Chapitre 3 : Promesse
« Cet enfoiré s'est réveillé, mais toi tu restes inconscient. La vie est injuste. »
Encore une matinée que Tara va passer seule dans cette chambre de l'infirmerie. La vie reprend lentement son cours depuis le réveil d'Erwin, mais elle, elle refuse d'avancer. Pas sans lui.
Maxi vient parfois lui tenir compagnie. Elle s'occupe de Mike comme elle s'occuperait d'un enfant. Tara préfère ne pas l'aider dans ces moments-là. Elle a déjà fait bien assez de dégâts en essayant de le soigner par ses propres moyens.
Aujourd'hui, personne ne viendra. Elle en est sûre. Les entraînements ont repris, personne n'a de temps à perdre dans cette pièce lugubre. Ils sont tous dehors, à rire et s'amuser. Ils ont déjà oublié le massacre qui a eut lieu. C'est en ça que réside la force du Bataillon : sa capacité à oublier les horreurs vécues.
« Il serait peut-être temps que tu te réveilles Mike. Je ne tiendrais pas très longtemps sans revoir ton sourire ou entendre ton rire…
Tu sais quoi ? Je me souviens encore de la première fois où je l'ai entendu. Tu te moquais de moi, comme tu sais si bien le faire.
On revenait d'une expédition, qui, pour une fois, s'était bien passée. La chose est assez rare pour qu'on s'en souvienne non ? Il n'y avait eu que quelques morts parmi les plus jeunes recrues. Un fait tragique pour eux et leur famille, un soulagement pour le bataillon.
Il faut croire qu'il est plus facile de se remettre de la mort de gens qu'on connaît à peine.
Toujours est-il que le Major nous avait autorisé à fêter ça dignement…
Tu parles. Il n'y avait plus aucune dignité en eux avec les flots d'alcool qui se répandaient dans leurs gorges. Même Erwin et Livaï s'étaient laissés aller. Je crois que je n'ai jamais revu ces deux idiots dans un tel état depuis. Il me semble que Livaï n'a pas retouché une goutte d'alcool depuis. C'est peut-être pour ça qu'il est aussi désagréable…
Toi, tu n'avais pas bu, et moi, je n'avais pas le cœur à la fête. On devait se sentir bien seul… C'est sûrement pour ça qu'on s'est éclipsé quand ils se sont mis à chanter. Entendre Hanji massacrer autant de chansons, ça s'apparentait plus à de la torture qu'à du divertissement. Je me souviens de ton air crispé quand elle avait essayé de te faire monter sur la scène. Et quelle scène d'ailleurs ! Ils avaient rassemblé les tables du réfectoire… Le Major était fou quand il a constaté les dégâts le lendemain.
Finalement, on a réussi à nous enfuir plutôt facilement. C'est toi qui m'as entraîné sur le toit, sans même me demander mon avis. »
Tara ne fait même pas semblant de le lui reprocher. À quoi bon ? Ce souvenir reste gravé dans son cœur comme l'un des moments les plus doux qu'elle ait pu vivre. Le premier moment qu'ils ont partagé, à l'abri des regards, sous l'immensité de la voûte céleste.
« On avait presque l'impression d'être libre, on ne faisait même pas attention à l'ombre menaçante des murs. On n'était que tous les deux, et c'était tout ce qui comptait. On se connaissait depuis plus d'un an à ce moment-là. Quoique… Connaître est un bien grand mot. Nous n'étions même pas dans la même escouade, on se croisait simplement de temps en temps au QG, et à chaque fois, tu me souriais de la même façon. On échangeait quelques mots, parfois. À peine assez pour que tu connaisses mon prénom. J'étais la jeune soldate que tu avais sauvée pendant une mission, rien de plus.
Pourtant, c'est ma main que tu as attrapée.
C'est avec moi que tu es resté allongé sur le toit pendant des heures. »
Elle ferme les yeux, espérant reconstituer la scène dans son esprit le plus fidèlement possible. Le vent qui fouettait leur visage. Les mèches folles de Mike qui voilaient son regard. Les nuages sombres qui leur dissimulaient parfois les étoiles scintillantes. Le silence aussi. Celui qu'on ne peut apprécier qu'au cœur de la nuit, lorsque l'agitation de la ville cesse enfin. Il n'y avait qu'eux, appréciant l'air frais sur leurs visages.
Mike ne parle que très peu. C'est un fait auquel elle a fini par s'habituer avec le temps. Il s'exprime plutôt par des gestes. Des caresses. Des sourires. À part cette nuit-là. Elle ne l'a jamais revu aussi loquace. Elle se souvient du timbre chaud de sa voix. Cette mélodie douce et entraînante qu'il dissimule si bien.
« Tu avais l'air de ne plus supporter l'atmosphère ambiante. »
C'était ce qu'il lui avait répondu alors qu'elle lui avait demandé pourquoi il l'avait traînée jusque sur les toits. Tara se souvient du rire qu'elle avait eu devant son air gêné. Elle n'avait jamais imaginé un homme aussi fort que lui puisse se sentir gêné devant elle. Elle le trouvait charmant, avec ses attitudes de sauveur et son air un peu gauche.
« Je déteste l'odeur de l'alcool. »
Ça, c'était ce qu'il lui avait répondu lorsqu'elle lui avait demandé pourquoi il ne restait pas avec les autres. Il avait un peu rougi en lui avouant ça. Comme si c'était quelque chose de honteux pour lui.
Elle se souvient aussi de la façon dont il avait ensuite agité son nez. Son outil de travail, comme disaient parfois Erwin et Livaï. Un nez un peu tordu, un peu trop gros même. Un nez qu'elle se plaît à contempler encore aujourd'hui.
« Mon flair est peut-être utile pendant les expéditions, mais le reste du temps, ce gros nez disgracieux est plutôt un handicap… »
Un flair qui tient davantage du don que du handicap selon Tara. Déjà, à l'époque, elle avait arrêté de compter le nombre de vies qu'ils avaient pu sauver grâce à ça.
« Moi je l'aime bien votre nez. »
Les mots étaient sortis tout seuls, sans qu'elle puisse les contrôler. Un grand silence les avait suivis, puis un éclat de rire. Son éclat de rire. Un peu trop rauque, un peu trop fort. Un rire qui lui manque tellement.
« Pourquoi une aussi petite chose me paraît si importante maintenant ? Ton rire je l'ai entendu des centaines de fois depuis… Tu me l'offres si facilement et je l'accepte toujours comme le plus merveilleux des cadeaux. Je peux l'écouter pendant des heures sans jamais m'en lasser. »
Ça ne changera jamais : aux premières notes de ce son si doux, son cœur s'illumine.
« Tu as rigolé pendant longtemps cette nuit-là. Je ne t'avais jamais vu comme ça, si simple, si libre. Tu avais l'air si différent du soldat taciturne que je croisais parfois dans les couloirs, si différent du combattant qui massacrait les titans sur le terrain…
Parfois, je me dis que ce moment n'aurait jamais dû s'arrêter. Ça aurait été tellement plus simple de rester là-haut, perchés sur ce foutu toit. Si seulement l'on ne s'entêtait pas à repartir à chaque fois en mission, à risquer nos vies pour une humanité à peine reconnaissante de nos sacrifices. On pourrait simplement s'assoir et discuter, faire comme tous ces gens. On pourrait vivre comme des civils et laisser la vie nous porter. On pourrait oublier que l'horizon nous est invisible.
Mais pour toi, comme pour moi, il est trop dur de rester enfermés entre ces Murs. On a beau dire qu'on aime notre tranquillité, qu'on aime la paix que nous apportent les moments passés au QG, on n'est jamais aussi heureux que lorsqu'on passe ses foutus Murs. J'ai mis du temps à le remarquer, mais ton regard, il brille d'une autre façon quand tu es à l'extérieur. Ta voix ne sonne plus pareil. Tes gestes sont bien plus fluides. Ce monde inconnu, il t'appelle sans cesse n'est-ce pas ? »
Lorsqu'ils pouvaient passer un peu de temps seuls tous les deux, ils parlaient souvent de cette haine viscérale qu'ils ressentaient. Les Murs ne sont que les barreaux de leur prison. Ils les empêchent de contempler l'horizon, réduisant sans pitié leur monde à un minuscule lopin de terre.
« Ce soir-là, tu m'as fait une promesse… Tu t'en souviens ? »
Tara ferme les yeux, retenant ses larmes à grande peine. Elle a peur. Peur que cette promesse ne devienne qu'un mirage. Peur qu'il ne puisse la tenir.
« Eh, la Bleue… Ça te dit de découvrir le monde extérieur avec moi ? Je te promets qu'ensemble, on ira plus loin que l'humanité n'est jamais allée. On découvrira des terres que personne n'a jamais foulées. »
Mike parle peu, mais lorsqu'il le fait, Tara sait une chose : cet homme, elle le suivrait jusqu'au bout du monde.
« Cette promesse, je ne l'ai pas oubliée, moi. Alors, je t'interdis de m'abandonner comme tu es en train de le faire. »
Le silence. Encore et toujours. Elle a l'impression de devenir folle à force de parler à un homme inconscient. Pourtant, c'est la seule chose qui apaise un tant soit peu la culpabilité qu'elle ressent. Elle n'a jamais été aussi loquace que depuis qu'ils sont rentrés. Les mots n'ont jamais été sont fort de toute façon. Les autres s'en amusent souvent d'ailleurs. Ils se demandent comment Mike et elle arrivent à communiquer sans prononcer le moindre mot. Ils ne comprennent pas.
Un sourire vaut mille mots.
Celui de Mike en vaut bien plus.
Elle sursaute lorsque la porte de l'infirmerie s'ouvre en trombe. Deux gamins entre en se disputant le moins discrètement possible. Elle n'a même pas la force de les réprimander. Elle les observe du coin de l'œil, à travers le petit interstice entre le mur et le rideau qui dissimule le corps de Mike. C'est Maxi qui a décidé de créer ce petit cocon. Pour que Mike ne soit pas dérangé pendant sa convalescence… C'est ce qu'elle a dit, mais Tara n'est pas dupe. La médecin a décidé ça pour la dissimuler, elle. Pour qu'on lui laisse un peu de répit.
Tout le monde ne cesse de la dévisager depuis la dernière mission. Les membres du Bataillon ont toujours été friands de potins et rumeurs, et cette fois-ci, Tara est le sujet rêvé. La soldate prodige qui a choisi d'abandonner son escouade pour sauver un seul homme. Tous ici sont aptes à la juger promptement.
Dans le Bataillon, on privilégie la vie du plus grand nombre.
Aucun ne sait ce que lui a coûté ce choix.
Pas même ces deux gosses, Sacha et Conny, qu'elle a abandonné pendant la mission, et qui sont là à discuter tranquillement d'elle, sans même savoir qu'elle les écoute.
« Elle n'est pas venue aux entrainements aujourd'hui non plus. »
« Si j'étais elle, j'aurais déjà déserté. Plus personne ne lui fera confiance après un coup comme ça. Je ne comprends pas pourquoi le Major nous a demandé de la couvrir... »
« C'est pour ça que tout le monde dit que tu es stupide, Conny. Elle a sauvé le Capitaine Zacharias et si l'on est un petit peu logique, on comprend vite pourquoi ! »
« Parce qu'elle l'aime ? »
Ces gamins sont perspicaces quand ils le veulent.
« Pas que. Le flair du Capitaine est un atout précieux pour l'humanité, on a besoin de lui. »
Perspicaces, mais naïf. Tara n'en a que faire de la survie de l'humanité. Si son foutu instinct ne l'obligeait pas à intervenir pendant les combats, jamais elle ne risquerait sa propre vie pour en sauver d'autre. Tout ce qu'elle veut, c'est sortir de cette prison dorée.
Ceci dit, c'est bien la première fois qu'elle entend Sacha analyser une situation aussi intelligemment. La petite ne brille que rarement pour ses capacités mentales. Tara a presque envie de la féliciter… Mais elle ne fait rien, et alors que les deux gamins sortent enfin de l'infirmerie, elle s'enfonce un peu dans le siège qu'elle occupe.
« Ils ont raison, n'est-ce-pas ? Plus personne ne me fera confiance maintenant. Même toi, tu m'en voudras lorsque tu te réveilleras enfin. J'ai laissé ton escouade mourir pour te sauver… Arriveras-tu à me pardonner ? »
Elle ferme les yeux, terrifiée. Pour la première fois, elle est heureuse de n'avoir aucune réponse. Elle a bien trop peur des mots qui pourraient franchir ces lèvres inertes.
