Ron a beau me regarder de travers à chaque fois que j'en parle, je n'arrive pas à ignorer cette affaire. Comme si j'avais tiré le fil d'une pelote qu'il m'est impossible à présent d'ignorer.

Je n'ai pas pu m'empêcher de creuser les affaires traitées par NK. Le type n'est qu'un gratte-papier, aucune mission mémorable, mais sa paraphe est partout sur les registres des Aurors.

Pas seulement sur quelques parchemins comme tout officier qui bouclerait son enquête, mais sur plusieurs dossiers par semaine.

Quand je fais la remarque à Ron, il lève le nez de ses dossiers.

— Qu'est-ce que tu insinues ?

— J'en sais trop rien pour le moment, mais je peux creuser...

— Laisse tomber, Harry !

Je me lève devant son grand bureau soudain agacé par son indifférence.

— Me dis pas que tu t'en fiches, tu veux savoir autant que moi !

— On n'a plus quinze ans, Harry. On a passé l'âge de foncer dans les emmerdes sans penser aux conséquences !

Il bascule la tête en arrière et pousse un soupir bruyant.

— Je ne veux pas perdre ma place si ton intuition te plante. Et toi, non plus. Même si tu fais tout en ce moment pour cramer ta place au Département. Sérieusement, Harry, t'imagine même pas les efforts que je fais pour que tu puisses garder ta place sur le terrain ! Si j'écoutais la hiérarchie, on te transférerait simplement à la Brigade Magique, tu resterais planqué derrière ton bureau et on te sortirait juste de temps à autre pour les grandes occasions !

Le regard qu'il plante sur moi est des plus sérieux.
Je me doute qu'il m'épargne la plupart des remarques qu'il reçoit me concernant, mais ça m'arrive aussi de lire les titres de presse et j'ai conscience que ma réputation de loup solitaire aigri n'est plus à faire.

Je sais que je fais chier certains gradés, à mettre les pieds dans le plat, à demander sans cesse plus de justice, de transparence. Je suis l'épine dans leur pied dont il est difficile de se débarrasser, et Ron est bien le seul à oser me le dire sans prendre de pincettes.

Pendant les jours qui suivent, je m'efforce de faire profil bas, sauf que, quand pour une affaire je dois déposer des preuves à la Réserve, je ne peux pas m'empêcher de remarquer un nouveau "NK" griffonné sur les dernières lignes du registre.

La Réserve des Objets Confisqués de la Brigade ressemble à un entrepôt où des rayonnages immenses accueillent une ribambelle d'objets perquisitionnés pendant les enquêtes des Aurors ou des officiers de la Brigade Magique. On se croirait dans la Salle sur Demande au milieu de cet amoncellement incohérent d'objets ensorcelés, de reliques oubliées, d'accessoires de contrefaçon, certains inoffensifs et d'autres en attente d'être neutralisés... Tout un pan est dédié aux objets scellés par les Aurors. Les émanations de magie anciennes sont contenues et protégées par un bouclier. On y trouve des grimoires sinistres, des reliques de vieilles familles, des babioles sans valeur... mais le tout est étiqueté sur les étagères dans une logique savante pour s'y retrouver lors des procès ou des affaires qu'on rouvre des années plus tard.

En déposant le sac de cristaux instables confisqués lors de mon enquête en cours, je m'égare dans la Réserve que je n'ai jamais vraiment arpentée jusque-là. Je lorgne l'air de rien les étagères qui correspondent aux paraphes de NK, mais je ne remarque rien de significatif. Des traces de pas devant le pan réservé aux Objets Enchantés attirent mon attention. Les rayonnages sont pleins de poussière, des araignées ont tissé leurs toiles entre les étagères. Rien d'étonnant, la plupart des Aurors déposent leurs scellés sur le rayon le plus proche de l'entrée et ne s'aventurent pas dans cette zone reculée de la Réserve.

L'étagère la moins accessible semble pourtant avoir été visitée récemment. Des marques de piétinement de bottes ont marqué le sol, un coffre semble avoir été tiré sur l'un des rayonnages laissant des traces dans la poussière. Je l'ouvre à mon tour par pure conscience professionnelle. Le coffret est tapissé de velours et certains emplacements a priori dédiés à recevoir des bijoux sont vides. Peut-être l'ont-ils toujours été ou peut-être pas...

Je tire une caisse suffisamment solide pour grimper dessus et je me hisse afin d'inspecter les étagères plus hautes. Sur les étagères poussiéreuses, des traces indiquent que des objets étaient stockés là mais ne s'y trouvent plus. Simple coïncidence ?

En revenant devant le registre, je parcours les dernières entrées, aucune n'indique cette portion de l'entrepôt. Personne n'a indiqué avoir retiré des objets ces dernières semaines. Neil Jemkins en revanche a apparemment déposé des accessoires sans importance ces dernières semaines. Serait-il possible que...

J'entends déjà Ron me déconseiller de m'aventurer sur cette piste glissante, mais le stock de la Réserve ne correspond pas à l'inventaire, c'est un fait.

Quand je reviens à la charge dans le bureau de Ron, il semble clairement hésiter entre me foutre directement à la porte et me sermonner à nouveau, il finit par soupirer.

— Si des Aurors sortent quelques têtes de pavot, tant pis, je peux fermer les yeux, Harry...

— Et si c'était d'anciennes reliques magiques qui étaient sorties en douce de la réserve des Aurors ?

Ron suspend son geste et écarquille les yeux face à cette accusation sans détour. Il se lève, contourne son bureau, fait un geste de baguette pour insonoriser la pièce. Il se pince l'aile du nez, puis revient s'asseoir dans son fauteuil. Il fait un geste m'invitant à entrer dans les détails, alors je lui résume mes recherches et mes récentes déductions.

— Bon sang, Harry !

Il garde le silence un moment, et prend le temps de digérer l'information.

— Ton intuition, elle te dit quoi ?

Que son intérêt soit finalement happé est une première étape si je veux pouvoir continuer creuser la question.

— Peut-être de la simple revente pour arrondir les fins de mois ? Possible aussi que certaines pièces intéressent des collectionneurs fortunés... mais imagine si certains de ces objets tombent entre de mauvaises mains, si des sorciers avec de mauvaises intentions...

Sur ce point-là, Ron m'arrête direct.

— Il n'y a plus de grand mage noir qui nous menace. T'emballes pas...

— On n'en sait rien ! Ces gens-là ne crient pas leurs intentions sur les toits, je te signale. Et si un autre sorcier avide de pouvoir y trouvait une solution pour augmenter sa puissance ?

Ron grimace et m'arrête d'un geste.

— Non, on a assez de garde-fous et d'hommes sur le terrain pour que ce genre de choses n'arrivent plus. Tu le sais, la lutte anti-magie noire a fait ses preuves !

Je me renfonce dans le fauteuil en ruminant.

Je ne suis pas d'accord avec lui. Les gens ont la mémoire courte, mais le dernier grand mage noir que le monde sorcier a eu à combattre avait des soutiens, un support financier et sa puissance a grandi lentement mais sûrement sans que le ministère ne lève le petit doigt.

Et ce n'est pas parce que je bosse à présent pour l'un de leurs départements que j'approuve tous leurs choix. Encore moins maintenant que je prends pleinement conscience que la noblesse et la bravoure ne sont pas forcément les valeurs les plus répandues au sein même des Aurors. L'idéalisme de mes vingt ans a largement eu le temps de s'effriter...

Réaliser que certains Aurors peuvent être corrompus et tremper dans des histoires louches fait relativiser la position de tout le Département, même si certains comme Ron s'efforcent de faire du bon boulot.

— Sans parler de mage noir, je dis juste qu'on devrait s'intéresser plus attentivement à cette piste d'objets qui disparaissent mystérieusement...

— Piste que tu as repérée parce que tu as mené une enquête non autorisée sur tes collègues ?

— Exactement !

— Tu saisis le sarcasme, Harry ? On ne peut pas accuser une partie du département des Aurors de tremper dans de la contrebande de reliques ! Pas sans en savoir plus...

— Je peux me renseigner...

— Ce n'est pas ce que je voulais dire !

— Je serai discret.

— Ah oui ? Explique-moi comment tu penses être discret quand même la presse sait qui tu mets dans ton pieu ?

C'est un coup bas. Sa pique injuste me coupe le souffle.

Je me redresse, prêt à lui claquer la porte au nez, avant de revenir devant son bureau.

— Dis-le-moi clairement si ça te dérange que je voie des mecs après ta sœur !

Ron pousse un juron et se lève à son tour pour se pencher par dessus son bureau.

— Me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, par Merlin ! J'en ai rien à foutre de qui tu baises, vraiment, mais je trouve ta manie d'enchaîner les plans cul sans lendemain plutôt préoccupante...

Je ne vois pas comment la conversation a si vite dérapé sur ma vie sexuelle, certes chaotique, mais sans aucun rapport avec les objets disparus de la Réserve.

Ron soupire longuement comme pour se calmer et quand il reprend, sa voix est plus posée.

— Je me fais du souci pour toi.

Je lève les yeux au ciel.

— Je croirai entendre Hermione !

— Et bien figure-toi que je suis d'accord avec elle, ça ne te ressemble pas...

— Qu'est-ce que vous en savez ?! Qui te dit que je n'ai pas toujours été comme ça, mais que l'image du mec parfait qu'on me colle à la peau depuis toujours a éclipsé ma propre personnalité ?

Ron ricane, mais son rire n'a rien d'agréable.

— Ne fais pas ça, pas avec moi !

— Quoi donc ?

— Jouer les martyrs ! Personne ne te met la pression Harry, tu te la mets tout seul ! Te trouve pas de fausses excuses, tu peux avoir la vie que tu veux, mais tu flippes de devoir tout reconstruire...

Le silence dans la pièce est lourd.

La colère qui remue dans mon ventre ne va pas tarder à exploser, alors je détourne le regard, fais quelques pas en arrière. Inutile de se disputer avec les derniers amis qui me supportent, et encore moins avec mon supérieur hiérarchique.

Même si, là tout de suite, ses mots font particulièrement mal.

— Je vais y aller.

Tandis que je quitte le bureau de Ron sans un regard en arrière, je l'entends lancer, l'air déjà de regretter sa pique.

— Souviens-toi que je suis de ton côté Harry, pas ton ennemi...

La porte claque sur ses derniers mots qui se veulent une trêve, mais qui restent douloureux de vérité.