Dans le sas du laboratoire des Potionnistes, le sortilège de Désillusion chasse à nouveau mon camouflage.

La veille, j'ai envoyé une missive afin de pouvoir assister à une démonstration de leur meilleur potionniste.

Malefoy me reçoit et me guide sans un mot jusqu'à une petite salle à l'écart. Des instruments de recherche s'étalent parmi des grimoires ouverts, l'air est saturé d'odeurs fortes, un mélange de plantes médicinales et de vapeurs de soufre.

Une jeune femme toque à la porte entrouverte et vient briser le silence qui s'était installé entre nous. Elle referme doucement la porte. Le silence devient étrangement capiteux, certainement artificiel. Elle a la moitié de notre âge, peut-être la vingtaine, des cheveux courts dont les boucles rebiquent sur son front, des lunettes rondes juchées sous son nez. Elle s'avance près de la paillasse de travail, essuie ses mains contre son tablier et cherche le regard de Malefoy. Il hoche la tête d'une façon encourageante et dépose devant elle une fiole aux reflets pourpres.

La jeune femme sort sa baguette, fait jouer les articulations de ses doigts pour la prendre bien en main et commence à inspirer et expirer calmement. Tandis que la jeune femme se crispe sur sa baguette, la voix de Malefoy se fait calme et posée.

— La Memoriae Captiva permet de capturer des mots, des déclarations autour d'une personne sur un temps assez court. Il s'agit d'être réactif, adroit, concentré, puis de sceller ces mots dans la potion ici présente. Celle-ci a été faite ce matin pour plus de convenance, elle prend un certain temps à être concoctée. Elle demande elle aussi une méticulosité particulière. Mais rien que de la précision, de la patience et de la volonté ne permettent d'obtenir.

Malefoy déclame ses explications comme un professeur qui réciterait sa leçon, c'est surprenant à entendre.

D'un signe de menton, il lui indique qu'elle peut procéder. La jeune apprentie lève sa baguette, dessine des arabesques complexes tout en murmurant une litanie qui roule entre ses lèvres. Un filet lumineux s'échappe des lèvres de Malefoy. Des sons, des tressaillements chuchotent dans le silence, je perçois la fin de la phrase de Malefoy, patience et volonté, qui se chuchote en boucle. Tandis qu'elle approche une main incertaine pour déboucher la fiole, sa baguette tressaute, ses sourcils se froncent, une grimace s'étire sur ses lèvres, et sa concentration lui échappe. Le filet de mots s'évapore en poussière. Elle pousse un juron sourd en essuyant d'un revers de manche la sueur qui perle sur son front.

Je ne masque pas ma déception, mais Malefoy ne tique pas.

Il pose une main sur celle de l'apprentie pour redessiner les arabesques lentement. Il renouvelle son geste plusieurs fois, lui explique qu'elle a buté sur certains phonèmes de la formule et que la coordination finale avec sa main gauche demande du temps de pratique et davantage de précision.

J'ignore où est-ce qu'il puise ces ressources de patience et de bienveillance qui ne lui ressemblent pas. La jeune potionniste reçoit ses conseils, mais n'ose pas croiser mon regard. Malefoy prend le temps de la rassurer. Avec le temps, elle réussira à tous les coups, lui assure-t-il. Il lui demande de ne pas s'en vouloir et de continuer à pratiquer avant de la raccompagner hors de la pièce.

Son regard est accusateur quand il revient dans la pièce sombre, comme si c'était ma faute si son apprentie s'est foirée !

— Laisse-moi la former encore un peu. Elle peut rapidement être prête pour une mission de terrain.

— Combien de temps il te faut ?

— Une ou deux semaines. Le temps qu'elle prenne de l'assurance, et qu'elle arrête de douter de ses capacités.

Je grimace, il avait pourtant assuré qu'elle saurait gérer la Memoriae Captiva rapidement...

Je ne peux pas me permettre de faire peser la responsabilité d'une tâche aussi importante sur les épaules d'une potionniste hésitante. Non seulement l'enquête peut s'avérer dangereuse, mais je n'ai pas l'énergie de devoir supporter une partenaire trop sensible.

— Écoute, je veux ton meilleur élément, mais peut-être qu'on m'a survendu les compétences de ton Département !

Malefoy défait ses gants de cuir, plante son regard sur moi et agite sa baguette en susurrant une phrase incompréhensible.

Avant même que j'aie pu atteindre ma baguette pour éventuellement me défendre - les mauvaises habitudes ont la vie dure - un filet lumineux glisse depuis mes lèvres, un chuchotement s'amplifie, je veux ton meilleur élément. Malefoy débouche la fiole d'une main, agite sa baguette comme pour guider les mots capturés, poursuit sa litanie obscure avant de sceller le goulot d'un geste.

— Dans ce cas, c'est moi que tu veux.

C'est difficile de feindre l'indifférence quand on est sincèrement impressionné.

Ma mauvaise foi dirait qu'il m'a pris au dépourvu, mais sa précision et sa concentration semblaient couler de source, quand la jeune apprentie avait dû prendre plusieurs minutes pour faire le vide en elle. Les gestes de Malefoy, eux, étaient élégants et posés, d'un naturel saisissant. J'ai à peine senti le trouble magique dans l'air.

Je me concentre sur la phrase qui tourbillonne dans la fiole en verre pour ne pas soutenir son regard. Le filament flotte dans la potion pourpre et des particules dorées scintillent dans le liquide.

Il avait déjà cette grâce particulière quand il évoluait au milieu des potions à l'époque. Ça me tue de reconnaître que ça n'a pas changé. À croire que sa réputation d'excellence n'est pas volée.

— Tu pourrais t'absenter pendant plusieurs semaines, peut-être un mois, sans divulguer où on ira ?

Malefoy récupère ses gants et s'applique à les remettre sans me regarder.

— Je ne peux pas me rendre sur le terrain, à moins que tu aies une ordonnance du ministère.

Je me mords la joue, regrettant déjà le tour que prend cette affaire.

— Je peux me débrouiller pour t'avoir une dérogation exceptionnelle...

Il reste silencieux quelques secondes, ajuste ses gants lentement.

— C'est une mission si importante que ça ? En quoi ça consiste ?

— Je ne peux rien te dire.

Il hausse un sourcil en me dévisageant.

— Tu crois peut-être que je vais te suivre à l'aveugle, sans savoir où on va ? Pourquoi, par Salazar, je ferais ça ?

Il m'agace déjà.

— C'est confidentiel !

— Tss, dis plutôt que tu ne me fais toujours pas confiance.

Malefoy ricane en secouant la tête, cale son calepin sous son coude et tourne les talons.

— Trouve-toi quelqu'un d'autre, Potter...

Je suis à deux doigts de suivre son conseil avisé, mais je n'ai pas beaucoup d'alternatives si je veux poursuivre mon enquête et ramener des preuves certifiées.

Je fais quelques pas pour traverser la pièce et le rattraper.

— Qu'est-ce que tu voudrais en échange ?

Sa main s'éternise sur la poignée.

— Écoute, j'ai une bonne situation, un département à gérer, des étudiants sous ma coupe, qu'est-ce que je gagne à devoir supporter le Grand Potter pendant un mois ?

— Dis-moi quel serait ton prix. Qu'on apparaisse ensemble dans les journaux pour améliorer ton image ? Que je te promette qu'on te lâche enfin les basques ? Une jolie médaille à accrocher à ta robe parfaite, peut-être ? Dis-moi, on peut trouver un terrain d'entente...

Une grimace narquoise s'étire sur ses traits quand il se retourne.

— Toujours aussi arrogant à ce que je vois. Pourquoi tu fais ça, pourquoi tu ramènes toujours tout à toi ?

Je lève les yeux au ciel.

Comme si cette foutue enquête se résumait à mon petit plaisir personnel. Il ne pourrait pas être plus à côté de la plaque ! Il s'agit de laver l'honneur du département des Aurors, d'empêcher l'éventuelle propagation d'une ancienne magie noire et de faire tomber les politicards véreux du Magenmagot, par Merlin !

En temps normal, je n'aurais pas insisté. En temps normal, je ne me serai jamais rabaissé à venir solliciter l'aide de Drago Malefoy. Mais il semblerait que, parfois, il faille mettre son ego et les vieilles rancœurs de côté.

J'essaie de calmer la colère qui bouillonne en moi et plaque une main ferme sur la porte pour le retenir.

— C'est une mission de la plus haute importance, Malefoy. Et j'ai effectivement besoin de quelqu'un qui maîtrise la Memoriae Captiva. C'est tout ce que tu as à savoir pour l'instant.

Le silence s'étire dans la salle.

— Mais je peux me débrouiller autrement, s'il le faut...

Malefoy fait quelques pas pour me contourner et se penche pour récupérer la fiole laissée sur la table. Il la débouche d'un geste, les mots s'envolent et se désagrègent au contact de l'air dans un dernier chuchotement, je veux ton meilleur élément...

— Tu bluffes. Tu ne serais pas revenu si tu avais un plan B. Tu as besoin de moi, mais tu ne veux pas le reconnaître...

Malefoy me connaît décidément trop bien, même quinze ans après nos affrontements d'adolescents.

Je soupire longuement tandis qu'il se dirige vers la sortie, ma patience a des limites.

— Soyons clairs, je n'ai pas besoin de toi mais de tes compétences...

Malefoy suspend son pas. Peut-être prend-il conscience de sa position de pouvoir puisqu'il se retourne lentement, plante son regard gris dans le mien.

— Tu peux vraiment avoir cette dérogation exceptionnelle ?

— Si je te le dis !

Je n'ai aucune idée de comment m'y prendre, mais je vais faire en sorte de convaincre Hermione...

Il dégage sa longue tresse blonde, croise les bras sur son torse.

— Je veux qu'on débloque les fonds promis au département et qui traînent depuis des mois.

— OK, je peux le faire.

De la paperasse qui traîne, c'est dans mes compétences.

— Je continue à être payé pendant la mission ?

— Évidemment.

— Alors je veux qu'on double mon salaire le temps de la mission. Et être nourri, et logé.

J'ai vu pire comme conditions pour certains Aurors qui partent en missions d'infiltration...

— OK, c'est envisageable...

Il y a un temps d'hésitation, Malefoy se concentre sur la couture de son gant.

— Je veux que mon dossier soit réétudié devant un tribunal impartial...

On y vient. Ça aurait dû être sa première condition à ce crétin. J'ignore totalement si j'ai une marge de manœuvre à ce niveau-là, mais je peux lui assurer que je vais essayer.

— Je vais voir ce que je peux faire...

Bien. Bien.

— Rien d'autre ?

Il hausse les épaules sans relever mon sarcasme manifeste.

Quand je reviens au Département des Potionnistes quelques jours plus tard, Malefoy me guide jusqu'à un bureau au fond d'une grande salle. Les jeunes apprentis lèvent leurs nez de leurs potions en cours, délaissent leurs grimoires pour nous dévisager sans discrétion. Malefoy ne ralentit pas le pas, mais leur adresse un regard agacé.

— Calmez vos ardeurs et restez concentrés sur vos potions, jeunes gens...

Il referme la porte sur un petit laboratoire où des parchemins sont éparpillés au milieu d'un semblant de chaos organisé. Il déplace une tasse de thé et quelques ingrédients déposés en vrac tandis que je patiente sur le pas de la porte en détaillant ce qui semble être son bureau. La lumière tamisée en fait un cocon confortable d'où il peut surveiller ses étudiants dans la salle d'à-côté. Dans un coin, une fiole au liquide pourpre chauffe sous une flamme magique.

— C'est la potion ?

Il hoche la tête, et s'assoit derrière son bureau.

— Elle demande un long temps de préparation pour une durée de vie encore trop courte, mais je travaille sur des améliorations.

Je lui tends les parchemins à signer, et il prend le temps de les lire avec attention.

— Quand est-ce qu'on part ?

— Assez vite. Il me reste quelques détails logistiques à régler, mais c'est une question de jours. Tu peux te tenir prêt si on part en fin de semaine ?

— Tu n'assistes pas à la remise de l'Ordre de Merlin, ce dimanche ?

Je tique. Ron m'a déjà fait la remarque, inutile que Malefoy en remette une couche.

Est-ce que je pourrais décaler notre départ ? Évidemment.

Est-ce que ça m'arrange de me barrer et de faire faux bond à tout le gratin sorcier qui m'attend au tournant ? Possible.

Je n'ai absolument pas l'énergie et la patience de devoir supporter leur hypocrisie tout en jouant une nouvelle fois la marionnette du gouvernement.

— Non, pas cette fois.

— Tu y es l'ambassadeur depuis quoi ? Dix, quinze ans, non ?

— Et bien, ils sauront se passer de moi pour cette année...

— Ils ne prévoient pas de te décerner une énième médaille ? J'ai entendu parler de tes dernières arrestations spectaculaires...

Je soutiens son regard quelques secondes. Que Malefoy soit au courant de mes agissements me prend au dépourvu.

Comment j'ai pu faire abstraction du fait qu'il bossait ici quand lui suivait ma vie publique dans les gazettes ?

— Figure-toi qu'on ne reçoit la médaille de l'Ordre de Merlin qu'une fois dans une vie, et j'ai reçu la mienne à 17 ans. Depuis, ce n'est que de la figuration...

— Je vois...

Un sourire étire les lèvres de Malefoy, l'air amusé par cet étrange échange.

Puis, avant que je ne trouve une répartie, il paraphe d'un geste élégant les parchemins étalés sur son bureau et lève ses yeux gris vers moi. Il semble attendre la suite, mais il n'y a rien d'autre, juste une attestation de confidentialité, la dérogation exceptionnelle remise par Hermione et un ordre de mission bidon qui devrait donner le change sur son absence inexpliquée.

— C'est tout ?

— C'est tout.

— T'aurais pu me les envoyer par hibou !

Je récupère les parchemins, sans masquer mon agacement.

— Je n'ai pas confiance dans les services postaux sorciers. Trop de fuites possibles, trop de failles à envisager et à anticiper. C'était plus rapide de les apporter et de les récupérer en personne.

Je jette un œil à travers la vitre, vers les étudiants qui nous jettent des regards curieux.

— Je te rappelle que ce que tu viens de signer t'engage à rester discret. C'est une mission confidentielle, donc pas un mot. À personne, c'est compris ?

Ses yeux gris sont toujours fichés sur moi, mais j'évite son regard avec application.

— Débrouille-toi d'ailleurs pour que tes apprentis oublient qu'ils m'ont vu dans les parages. Oubliettes, confusion... ce qui te chante, mais ils ne doivent pas savoir qu'on collabore ensemble.

Malefoy se redresse et ricane.

— Je ne vais pas jeter de sorts sur mes étudiants, c'est du délire !

— Bien, je vais m'en occuper alors...

— Harry Potter devient parano avec l'âge ! Ma parole, on croirait entendre Fol Œil !

— Je t'emmerde !

J'enroule les parchemins signés, les scelle magiquement, les range dans leur protection en cuir et tandis que je sors ma baguette pour aller altérer les souvenirs des jeunes potionnistes, je commence déjà à regretter ma décision.

— Réponds-moi, Malefoy, c'est important. T'as compris ce que t'as signé ?

Il détourne le regard en soupirant, sûrement pour retenir une répartie bien sentie.

— C'est compris : mission hautement confidentielle, rien de personnel, tu me remplaces quand tu veux, mais t'es quand même prêt à payer rubis sur ongle ma compagnie pendant un mois, j'ai bon ?

Ses traits sont impassibles, alors qu'il se fout clairement de moi. Présentée telle quelle, notre future collaboration est plus que perturbante. Pourquoi a-t-il besoin de le tourner de cette façon ?

Difficile de le reprendre pourtant, c'est un fait : je suis prêt à le supporter lui et ses foutues compétences de potionniste s'ils peuvent m'aider à remonter la piste des sorciers véreux qui contaminent le ministère actuel.

Encore faut-il qu'il chasse ce sourire moqueur de ses lèvres s'il veut survivre à cette enquête qui s'annonce plus qu'improbable.