Chapitre 3 - "Je n'ai rien à faire là."
Le train, lancé à grande vitesse sur les rails, avalait les kilomètres dans la campagne écossaise. La brume habituelle avait cédé sa place au givre, qui mangeait les vitres du Poudlard Express. Dehors, le paysage paraissait ne jamais changer, englouti par une neige d'un blanc presque douloureux à l'oeil qui recouvrait tout et rendait chaque endroit semblable au précédent. Dans le train, des élèves surexcités à l'idée de rentrer chez eux pour les fêtes se succédaient au chariot à friandises et discutaient bruyamment dans les wagons, insensibles au froid mordant de l'extérieur qui s'infiltrait dans le convoi.
Rose Granger-Weasley, le froid posé contre la vitre bringuebalante, qui menaçait à tout instant d'exploser à cause de la vitesse du train, réfléchissait, indifférente à l'agitation qui lui parvenait depuis la porte entrouverte du compartiment. Ses cheveux noirs, bouclés et denses, encadraient son visage jusqu'à sa mâchoire droite et volontaire. Machinalement, à intervalles réguliers, elle portait ses longues mains noires à sa bouche et soufflait dedans pour les réchauffer. L'isolation du train était défectueuse, il aurait fallu refaire le charme qui permettait de garder le froid dehors. Elle finit par enfouir ses mains dans son écharpe bleu à liseré bronze. Il faudrait qu'elle en parle avec Mr. Sherrington, à l'occasion. Quoique, ce n'était peut-être pas le rôle du concierge, l'enchantement du train. Mais de qui, alors ?
"Oh, y avait du monde ! Trop relou."
Rose lâcha le paysage des yeux et tourna son regard vers son amie Maggie qui referma la porte du compartiment derrière elle. La petite Serdaigle, pétillante, lui adressa un sourire éclatant et lui tendit une des timbales qu'elle avait à la main.
"Tiens, ça va te réchauffer.
-Merci Maggie."
Rose attrapant le gobelet fumant et la chaleur du récipient couru le long de ses doigts, les réchauffant délicieusement. La jeune fille soupira de bien-être. La Bièraubeurre était interdite à la vente à bord du Poudlard Express, mais on pouvait toujours mettre la main sur une tasse de thé. Elle souffla légèrement dessus, ayant peur de se brûler la langue si elle buvait trop vite.
"Tu me diras combien je te dois ?
-Oh, arrête, Rose ! Pour 2 Mornilles, je m'en remettrais.
-Je t'offre une Bièraubeurre à la rentrée, alors, sourit Rose en levant son gobelet.
-Ouais, c''est ça qu'on veut, répondit Maggie avec malice."
Elle bu une gorgée de thé et les joues de son visage rond, rendues roses par le froid ambiant, passèrent soudain au rouge soutenu.
"Eh, c'est chaud !
-Eh oui Maggie, se moqua Rose, le thé c'est chaud, c'est d'ailleurs sa caractéristique principale.
-Ha ha, vas-y, fiches-toi de moi. Tu rigoleras moins quand tu iras te chercher ta propre tasse, la prochaine fois."
Elle feignait d'être énervée mais ses yeux bleus, rieurs, ne trompaient pas Rose. De toute façon, Maggie était de bonne composition : en sept ans d'amitié, les deux amies avaient dû se disputer deux fois, et encore !
"Tu crois qu'on est assez loin de Poudlard, maintenant ? demanda Maggie en reposant sa tasse sur sa tablette.
-Je pense que les charmes du train sont trop puissants pour que tu puisses utiliser ton machin, là, répondit Rose, sachant très bien où elle voulait en venir.
-Mon portable, Rose. Je te l'ai dit genre, douze fois, dit la jeune femme en sortant un petit carré de métal, de la taille de sa paume, recouvert d'une énorme vitre. Rah, t'as raison, soupira-t-elle. Je devrais le savoir, pourtant : ça fait sept ans que je fais le trajet, et il refuse toujours de s'allumer avant qu'on arrive à King's Cross !
-C'est la magie qui fait ça.
-Je sais, je sais, soupira Maggie en rangeant l'appareil dans sa poche. Mais tu sais que ça me soûle : le monde magique…
-Devrait fonctionner avec le monde moldu, pas contre lui, termina Rose qui connaissait la chanson.
-Yes, exactement mademoiselle."
Maggie était née moldue, et elle ne perdait jamais l'occasion de le rappeler à Rose, très fière de cette dualité. Contrairement à elle, elle avait fréquenté une école moldue lorsqu'elle était petite, avant de recevoir sa lettre d'admission à Poudlard, et avait conservé plusieurs amis de cette époque qui vivaient encore près de chez ses parents. Mis à part ses grands-parents maternels, Rose ne connaissait aucun moldu. La magie avait toujours fait partie de sa vie. Maggie, elle, n'avait réellement compris qu'elle était sorcière qu'à l'âge de 11 ans et, si le monde magique la fascinait, elle était tout de même restée attachée à l'univers des moldus qui avait été celui de sa petite enfance. Réconcilier les deux était sa marotte, un combat qu'elle portait à bout de bras et dont elle n'hésitait jamais à parler - du moins dans le monde sorcier, puisqu'elle prétendait qu'elle respectait scrupuleusement le secret de l'existence du monde des sorciers.
"Tu restes à Londres, pour les vacances ? demanda Rose pour changer de sujet.
-Oui, on va chez mes grands-parents, puis ensuite je voudrais voir des potes, peut-être un ciné, ou alors on ira faire du patin à glace… Et toi ? Vous restez tous les quatre ?
-Nope, soupira Rose. Papa vient nous chercher avec Hugo à King's Cross et on part directement pour le Terrier. Je ne sais pas si on est censés y rester longtemps, probablement quelques jours… Toute la famille sera là, ajouta-t-elle sur un ton dépité.
-Même Louis ?
-Surtout Louis, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Oh, celui-là ! Le monde serait carrément mieux si mon cousin avait eu la bonne idée de ne pas naître.
-Grave, j'y pense chaque jour qui passe, confirma Maggie en sirotant son thé. C'est un vrai crétin. Je l'ai croisé hier, devant les toilettes des filles, au troisième étage. Tu sais ce qu'il faisait ?
-Laisse-moi deviner… Une liste des nanas qui lui plaisent ?
-Non, bien pire ! s'écria Maggie. Avec les quatre crétins qui lui servent de potes, ils avaient foutu leur cravate dans leurs pantalons, tu vois ? Elles dépassaient de leur braguette, et à chaque fois qu'une meuf s'approchait, ils faisaient ça."
Elle mima un geste obscène avec les hanches, renversant un peu de thé sur la moquette du train au passage.
"Mais quel abruti, souffla Rose. La honte…
-Alors je leur ai dit d'arrêter, et puis j'ai enlevé dix points à Gryffondor, pour le principe, et là… C'est parti en vrille, évidemment ! Tu peux pas me dire quoi faire, singea Maggie d'une voix de fausset, sale Sang-de-Bourbe…
-Attends, il a vraiment dit ça ? la coupa Rose, affolée.
-Ouais ! Heureusement, il est complètement débile, et McGonagall est passée à côté juste à ce moment-là. Je crois que Gryffondor a perdu pas mal de points, avec cette histoire, et que les toilettes des filles de chaque étage sont éclatantes de propreté. ll les a récurées tout l'après-midi !"
Maggie eut un petit sourire satisfait et avala une gorgée de thé.
"Et toi, ça va ?
-Quoi, l'insulte ? Oh, Rose, c'est pas comme si c'était la première fois, tu sais ?
-Je sais bien, mais c'est quand même un peu, euh... moche, termina Rose en baissant la voix.
-Ouais, c'est moche, répondit gravement Maggie. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que ton cousin est loin d'être le seul à dire ça, ces derniers temps. J'ai l'impression que le terme revient à la mode. Et ça, c'est l'angoisse."
La jeune femme se tut, les yeux perdus dans le vague. Au dehors, le paysage hivernal défilait toujours, et la lumière déclinait lentement dans le ciel. Il ferait bientôt nuit. Le train continuait d'avancer à un rythme soutenu, et la vétusté des rails provoquait parfois des cahots dans l'habitacle.
"Je peux en parler à ma mère, proposa Rose, je suis certaine qu'elle le dira à son père.
-Je ne sais pas si ça changera grand-chose, tu sais : ces idées, il les a bien entendues quelque part, hein.
-Ça m'étonnerait que ça vienne de ses parents, oncle Bill et tante Fleur sont des héros de guerre. Et puis, mes cousines Victoire et Dominique ne sont pas comme ça.
-Si tu le dis…
-Tu me crois pas ? questionna Rose sur la défensive.
-Si, je te crois quand tu dis que tu y crois. Je ne suis juste pas certaine qu'être un héros de guerre soit une garantie d'être quelqu'un de bien, expliqua Maggie. Oh, s'exclama-t-elle soudain, il faut que je fasse ma ronde ! Quelle plaie, soupira-t-elle en terminant le contenu de son gobelet.
-Tu veux que je t'accompagne ? proposa Rose, trop heureuse de se dégourdir les jambes.
-Carrément, sourit son amie."
Elles se levèrent et sortirent du compartiment. Maggie profita de la première poubelle qu'elles croisèrent pour se débarrasser de son verre vide, et elles avancèrent l'une après l'autre dans le couloir étroit, discutant des projets de Maggie pour les vacances. Ce garçon, une connaissance de connaissance, insistait pour lui offrir un verre depuis les vacances d'été, et ne comprenait visiblement pas pourquoi elle n'était jamais à Londres.
"Il pige pas le concept d'internat, je crois, ajouta Maggie en riant. Il est gentil, mais il a pas l'air très fut-fut.
-Maggie !
-Quoi ? C'est vrai ! Je lui ai expliqué plusieurs fois, et maintenant il pense que je fais mes études à l'étranger !
-Peut-être que t'expliques mal, se moqua Rose."
Maggie ouvrit la bouche pour rétorquer, mais une exclamation dans le compartiment sur leur droite, dont la porte était fermée, l'interrompit avant qu'elle n'ait pu lancer une pique à Rose. L'air soudain sérieux, elle ouvrit la porte à la volée et se figea. Rose s'approcha et jeta un œil à l'intérieur de l'habitacle.
Dans un coin, un jeune homme d'une quinzaine d'années, aux cheveux noirs crépus, regardait avec frayeur les cinq garçons qui se tenaient debout en face de lui, leurs baguettes sorties. Hugo, son petit frère, se faisait encore embêter par ces crétins de sixième année. Le sang de Rose ne fit qu'un tour. Elle saisit sa propre baguette dans sa poche arrière et la pointa en direction d'un des adolescents, un grand garçon aux cheveux roux flamboyants et aux traits fins, d'une grande beauté, qui menaçaient son frère.
"Qu'est-ce que vous fichez ici, vous ? pesta Maggie en entrant dans le compartiment."
Le grand garçon roux qui se tenait au milieu du groupe ne lui répondit pas, ne lui lança même pas un regard. Il préféra se pencher vers Hugo, recroquevillé sur la banquette du train, l'air mauvais.
"Encore sauvé à la dernière minute, à ce que je vois, mon cher cousin. C'est bien dommage, je suis sûr que ça allait fonctionner, cette fois-ci.
-Qu'est-ce qui allait fonctionner, Louis ? demanda Rose d'une voix froide, sa baguette toujours pointée sur son cousin.
-Mais rien de mal, enfin ! J'aide ton frère à réaliser son vrai… Potentiel, répondit-il en se tournant vers elle, un rictus animant ses lèvres trop fines. Rien de bien méchant.
-Je suis certaine que ma mère sera ravie d'apprendre que tu es aussi assidu à aider Hugo, répliqua Rose sans sourire. On pourra en discuter à table demain, ça nous fera un bon sujet de conversation, tu crois pas ?"
À l'évocation du réveillon familial qui devait avoir lieu le lendemain, Louis pâlit. "Cet abruti a oublié" pensa Rose.
"Tu veux encore faire perdre des points à Gryffondor, Weasley ? renchérit Maggie."
Une mou agacée passa sur le visage du garçon.
"Raban, tu peux répondre à Madame la Préfète-en-chef, dit-il en appuyant sur ce dernier terme, que je ne souhaite pas lui adresser directement la parole, s'il te plait ?
-Ça m'embête, Weasley, répondit un échassier brun en ajustant ses lunettes trop grandes sur son nez en trompette, j'aurai peur de me salir si je lui parle…"
Louis et trois de ses amis partirent d'un grand éclat de rire gras, très fiers de leur petite blague. Dans sa main, la baguette de Rose tremblait. Un bon coup de maléfice de Chauve-Furie et on verrait bien qui rirait… Sa tante Ginny lui avait appris à le perfectionner, l'été dernier, et il laisserait des traces pendant une bonne semaine si elle parvenait à le lancer correctement. La seule raison qui la faisait hésiter, c'était que la famille allait poser des questions si Louis arrivait le lendemain au Terrier avec le visage couvert de créatures ailées…
"Allez vous faire voir ailleurs, ordonna Maggie, le regard noir mais la voix stable. Je pense que ça fait longtemps que les toilettes du Poudlard Express n'ont pas été astiquées, Weasley, et comme il paraît que tu es devenu un expert en nettoyage…"
Louis serra les dents et rangea sa baguette.
"Dix points de moins pour Gryffondor. Ah, pardon Eames, je t'avais pas vu, reprit Maggie en s'adressant à un garçon qui ressemblait à une armoire à glace avec des bras. Ça fera vingt points en moins pour Gryffondor. Et voyons, qui avons-nous là ? Raban, Flood et Malefoy ? Donc trente points en moins pour Serpentard. Fichez le camp, maintenant."
Quatre des cinq garçons quittèrent le compartiment en bousculant Rose et Maggie du mieux qu'ils purent. Alors qu'ils s'éloignaient dans le couloir, Rose entendit distinctement les termes "Sang-de-Bourbe" et "Cracmol" résonner le long de la coursive, mais ils étaient trop loin pour qu'elle les rattrape. D'un geste discret de baguette, elle fit partir un filament rougeâtre qui vint s'écraser sur le postérieur de Flood. Il bondit en avant et son coude alla se loger entre les côtes de Louis, qui gémit de douleur. Bien fait. Elle jeta un œil à son amie pour vérifier qu'elle n'avait rien vu, mais Maggie fixait toujours l'intérieur de la cabine.
"T'es sourd, Malefoy ? demanda la jeune femme en haussant le ton. Je t'ai dit de te casser.
-Pardon, répondit le jeune homme blond d'un ton penaud, je m'en vais.
-Franchement, soupira Maggie, tu es en dernière année, tu es brillant dans toutes les classes qu'on a ensemble, t'es plutôt sympa… Pourquoi tu traînes avec cette bande de crétins de sixième année ?"
Rose nota une pointe de pitié dans la voix de son amie, comme si elle était réellement soucieuse du sort de Scorpius Malefoy. Elle n'avait pas tort, du reste : Scorpius était doué, et, lorsqu'il était seul, pouvait même se montrer d'une compagnie agréable. Personne ne comprenait ce qu'il fichait avec Louis et sa bande de harceleurs à la petite semaine.
"Tu trouves que je suis sympa ? répéta Scorpius en rougissant légèrement."
Maggie haussa les sourcils et échangea un regard de connivence avec Rose. Cette dernière se retint de rire, et dû se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas laisser échapper un gloussement.
"Je trouve que tu es plutôt sympa, oui, quand tu ne terrorises pas des cinquièmes années, répondit Maggie en désignant Hugo d'un signe de tête."
Scorpius rougit de plus belle et se tourna vers Hugo, qui était resté plaqué contre la banquette du train sans bouger, sous le choc.
"Je suis désolé pour, euh… Je suis désolé, termina Scorpius en s'adressant à Hugo. Pardon, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas.
-D'ac.. D'accord, hésita Hugo en levant les yeux vers lui.
-Je vais, euh… Je vais sortir, continua Scorpius en désignant le couloir d'un geste de main."
Maggie s'écarta pour le laisser sortir, évitant toujours de croiser le regard de Rose pour ne pas éclater de rire. Cette dernière fixait ses pieds, incapable de contenir le sourire qui lui montait aux lèvres. Scorpius quitta le compartiment et partit dans le couloir à la suite de la bande de Louis. Après quelques pas, il fit volte-face, les joues carmins, et lança sur un ton gêné, la voix enrouée :
"Moi aussi, je trouve que tu es plutôt sympa, Margaret."
Il se retourna et partit d'un pas pressé dans le corridor qui courait le long du Poudlard Express. Maggie regarda Rose et les deux jeunes filles explosèrent de rire.
"Il est sérieux, lui ? demanda Maggie entre deux éclats de rire.
-Merlin… Maggie, il crush encore sur toi ! s'exclama Rose.
-Ça va faire quoi, trois ans ? Faut qu'il passe à autre chose ! renchérit la jeune femme en rangeant sa baguette.
-Qui t'appelle Margaret, en plus ?
-À part McGonagall ? Personne ! répondit Maggie."
Elles se remirent à rire et fermèrent la porte du compartiment derrière elles. Dans son coin, Hugo se tenait toujours en retrait, les yeux résolument dirigé vers le paysage extérieur. Rose se força au sérieux et vint s'asseoir à côté de son frère, Maggie leur faisant face. Rose passa un bras autour de son frère, l'enjoignant à poser sa tête sur son épaule. Hugo se laissa aller et se blottit contre sa sœur. Elle caressa quelques instants ses cheveux frisés, jouant avec les boucles qui s'emmêlaient sur son crâne. Lentement, Hugo se détendit, réalisant petit à petit que la menace était passée.
Dehors, la nuit était enfin tombée. Il devait être cinq heures, le Poudlard Express était à une ou deux heures de trajet encore de la gare. Parfois, on voyait par la fenêtre une grappe de maison aux toits recouverts de neige épaisse. Il faisait moins froid, dans ce compartiment, et l'étreinte avec son frère acheva de réchauffer la jeune femme.
"Qu'est-ce qu'il a fait, cette fois-ci ? demanda finalement Rose.
-Il voulait me faire léviter, j'crois, dit Hugo d'une voix faible. Il disait que s'il me laissait tomber, j'arriverai peut-être à voler en tombant.
-Quel abruti ! pesta Maggie entre ses dents. Je suis désolée, Hugo.
-Tu sais, Hugo, reprit Rose, je suis toujours dans le compartiment des préfets avec Maggie, tu peux venir avec nous, les autres diront rien.
-Je ne vais pas éternellement me cacher derrière toi, répondit le jeune homme en se dégageant de l'étreinte, faut que j'arrive à me défendre. Ça serait plus simple, reprit-il après un temps de pause, si je pouvais lui lancer un sort…"
Maggie détourna les yeux, mal à l'aise. Rose pianota sur la vitre, ne sachant que répondre. Son amie se leva au bout de quelques secondes de silence, prétextant qu'elle devait terminer sa ronde, et sortit du compartiment.
"Tu vois, soupira Hugo une fois que Maggie eut refermé la porte, elle aussi, elle est mal à l'aise avec moi !
-Hugo, raisonna Rose calmement, Maggie t'adore et tu le sais.
-J'ai pas dit qu'elle m'aimait pas. J'ai dit qu'elle était mal à l'aise. Toi aussi, ajouta-t-il en regardant sa soeur dans les yeux, tu es mal à l'aise."
Rose accusa le choc et fixa son frère une seconde avant de répondre. Les yeux sombres du jeune homme, sous ses sourcils épais, luisaient d'un éclat accusateur. Son menton carré tremblait légèrement, et ses longs doigts noirs attrapaient et lâchaient à intervalles irréguliers le tissu de son pantalon. Il était nerveux.
"Non, Hugo, je ne suis pas mal à l'aise. Je suis embêtée qu'on te fasse subir ce que Louis et sa bande de trolls te font subir. Je suis inquiète pour mon petit frère. Mai pas mal à l'aise. Je t'aime, ajouta-t-elle, que tu puisses ou non faire de la magie."
Hugo soupira et regarda par la fenêtre. Rose se sentait bête. Elle savait que si le jeune homme se refermait, elle ne pourrait plus lui parler, et elle sentait qu'il avait besoin de parler.
Son frère n'avait jamais montré de grandes aptitudes pour la magie. En fait, il était à peine capable de faire de la magie. Lorsqu'il était plus jeune, il avait commencé à montrer tardivement les signes qui font des enfants des sorciers : faire changer les habits de couleur, déplacer des objets, faire bouger un balais… Leurs parents s'étaient inquiétés mais, lorsqu'il avait reçu sa lettre d'admission à Poudlard, tout le monde avait été soulagé. Pourtant, les pouvoirs d'Hugo ne s'étaient jamais vraiment développés : il était à peine capable de faire léviter une plume au bout de cinq ans d'études. Tous ses professeurs s'accordaient à dire qu'il y avait un souci avec ses pouvoirs, car il travaillait d'arrache pied, pour des résultats toujours plus limités. Les seules matières dans lesquelles il parvenait à se maintenir étaient celles qui reposaient presque exclusivement sur la production d'essais et demandaient peu de pratique avec une baguette, comme l'histoire, l'astronomie, la botanique ou encore le soin aux créatures magiques. Et les potions. Hugo était anormalement doué en potions, pour quelqu'un qui n'avait que peu de pouvoirs magiques, c'est pourquoi il avait été autorisé à continuer ses études au collège de magie.
"Hugo, s'il te plaît, implora Rose, parle-moi.
-J'en ai marre, siffla le jeune homme, d'être le clown de l'école. Tout le monde le sait. Tout le monde en parle constamment, Rose, genre, en permanence ! Je n'ai pas d'amis, et…
-Tu m'as moi, le coupa Rose.
-Tu es ma sœur ! C'est pas pareil !
-Et Lily ?
-Lily est ma cousine !
-C'est aussi ton amie, corrigea Rose, et elle a ton âge ! Elle sera toujours là l'an prochain !
-Lily est adorable, accorda Hugo, mais ses amis sont mal à l'aise quand je suis avec eux. Toute l'école est mal à l'aise quand je suis là, ajouta-t-il à mi-voix.
-C'est parce qu'ils ne voient pas à quel point tu es quelqu'un de génial…
-Non, c'est parce que je n'ai rien à faire là, répliqua Hugo d'un ton sans appel."
Rose se tut. Elle savait qu'elle ne pouvait pas comprendre exactement ce que vivait son petit frère. Elle, elle était douée en cours, on ne cessait de le lui dire : "Oh, Mrs. Granger, vous êtes aussi douée que votre mère ! Je me souviens, quand elle était à Poudlard…" Et bla, bla, bla… Et puis, elle avait Maggie. Et Augustus, et Neela, et Damian. Son cousin, Albus, aussi… Non, Rose était talentueuse, et bien entourée, et elle aurait été bien hypocrite de dire à son frère qu'elle comprenait sa douleur quant à l'école de sorcellerie alors qu'elle-même voyait en Poudlard une seconde maison, qu'elle pleurait déjà à l'idée de quitter dans quelques mois.
"Tu veux faire quoi, du coup ? finit-elle par demander à Hugo.
-J'sais pas, répondit-il en soupirant. J'y réfléchis. Papy m'a parlé d'une école, à côté de chez lui et Mamy, qui pourrait m'accepter en cours d'année.
-Une école… Moldue ?
-Oui, une école moldue. C'est p't'être la solution, tu sais ? J'y pense depuis un moment. Après tout, Maman est Née-Moldue, c'est pas comme si j'y connaissais rien… Et puis, je vais louper mes B.U.S.E. à la fin de l'année. Je suis incapable d'obtenir un "Acceptable" en Métamorphose ou en Sortilège. Autant prendre de l'avance, nan ?"
Il lui adressa un pauvre sourire, un peu dépité. Rose sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Elle le revoyait, sur le quai 9 ¾ de la gare, des années auparavant, si jaloux qu'elle parte enfin pour Poudlard alors que lui devrait attendre deux longues années encore…
"C'est toi qui décide, Hugo, finit-elle par déclarer en lui prenant la main. Je ne sais pas ce que diront Papa et Maman, ajouta-t-elle en se mordant la lèvre.
-Moi non-plus. Ça me fait un peu flipper…
-Je serai avec toi, dit-elle en lui serrant la main."
Son frère pressa sa main, en signe de reconnaissance. Ils restèrent un moment en silence, le train fonçant toujours à pleine vitesse sur les rails dans la nuit. Les rares maisons devenaient des petites villes illuminées qui brillaient dans l'obscurité. Le vent était tombé et soufflait moins fort contre la vitre. Parfois, au dehors, on distinguait quelques silhouettes qui se déplaçaient, qu'on n'apercevait qu'un bref instant avant de les perdre, englouties par le noir du soir de décembre.
"Au fait, demanda soudain Hugo après un long moment de silence confortable, c'est quoi, cette histoire entre Maggie et Malefoy ?"
Rose sourit et se redressa, heureuse de pouvoir une fois de plus raconter la complainte de Scorpius Malefoy, éternel amoureux transis de la belle Magaret Taylor.
