Le service des potionnistes se situe au fond d'une aile de l'hôpital Sainte Mangouste. Pour circuler en sécurité dans le bâtiment labyrinthique, je bois une gorgée de potion Trompe l'Œil. Non pas que les paparazzis me suivent H24, même chez le médecin, mais il suffit d'un admirateur insistant pour que mon passage ne passe plus du tout inaperçu.
C'est déjà agaçant en temps normal, mais étant donné les nombreux avertissements de Ron, j'ai intérêt à rester discret sur cette affaire.
Je traverse le grand hall, prends un ascenseur pour descendre d'un étage, arpente le long couloir d'un service quelconque avant de remonter par les escaliers quand je suis certain de ne pas avoir attiré l'attention. Certains diront que j'en fais trop, ceux-là n'ont jamais été suivis jusque chez eux par des énergumènes hystériques. Et, même si la plupart des admirateurs ont un bon fond et des intentions inoffensives, il suffit d'un esprit dérangé pour compliquer les choses.
Je ne me souviens plus si j'ai commencé à appliquer en premier ces techniques de filature dans ma vie privée ou dans mon quotidien d'Auror, toujours est-il qu'on ne perd pas facilement de telles habitudes...
Quand je passe le seuil du Département des Potionnistes, un frisson court sur ma peau comme si une onde magique avait été lancée. Je rumine en constatant dans le reflet d'une armoire en verre que les effets de mon camouflage ont été effacés. Cet endroit est encore plus sécurisé que Gringotts, ma parole !
Je suis encore en train de râler sur le seuil du service quand un jeune potionniste vient à ma rencontre, un bloc-notes sous le bras.
Quelques secondes de silence s'étirent, ses yeux s'écarquillent, puis il se redresse un peu, certainement en train de réaliser que c'est l'Auror Potter lui-même qui vient solliciter une demande.
Exactement ce que je voulais éviter.
Il se penche pour ramasser la plume qu'il a maladroitement fait tomber, se racle la gorge, brosse sa plume qui s'agite et la pointe sur son calepin pour la calmer.
— M. Potter, c'est un honneur de vous recevoir ! Dites-moi, quel est votre besoin ?
J'évite de paraître impatient, mais je jette un œil dans son dos pour tenter d'apercevoir un potionniste peut-être un peu plus expérimenté.
— J'ai juste besoin de quelqu'un qui maîtrise la Memoriae Captiva...
— Memoriae Captiva, dit-il en prenant des notes, je comprends, et pour les... archives, je me dois de noter officiellement votre requête, si vous le voulez bien...
— Est-ce que je peux parler à la personne en charge de ce service ?
Mon ton est peut-être un peu sec, mais je n'ai pas le temps de m'éterniser dans un service directement relié au Département des Aurors. Pas si je veux rester discret.
Les joues du jeune potionniste rougissent soudain, comme s'il prenait conscience de mon insatisfaction et s'imaginait déjà les conséquences pour sa carrière de contrarier le grand Harry Potter. Aussi, il balbutie en se frottant la tempe.
— Bien sûr, mais elle est en mission sur le terrain aujourd'hui. Son bras droit néanmoins doit être disponible. Je vais vous le chercher immédiatement, M. Potter. Tout de suite !
Tandis qu'il s'éloigne à reculons, en bafouillant des excuses, je fais quelques pas pour dégager l'entrée et éviter les regards curieux. Dans la salle tamisée, des fioles de potions sont alignées sur de grandes étagères, tandis que du matériel est éparpillé sur les bureaux qui occupent le reste de la pièce. Au fond, une porte débouche dans une grande serre dans laquelle je pénètre en vérifiant qu'il n'y a pas de sorciers en embuscade. L'air y est moite et le silence entrecoupé de bruissements de feuilles. Derrière les grandes baies vitrées brille un soleil artificiel qui fait oublier que Sainte Mangouste est planquée dans un immense sous-sol magique. Des centaines de plantes s'entassent, s'accrochent et s'élèvent dans leurs bacs, en terre ou suspendues. Toutes sont méticuleusement étiquetées avec de petites pancartes écrites à la main. Certaines d'entre elles battent des feuilles lentement, une grande plante éternue bruyamment et s'ébroue tandis que les autres s'écartent un peu pendant son manège. Le son d'une fontaine clapote plus loin, et des insectes colorés volettent entre les plantes. L'une d'entre elles, plus haute que les autres, semble tendre vers moi de grandes feuilles tapissées de velours violet. Quand je lève la main, intrigué par cette texture inhabituelle, une voix s'élève dans mon dos.
— Je ne ferais pas ça à ta place.
Je suspends mon geste comme pris en faute.
Je suis soudain ramené vingt ans en arrière sous les serres botaniques de Pomona Chourave. Mon ventre se contracte, ça fait bien quinze ans que je n'ai pas entendu cette voix traînante.
Quand je me retourne, Drago Malefoy se tient devant moi, sa robe de potionniste remonte jusque sous son menton pointu, le col parfaitement ajusté. J'ignore depuis combien de temps il m'observe depuis le pas de la serre, et ça me contrarie de ne pas l'avoir entendu s'approcher.
— Cette plante est vénéneuse. La toucher ne te tuera probablement pas tout de suite, mais je ne veux pas prendre le risque qu'on m'accuse d'avoir empoisonné le Héros national.
Malefoy continue de me détailler un moment, le sourcil relevé, puis il fait un geste de baguette vers la plante toxique qui continue de me narguer. Celle-ci semble râler, puis se redresse de toute sa hauteur dans la serre avant de se détourner comme pour m'ignorer.
Malefoy me fait signe de le suivre vers le petit bureau attenant à la serre. L'air redevient plus sec et respirable. Le jeune assistant patiente nerveusement jusqu'à ce que Malefoy pose une main sur son épaule pour le remercier et l'invite à retourner à ses études.
— Ugo me dit que tu sollicites nos services pour une enquête. Aucun souci. Toutefois il a raison, j'ai besoin de quelques détails pour consigner ton affaire.
Il retire lentement ses gants en cuir de dragon, les dépose sur le bureau avant de rouvrir le calepin de son assistant.
— C'est en général l'agent de liaison qui s'occupe des formalités avec le département des Potionnistes. Les Aurors prennent rarement la peine de se déplacer d'habitude.
La surprise passée, je ne peux m'empêcher de le détailler à mon tour.
Il se tient le dos bien droit, le menton haut, ses longs cheveux blonds sont attachés dans une tresse qui lui retombe sur l'épaule. Il dégage un calme étonnant, il n'a plus rien de l'adolescent plein de colère et de rancœurs dont je me souviens.
Qu'il me parle sans m'aboyer dessus m'étonne. Pendant quelques instants, je me demande même s'il m'a reconnu, mais la question est idiote : son assistant m'a clairement reconnu, certainement présenté comme tel, et Malefoy ne définirait personne d'autre de Héros National avec un air si... malfoyen.
Qu'il joue pourtant l'indifférence est plutôt déroutant, alors je me concentre sur la raison de ma venue.
— Je cherche juste à me renseigner sur la Memoriae Captiva. Pour les besoins d'une enquête, évidemment...
Malefoy hausse un sourcil.
— Te renseigner ?
Il referme le calepin d'un geste.
— C'est une procédure expérimentale de récupération et de certification officielle de preuves. Si nous réussissons à stabiliser la formule et sa mise en pratique, elle deviendra le procédé classique pour toutes les enquêtes des Aurors, permettant ainsi d'éviter les erreurs judiciaires. Mais ça, tu dois déjà le savoir.
Je l'ignorais pourtant avant que Ron ne m'en parle.
Je ne suis pas aussi bien placé dans les cercles des Aurors qu'il semble l'imaginer.
Sa plume magique tapote le carnet, comme si elle attendait à ce que je développe mon besoin, ou pire comme si je lui faisais perdre son temps. Malefoy la calme d'un geste et repose son regard gris et impassible sur moi.
Soudain, je me rends compte que c'était une grossière erreur de me déplacer jusqu'ici en personne
— OK, très bien. Merci pour le... complément d'information. Je vais... me débrouiller avec ça.
Je bats en retraite et Malefoy n'essaie pas de me retenir.
Je longe leurs couloirs, quitte leur étage, avale une autre gorgée de Trompe l'Œil et quitte Sainte Mangouste, à présent contrarié par un trop-plein d'informations.
Derrière son bureau, Ron se recule, sur la défensive, alors que je l'accuse sans détour de m'avoir piégé.
— Bien sûr que je savais ! Comment toi tu pouvais ne pas être au courant ? Tu fonces tête baissée dans une enquête compromettante, et il faudrait en plus que je te prévienne que Malefoy est potionniste ? C'était même le meilleur de sa promo, si tu veux tout savoir !
Je grimace, cette histoire va finir par se retourner contre moi !
— Je savais qu'il avait commencé des études de potionniste à l'époque. Je ne savais pas qu'il était revenu s'installer à Londres et qu'il travaillait à Sainte Mangouste. Et encore moins en collaboration avec les Aurors !
— C'est pourtant le cas. Il est vraiment bon dans son domaine, c'est peut-être l'un des meilleurs du pays. Et comme il ne peut pas pratiquer sur le terrain, il a un accord avec le Ministère pour former chaque année de jeunes potionnistes...
— Comment ça ? Il est toujours en probation, même quinze ans après sa peine ?
Ron trie distraitement quelques parchemins dans sa pile qui n'en finit pas de grandir.
— Ce n'est pas formulé dans ces termes, mais oui, son cas est réétudié tous les ans. Pour l'instant, le Magenmagot préfère encore le garder loin du terrain. Mais comme le Ministère et la Justice Magique ont clairement besoin de ses compétences, ils ont trouvé un terrain d'entente...
— Je vois... le Magenmagot est toujours aussi peu éthique, il y a des choses qui ne changent pas...
Ron lève le nez de ses parchemins et plante un regard fatigué sur moi.
— Ne passe pas tes nerfs sur moi, Harry. Je ne suis vraiment pas d'humeur, merci bien.
Je reste silencieux de longues secondes pour digérer cette nouvelle information qui me bloque dans l'avancée de ma non-enquête.
— Tu saurais qui d'autre pourrait maîtriser cette procédure expérimentale de potions ?
Ron lève un regard perplexe vers moi.
— Tu veux dire, qui d'autres que les meilleurs potionnistes certifiés de Londres ?
