Chapitre 4 : Provocation
Ses yeux glissent sur son visage. Tara s'efforce d'ignorer les détails qui lui rappellent que rien n'a changé depuis plusieurs jours. Elle passe outre cette barbe et cette moustache trop longue, elle esquive les traits tirés et le pansement qui orne sa joue gauche.
Ce n'est pas ça qu'elle veut voir.
Elle se concentre sur la courbure de sa mâchoire, sur la forme de ses lèvres. Elle se concentre sur les mèches de cheveux blonds qui tombent çà et là, autour de son visage. Son regard s'amuse à suivre les lignes de son cou musclé, s'arrêtant à la couverture qui recouvre le reste de son corps, un corps qui ne l'a que trop rarement enlacé.
Puis elle imagine ses yeux. Ses deux iris verts. Un vert si pâle qu'elle n'en a jamais observé de semblable. Elle n'a jamais osé se perdre dedans. Ses deux jades à l'éclat si perçant qu'elle frémissait souvent en les observant à la volée...
Ses mains tremblent alors qu'elle lisse consciencieusement un pli sur la couverture.
« Qui aurait cru qu'après tant d'années passées à tes côtés, je sois toujours incapable de te défier du regard ? Qui aurait cru que malgré le temps qui s'est écoulé, tu t'en amuses toujours autant ?
Déjà ce soir-là, sur le toit, tu en riais. Tu t'en es rendu compte quand tu m'as demandé si je voulais faire partie de ton escouade, avec tes airs un peu grandiloquents. Tu étais persuadé que j'étais celle qui te manquait sur le terrain. Il ne t'a fallu que quelques mots pour me convaincre, comme toujours... »
« Eh, la Bleue... Si tu veux me suivre dans ma folie, il va falloir intégrer mon escouade. Je pourrais garder un œil sur toi et t'entraîner plus sérieusement. T'as un sacré potentiel, mais tu manques un peu de technique. Je veux t'entraîner et te garder à mes côtés. »
« Tu m'as dit ça les yeux dans les yeux, sans même sourciller, comme si tu me demandais de te passer le sel à table. Tu m'as vu rougir pour la première fois ce soir-là. La première fois d'une longue série. Souvent, je me demande si tu le fais exprès ? Mais je crois que je ne préfère pas savoir la réponse. Après tout, si tu le fais exprès, pourquoi n'as-tu jamais compris les sentiments que j'ai pour toi ? »
Un sourire triste. Il sait, et elle sait. Il faudrait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir. Ils sont fous l'un de l'autre, mais n'ont toujours rien osé. C'est peut-être là le plus grand regret de Tara.
« On est stupide hein ? Ça aurait été tellement plus simple si l'on s'avouait ce genre de chose. Ça fait des années qu'on se voile la face, qu'on multiplie les conquêtes sans lendemain dans le but d'apaiser nos frustrations. Si tu savais à quel point je t'en ai voulu lorsque j'ai appris pour Nanaba et toi... C'est la première fois qu'on s'est disputé, toi et moi. De toutes les femmes que tu pouvais avoir, il a fallu que tu choisisses celle avec qui je partageais mon dortoir. Combien de fois j'ai dû serrer les dents alors que je l'entendais sortir de son lit pour partager le tien ? Alors j'ai fait la même chose. Tu aurais vu ton visage le jour où j'ai commencé à m'afficher avec Luke. C'était une douce vengeance.
C'est la première fois que tu t'es mis en colère contre moi. Tu n'avais jamais été aussi froid et distant avec moi. C'est à ce moment-là que j'ai compris : nous étions trop fiers, trop têtus, pour s'avouer ce que l'on ressentait. Peut-être avions-nous peur aussi. Le Bataillon ne laisse que rarement le temps aux histoires d'amour de s'épanouir. La mort nous fauche trop vite pour que l'on puisse construire un avenir à nos sentiments. Il est toujours plus facile de renoncer à s'investir.
Et puis un jour, on a compris. Quand Trost a failli tomber, et qu'Eren est entré dans nos vies, quand tout s'est enchaîné à une vitesse folle, sans que l'on ne puisse rien faire. On s'est retrouvé sur le toit du QG cette nuit-là, comme à chaque fois qu'on avait besoin de s'isoler. Tu t'en souviens ?
Tu t'en souviens de ce moment où tu m'as serrée dans tes bras ? On est resté longtemps comme ça, l'un contre l'autre, à se demander quelle serait la suite. Pour la première fois, on a compris ce sentiment si fort qui nous lie, sans même avoir besoin d'en discuter. On a pris conscience de nos bêtises. Je me souviens de ta main qui passait dans mes cheveux, comme une caresse sur mon âme. Je me souviens de ton cœur qui battait à cent à l'heure, comme un écho aux battements erratiques du mien. La chaleur si réconfortante que tu dégageais, réchauffant mon corps frigorifié...
Le lendemain avait été moins agréable, pour toi comme pour moi. Sans même se concerter, nous avons mis fin à nos relations respectives, parce que c'était la seule chose à faire. Le repas du matin était lugubre, Nanaba n'arrêtait pas de me lancer des œillades accusatrices. Je pense qu'elle avait toujours su la vérité, qu'elle n'était qu'une passade pour toi, et que j'étais nécessairement celle qui y mettrait fin.
La cohabitation n'a pas été facile dans le dortoir après ça. L'amitié qui me liait à elle en avait pris un coup... Sauf que ça ne comptait pas. Plus rien ne compte, si ce n'est toi. Je trahirais le Bataillon au complet, simplement pour assurer ta survie. »
« C'est une bonne chose à savoir. »
Erwin se tient là, dans son dos, appuyé contre un mur. Le vide créé par son bras manquant le gène, même s'il tente de le dissimuler. Il est déséquilibré, c'est flagrant pour quiconque sait regarder. D'ailleurs, Tara ne l'a jamais vu aussi négligé, même si elle doit avouer que cette barbe qu'il arbore lui donne un certain charme.
« Même si je dois dire que ça ne m'étonne pas vraiment. »
Tara le fixe sans masquer le mépris qu'il lui inspire. Pourtant, ça n'a pas toujours été comme ça entre eux deux. Une animosité s'est installée entre eux le jour même où Erwin est devenu le Major du bataillon. Le jour où Erwin à décidé qu'il était capable de tout sacrifier pour atteindre son but.
Et visiblement, l'indépendance de Tara est un obstacle à ce but précis.
« Évite de tenir ce genre de propos devant d'autres personnes, je ne serais pas toujours là pour arrondir les angles. »
A-t-il oublié qu'elle est celle qui lui a sauvé plus d'une fois la vie ? A-t-il oublié qu'il est celui qui l'a enfermée tant de fois dans les foutus cachots sous le QG ?
Cet homme a la mémoire courte quand cela l'arrange. Peut-être lui a-t-il évité un énième jugement pour désobéissance, mais qui, dans le Bataillon, peut encore nier l'utilité de son insubordination ?
« Il a l'air paisible. »
Il lui désigne Mike du menton. Il n'a pas tort, il est rare que le soldat ait l'air aussi apaisé. Depuis des années, ses nuits sont devenues une torture et ses rêves sont devenus cauchemars
C'est toujours comme ça pour les vétérans. Les années passées sur le terrain, à l'extérieur des murs, laissent des traces indélébiles dans leurs esprits. Face aux Titans, les peurs les plus inimaginables se réalisent bien trop souvent. Culpabilité, tristesse, terreur... Tant de sentiments qui les hantent à chaque instant de leur vie, sans jamais leur laisser de répit.
Livaï ne dort quasiment plus depuis qu'il a rejoint le bataillon, et c'est encore pire depuis que son escouade s'est fait décimer par le Titan féminin. Il devient de plus de plus normal de le trouver en train de somnoler sur une chaise du réfectoire, un œil à moitié ouvert. Hanji, elle, se plonge encore et toujours dans des recherches, passant des nuits entières à élaborer théories et hypothèses, dans l'espoir d'oublier les massacres dont elle a été témoin.
Et Erwin ? Tara réfléchit quelques secondes. À vrai dire, elle ne le connaît plus vraiment sous sa carapace de Major inflexible. Pourtant, si une femme telle que Maxi a accepté de l'épouser, c'est qu'il ne doit pas être aussi détestable que cela. Cette dernière est sûrement son remède aux pires nuits qu'il a pu passer depuis qu'il a endossé la responsabilité du bataillon.
Se sent-il coupable lorsqu'il fait les comptes ? Se déteste-t-il lorsqu'il réalise qu'il a sacrifié bien trop de vie dans un objectif vain ?
Elle l'espère.
« Je l'entends trop souvent hurler la nuit... »
Les crises nocturnes de Mike ne sont un secret pour aucun des vétérans. Encore moins pour Erwin, dont la chambre se trouve à côté de celle de son meilleur ami.
Il faut dire qu'après plus de vingt ans passés au sein du Bataillon, il est celui qui a vu le plus d'horreur sur le terrain.
Tara n'a jamais compris comment il faisait pour rester sain d'esprit après tant d'épreuves traversées. Beaucoup auraient sombré depuis bien longtemps. Mais la seule chose qui a changé chez Mike depuis son arrivée au Bataillon, ce sont ses fameuses crises qui surviennent au plus fort de la nuit. Lorsqu'il se laisse enfin glisser dans un sommeil à peine réparateur, et que son esprit préfère lui rappeler la noirceur du monde.
La jeune femme s'est tenue à ses côtés de nombreuses fois dans ces moments-là. Totalement désemparée devant la lassitude et l'épuisement que ressentait son chef d'escouade. Elle ne pouvait rien faire pour le réconforter, sa seule solution était de se tenir près de lui, attendre patiemment qu'il se rendorme, et veiller à être présente si cela recommençait. Et lorsqu'il lâchait enfin prise, que son esprit se décidait à s'endormir, elle se répétait intérieurement la même promesse. Celle de tout faire pour limiter les pertes humaines.
« Il était déjà là quand j'ai intégré le Bataillon. Sa carrure impressionnante avait étonné tout le monde. Ceux de ma promotion se moquaient souvent de lui pour ça d'ailleurs. Beaucoup pensaient qu'avec un tel corps, jamais il ne pourrait se mouvoir avec l'équipement tridimensionnel. Je me souviens de leur visage quand ils ont appris que Mike était le meilleur soldat que l'Humanité ait connu jusqu'à Livaï.
Même après presque vingt ans passés à me battre à ses côtés, je reste toujours aussi admiratif de ses capacités. Il a longtemps été le pilier inébranlable du Bataillon, celui qu'aucun Titan ne pouvait abattre. Les missions les plus dangereuses lui étaient toujours confiées, après tout, avec son flair, il ne craignait rien... »
Les poings de Tara se serrent, presque par réflexe. Pourtant, ses traits s'adoucissent lorsqu'elle aperçoit un sourire nostalgique effleurer le visage fatigué du Major.
« Il m'a sauvé la vie un nombre incalculable de fois, un peu comme toi d'ailleurs... Et, à chaque fois, il conserve ce flegme qui le caractérise tant. Ce calme apaisant pour tous ceux qui le fréquentent. Tu sais, je crois que tu es la seule qui parvient à lui faire perdre le contrôle, la seule qui le fait passer de la colère à la joie en à peine quelques secondes.
Après ta première mission, quand tous ceux de ta promotion ont perdu la vie, que tu étais la seule survivante et que le Major Shadis t'a fait enfermer aux cachots, il s'est démené comme un diable pour te faire sortir plus vite. »
Erwin soupire, plongé dans ses souvenirs.
« C'était bien la première fois que je le voyais s'intéresser comme ça à une nouvelle recrue. D'habitude, il prenait soin de les éviter, pour ne pas s'attacher. Je me demande si un jour, il comprendra que tu fais partie de ceux de la prison en dehors des murs. »
Tara le fixe, curieuse. Elle ne pensait pas qu'Erwin puisse se souvenir de ça. C'était il y a si longtemps.
« Ne me regarde pas comme ça, je ne suis pas près d'oublier ce jour-là. J'avais déjà vu des horreurs dans ma vie. En revanche, le charnier qu'était devenu la prison, c'était bien pire que tout ce que j'avais pu imaginer à l'époque.
Toujours est-il que je ne pensais pas qu'il mettrait autant de temps à te proposer d'intégrer son escouade. Tu l'aurais vu après que tu as accepté, il était surexcité, pire qu'un enfant. »
« Erwin ! Elle a accepté ! Tara va faire partie de mon escouade ! »
Le soldat ferme les yeux, se remémorant le visage heureux de son meilleur ami. Mike n'est pas du genre à montrer ses sentiments aux autres, encore moins lorsqu'il s'agit de femme. C'était bien la première fois qu'il le voyait si heureux.
« Tu as fait des progrès fulgurants en te battant à ses côtés. La gamine apeurée a laissé place à l'une des meilleures soldates que le Bataillon a pu connaître. Puis tu as développé cet instinct si particulier. Vous faites la paire tous les deux. Entre ton don et le flair de Mike, j'étais persuadé qu'aucun Titan ne pourrait jamais vous atteindre. J'en étais soulagé d'ailleurs.
À tes côtés, Mike ne risquait rien, c'était un poids en moins à porter sur mes épaules. »
Le regard énervé que lui décoche Tara lui importe peu.
« Ne pense pas que je ne me soucie pas de sa vie. Il compte énormément à mes yeux. »
« Pourquoi l'envoyer à la mort aussi souvent alors ? »
Tara crache ses mots avec tout le dédain dont elle est capable. Elle hait cet homme qui se permet de jouer avec la vie de ses soldats, pariant sur leur survie dans le seul but d'avoir des réponses.
« Je commençais à croire qu'on n'entendrait plus jamais le son de ta voix. La réponse que je vais te donner ne va pas te plaire : je suis prêt à tout pour faire avancer l'humanité, et certains sacrifices sont nécessaires si je veux parvenir à mon but. »
C'en est trop pour la soldate. La chaise sur laquelle elle était assise quelques secondes auparavant se brise contre un mur dans un fracas assourdissant. Ses yeux fatigués reflètent l'immense dégoût qu'elle ressent en cet instant.
Sans même se rendre compte de ces gestes, elle titube jusqu'au Major, rassemblant le peu de force qu'il lui reste pour lui faire payer ses actes. Son poing s'écrase sur le torse bandé de son supérieur. Elle veut qu'il se sente aussi mal qu'elle, qu'il goûte, pour une fois, à la culpabilité qu'elle ressent en permanence.
Son deuxième poing rejoint le premier, heurtant une nouvelle fois le corps d'Erwin. Pourtant, celui-ci ne bronche pas. À peine a-t-il un mouvement de recul alors qu'elle se prépare à le frapper de nouveau.
Pourquoi cela ne fonctionne pas ? Pourquoi ne parvient-elle pas à le faire souffrir autant qu'elle souffre ?
Son esprit lâche prise au même moment que son corps. Affaiblie, elle s'effondre sur le sol, incapable de tenir debout.
« Tara ! »
Depuis quand Maxi et Livaï sont-ils présents ? Elle n'en a aucune idée. Son seul réflexe est de se laisser aller dans les bras réconfortants que lui offre la médecin. Elle ne retient même plus ses larmes.
Peu lui importe qu'on voie à quel point elle est faible.
Peu lui importe qu'elle perde toute crédibilité.
Elle veut simplement pouvoir rire de nouveau à ses côtés.
Faire d'Erwin un immense connard est une épreuve, croyez-moi.
J'espère que ce chapitre vous a plu et on se retrouve la semaine prochaine pour la suite !
