- ... Je crois, ajouta Rampa quelques secondes après.

Malgré la situation, la peur et la douleur, Aziraphale ne put s'empêcher de lâcher un bref éclat de rire.

- Tu as des doutes ?

- Si! Enfin, non, je... Je ne sais pas. Celui qui m'a fait ça de m'a rien dit. Mais je suis censé être mort depuis des années et j'ai besoin de sang pour survivre, alors qu'est-ce que je peux être d'autre ?

Le prêtre secoua la tête, un geste d'impuissance désolée. Il ne pouvait pas lui répondre, il n'avait jamais rencontré ce cas de figure. Rampa avait le visage crispé et la voix trop forte. Sa détresse était visible, et elle lui fit de la peine même s'il ne pouvait et ne devait pas oublier la violence de son attaque.

- Est-ce que tu risques de m'agresser à nouveau ? demanda calmement Aziraphale en raffermissant sa prise sur son arme.

- Non ! Je suis désolé, je te jure que c'est la dernière chose que je voulais.

Rampa passa ses doigts sous ses lunettes, comme s'il se frottait brièvement les yeux.

- Je n'ai pas pu me nourrir depuis plus de huit jours et avec les coups et tout, j'ai horriblement faim. Je voulais attendre de t'avoir quitté pour ça, mais quand tu es arrivé tout à l'heure, j'ai senti que tu étais blessé et... C'est comme si quelque chose m'avait possédé, je ne contrôlais plus rien. C'est... C'est dégueulasse à dire comme ça, mais je ne te voyais plus comme une personne. Juste du sang. Je ne pensais qu'au sang.

Il leva le regard vers Aziraphale.

- J'imagine que tu vas me tuer ? demanda-t-il d'une horrible voix creuse, sans faire un mouvement pour se protéger. Il avait l'air d'accepter sa mort avec une résignation fatiguée.

Aziraphale dut prendre un moment pour réfléchir. Il sentait encore ses dents dans son poignet, et il ne pouvait que vaguement imaginer à quel point Rampa était dangereux. Il ne voulait pas le renvoyer dans la nature, où il pourrait blesser d'autres personnes. Mais d'un autre côté, il était visible qu'il subissait son état et qu'il avait honte de ce qu'il était. Ce n'était pas un monstre sadique, mais bien un homme dévasté par un fardeau écrasant et le prêtre ne pouvait tout pas simplement l'abattre comme un chien enragé.

Il devait y avoir une solution.

- Comment évites-tu cette folie passagère habituellement ? demanda Aziraphale sans répondre directement.

Rampa se recroquevilla un peu plus contre le mur, les épaules basses.

- En buvant assez de sang humain, répondit-il à contre-cœur.

- Et... Es-tu satisfait par ce que tu as pris maintenant ?

- Oui. Pour le moment, ça ira, dit Rampa sans tourner la tête vers lui.

Son corps se tendit brusquement et il se mit à s'essuyer le visage à deux mains pour faire disparaître le sang qui le maculait encore. Puis il plaqua ses mains souillées sous ses bras comme s'il ne pouvait pas supporter de les voir.

Aziraphale l'observait pudiquement du coin de l'œil, touché une fois de plus par la haine qu'il semblait porter à ce qui l'affectait. Il connaissait cela si bien. Il se raidit et se força à ne pas se laisser aller à trop d'empathie.

Il laissa son regard errer du lit encore défait et débordant de couvertures, à l'assiette de faïence éclatée par terre. Les battements de son cœur se calmaient lentement. La douleur dans son poignet refluait plus rapidement que ce à quoi il s'était attendu et il entrouvrit les doigts pour regarder discrètement sa plaie.

Elle était déjà refermée. Les bords des deux morsures étaient soudés en des lignes certes rouges et boursouflés, mais qui semblait dater de plusieurs jours. Incrédule, il fixait bêtement sa propre chair comme si elle ne lui appartenait pas.

- Ça va ? demanda timidement Rampa au bout de quelques secondes de silence.

Aziraphale, muet, leva seulement la main pour lui montrer sa peau, le cœur de nouveau à cent à l'heure. Rampa tendit le cou, et son visage pris une expression franchement soulagée qui s'effaça rapidement.

- Ah, oui. Ça arrive à chaque fois que je mords. Quand c'est fini, ça guérit tout seul. C'est... Pratique. Pas de bobos, pas de traces. Vraiment pratique.

- Mais je ne risque pas de..?

L'angoisse terrible lui coupa le souffle avant même qu'il ne puisse terminer sa phrase.

- De... De devenir comme moi ? termina Rampa. Non ! Non, ne t'inquiète pas. Pas comme ça. Heureusement ! On serait horriblement nombreux sinon. Non, répéta-t-il. La transformation est... Beaucoup plus intense. Dans tous les sens du terme. Et il faut le vouloir. Il faut tout donner.

Il parut se reprendre.

- Bref, dans quelques heures, il n'y aura plus rien. Excuse-moi encore. Pour ce que ça vaut.

Secoue-toi, vieil imbécile. Ce n'est pas comme si tu ne voyais pas des choses étranges à longueur de temps ! Il respira profondément. Il laissa ensuite retomber sa main en redressant les épaules.

Une nouvelle fois, Rampa avait étonnamment franc avec lui malgré les circonstances. Aziraphale connaissait la valeur de cette qualité. L'instinctive sympathie qu'il lui inspirait n'en fut que renforcée et il trouva l'énergie de lui sourire pour essayer de l'apaiser. N'avait-il pas prit la décision de l'aider ? Il se rendait seulement compte qu'il en avait beaucoup plus besoin que ce qu'il avait pensé.

- Je t'ai déjà pardonné.

Les yeux du jeune homme brun semblèrent s'écarquiller brièvement derrière ses lunettes noires, qu'il avait étrangement conservées sur son nez.

- Alors... Tu ne vas pas utiliser ça ? demanda-t-il en désignant vivement le pistolet que le prêtre tenait encore.

Aziraphale baissa les yeux vers sa main. Il avait complètement oublié son arme et la fourra dans sa poche en secouant la tête.

- Non. Jamais si je peux l'éviter. En fait, je voudrais plutôt t'aider, Rampa.

- M'aider à quoi? dit-il d'une voix pleine de surprise.

Oui, qu'est-ce ce que tu pourrais bien faire ? Ce n'est pas un fantôme que tu pourrais exorciser ! se dit-il sèchement à lui-même. Pourtant, il ne renonça pas. Il ne savait pas encore comment, mais il allait faire tout son possible.

- Et bien, d'abord à combler ta faim pour que ce genre d'incident ne se reproduise plus, énumera-t-il lentement tout en réfléchissant. À te cacher encore un peu, le temps que les choses se calment. Mais surtout à découvrir ce que tu as et pourquoi afin de pouvoir trouver une solution.

L'autre se figea.

- Q... Quoi ?

- Nous devons comprendre ce qui t'est arrivé. Je n'en ai pas la moindre idée pour l'instant, mais je vais faire des recherches. Mais je doute que tu sois un démon. Tu n'as rien de mauvais ou de maléfique comme eux.

- Tu ne me connais pas, dit-il en fronçant les sourcils.

- Tu peux me faire confiance. Je t'ai déjà dit que j'avais un don pour repérer les mauvaises intentions, non ? fit Aziraphale avec un léger sourire comme s'il faisait juste une plaisanterie.

- Et puis les démons ne peuvent pas rentrer dans une église aussi tranquillement que tu l'as fait hier.

Rampa sourit aussi du coin de la bouche même si son expression restait angoissée.

- Comment est-ce que tu peux accepter tout ça aussi facilement ? finit-il par dire comme si la question lui avait échappé. Tu devrais hurler de trouille en courant dans tous les sens et me balancer ta croix à la figure !

Aziraphale ne parlait jamais volontairement de son don ou de habitude de la mort et du paranormal qui obscurcissait sa vie. Il se contenta d'avoir l'air de prendre les choses à la légère.

- Oh, je ne pense pas que tout cela soit nécessaire. Et puis je tiens beaucoup à ce crucifix.

- Mais... Je ne te dégoûte pas ?

Le prêtre releva les yeux, pour les planter dans ceux du jeune homme. Il ne voulait pas qu'il puisse douter de ce qu'il allait lui dire.

- Non, car tu le fais uniquement parce que tu en as besoin. Est-ce qu'on peut en vouloir aux carnivores de manger de la viande, même s'ils en viennent parfois à dévorer la progéniture d'autres espèces ? Je ne pense pas, aussi triste que ce soit. Ce sont les hommes qui font le mal et qui tuent pour s'amuser qui me dégoûtent.

Le soulagement de Rampa fut visible, même s'il essaya d'en cacher la profondeur.

- Ah, d'accord. C'est... Hurm. D'accord.

- Je veux vraiment t'aider, répéta Aziraphale d'une voix douce.

- Tu seras le premier.

Je m'en doute bien, mon cher garçon, pensa le prêtre.

- Acceptes-tu ? se contenta-t-il de demander.

Pendant une seconde, un grand et magnifique sourire se dessina sur le visage de Rampa. Et puis il disparut comme une flamme que l'on souffle.

- Je n'ai rien d'intéressant à t'offrir en échange. Je ne possède que les vêtements que je portais, mes lunettes et une vieille voiture de sport qui ne vaut rien et qui est sûrement surveillée par la police maintenant.

- Je ne veux pas être rétribué pour l'aide que j'apporte. C'est mon devoir. La seule chose que je te demanderai est de continuer à être absolument honnête avec moi.

Le sourire revint, plus fin, mais tout aussi sincère.

- Je ne t'ai pas menti depuis que l'on s'est rencontré. Je crois que je n'ai pas osé. Mais je te promets que je ne ferai pas non plus à l'avenir.

Aziraphale sourit aussi.

- Très bien. Donc tu restes le temps qu'il faudra pour que je fasse des recherches et tu t'engages à me dire toute la vérité. En contrepartie, je te garde en sécurité et je fais tout mon possible pour rendre ton séjour aussi agréable - et bref - que possible. Cela ressemble à un accord. Qu'en penses-tu ?

Rampa se leva lentement. Il le guettait comme s'il craignait que le prêtre s'enfuie brusquement. Mais Aziraphale ne bougea pas et lui tendit la main en souriant toujours. Rampa s'approcha alors et la lui saisit fermement. La joie s'épanouit sur son visage, embellissant ses traits acérés et amenant de la couleur à ses joues pâles et bleuies par les coups. Sans la raideur qui semblait le ronger, il avait l'air de ce qu'il était : un jeune homme d'une vingtaine d'années qui mériterait de sourire davantage.

- Marché conclu ! s'exclama-t-il, arrachant le prêtre à sa contemplation un peu rêveuse.

Il hocha la tête, simplement heureux de le voir ainsi.

- Oui.

Rampa lui serra la main une dernière fois, puis retira ses doigts froids des siens.

- Merci, dit-il, et il y avait un monde de gratitude de dans ce simple mot.

Il recula un peu et releva ses yeux toujours dissimulés vers lui.

- "Toute la vérité", hein ?

Un garçon intelligent, pensa Aziraphale avec un chaud sentiment d'appréciation.

- Je suis navré si cela semble intrusif, mais j'ai besoin de connaître en détails ce qui t'est arrivé si je veux avoir une chance de comprendre. Je ne me le permettrais pas si ce n'était pas nécessaire, répondit-il. Je n'aime pas spécialement avoir à...

- D'accord ! le coupa gentiment Rampa. Je suis d'accord. C'est juste que... Ce n'est pas une jolie histoire.

- Ne t'inquiète pas pour ça. Je suis prêtre depuis presque vingt-cinq ans et tu serais surpris de ce que les gens peuvent avouer à un homme tenu au silence.

Et il pensait autant aux vivants qu'aux morts.

Il s'approcha, dépassa Rampa et s'assit sur le lit le plus proche. D'un geste qui se voulait poli et mais pas impérieux, il lui désigna celui dans lequel il avait dormi. Le jeune homme alla s'asseoir à son tour, s'installant en tailleur en face de lui.

- Je t'écoute.

- Maintenant ? Ça pourrait durer un moment, tu sais ?

- Ça ne fait rien, je ne dors pas beaucoup. Mais avant de commencer, j'aimerais te demander une faveur, Rampa.

- Oui. Tout ce que tu voudras.

Aziraphale faillit hésiter, partagé entre le plaisir de le voir si aimable et la gêne d'en profiter. Mais il avait pris, par un heureux hasard, la précaution de ne pas beaucoup boire ce soir et il se retrouvait donc capable de le sonder profondément.

- Je voudrais voir tes yeux.


La première chose qui sortit de la bouche de Rampa ne fut pas "Pourquoi ?" ou " Je ne pense pas que ce soit une bonne idée", mais un très sincère:

- N'aie pas peur.

Il s'en voulut tout de suite quand il vit Aziraphale se tendre.

- De quoi devrai-je avoir peur ? répondit-il pourtant avec ce calme qui l'impressionnait.

De moi, pensa Rampa.

Il était idiot. Le prêtre avait déjà vu le pire. Mais il s'attendait encore à ce qu'il réagisse comme les autres avant lui, qu'il le repousse ou s'en aille.

Il ne répondit pas et se contenta d'enlever lentement ses lunettes de soleil, résigné. Puisqu'il allait rester, il aurait été amené à le faire à un moment ou un autre. Il espérait seulement que ce ne serait pas la goutte qui ferait déborder le vase. Il garda la tête baissée vers ses genoux un bref moment, pour s'habituer à revoir les vraies couleurs de ce qui l'entourait. Et quand il le put, mais surtout quand il en eut le courage, il releva les yeux pour croiser son regard.

Il vit la surprise envahir son visage. Il comprit qu'il retint même un mouvement de recul en remarquant que ses mains se crispaient sur le rebord du lit. Ça lui serra le ventre. Il s'y attendait, pourtant. C'était la même chose à chaque fois.

Ses yeux étaient bizarres. Ils étaient tellement verts qu'ils en paraissaient jaunes, et ses pupilles n'étaient pas rondes mais moitié fendues vers le bas de ses iris.

Mortifié, il ébaucha un geste pour remettre ses lunettes. Il s'en empêcha finalement et malgré la boule dure dans son ventre, il redressa le dos, puis le menton sans couper leur contact visuel.

Mais Aziraphale se détendit et son regard s'adoucit.

- Je n'avais encore jamais vu cette nuance de vert, dit-il légèrement.

Rampa lui fut très reconnaissant de ne pas s'excuser.

- Je peux m'approcher ? demanda encore le prêtre, le prenant au dépourvu.

- Euh... Oui, pas de problèmes, s'entendit-il répondre.

Aziraphale se leva et vint s'asseoir près de lui. Ils ne se touchaient pas, mais la soutane noire effleura le velours de son pantalon. Le prêtre se pencha, les mains posées poliment sur ses genoux, et il planta ses yeux dans les siens à nouveau.

Et Rampa oublia d'avoir honte ou de s'inquiéter de ce qu'il allait penser.

Le visage d'Aziraphale était si proche qu'il n'en voyait plus que le bleu transparent, surmonté de sourcils clairs et effleuré par ses cheveux blonds un peu trop long. Il put respirer pour la deuxième fois l'odeur fraîche qu'il portait, celle du savon qu'il semblait préférer au parfum avec en dessous, un peu plus diffuse, la vague senteur de renfermé qu'il associait à l'église. Il prit conscience de leur proximité, de leur isolement et du lit sur lequel ils étaient.

Subitement, Aziraphale ne fut pas que le représentant d'une institution qu'il avait toujours craint et respectée, mais un homme en chair et en os.

Un homme grand, épais, avec des épaules larges, un beau visage glabre, une bouche qui avait l'air douce et des yeux exigeants qui n'étaient pas obscurcis par la peur ou le dégoût...

Très séduisant.

Il sentit une légère chaleur envahir ses joues et pour une fois, il fut assez content de ne pas pouvoir rougir furieusement comme les humains.

C'est un prêtre, bordel ! Reprends-toi ! se dit-il, gêné, alors qu'Aziraphale continuait à le regarder comme s'il essayait de lire ce qu'il avait dans la tête.

Il vit le prêtre en question froncer les sourcils, puis se reculer lentement avec l'air pensif. Il resta d'ailleurs silencieux pensant quelques secondes, avant que son visage ne s'éclaire d'un bref sourire.

- Je peux te le répéter maintenant : je ne pense pas que tu sois un démon, ni même possédé.

Il dut voir que Rampa allait objecter, car il continua rapidement.

- Malgré ce que tu consommes et tes yeux particuliers, oui. Mais je comprends parfaitement tes craintes. Voudrais-tu qu'avant de me parler de ce qui t'es arrivé, je récite une prière de délivrance ? C'est un exorcisme simple, mais nous saurons tout de suite si je me trompe, car aucune présence démoniaque ne supporterait ni ma main ni les mots que je prononcerai.

- Tu... Tu en as déjà fait ça ?

- Oui, répondit-il seulement alors que Rampa aurait aimé qu'il s'explique davantage. Et pas seulement pour s'assurer qu'il savait ce qu'il faisait.

Il était curieux d'en apprendre plus sur lui.

Rampa tressaillit et enfonça discrètement les ongles dans les paumes de ses mains refermées sans changer d'expression. La petite douleur était un rappel, un avertissement discret qu'il s'adressait à lui-même : il ne devait pas se laisser aller à espérer quoi que ce soit d'Aziraphale. Ce n'était pas parce qu'il se montrait aimable, patient et soucieux de l'aider qui y aurait autre chose.

Il ne devait pas l'oublier.

Il cligna des yeux et essaya de comprendre ce que le prêtre lui expliquait, en ignorant résolument le vif regret qui lui tordit le ventre.

- ... sera rapide, et en latin. Mais si tu le souhaites, je peux te traduire.

Il se força à sourire.

- Fait comme d'habitude.

- Dans ce cas, allons-y.

Aziraphale se rapprocha de nouveau et leva la main gauche pour poser sa paume sèche et chaude sur son front. De l'autre, il se signa et serra le crucifix qu'il avait entouré autour de son poignet. Il ne ferma pas les yeux, mais commença à réciter d'un ton clair et ferme, alors que Rampa, partagé entre l'espoir et la peur, ne savait pas à quoi s'attendre.

- Sancte Michael archangele, defende nos in praelio; contra nequitiam et insidias diaboli esto adiutorium. Petimus rogando: Deus illi imperat; et tu, dux militiae caeli, Satanam et alios spiritus malos in gehenna vagantes mundo in virtute Dei expellas ad perdendum animas. Amen.

Il ne se passa rien. Pas de gesticulations, de fumée s'échappant de sa bouche et de ses yeux, pas d'insultes en araméen. Juste un imbécile crevant de solitude qui essayait de ne pas trop apprécier cette main douce sur sa peau et la présence rassurante du prêtre à ses côtés.

Aziraphale répéta "Amen" deux autres fois puis traça le signe de croix sur son front sans qu'il ne hurle ou ne se débattre. Avec un regard qui, à n'en pas douter, voulait dire "tu vois, j'avais raison", il lui prit la main, la retourna dans la sienne et posa son crucifix à plat à l'intérieur. Cette fois aussi, la chair ne grilla pas en sifflant. Rampa ne sentit rien d'autre que le froid discret de l'argent et la ferme pression des doigts d'Aziraphale.

- Pas un démon, dit le prêtre avec cette ébauche de sourire qu'il commençait à aimer.

- Pas un démon, répéta-t-il, encore abasourdi.

Il avait pensé être une créature démoniaque depuis plus de la moitié de sa vie et le soulagement de s'être visiblement trompé le laissait léger, mais vaguement vide aussi.

Aziraphale dut s'en apercevoir, car il lui serra la main qu'il tenait encore, emprisonnant le crucifix entre eux. Rampa sentit la petite figure du Christ sur la croix s'inscrire dans sa paume sans y penser.

- Mon cher garçon, as-tu besoin d'un peu de temps pour... Digérer la nouvelle?

Oui, pensa Rampa. Au moins de plusieurs mois et d'une cuite magistrale.

- Non, répondit-il, les yeux écarquillés. C'est bon. Ça va.

Il dégagea doucement sa main de l'étreinte d'Aziraphale. Il retient son crucifix juste un moment, et, encore étonné de pouvoir le toucher, caressa brièvement du pouce le visage qui y était ciselé. Puis il le rendit à Aziraphale avec ce qu'il espérait être un regard assuré et courageux.

- Tiens. Bon, qu'est-ce que tu veux savoir ?

Le prêtre remit sa croix autour de son cou, en prenant le temps de la glisser dans sa soutane.

- Et bien, commençons simplement. Est-ce que tu sais si tes yeux ont toujours été comme ça ou s'ils ont changés après ce qui t'es arrivé ?

- Je n'en sais pas sûr, parce que je n'ai aucun souvenir avant le jour où "il" m'a trouvé en train de mourir dans les décombres d'une maison. Mais "il" a dit que mes yeux lui avaient plu, et que c'était pour ça qu' "il" m'avait sauvé. Donc oui, je pense que je suis né comme ça.

Rampa avait volontairement lâché l'information durement pour voir la réaction d'Aziraphale. Il fut gratifié d'un froncement de sourcil et de ce regard mêlant douceur et fermeté qu'il lui avait déjà vu. Comme s'il refusait de laisser voir la compassion qu'il ressentait.

Il se demanda ce qui lui avait appris à se dissimuler ainsi.

- " Il"? demanda Aziraphale, avec l'air de celui qui ne va pas se satisfaire d'une petite explication bâclée.

Rampa inspira profondément. Il ne l'appellerait certainement plus "mon garçon" après.

Dommage, pensa-t-il sincèrement.

- Luc. Enfin, c'est le nom sous lequel il s'est présenté, mais il avait quelque chose de bizarre dans le regard en le disant. Comme si c'était une blague, mais qu'il était le seul à pouvoir rigoler.

Aziraphale hocha la tête.

- Je vois très bien ce que tu veux dire. Continue, je t'en prie.

Rampa grimaça légèrement. Il s'était engagé à dire "toute la vérité" à Aziraphale alors qu'il s'était souvent empêché de se remémorer ce moment en détails. Par contre, il avait fait son possible pour se rappeler parfaitement du visage de Luc, de sa voix et même de la forme de son corps parce qu'il espérait encore le retrouver.

Mais il se rendait compte que malgré ses efforts, il n'avait rien oublié.

- Luc, donc. Qui m'as trouvé juste après un bombardement dans une maison effondrée. La mienne, peut-être. Je ne sais pas. Je n'avais rien sur moi à part un pantalon de toile et une simple chemise. J'étais le seul à gémir et à appeler. Il s'est approché tranquillement et m'a regardé alors que j'étais par terre avec l'épaule gauche déchirée. Mon bras n'était presque plus attaché au reste. Il pleuvait un peu et les sirènes hurlaient encore même si les avions étaient partis. Le monde avait l'air de s'être effondré. Je revois les éraflures pleines de poudre blanche sur ses chaussures quand il s'est arrêté à côté de ma tête. Il m'écoutait le supplier de m'aider et d'appeler les secours sans bouger, et m'a dévisagé en me disant que j'avais des yeux fascinants. C'est seulement quand j'ai dû arrêter de parler parce que je n'y arrivais plus qu'il s'était accroupi vers moi et qu'il a écarté ma chemise de ma nuque, très doucement. Ses doigts étaient glacés, c'est marrant que je l'ai remarqué même si tout mon corps était au supplice. Il m'a dit de ne pas m'inquiéter, qu'il pouvait me soigner lui-même beaucoup mieux que n'importe quel médecin. Lui, il me sauverait vraiment, sans amputation et sans risque de crever d'infection après. Mais je devais le vouloir assez pour faire tout ce qu'il me demanderait et qu'après, je ne serais plus jamais le même. Et pendant qu'il parlait, je sentais le froid se répandre dans mon corps. Je savais que j'étais en train de mourir, là, maintenant. Alors j'ai dit oui sans vraiment écouter. Je n'ai même pas demandé ce qu'il allait faire. Il a eu un sourire magnifique, comme si je venais de lui faire très plaisir. Et il s'est jeté sur mon cou pour me mordre.

Aziraphale émit un petit bruit de stupeur, qu'il n'entendit que vaguement. Les images étaient si vives qu'il l'impression d'être de retour dans les décombres cette nuit-là.

- J'avais perdu beaucoup de sang. Il a dû forcer sur mes veines pour prendre ce qu'il avait besoin. C'était comme si plein de petits hameçons avaient été fichés dans mon corps et qu'il tirait sur toutes les lignes en même temps. J'ai cru qu'il m'achevait. Ça faisait tellement mal que j'allais forcément en mourir. Mais il ne m'a pas tué. Il a arrêté de boire quand je n'entendais plus que le bruit de mon cœur qui ralentissait, et il m'a secoué sans pitié pour me ramener à moi. Il s'était ouvert le poignet et il l'avait collé contre ma bouche. La première gorgée... Immonde. Je sentais l'odeur de mon sang par terre, le sien qui coulait sur mon menton et dans ma bouche et ma gorge. J'ai instinctivement voulu le recracher, mais il m'a secoué de nouveau en me disant que je devais boire pour vivre et que j'avais promis d'obéir. Je ne me souvenais plus de ce que j'avais dit, mais j'aurais tout fait pour qu'il arrête de toucher mon épaule blessée. J'ai bu. Il m'a encouragé presque gentiment à continuer. Plus je buvais et moins j'avais mal, plus j'arrivais à contrôler mon corps. Et plus ça devenais bon. Je l'ai à peine senti remettre mon épaule en place alors qu'elle me torturait à peine quelques secondes avant. J'ai réalisé que j'étais guéri quand j'ai pu attraper son poignet avec les deux mains. Je l'ai lâché sous le choc et il s'est éloigné de moi. J'étais en train de regarder mon bras sans y croire, quand je me suis senti subitement très mal. Toute la chaleur, toute la vie que son sang me donnait à disparu quand j'ai arrêté de boire. J'avais la tête qui tournait et la peur m'a submergé. Mais il m'a repoussé avec un coup de pied quand j'ai essayé de lui attraper la main de nouveau. Je suis tombé en arrière et j'ai quand même essayé de ramper vers lui. Je ne voulais pas mourir. Le froid est revenu sous ma peau, s'est répandu partout et je me suis évanoui en pensant que je n'ouvrirais plus jamais les yeux.

La sensation lui revenait et il frissonna.

- Je me suis réveillé à l'hôpital. En regardant les autres, ceux qui criaient de douleur, les infirmières qui couraient partout et les familles qui pleuraient, j'ai pensé que j'avais halluciné. Tout était normal, la guerre continuait et je n'étais qu'un gars de plus touché par l'arrosage des boches. Mon bras gauche était à sa place et j'avais une grosse cicatrice blanche sous ma chemise. On m'avait simplement allongé sur un brancard dans un couloir et comme je ne hurlais pas, on ne s'est pas occupé de moi tout de suite. J'ai voulu me lever et partir, tout simplement. Mais je me suis rendu compte que je ne savais pas où aller. Je ne savais plus si j'avais une adresse, des personnes qui m'attendaient et qui s'inquiétaient pour moi. Je n'ai pas pu donner mon nom, mon âge, mon grade ou quoi que ce soit au docteur fatigué qui a finit par venir. Il m'a examiné, puis a dit que mon amnésie devait être le résultat d'un choc à la tête et que ce serait sûrement passager. Mais que de toute façon, ils étaient trop débordés pour me faire passer d'autres examens aujourd'hui et que je devrais revenir, car ils ne pouvaient pas me garder si je n'étais pas dans un état critique. Il a dû voir que l'idée de sortir comme ça, à l'aveuglette, me faisait très peur parce qu'il m'a autorisé à rester au moins la journée si je ne gênais pas. S'il avait le temps, s'il s'en souvenait, il reviendrait me voir pour regarder ma tête et mes yeux avant de finir son service. Il m'a dit que c'était tout ce qu'il pouvait faire pour moi, entre les blessés qui arrivaient de partout, le manque de médecins et d'infirmières, la pénurie et cet horrible conflit qui ne s'arrêtait pas. Je n'ai pas posé de questions. J'étais trop sonné pour ça. Je me suis juste levé pour qu'ils reprennent mon brancard et je me suis assis dans un coin. Je ne me suis pas non plus demandé pourquoi les gens qui attendaient aussi évitaient mon regard et ne me parlaient pas. Je ne pensais qu'à me creuser la tête pour chercher des souvenirs. C'était bizarre, je retrouvais des détails, comme la date ou le fait que la plus vieille cathédrale de la ville avait été entièrement détruite par les bombardements. Je savais aussi très bien qu'on était en guerre depuis trois ans, que c'était une boucherie et qu'on ne s'en sortait pas. Mais rien sur ma propre vie.

Il ne regardait plus Aziraphale, mais un point derrière son épaule, alors que ses mains étaient contractées sur ses genoux.

- Luc est revenu le soir. Il s'est présenté comme mon cousin et m'as sortit de l'hôpital sans que personne n'y fasse vraiment attention. Qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre, à part errer seul dans les rues, comme tous ces gens sans abris qui regardaient la fumée monter des ruines? Je l'ai suivi. On a marché un long moment sans rien dire, et il m'a emmené à l'extérieur de Reims. La nuit avait l'air plus noire ici, il faisait plus froid. Je me suis rendu compte que je n'avais pas de chaussures parce que je m'étais ouvert les pieds sur les débris. En regardant, j'ai vu que je n'avais pas saigné. Les plaies étaient ouvertes et roses, comme celle des morts oubliés sur les civières que j'avais vus à l'hôpital. Mais elles ne saignaient pas. J'ai eu peur de nouveau, peur de ce qu'il m'avait fait. Parce que ce n'était pas un rêve ou un délire. C'était aussi réel que Luc qui me regardait paniquer sans perdre son sourire. Quand j'ai été incapable de marcher plus loin, il a consenti à s'arrêter. Il n'a pas répondu à mes questions, non. "Mon petit rampant", il a dit. J'entends encore chacun de ses mots. "Je me suis laissé emporter. Je t'ai sauvé parce que je trouvais dommage que de si jolis yeux se ferment pour toujours. Je n'en avais jamais vu des comme ça auparavant. Mais ils sont beaucoup trop... Évidents, si tu veux savoir. C'est vraiment un coup à se faire repérer tout de suite et à finir avec un pieu dans le cœur. Et crois-moi, ce n'est pas très agréable. Je n'ai aucune envie de renouveler l'expérience." Je ne comprenais pas ce que mes yeux pouvaient avoir de spécial, je ne me souvenais même pas de leur couleur. Mais il a continué en disant que maintenant, j'allais avoir besoin de sang pour vivre, que je ne devais pas attendre trop longtemps pour me nourrir et que les blessés faisaient des proies faciles. Il m'a dit d'éviter les lieux de cultes et le soleil. Il me jetait ses informations au visage, très vite et avec l'air ennuyé. J'ai dû secouer la tête à ce moment-là pour refuser. Je ne voulais pas encore boire du sang, une fois suffisait. Il a rigolé. Il ne s'est pas fatigué à me convaincre. Il a juste sorti un couteau de sa ceinture et s'est ouvert la main. Le sang a perlé aussitôt. Et je n'ai vu que ça, comme si le monde était en noir et blanc et que le rouge sur sa peau était la seule couleur qui existait pour moi. Il a essuyé le sang avec deux doigts, soigneusement, et il me l'a tendu. Mon corps a agi tout seul. Je ne voulais pas, mais je l'ai fait quand même. Et j'ai adoré. "C'est bien", il a chuchoté en me regardant mettre ses doigts dans ma bouche. "Tu vas vivre, Rampant. Je ne donne pas ça à n'importe qui, et je n'aime pas qu'on gaspille mes bontés." J'ai relevé la tête et je l'ai regardé. Il avait la peau tellement pâle sous ses cheveux noirs et des yeux sans lumières. Il a souri de nouveau, mais beaucoup plus largement et j'ai vu ses dents en entier pour la première fois. Ses canines étaient très longues et les incisives tout autour étaient plus petites mais tout aussi pointues. Une bouche de prédateur, faite pour mordre et déchirer. Il ressemblait à une bête avec un visage humain, l'image même qu'on se fait des démons. Et il m'avait transformé. Damné, peut-être. Je me suis jeté en arrière quand j'ai compris ça. Je me suis relevé et j'ai fui loin de lui, aussi vite que je le pouvais, comme si m'éloigner pouvait me rendre ce qu'il m'avait pris. Évidement, ça n'a pas marché. J'ai juste perdu l'opportunité de lui demander ce que j'étais. Il ne m'a pas suivi et je suis retourné en ville, seul avec mon amnésie, mes questions et une soif de sang qui ne faisait que commencer à me tourmenter.

- Tu ne l'as pas revu ? intervint le prêtre d'une voix douce.

Rampa cligna des yeux et se secoua pour revenir au présent.Il enfouit de nouveau ces souvenirs douloureux dans un coin de sa tête.

- Non. Et c'est pas faute de le chercher. Ça fait trente ans que je sillonne la France en voiture.

Il y eut un silence abasourdi. Aziraphale se pencha en avant, les sourcils froncés.

- Escuse moi, mais j'ai dû mal comprendre. Tu as dit que cela faisait combien de temps que tu le poursuivais?

Rampa se passa la main sans les cheveux, gêné. Finalement, il aurait peut-être dû être plus précautionneux.

- Ah. Tu vois, mon corps ne fonctionne plus comme celui des humains. J'ai gardé l'aspect que j'avais quand il m'a transformé, mais je...

- Combien de temps ? redemanda Aziraphale, plus fort.

- C'était en 1917. Ça fait, euh... Trente-deux ans, si tu veux avoir le nombre exact.

La tête que fit le prêtre aurait pu être drôle, mais Rampa n'avait pas du tout envie de rire. Peut-être que ÇA, ça allait être la goutte de trop. Il se mit à parler nerveusement sans pouvoir s'en empêcher.

- Je dois avoir la cinquantaine, du coup. Même si ça ne se voit pas. La chance, hein ? J'ai même pu éviter le recrutement de la deuxième Guerre Mondiale parce que je n'avais pas l'air d'avoir la majorité. Bon, après, je ne peux pas rentrer dans les bars, mais comme je ne supporte plus l'alcool c'est pas trop grave... Et pas moyens de se payer de l'amour non plus. Ça, par contre, ça me manque parf...

Il se rappela qu'il parlait à un homme qui avait fait vœu de chasteté et il avala précipitamment la fin de sa phrase.

- Hurm! Bref, t'as compris l'idée. C'est aussi parce que je ne vieillis pas que je pensais être un démon.

Aziraphale, qui n'avait pourtant pas spécialement eu l'air de l'écouter, réagit enfin.

- Non, mon...

Il hésita sur le choix du mot, puis décida visiblement de garder au moins le début.

- ... Cher. Les démons ne sont pas capables de "contaminer" les humains avec les caractéristiques qui les définissent. Ils peuvent seulement tenter de les corrompre pour que leurs âmes aillent en Enfer à la fin de leur vie. C'est leur travail, si je puis dire. Ce qui t'est arrivé a effectivement un important aspect surnaturel, même s'il n'est pas démoniaque. Nous allons devoir découvrir ce que c'est.

Aziraphale lui fit un léger sourire un peu hésitant. Puis il leva la main pour la poser sur son épaule et serrer, ce qui rassura Rampa.

- J'espère sincèrement que je vais pouvoir t'aider.

- Tu vas essayer. C'est suffisant.

Aziraphale eut l'air un peu embarrassé, comme si sa reconnaissance le mettait mal à l'aise.

- Parfois, les bonnes intentions ne suffisent pas. On dit bien que l'Enfer en est pavé.

Je ne sais pas ce qu'il y a En-bas, ni si ce que j'ai n'est pas maléfique, se dit Rampa en le regardant. Mais avec tout ce que j'ai fait, je pense que j'irai quand même en Enfer à la fin.

Quelque chose de froid le saisit soudain et éteignit toute la joie qu'il ressentait.

Et je vais prendre garde à ne pas t'y faire chuter avec moi.


Deux petites précisions :

- Les prières de cette fiction sont de vraies prières, que j'ai modifiées ou volontairement traduites grossièrement en latin. Par délicatesse envers l'église et les lecteurs qui seraient croyants, je n'ai pas voulu les mettre en entier.

- Rampa souffre d'un problème aux yeux, un colombome irien bilatéral.C'est une maladie qui existe réellement et qui donne ce genre de regard (que personnellement je trouve très joli)

https/ www. msdmanuals. com/ fr /accueil /multimedia/ image/ v36025321_fr

( enlevez les espaces pour le lien )

N'hésitez pas à me demander mes sources ou mes inspirations ;)