Chapitre 6 : Exutoire
Cette sensation de liberté… Si agréable, si apaisante. L'air frais qui fouette son visage pour la première fois depuis des jours. Le bruissement des feuilles autour d'elle, si discret. La caresse du vent qui joue avec ses cheveux, s'amusant dans un doux murmure.
Tant de choses qui lui avaient manqué sans même qu'elle ne s'en aperçoive. C'était pour ça qu'elle faisait partie du Bataillon d'Exploration. Pour le plaisir de retrouver toutes ces sensations si simples, ces sensations dont on l'a privée pendant son enfance. Vivre dans le refuge qu'offrent les murs n'a aucun sens à ses yeux. Seul compte le paysage qui s'étend à perte de vue lorsque l'on grimpe en haut de cette immense muraille. Il n'y a pas de plus beau spectacle que celui de l'horizon, si lointain, insaisissable et charmeur, l'appelant sans jamais cesser.
« Tu sais, parfois je me dis que je serai bientôt trop vieux pour pouvoir découvrir le monde. Que lorsqu'on aura enfin percé le secret des Titans, il sera trop tard pour moi. Je n'aurais plus la force de fuir cette prison aux allures de Paradis. »
Il était toujours étonnant de voir Mike se confier ainsi. Il ne faisait ça qu'en présence de Tara. Souvent, cela précédait ses crises nocturnes. Comme si son esprit sentait venir la menace des hideux cauchemars qui le hantaient et tentait par tous les moyens de soulager sa conscience. Comme si mettre des mots sur la peur qui l'étreignait suffisait pour la faire disparaître.
« S'il le faut, je te porterais pour que l'on puisse explorer le monde tous les deux. Ensemble. »
« Tu arriverais à peine à me soulever. »
« Mike… Tu m'as donné une raison de vivre et un rêve à atteindre. Je te porterais jusqu'aux confins du monde s'il le fallait. »
Un sourire étire les lèvres de Tara. Cette conversation, ils l'avaient eu peu après la tentative de capture du Titan féminin. Mike avait l'air épuisé à ce moment-là. Autant physiquement que mentalement. Erwin l'avait sans doute chargé d'annoncer à certaines familles la mort de nombreux soldats. Mike ne lui parlait jamais de ces annonces, la douleur était trop forte.
Ce jour-là, il était rentré tard au quartier général. Il s'était glissé dans le réfectoire, aussi discrètement que sa carrure le permettait, puis il l'avait cherchée. Elle. Leurs regards s'étaient rencontrés alors qu'elle était attablée avec Nanaba et Gelgar, et Tara n'avait pas réfléchi plus longtemps. Captant la supplique silencieuse qu'il lui adressait, elle avait délaissé son repas et ses compagnons sans aucune hésitation. L'air blessé de Nanaba qui avait observé leur échange ne comptait pas.
Il avait attrapé Tara par la main et l'avait entraînée loin de l'agitation du QG, loin de leurs quartiers. Là où personne ne viendrait les déranger. Et c'était seulement à l'instant où il avait été sûr de n'être vu par personne d'autre qu'elle qu'il s'était effondré. Mike était venu nicher sa tête au creux de son cou et avait laissé ses larmes couler.
« Ce monde me fait devenir fou. »
« Tu l'as toujours été, Chef. Il faut forcément être fou pour faire ce que l'on fait. »
« Arrête de m'appeler comme ça, tu sais que je déteste ce titre. Tu n'as pas à le faire quand on n'est que tous les deux. »
« Je sais. Mais je préfère te voir râler contre moi plutôt que de te voir triste. »
Un bruit la fait sursauter. Tara secoue la tête. Ce n'est pas le moment de songer à cette soirée. Elle ferme les yeux, se reconcentre. Elle est sûre de l'avoir entendu. Il n'est pas loin, il la guette, prêt à surgir aux moments où elle s'y attendra le moins. Sa respiration se calme.
Maintenant.
Sa main attrape l'une de ses lames. Son corps se déplace de quelques centimètres sur la droite. Elle dégaine au dernier moment. Livaï lui fait déjà face. Ses cheveux noirs flottent autour de son visage insolent, sa cape s'agite autour de lui.
Leurs lames s'entrechoquent avec fracas.
Elle sait qu'elle n'aura jamais le dessus sur le soldat. Elle s'entraîne avec lui et Mike depuis des années, et n'est jamais parvenue à les vaincre. Beaucoup la considèrent comme la troisième soldate la plus forte de l'humanité, mais elle reste à des années-lumière d'eux. Jamais elle n'a réussi à atteindre la même fluidité de mouvement que Livaï ou à égaler l'agilité de Mike.
Livaï tente de la faucher à l'aide de sa jambe gauche. Elle saute par-dessus, contente de voir ses réflexes prendre le relai. Ce n'est que son deuxième entraînement depuis qu'ils sont rentrés de cette foutue mission.
« T'es lente, la Bleue. »
« Je t'emmerde, Nabot. »
Toujours les mêmes mots doux, une tradition pendant leurs affrontements. Souvent, les officiers parient sur celui qui insultera l'autre en premier. Souvent, c'est Livaï qui craque. Il est bien plus sanguin que Tara, et rien ne l'énerve autant que la fourberie de la soldate. Elle a forgé son style de combat en les observant, lui et Mike, mais également en y insufflant son propre caractère.
Et s'il y a bien une chose qui caractérise Tara, c'est sa capacité à ne jamais abandonner.
Faisant fi de la lame qui manque de l'égorger, elle plonge vers le sol. Ses mains saisissent une poignée de terre friable. Il n'a pas plu depuis longtemps.
Livaï, inconscient de sa nouvelle ruse, fonce droit sur elle. Elle attend le dernier moment pour lâcher sa nouvelle arme dans les airs. Le regard assassin de son adversaire devient aveugle.
« Tu es couvert de terre, Nabot. Moi qui te croyais obsédé par la propreté. »
« Tch. »
Énerver le meilleur soldat de l'humanité n'est assurément pas une chose à faire, mais Tara ne peut s'en empêcher. Ça a toujours été comme ça entre eux, ils sont incapables de passer cinq minutes ensemble sans se provoquer.
« Dommage que tu ne sois pas aussi astucieuse sur le terrain, tu sauverais sûrement plus de personnes. »
Le problème, c'est que Livaï sait comment faire pour la déstabiliser. Il connaît tous ses points faibles et n'hésite jamais à les exploiter.
« C'est vrai. Si j'avais été plus astucieuse, j'aurais peut-être pu sauver Petra, vu que tu ne l'as pas fait. »
Alors, Tara fait de même. Leurs combats sont régulièrement de parfaits exutoires. Toute la frustration qui pèse sur leurs épaules s'évacue en cette occasion. Ils ne se l'avouent jamais, mais cela leur fait un bien fou.
« T'aurais peut-être pu sauver Mike aussi, ça nous aurait évité de te voir te lamenter à longueur de journée. »
Le poing de Tara cueille Livaï en plein ventre, lui coupant le souffle. Par chance, les coups de la soldate manquent encore de force. Son corps ne s'est pas totalement remis de ces dernières semaines. En se redressant, il peut lire la colère qui a envahi les traits de son adversaire. Constater l'effet d'une simple phrase sur la jeune femme est fascinant. Tara n'est pas du genre à se laisser emporter par la colère, loin de là. La voir ainsi, le visage tendu par la haine, ça a quelque chose de déstabilisant pour Livaï.
Surtout, une question le hante : à qui est destinée toute cette haine ? Aux Titans ? À Erwin et lui ? Ou bien à elle-même ?
« C'est marrant d'entendre ça d'un mec qui a été trop lâche pour venir sur le terrain pendant la dernière mission. Ça t'a pas trop dérangé de te terrer à l'abri pendant qu'on se faisait décimer ? »
La lame de Livaï écorche la tenue d'entraînement de la soldate. Si elle ne s'était pas décalée à temps, elle aurait été bonne pour l'infirmerie. Encore. Elle n'a pas le temps de s'en réjouir : il la projette au sol sans la moindre délicatesse. Son corps heurte la terre sèche, un nuage de poussière vient envahir les airs. Là, allongée sur le sol, épuisée par son combat, Tara ne peut s'empêcher de laisser ses pensées divaguer une nouvelle fois.
« Et tu n'as pas peur d'énerver ton Chef ? Je pourrais me venger… »
« Je prends le risque, si ça peut me permettre de revoir ton sourire plus vite. »
Elle en avait eu marre de leurs faux-semblants, ce soir-là. Marre de prétendre ne rien ressentir. Voir Mike dans un tel état l'inquiétait bien plus qu'elle ne se l'était avoué auparavant.
« Il suffit que tu sois à mes côtés pour que je puisse sourire, la Bleue. »
Mike semblait ressentir la même chose. Dix ans qu'ils se connaissaient, et qu'ils passaient une grande partie de leur temps à se tourner autour. Dix ans qu'ils n'osaient se l'avouer.
Il y avait pourtant des endroits bien plus romantiques pour ça. Cette impasse sombre dans laquelle ils s'étaient réfugiés n'avait rien d'un lieu où l'on se lançait dans de grandes déclarations. Elle n'avait rien d'un magnifique champ de fleurs ou d'un coucher de soleil en haut des murs. Ce n'était ni beau, ni grandiose. Mais le corps brûlant de Mike contre le sien, son souffle chaud dans son cou, ses bras musclés autour de son corps, tout ça valait bien plus qu'un simple paysage.
Peu importait l'endroit, tant qu'ils étaient ensemble.
« Arrête de m'appeler comme ça. »
C'était autant un ordre, qu'une supplique. Ce surnom, elle l'aimait bien au fond, mais pour une fois, elle voulait laisser le Bataillon loin d'eux.
« Il suffit que tu sois à mes côtés pour que je puisse sourire, Tara. »
Il avait répété cette phrase en plongeant son regard dans le sien. C'était si rare qu'il prononce son prénom qu'elle avait senti un long frisson parcourir son corps. Ou alors était-ce parce qu'il ne s'était jamais tenu aussi près d'elle ? Il n'y avait eu que quelques centimètres pour les séparer.
« Alors je resterais près de toi, et l'on ira explorer le monde extérieur. »
C'est à ce moment précis que son regard s'était voilé d'une inquiétude qu'elle ne lui connaissait pas. Il lui avait fait part de sa peur de l'avenir, et comme toujours, elle avait tenté de le réconforter.
« Il n'y a que toi qui comptes à mes yeux. »
Dire qu'elle avait osé prononcer une telle phrase. D'où lui venait ce courage ? Elle n'en avait aucune idée. Seul comptait le sourire qui avait envahi les traits de Mike lorsqu'elle avait laissé ces mots franchir ses lèvres.
Seule comptait leur étreinte.
Seuls comptaient leurs souffles qui s'étaient mêlés lentement.
La main de Mike qui caressait son dos, aussi légère et douce qu'un nuage.
« Quand vous aurez fini de vous tripoter, faudra rentrer au QG. Erwin vous cherche. »
Jamais Tara n'avait autant haï Nanaba qu'à cet instant-là. Son sourire satisfait et son air narquois, elle se serait fait un plaisir de lui faire ravaler si Mike n'avait pas entrelacé leurs doigts.
« Ce n'est que partie remise. Après notre prochaine mission, on prendra un peu de repos, rien que toi et moi. »
Pourquoi a-t-il fallu que ce soit cette fameuse mission qui manque de lui coûter la vie ? Si tout s'était bien passé, elle serait sûrement en train de se reposer contre le torse de Mike, sans se soucier de ce qui les entoure.
Au lieu de ça, Livaï menace sa gorge avec une lame trop aiguisée à son goût. Elle sent son contact tranchant sur sa peau, et le sang chaud qui commence à couler lentement. Elle sent aussi le pied du soldat appuyant sur sa poitrine, empêchant toute tentative de fuite.
« De toute façon, tu es trop faible. C'est pour ça que tous ceux de ton escouade sont morts. »
Comme toujours, cet enfoiré de nabot a gagné.
« Livaï. Ça suffit. »
Erwin se tient dans l'ombre d'un arbre. Sa chemise blanche peine à camoufler le vide créé par son bras. Tara ne peut s'empêcher de noter qu'il commence à avoir meilleure mine. Maxi fait des miracles avec lui, comme à son habitude.
« Tara. »
Elle se relève avec difficulté, le corps endolori. Un affrontement avec Livaï, ça laisse des traces.
« Mike s'est réveillé. »
