Au bout de quatre jours interminables à travers les contrées slaves puis les Carpates, le vieux train arrive péniblement jusqu'à Istanbul. Potter s'empresse de boire une gorgée de sa potion de camouflage et m'ordonne de le suivre. Il pose un regard noir sur moi comme s'il s'attendait à ce que je riposte, mais j'ai juste envie de me dégourdir les jambes et de respirer un autre air que celui de notre minuscule compartiment. Sur le quai de la gare, les sorciers s'étirent, soupirent, récupèrent leurs bagages, rassemblent leur marmaille.

J'ajuste ma valise et mon coffret de potionniste en bandoulière, puis m'efforce de ne pas perdre Potter sous ses traits de nouveau méconnaissables. Dans la gare, immense et somptueuse, de grandes arches aux allures orientales séparent les différentes salles. Sur les murs, de grandes mosaïques montrent des décors finement travaillés parmi lesquels des personnages s'animent lentement, ignorant les allées et venues des voyageurs.

Des marchands sorciers interpellent le chaland pour vendre des mets locaux à déguster sur le pouce. Au coin d'un quai, une volière piaille, devant laquelle un type vante les qualités de ses oiseaux pour envoyer des messages rapides dès l'arrivée des voyageurs. Des boutiques de souvenirs se suivent, entre capharnaüms et attrape-touristes. Potter se joint à une file de sorciers devant une échoppe où de nombreuses lanternes magiques sont suspendues. J'étudie avec minutie les lampes délicatement forgées, curieux de comprendre comment la flamme semble brûler éternellement. Potter me fait signe de rester concentré et de le suivre. Au fond de la boutique, chaque sorcier traverse le mur de pierre à intervalles réguliers, et nous finissons par faire de même.

De l'autre côté, la gare moldue est sensiblement la même avec ces grandes arches sculptées et ses ornements orientaux. Dès que nous franchissons les grandes portes, les embruns marins me fouettent le visage tandis que le soleil encore doux me réchauffe le visage. Une étendue d'eau devant nous semble s'étirer à l'infini et puis, quand Potter nous fait contourner le bâtiment, je découvre que la gare, comme toute la ville, est construite au bord d'un large fleuve et que les différents quartiers de la capitale s'étendent sur des collines à perte de vue.

Des petits chariots ambulants sur l'esplanade s'élève une agréable odeur non identifiée qui me chatouille les narines. Potter me fusille du regard quand je ralentis, et je m'excuse d'un geste auprès des marchands ambulants qui tentent de nous alpaguer.

Potter ne prend pas le temps de contempler les bâtiments que nous longeons, pourtant majestueux. Il s'enfonce dans les ruelles, joue des coudes, slalome entre les promeneurs. Nous traversons un large pont qui rejoint un autre quartier de la ville. Le fleuve encercle la ville, au loin, les maisons colorées se mêlent aux mosquées et aux églises qui s'élèvent et se découpent dans le ciel bleu, infini. Le soleil m'aveugle un peu, le bruit de la circulation est assourdissant, les différentes odeurs m'assaillent. Sur ce pont, un frisson me parcourt, la ville bourdonne, vibrante. Soudain, je me sens vivant. Je respire une bouffée d'air marin en contemplant cette ville nouvelle. L'inconnu est excitant, le sentiment est grisant. J'ai soudain l'impression d'avoir vingt ans à nouveau et que tout est possible.

Bientôt, nous arrivons devant une vieille arche en pierres qui annonce l'entrée du Grand Bazar. Si, jusque-là, je trouvais la ville chaotique, je me rends compte que ce n'était encore rien. Le grand marché couvert qui s'étend devant nous est animé, vivant, magnétique ! Ça pulse comme un cœur au milieu de la ville, ça vit, ça gronde, ça bouge, je ne sais pas où donner de la tête...

Potter, lui, poursuit sur sa lancée, tête baissée. Il esquive les touristes et les chalands qui s'agglutinent devant les stands d'épices et d'étoffes et ignore le spectacle fascinant avec application.

Il finit par ralentir un instant pour étudier une carte qu'il a dégoté à la gare. Le marché couvert s'avère labyrinthique mais au bout d'une allée un peu moins fréquentée, un rideau discret, suivi d'un sort tapoté sur les briques du mur et l'entrée révèle le Grand Bazar Sorcier.

Au premier coup d'œil, il n'est pas si différent du Grand Bazar moldu avec ses échoppes colorées, ses effluves agréables dans l'air, ses éclats de voix qui ponctuent une négociation, sauf qu'ici des mouettes rieuses volètent au-dessus des sorciers avec leurs parchemins attachés à la patte, des chats par dizaines se baladent entre les stands, certains se prélassent le regard blasé, d'autres sautent lestement à travers le marché pour apporter leur message, des cracheurs de feu et des diseuses de bonne aventure se côtoient...

Potter nous guide à travers les allées jusqu'à un immeuble étroit, renfoncé entre deux échoppes. À la réception, un sorcier nous accueille et lui tend une clef. En jetant un œil au bouiboui qui passait inaperçu, je réalise qu'il s'agit d'une pension discrète.

On grimpe les étages sans ascenseur jusqu'à la petite chambre payée par Potter : deux lits simples, une salle de bains et un bureau. Je hausse les sourcils, on ne va quand même pas partager une chambre ? Quatre jours de train avec ses humeurs massacrantes ont suffi, merci bien !

— Une seule chambre permet de ne pas attirer l'attention, répond-il à ma question silencieuse.

Je peste intérieurement. C'est surtout qu'il préfère garder un œil sur moi.

Comment faut-il que je lui dise que je suis ici volontairement pour sa fichue mission ? Sa méfiance continue est une vraie plaie !

Et puis finalement, il dit tout haut ce que je redoutais.

— Je ne veux pas que tu files.

Je me pince les ailes du nez pour ne pas m'énerver.

— Et pourquoi je ferai ça, triple buse ?

— Tu l'as dit toi-même : je ne fais confiance à personne dernièrement.

Potter balance sur le premier lit ses maigres possessions, alors je dépose mon coffret de potionniste sur l'unique bureau pour marquer mon territoire.

— Je sais être professionnel. Je sais distinguer notre détestation cordiale et le boulot pour lequel je suis embauché. Contrairement à toi...

Je déclipse les attaches du coffret et passe en revue tout mon matériel de potionniste.

Je vérifie qu'il n'a pas souffert du trajet malgré son sort de protection, j'installe mon chaudron, le petit feu magique, mes fioles en verre. Je dispose mes parchemins et mes bouquins sur un coin de la petite table.

Tandis que je jette un œil à la salle d'eau, minuscule, Potter ouvre grand la fenêtre pour défaire le cylindre accroché au collier du chat qui dormait jusque là sur le rebord de la fenêtre. Le félin ouvre un œil, s'étire, quémande une caresse que Potter lui donne derrière l'oreille, avant de ronronner bruyamment. Au-delà de la fenêtre grande ouverte, les toits d'Istanbul s'étendent à perte de vue.

Le réceptionniste nous a précisé que le toit-terrasse était accessible aux clients, la vue sur le Grand Bazar Sorcier doit être d'autant plus majestueuse. J'ai hâte d'aller y faire un tour, si tant est que Potter me lâche la grappe suffisamment longtemps pour ça.

J'avise la penderie commune. J'ignore combien de temps Potter a prévu de rester, étant donné qu'il n'est pas foutu de me donner un plan clair de la mission, mais autant prendre ses aises. Je défais magiquement ma valise et suspends mes affaires. Ca sera de toute façon rapide de plier bagages d'un sort si besoin.

Potter me jette un regard tout en griffonnant un mot sur un bout de parchemin, le chat sur ses genoux.

Je l'ignore avec application. Inutile d'essayer de le comprendre, le moindre de mes gestes semble l'agacer, autant faire profil bas.

Il enroule enfin son mot, le glisse dans le cylindre dédié avant de déposer le chat sur le toit.

Après ça, le silence dans la chambre devient étouffant. Alors, je m'installe sur mon lit, tend la main vers la tablette où j'ai déposé quelques livres et feuillette mon traité tout en profitant de la vue imprenable qu'offre la fenêtre.

Le ciel a commencé à prendre des teintes pastels quand le chat revient miauler sur le support dédié aux félins porteurs de messages. Potter déroule le morceau de papier et semble satisfait de la réponse reçue.

— Prépare-toi, on sort !

Je vois. Je ne vais pas supporter bien longtemps de devoir lui obéir au doigt et à l'œil. Surtout s'il se contente de m'aboyer dessus sans raison. Je ravale une remarque bien sentie, me forçant à rester plus professionnel que lui, tout en me concentrant sur les avantages que je tire de cette mission importante.

— Avec la potion ?

— Non, pas cette fois.

Je me prépare alors sans un mot. Je lace les bottes que j'avais retirées, glisse ma baguette dans son étui, ajuste ma cape de voyage devant le miroir de la salle d'eau. Sur le pas de la porte, Potter s'impatiente. Je me mords la langue pour ne rien dire.

Il nous guide à travers le Grand Bazar Sorcier, sans charme de camouflage cette fois, mais capuche baissée. Il nous fait faire quelques détours inutiles, aller puis revenir dans le dédale, puis se réfugie dans une petite gargote, dans une allée peu passante du grand marché. Un homme se joint rapidement à notre table. Il est jeune, peut-être la vingtaine, le teint basané, les cheveux noirs et courts, le visage mangé par une barbe courte.

— Heureux de pouvoir t'aider, Potter !

Le concerné hoche la tête en grimaçant et jette un regard alentour pour vérifier que personne ne nous observe. Le type fait un geste de baguette.

— On est protégés d'un sort de silence. Rien de ce qui se dira entre nous ne sortira de cette bulle.

Potter hoche à nouveau la tête et fait signe au gars derrière son comptoir. Trois thés turcs font bientôt leur apparition, puis un plateau de mezzé flotte jusqu'à nous. J'avise les différents mets disposés dans le grand plat, tous plus appétissants les uns que les autres.

Potter ignore pourtant le repas et se racle la gorge, comme s'il n'avait pas parlé pendant plusieurs jours - quand j'y pense, c'est quasiment le cas.

— Dis-moi ce que tu sais sur ce trafic de reliques anciennes dont je t'ai parlé...

Je hausse les sourcils, sceptique. Est-ce que je vais apprendre les détails de cette foutue mission après même cet inconnu ?

Je reste pourtant discret. Je trempe les lèvres dans mon thé brûlant, pioche dans le plateau disposé devant nous tout en écoutant ce que le type a à raconter.

Il parle d'objets centenaires sortis d'Angleterre, de reliques de vieilles familles sorcières vendues sur le marché noir, de collectionneurs prêts à faire sortir ces breloques d'Angleterre. Il ne croit pas que ces reliques soient réellement imprégnées de magie noire, mais il peut se renseigner. Il assure, en tout cas, qu'il existe bien ici un marché de revente d'objets sortis d'Angleterre.

Potter demande comment ils s'y prennent, le type n'en sait pas plus. Potter lui demande des noms, le type botte en touche.

— Est-ce que des Aurors d'Angleterre trainent souvent par ici ?

Le type confirme, on n'est évidemment pas les premiers, ni les derniers à loger au Grand Bazar Sorcier pour mener une enquête, ou régler des affaires sorcières.

Potter tend la main pour prendre un falafel qu'il enrobe d'houmous, mâche lentement sa bouchée, puis jette un regard autour de nous.

— Est-ce que certains pourraient être mêlés au trafic de reliques ?

Le type le fixe un moment en silence. Je ne peux moi-même pas m'empêcher de lever les yeux vers Potter. Il a un air grave, tout à fait sérieux. Est-ce qu'il insinue sérieusement que des Aurors seraient impliqués dans un trafic de reliques ?

L'idée ne me surprend pas plus que ça de la part de certaines brutes peu scrupuleuses de son département. Les plus puissants sont, sans surprise, toujours les plus susceptibles d'être corrompus. Mais qu'un Auror enquête sur ses semblables me semble très limite, déontologiquement parlant. Le type secoue la tête, mal à l'aise, il n'en sait rien... Ou il flippe trop pour s'avancer sur ce terrain. Il tire un parchemin de sa poche sur lequel il a listé quelques noms de collectionneurs et de revendeurs que nous pourrons aller interroger dès le lendemain, eux en sauront sans doute davantage. Potter hoche la tête en silence, boit une autre gorgée de son thé tout en jetant des regards méfiants à la salle pourtant vide.

Par la suite, le reste de la conversation redevient banale.

Une fois le repas terminé, Potter donne le signal pour se lever, il dépose quelques pièces sur le comptoir, remercie le tenancier. Au bout de l'allée, au moment de nous séparer à une intersection, le jeune type ralentit le pas, hésite, triture sa cape.

— J'ai mes entrées au hammam magique, Potter, si ça t'intéresse... On pourrait y laisser traîner une oreille, en apprendre peut-être plus, prendre tes marques dans la ville...

Potter le détaille de pied en cape. Le type devient cramoisi tout en soutenant son inspection, puis Potter finit par acquiescer.

Il se tourne lentement vers moi.

— Retourne à l'hôtel, et ne bouge pas de la chambre.

J'ai envie de protester par pur esprit de contradiction, lui demander ce qu'il espère obtenir comme informations en traînant dans les bains turcs, mais son regard n'appelle pas vraiment à la discussion.

Alors je rebrousse chemin dans le Grand Bazar Sorcier, m'arrête devant une échoppe de loukoums, en achète une poignée avec l'argent du ministère avant de regagner la petite pension. Sur le petit bureau, j'étale mes parchemins, me prépare une infusion pour accompagner les douceurs sucrées.

Il est tard quand Potter rentre dans la chambre partagée.

Il se contente de lever un sourcil vers moi, confortablement installé dans mon lit.

Je retire mes lunettes de lecture, les dépose sur la table de nuit, près de la bougie allumée et referme doucement l'essai sur les propriétés insoupçonnées des plantes rares dans l'hémisphère subtropicale.

Il dégrafe sans un mot sa cape, retire ses lourdes bottes, défait sa chemise déjà débraillée et file sans un mot dans la petite salle de bain.

Aucune idée si les bains turcs avec leur hammam réputé sont un terrain de planque efficace pour obtenir des informations sur son enquête, ou si le jeune indic lui faisait juste du gringue, en tout cas il empeste les huiles de massage à plein nez.

Quand il revient dans la chambre, l'odeur a disparu mais il a toujours cet air agacé, comme si ma présence était une épine dans son pied.

Il a noué à l'arrache une serviette autour de sa taille et vient récupérer dans sa besace des affaires qu'il a oubliées de prendre.

Je garde les yeux rivés sur mon essai pour éviter son regard. Il espérait peut-être ne pas avoir à me croiser, mais à qui la faute d'avoir choisi une foutue chambre double ? S'il veut davantage d'intimité, il peut encore demander une chambre simple au bout du couloir ou invoquer un panneau de discrétion pour séparer nos deux lits !

À la place, il enfile un t-shirt informe et un bas de pyjama, se glisse sous le drap et me tourne le dos comme si toute cette étrange situation était de ma faute.

Je desserre la mâchoire que je n'avais pas conscience d'avoir crispé et expire lentement, ce type va venir à bout de ma patience !