Aziraphale détestait dormir. Ou plutôt, il détestait le fait de se réveiller. Une phobie d'enfance, quand il ne savait pas encore ce qu'il était et qu'il les entendaient pleurer dans le noir. Cinquante ans plus tard, il savait ce qui l'attendrait au pied de son lit, mais ça ne rendait pas les choses plus agréables.

Ce matin, ils étaient trois.

Seulement des âmes errantes, pensa-t-il avec soulagement en s'asseyant. Il avait toujours près de lui de l'eau, une chasuble propre et de l'huile consacrée. Il se rinça la bouche puis se signa et enfila l'écharpe sacrée. Doucement, il commença par une simple bénédiction, sa préférée. Sa voix était rauque dans l'obscurité.

- Benedicat tibi Dominus et custodiat te. Ostendat faciem suam tibi et misereatur. Tui converte faciem tuam ad eum et det tibi pacem. Dominus benedicat te. Benedicat, benedicat, benedicat tibi. Dominus et custodiat te.

Deux des présences s'évanouirent tout de suite, avec ce qui ressemblait à un soupir de soulagement. En tout cas, il aimait y penser de cette façon. Mais la troisième, plus forte, plus récente s'approcha lorsqu'elle sentit son attention se focaliser sur elle. Il se tendit sur ses draps.

Les morts ne sont pas violents comme les vivants. Ils n'ont plus de corps et donc plus d'émotions. Ils cherchent la paix, une paix qu'ils n'ont pas eue quand ils vivaient et qu'ils doivent (ou qu'ils pensent devoir) obtenir pour pouvoir se reposer. Cette paix passe parfois par la protection d'un être cher, par l'aveu de leurs fautes et l'obtention du pardon. Mais ils ne peuvent pas communiquer avec les vivants.

Pas avec tous.

Aziraphale se signa une nouvelle fois et prit le petit pot d'huile dans sa main gauche, l'ouvrit et en projeta quelques gouttes vers la présence pour vérifier que c'était bien une âme humaine. Rassuré, il redressa la tête.

- Je vous vois et je vous écoute. Dites-moi ce dont vous avez besoin, je ferai mon possible pour vous aider.

Le mort n'avait pas de bouche pour parler. Il n'était qu'une sensation, l'empreinte de la personne qu'il avait été. Mais Aziraphale pouvait se tendre vers lui pour entendre le murmure de son âme et connaître son souhait le plus profond, le plus important de tous. Il put alors entrevoir des éclats de sa personnalité et de ce qu'il avait ressenti. À la vivacité des images qu'il put apercevoir, il comprit que l'homme (puisque s'en était un) était mort il y a seulement quelques heures, sûrement à l'hôpital où pendant une opération, car ses souvenirs récents n'étaient faits que de murmures inquiets, de lumières vives et de douleurs froides et fugaces.

" ... Absolution ... " souffla le fantôme dans la tête d'Aziraphale, de cette "voix" sans timbre qu'ils avaient tous.

Le prêtre ferma les yeux. Il répondit à voix haute d'un ton doux, assez fort pour se rassurer, assez bas pour ne pas être entendu de l'extérieur de la chambre.

Même seul, il conservait l'habitude de dissimuler prudemment son don.

- Je peux vous entendre, mon fils, et vous bénir, mais je ne peux pas vous promettre le pardon du Créateur.

" Erreur... J'ai fait une erreur..."

- Voulez-vous que je vous donne les derniers sacrements ? Cela pourrait vous apaiser.

" ... Comment ?"

- Nous pourrions commencer par la confession. On ne peut pas communier sans hostie, mais ce n'est pas grave. Je prierai ensuite pour vous. Je sais que vous peinez à parler, alors je vous aiderai de mon mieux. Concentrez-vous seulement sur votre intention de repentir, elle est plus importante que les formules.

" Oui... "

- Très bien.

Aziraphale respira profondément et se signa de nouveau, puis il força sur le lien entre eux pour l'entendre aussi bien qu'il le pouvait.

- Je vous bénis, mon fils, parce que vous avez péché.

Le fantôme commença, sa présence soufflant dans l'esprit d'Aziraphale comme un vent froid qui lui gèlerait les os.

" Je suis... Joshua Ligur. Et j'ai... Fait du mal. Beaucoup. J'aimais... Ça. J'aimais frapper... Réduire les autres... À des tas de viandes... Des merdes qui pleurent... Je le faisais par... Plaisir... Pour me sentir plus fort... Et hier, j'ai presque... J'ai presque tué un homme. On l'a trouvé pendant notre ronde... Dans la réserve froide... Il était coincé, il avait l'air miteux et on... On en a profité. Les vagabonds, personne n'aime ça."

Le prêtre se taisait. Il sentait le mort tirer sur leur lien pour gagner en substance et parler plus facilement. Son don lui permettait d'aider les fantômes à retrouver des souvenirs précis, la capacité de réfléchir et d'être plus qu'un besoin sans personnalité. Mais Aziraphale devait être vigilant pour ne pas se laisser submerger, car certains morts gardait suffisamment de volonté pour pouvoir emprunter une bouche humaine afin de dire les choses par eux-mêmes.

" Il n'avait rien fait pour mériter ça. Il nous suppliait. Il disait qu'il ne voulait pas nous nous blesser... Mais on a rit... Et on lui a fait encore plus mal. Quand on pensait qu'il était évanoui, il s'est relevé d'un coup. Il avait des dents... Je n'avais jamais vu des dents comme ça. Il nous a attaqués. Et il est parti après quand on n'était plus capable de le retenir. Il ne nous a pas tués... Il aurait pu, pourtant. Mais il s'excusait. Je veux lui demander pardon, pardon pour ça. Et pardon à tous les autres pour le mal que je leur ai fait."

La pression exercée sur Aziraphale diminua brusquement. Le mort avait déposé son fardeau et il perdait de sa force comme une flamme qui vacille. Le danger était passé. Aziraphale respira calmement pour apaiser son cœur battant et s'essuya discrètement le front.

- De tous ces péchés, vous en demandez pardon à Dieu, et à moi, pénitence et absolution.

" Oui, s'il vous plaît..."

- Je pense que votre mort est une punition suffisante. Je vous absous donc de vos fautes, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Prions maintenant, continua le prêtre.

Il joignit les mains.

- Il vous suffit de dire amen quand vous m'entendrez m'arrêter. Vous êtes prêt ?

Le fantôme souffla son assentiment et Aziraphale commença la dernière prière.

- Per istam sanctan unctionem et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi. Dominus quidquid per visum, audtiotum, odorátum, gustum et locutiónem, tactum.

Le latin n'était pas nécessaire, bien sûr, mais Aziraphale en aimait la beauté. Mais il n'oubliait pas que la plupart des gens ne le parlaient pas.

" Amen."

- Sic te liberans ab omnibus peccatis, salvet te et resuscitet te.

" Amen..."

- Et ainsi, que le Seigneur, vous libérant de tous vos péchés, vous sauve et vous relève, traduit le prêtre. Allez en paix, Joshua.

Aziraphale jeta de nouveau quelques gouttes d'huile dans la direction du fantôme, cette fois uniquement pour le décorum. Cela ne servait à rien, car il n'avait plus de corps pour recevoir l'extrême-onction, mais il avait remarqué de nombreuses fois que rester dans cadre du rituel habituel apaisait les âmes. Comme pour lui donner raison, la présence de celui qui avait été Joshua Ligur disparu de sa chambre. Il soupira. Il était de nouveau seul dans la lumière de l'aube, qui entrait par les fentes des volets pour zébrer son lit de rose.

Mais son soulagement fut de courte durée, car maintenant que son don n'était pas focalisé sur une présence unique, il s'éparpillait dans tous les sens, cherchant et appelant. Le murmure, comme Aziraphale l'appelait, commença à s'élever à son oreille. C'était les voix des morts, ceux qui venaient de s'éteindre et qui ne comprenaient pas, ceux qui erraient depuis longtemps sans trouver le repos. Ils criaient, suppliaient, pleuraient pour être entendus et apaisé. Ça ne s'arrêtait jamais et seul l'alcool permettait à Aziraphale d'endormir un peu ses sens pour ne plus les entendre. Mais le sommeil guérissait toujours son ivresse et il devait boire de nouveau, pour oublier tous ses morts qu'il ne pouvait pas aider.

Plus jeune, il avait essayé. Il avait récité des bénédictions pendant des heures et fait autant de confessions que possible. Mais il en venait toujours plus, ils étaient tellement nombreux que c'était une tâche sans fin. Un calvaire épuisant et dangereux, car cela le laissait sans défenses. Son esprit devenait alors facilement accessible, aux morts puissants comme aux entités beaucoup plus mal intentionnées qu'eux les morts, qui ne voulaient finalement que pouvoir s'exprimer. Aziraphale avait déjà senti une chose immense et cruelle tenter d'utiliser son don pour l'envahir. Cela lui avait donné l'impression d'être ravagé, étiré au-delà de son possible, son esprit humain malaxé durement pour qu'il s'adapte à une conscience bien plus profonde que la sienne. Il n'y avait échappé que par chance, parce qu'il avait eu le réflexe heureux de se signer plusieurs fois avec de l'eau bénite. Dans sa terreur, aucun mot ni aucune prière ne lui était venue, il n'avait réussi qu'à faire le signe de croix encore et encore, alors même qu'il sentait l'eau lui brûler la main comme de l'huile bouillante et qu'il se croyait perdu.

Maintenant, il n'apaisait plus que ceux qui parvenaient jusqu'à lui, et se soûlait assez pour pouvoir vivre presque normalement le reste du temps. La honte d'être aussi lâche lui laissait régulièrement dans la bouche un goût plus amer que le vin, mais il n'y pouvait rien. C'était soit s'abrutir comme un minable mais rester vivant, soit prendre le risque ou d'être possédé, son esprit broyé par une puissance mauvaise, ou de devenir fou sous la pression des voix.

Aziraphale préférait rester vivant.

Il se leva lentement, en se forçant à rester calme. Dans le silence de sa maison, le murmure semblait assourdissant et il devait, encore aujourd'hui, se répéter de mots réconfortants pour ne pas perdre pied. Parfois, un simple " tout va bien, ça va passer" suffisait à le faire tenir le temps qu'il se lave et s'habille, jusqu'au moment où il pourrait prendre son premier café et l'arroser d'une généreuse dose de whisky. D'autres matins, il devait réciter des prières de délivrances pour parvenir à arriver dans la cuisine.

- Aujourd'hui, Père, je veux me présenter devant Toi comme ton fils. Tourne Ton regard sur moi. Entre dans mon âme et donne-moi la paix...chuchotait Aziraphale, les mains un peu tremblantes, en allant dans la salle de bain.

Les mots familiers, aimés et usés jusqu'à la trame l'accompagnèrent le long de ses ablutions. Il s'habilla et boutonna sa soutane avec le cœur plus calme, enfilant le vêtement noir comme d'autre portent des casques et des cuirasses. Il l'aidait, comme son statut de prêtre, les prières et la liturgie, à faire son devoir du mieux possible.

Aziraphale pressa le pas en descendant l'escalier, en essayant de se concentrer sur les tâches de la journée. Mais la confession de Joshua Ligur lui revenait et lui tourna dans la tête. Il n'avait pas essayé de voir profondément dans l'âme du mort, il évitait de fouiner s'il n'y était pas obligé et les souvenirs fugaces qu'il avait aperçus s'évanouissaient déjà de sa mémoire. Il ne lui restait que la vague impression d'un homme dur, pas si méchant que ça, mais qui avait aimé dominer les autres. Qui avait eu l'autorisation de frapper, voire de tuer au besoin... Un vigile ? Non. Un policier ou un militaire.

Le prêtre se figea, la main sur l'encadrement de la porte de la cuisine. Soudainement, il était très content d'avoir nettoyé la veille les quelques traces du passage de Rampa. Car si Joshua était bien celui qu'il pensait, il y avait de fortes chances que le sergent revienne en personne traquer celui avait causé la mort de son ami...

Mais la journée fut normale et la soirée arriva rapidement, sans que la police ne revienne. Aziraphale ne savait pas s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter. Il s'était demandé plusieurs fois, entre les messes et le catéchisme, pourquoi il avait caché Rampa. Il aurait pu simplement lui donner des vêtements, un repas chaud, tout le liquide qu'il avait sur lui et le renvoyer dans la rue quelques heures après, quand ça aurait été bien moins risqué. Il l'avait déjà fait. Alors pourquoi lui avait-il révélé son secret aussi facilement, pourquoi était-il prêt à prendre autant de risques pour cet inconnu ? S'il était découvert, même Raphaël ne pourrait lui épargner la prison et l'église ne lui serait d'aucun secours.

Mais il n'arrivait pas à s'en vouloir tout à fait. Rampa suintait la solitude. Aziraphale savait ce que c'était. Depuis qu'il avait la charge de son église, il n'avait lié d'amitié avec aucun des autres prêtres de la paroisse et ne les sollicitaient que s'il y était contraint. Il n'employait pas de secrétaire, même laïc, pour l'aider. Il s'occupait seul de sa maison, de ses repas et de l'entretien de son église. Il limitait même les contacts avec ses paroissiens et n'allait chez eux que dans des circonstances bien précises. Sa réserve et sa réputation avaient fait le reste, si bien qu'il pouvait en général assurer lui-même les quelques cérémonies qu'on lui demandait encore. Étant séculier, il n'avait qu'un minimum de comptes à rendre et tant que le travail était fait, personne ne lui disait quoi que ce soit sur ses méthodes. Ce qui lui allait très bien. C'était plus prudent... Mais tellement difficile à supporter parfois. Alors il n'avait pas pu le jeter dehors alors qu'il avait l'air si jeune, si démuni et si fatigué. Aziraphale voulait l'aider, ramener un peu de couleur sur son visage tellement pâle et avoir le plaisir de voir sa bouche tendue par autre chose qu'un rictus amer. Ce serait agréable, réconfortant aussi, d'apaiser une personne vivante pour une fois. Cela faisait presque cinq ans qu'il ne l'avait pas fait, et il se rendait compte à quel point ça lui avait manqué. Les morts ne dégagent pas de chaleur et leur reconnaissance est très brève.

Il revoyait l'expression de l'homme quand il lui avait proposé son aide simplement. La façon dont, même protégé par ses lunettes, il avait laissé voir à quel point il en avait besoin sans oser l'espérer. Cela le confortait dans l'idée qu'il avait fait ce qu'il fallait.

Et de toute façon, il le cachait déjà. Il y avait peu de chances que les choses puissent devenir plus dangereuses que ça.


Rampa avait du sang plein la bouche.

Ses dents avaient poussé pendant qu'il dormait, jusqu'à s'enfoncer profondément dans sa lèvre inférieure. Il se réveilla brutalement et se redressa d'un coup en toussant, crachant par-dessus son lit ce qui l'étouffait.

Il le regretta tout de suite, viscéralement, et pas seulement parce qu'il venait de faire des éclaboussures rouges sur le sol.

Mais de toute façons, ça n'aurait pas apaisé sa faim. Les yeux dans le vague, il se passa la langue sur les lèvres en appréciant malgré lui la saveur ferreuse qui s'attardait. Très vite, la douleur des coupures s'estompa grâce à sa salive. Il referma la bouche et sa mâchoire s'adapta à ses nouvelles dents dans un craquement d'os qui résonna dans le silence de l'abri. Il ferma les yeux. Il détestait que son corps change comme ça, sans son consentement. C'était un rappel amer de ce qu'il était, alors qu'il essayait de l'oublier autant que possible. Même dans sa propre tête, il utilisait des mots vagues, d'une façon hypocrite qui ne lui ressemblait pas. Mais utiliser les vrais était encore plus difficile à supporter. Rampa se passa la main sur le visage en demandant à ses pensées de la fermer, puis se leva et alla chercher de l'eau pour nettoyer le sang par terre. Il se lava ensuite lui-même en prenant soin de bien se rincer la bouche. Puis il revint s'asseoir sur son lit. Il se sentait encore très fatigué malgré le fait qu'il avait dormi, ce qui n'était pas bon signe... Comme le fait que ses dents s'allongent d'elles-mêmes, d'ailleurs. Instinctivement, il leva la tête vers le plafond. Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Il aurait voulu partir tout de suite, car trouver de quoi se nourrir était toujours compliqué et qu'il sentait bien qu'il atteignait ses limites... Mais il était hors de question de causer des problèmes à Aziraphale en sortant sans sa permission. Il siffla d'agacement en fourrageant dans ses cheveux. S'il avait été moins con aussi, il ne se serait pas mis autant dans la merde ! Il aurait dû savoir que l'hôpital militaire serait gardé et qu'il allait se faire repérer, même avec l'uniforme qu'il se trimballait. Il avait bêtement espéré que ces nippes hideuses allaient lui servir. Mais il ne devait pas ressembler assez à un bidasse, et finalement tout avait dérapé. Il avait bien trouvé ce qu'il voulait, mais ces deux types l'avaient attrapé avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit. Et dire qu'il avait cru trouver une manière différente de se nourrir. Plus propre... Et bien plus facile. Il soupira en laissant retomber ses mains. Un bel échec. Il ne prendrait plus autant de risques à l'avenir.

Il allait devoir quitter Nantes.

Ça, ce n'était pas trop grave. Il avait l'habitude de changer fréquemment d'endroit pour ne pas attirer l'attention et ne pas marquer les esprits. Mais maintenant qu'il avait la police aux fesses, tout devenait encore plus compliqué. Ne serait-ce que pour récupérer sa voiture, gentiment garée devant l'hôpital... Rampa jura à voix haute. Mais pourquoi est-ce qu'il l'avait garé là ? Et pourquoi s'était-il enfui à pied comme un idiot ? Il aurait pu être loin à l'heure qu'il est ! Mais il avait tellement peur qu'il n'avait pas du tout réfléchi. Voilà pourquoi.

Il avait tout foiré.

Et il avait toujours faim.

Rampa baissa les yeux sur ses mains aux ongles cassés et retournés. Tout son corps lui faisait un mal de chien. Il sentait les traces des griffures, les bleus et les entailles que les gardes lui avaient faites, et celles qu'il avait récolté pendant sa fuite. Rien n'avait guéri. Évidement... se dit-il aigrement. La seule chose qu'il appréciait avec ce putain de corps, c'était de ne pas avoir à souffrir longtemps. Mais on anbsp;rien sans rien, bien sûr, et il devait faire ce qu'il détestait pour avoir cet avantage. Même la vieille blessure de son épaule le lançait. Il grogna en faisant rouler son omoplate sans soulager la douleur, la tête tournée, les yeux crispés. Il avait l'impression que les éclats de fers lui déchiraient la chair, comme si la blessure était fraîche au lieu d'avoir trente ans. Il sentit la fatigue et le froid l'assaillir à nouveau, et il renonça à rester éveillé si c'était pour avoir mal. Il se rallongea en s'enroulant dans la couverture du mieux possible sans parvenir à se réchauffer, serrant les dents quand son épaule sensible toucha le lit. Il souffrait, il était frigorifié et il essayait de se dire que tout irait bien. Il n'y avait pas eu mort d'homme, alors les choses se calmeraient forcément. Il lui suffirait de tenir le temps que le prêtre revienne, de ne pas trop ouvrir la bouche en le remerciant et de partir. Rien de compliqué. Il ferma les yeux avec soulagement, en espérant quand même qu'Aziraphale ne soit pas trop long.

Le bruit métallique de la trappe fit tressaillir Rampa, peut-être seulement deux heures après qu'il se soit endormit. Il s'assit difficilement, cherchant ses lunettes à tâtons. Toujours hagard, il les posa sur son nez alors que les bruits de pas approchaient. L'odeur de quelque chose de chaud, de la purée de pois et de la viande, parvint jusqu'à lui. Et en dessous... Malgré lui, malgré le vernis d'humanité auquel il s'accrochait désespérément, Rampa releva la tête comme un animal qui chasse et inspira profondément. Ça sentait le sang.

Il n'eut pas le temps de retenir sa respiration, ou même d'essayer de sortir pour épargner Aziraphale. Il avait trop sous-estimé les besoins de son corps. Le mot " Cours !" qu'il voulut hurler s'étrangla dans sa bouche. La faim, trop longtemps ignorée, souffla impitoyablement ses pensées pour prendre le contrôle.

Maintenant parfaitement réveillé et aux aguets, il claqua ses mâchoires avec une joie sauvage. Il se leva sans un bruit et alla se plaquer contre le mur. Il avait oublié qui venait vers lui, une assiette à la main, en appelant poliment son nom pour ne pas le surprendre. Il n'y avait plus de valeurs morales, de reconnaissance ou même de début de sympathie qui comptait. Rien, à part le sang dont il avait besoin et qu'il ne pensait qu'à répandre et à goûter.

Sa proie ne le craignait pas et elle était coincée. Il faillit gémir d'anticipation. Il se tendit de tout son corps alors qu'un début d'inquiétude pointait dans la voix toute proche. L'homme mit un pied dans la pièce, et il fondit sur lui. L'assiette lui échappa et s'écrasa par terre quand il lui saisit le bras sans entendre les questions frénétiques qu'on lui posait. Il leva sa main devant son visage sans effort, alors que l'homme essayait à toute force de se libérer. Il s'était entaillé l'index, une blessure bête faite sûrement en cuisinant. Il n'avait pas pris la peine de la bander et la plaie saignait encore un peu, affolant les sens de celui qui s'appelait Rampa. Il tira sur son doigt pour le mettre dans sa bouche, aspirant le sang avec un soupir de plaisir. Il en avait tellement besoin. Très vite, il lui fallut plus que le mince filet qu'il arrivait à tirer. Il mourrait de faim. Il le lécha avec gourmandise puis le sorti de sa bouche et lui maintient le bras à deux mains. Il ouvrit largement les mâchoires et une exclamation terrifiée retentit dans l'abri. Il pencha prestement la tête pour lui déchirer le poignet. Ses dents s'enfoncèrent profondément dans la chair douce et le sang lui emplit immédiatement la bouche.

Enfin.

Il but en tremblant, sourd et aveugle à tout le reste, seulement capable de gémir en sentant la chaleur revenir dans son corps. Il aurait pu rester comme ça, penché sur sa proie jusqu'à ce que le sang se tarisse et que sa frénésie s'apaise. Mais quelque chose de dur et de froid le cogna sur le front, puis s'appuya sur sa peau. Son instinct commença à le tirer de son hébétude, puis l'homme parla d'une voix calme. Ça contrastait tellement avec les hurlements et les suppliques auxquelles il était habitué qu'il revint complètement à lui.

- Lâche-moi ou je vais devoir te tuer.

Et Rampa ouvrit les yeux.

Le bas du visage plein de sang, les mains refermées sur le bras du prêtre si fort que la peau était blanche, et le canon de son pistolet braqué sur sa tête. Son cœur sombra.

- Oh non. Non, non, non, non, non...

Il lâcha sa prise et recula sans même penser qu'un mouvement brusque pourrait surprendre Aziraphale. Il ne voulait que s'éloigner au plus vite. La honte l'envahit, l'écrasa et il se plaqua contre le mur avec l'envie d'y disparaître.

- Je... Je suis désolé. Je ne voulais pas, je te le jure, je n'ai pas...

Sa voix se brisa et le silence revint dans l'abri.

Aziraphale, sans cesser de le braquer, serra son bras blessé contre lui. Il se releva lentement et recula aussi jusqu'à se mettre dos au couloir. Rampa le vit lever difficilement sa main blessée pour se signer et il s'en voulut encore plus. Le prêtre se mit ensuite à chuchoter dans une langue qu'il ne connaissait pas pendant une poignée de secondes, puis se tut et leva un sourcil, attendant visiblement quelque chose qui n'arriva pas. Ils se regardèrent.

- Qu'est-ce qui tu es ? demanda Aziraphale.

Il n'avait l'air ni horrifié, furieux ou dégoûté. Seulement intéressé. Rampa ne pensait même pas à lui-même aussi placidement. Il répondit, prononçant le mot qu'il n'avait jamais osé formuler au fond de lui :

- Un démon.