amenèrent tout naturellement jusqu'à la rue où il avait grandi. Un quartier résidentiel de la classe moyenne haute. Il savait que sa maison n'était pas très loin de celle de Nancy, mais il n'en avait rien à faire, là tout de suite. Il y avait plus important. Il s'avança, la tête basse. Il avait mis un gros pull à capuche afin de pouvoir se cacher un peu mieux.
Il marcha un petit moment qui lui sembla durer une éternité, pour finalement se retrouver devant la maison de Nancy. Quentin ressentit une vague de nostalgie absolument affreuse qui faillit le faire flancher. Il resta droit comme un piquet, détaillant la maison. Jusqu'à ce que son regard se pose sur un panneau planté dans le gazon devant.
Vendu.
Vendu. Qu'est-ce que ça voulait dire, ça, vendu ? Qu'est-ce qu'il devait comprendre, là ? Le mot se répétait en boucle dans son crâne. Vendu, vendu, vendu. Ça ne voulait rien dire. Ça ne pouvait rien vouloir dire. Ça devait être une blague. Il tremblait. Tremblait - et ses jambes se crispèrent, et sa respiration devint peu à peu erratique. Son torse se soulevait et s'abaissait à un rythme effréné. Il avait de plus en plus de mal à récupérer de l'air, et sa tête tournait, tournait si fort, et si vite, et c'était terrible. Vendu. Comment c'était possible ? Il fit un pas en arrière, puis deux, puis trois - et il pensait tomber en arrière, parce qu'il perdait l'équilibre, mais au lieu de cela, il bouscula un homme.
Quentin se retourna, son angoisse ingérable le paralysait presque ; il entendit la voix de l'homme commencer à monter, il était visiblement énervé. Puis, le jeune homme leva les yeux vers le visage de l'inconnu qui ne l'était pas tant que cela. Des traits familiers, autrefois dépositaires de l'autorité et si rassurants pourtant. Quentin ne put retenir sa voix, qui sortit comme toute seule :
"... Papa ?"
L'homme s'arrêta brutalement, et fixa Quentin. Il glissa ses doigts trapus sur la lourde capuche que portait Quentin et qui cachait son visage. Alan Smith finit par retirer ce bout de tissu, pour découvrir le visage de son fils.
"... Quentin…"
Sa voix tremblait. Il semblait à Quentin que la scène était irréelle ; il était comme sonné, et son père semblait être dans le même état. Du moins, jusqu'à ce que ce dernier prenne soudainement son fils contre lui, le serrant presque trop fort. Quentin ne savait pas s'il appréciait le contact ou non ; il ne savait pas s'il devait y répondre ou non ; il ne savait pas ce qu'il devait faire, donc il resta immobile et silencieux, tandis que son père semblait sangloter silencieusement contre lui.
La scène dura un long moment, peut-être une éternité, jusqu'à ce que Alan Smith s'éloigne de son fils. Il attrapa ensuite la main de Quentin, pour le traîner jusqu'à sa - leur ? - maison. Quentin trembla.
C'était sans doute une très mauvaise idée.
