Chapitre 4 - "Et puis, il y a le Whisky."
"Bill ! Oh, mon chéri, je suis si contente de te voir ! Allez, viens embrasser ta mère !
-Attends Maman, laisse-moi le temps de poser les sacs.
-Bonjour Fleur, vous allez bien ?
-Pas trop mal Arthur, et vous ?
-Alors, ce voyage en France ?"
Dans le salon de Terrier, l'agitation était à son comble alors que les invités arrivaient les uns après les autres par la grande cheminée de pierre. Partout on s'embrassait, on s'étreignait, on prenait des nouvelles… Certains ne s'étaient pas vus depuis l'an dernier à la même période, retenus par leurs obligations ou leur travail. D'autres ne se lassaient jamais de se fréquenter. Le salon, d'une taille pourtant respectable, paraissait minuscule, et il n'y avait plus un siège de libre, ou un endroit sous le sapin pour déposer les paquets qui s'entassaient dans les sacs de voyage des uns et des autres.
Albus, gêné par le vacarme des retrouvailles, était assis dans les marches de l'escalier menant à l'étage supérieur. Il observait les allées et venues du monde qui grouillait autour de lui, scrutant les visages des uns et des autres. Gandma et Grandpa, accueillant leurs invités devant la cheminée, étaient rayonnants, heureux comme à chaque fois de retrouver leur famille au sein de la maison qui l'avait vue grandir. Oncle Bill et tante Fleur, qui venaient d'arriver, cherchaient à se dégager de leur étreinte pour laisser la place à leurs deux enfants, Dominique et Louis, de sortir de l'âtre qui luisait d'une lueur verdâtre. Victoire n'était pas là, elle fêtait le réveillon dans la famille de son fiancé depuis quelques années à présent. Albus eu une mou de dégoût en voyant son cousin embrasser chaleureusement sa grand-mère : ce lèche-bottes ne loupait jamais une occasion de jouer les petits-fils parfaits ! Il détourna le regard.
Au fond de la pièce, assis côte à côte dans un vieux canapé élimé, son grand frère James discutait avec animation avec leur mère, sous le regard amusé de leur père. Ça parlait probablement encore de Quidditch. La nouvelle coupe du monde aurait lieu l'été prochain et James venait de passer les sélections pour tenir le poste d'Attrapeur au sein de l'équipe d'Angleterre - ce qui rendait évidemment tout le monde très fier, sa mère la première. Maman avait été joueuse professionnelle avant de tenir la rubrique sportive de La Gazette du Sorcier, et tout le monde s'accordait à dire que Papa avait été, à l'école, un des meilleurs Attrapeurs que Poudlard ait connu : que James ait hérité de cette passion pour le sport semblait couler de source. Albus, lui, n'avait aucune aptitude pour le Quidditch et n'hésitait pas à qualifier de "plutôt médiocre" ses rares tentatives de jeu.
À côté de sa famille, formant une boule sur le canapé, une jeune femme aux cheveux courts d'un noir de jais, vêtue d'un énorme pull à capuche bleu beaucoup trop grand pour son corps fin, lisait paisiblement, insensible au brouhaha ambiant. Sa cousine Roxane n'avait jamais été très douée pour les grandes embrassades familiales, préférant se réfugier dans les pages des romans à l'eau de rose qu'elle dévorait en quelques heures. Albus aimait bien Roxane, de quelques années seulement son aînée. Elle était drôle quand elle n'était pas plongée dans ses livres et faisait souvent preuve de sarcasme, si bien qu'Albus n'était jamais totalement sûr qu'elle soit en train de faire de l'humour. Roxane avait un grand frère, Fred, qui avait décidé de ne pas rentrer pour les fêtes - tout comme Lucy et leur oncle Charlie. Ces trois-là, travaillant ensemble en Roumanie, passaient le plus clair de leur temps avec les dragons qu'ils aimaient tant, et il était rare de les croiser aux réunions de famille depuis que Fred et Lucy avaient terminé leurs études à Poudlard.
En revanche Molly, la sœur de Lucy, était très présente au Terrier, et visiblement très heureuse de retrouver le reste du clan Weasley. Elle plaisantait avec Rose et Lily, sa petite sœur à lui, qui buvaient ses paroles. Son travail chez Sorcière Hebdo lui permettait de fréquenter pas mal de stars de la musique et de sorcières influentes, et ses deux cousines ne se lassaient jamais d'entendre ses petites anecdotes qu'elle racontait, encore et encore. Ses jolis yeux bridés pétillaient tandis qu'elle parlait, et elle partit d'un grand éclat de rire devant l'air choqué de Lily. Elles avaient l'air de bien s'amuser, toutes les trois.
Derrière, la mère et le père de Rose discutaient avec leur fils, Hugo. Oncle Ron, un pied dans la cuisine et un autre dans le salon, agitait sa baguette sans même la regarder, provoquant un remue-ménage de casserole qui se rangeaient dans l'évier et d'assiettes qui venaient doucement se poser sur la table. Hugo était visiblement nerveux, tordant ses longs doigts noirs en parlant, incapable de regarder sa mère dans les yeux. Cette dernière le fixait d'un air sévère, hochant parfois de la tête. Certaines mèches de cheveux crépus s'échappaient de son chignon bouclé quand elle bougeait un peu trop. Le sérieux de la conversation contrastait avec le tableau joyeux que formait le reste de la famille, et Albus espérait simplement que son jeune cousin, qu'il aimait bien, ne soit pas en train de se faire passer un nouveau savon par ses parents. Hugo avait beaucoup de difficultés en cours, et pour en avoir souvent discuté avec sa cousine Rose, Albus savait que ce n'était jamais un sujet facile à aborder en famille. Il jeta d'ailleurs un œil à Grandma, vérifiant qu'elle n'était pas en train de regarder dans cette direction. Mais non, elle complimentait Dominique sur sa tenue. Grandma se mêlait beaucoup trop de la situation d'Hugo, et puis elle avait tendance à pleurer…
Oncle Bill embrassait maintenant son frère George et sa femme, Angelina, qui attendaient à côté de la cheminée. Comme d'habitude à Noël, Oncle George avait déjà un verre à moitié vide entre les mains. Alors qu'il était bien plus jeune, Albus avait demandé à Papa pourquoi son oncle buvait autant, à Noël, et son père lui avait répondu que c'était pour éviter de pleurer. Albus avait mis plusieurs années à comprendre cette phrase. Il y avait des histoires qui ne lui avaient été racontées que plus tard, des choses dont on ne discutait pas ouvertement à la table du réveillon. Maman appelait ça "le décorum". Rose appelait ça "une bonne grosse tranche d'hypocrisie".
Albus balaya des yeux la petite assemblée. Ils étaient vingt, entassés dans le salon du Terrier, et Oncle Percy manquait encore à l'appel. Quel cauchemar… Le dîner allait durer des plombes ! Et, comme il n'était plus un enfant, il faudrait tenir jusqu'à une heure avancée de la nuit pour ouvrir les cadeaux et remercier tout le monde. Hors de question qu'il soit encore là l'an prochain, se promit Albus. Il se trouverait une mission, un gros dossier à terminer, un responsable peu compréhensif… Peu importe, il ne revivrai pas une nouvelle fois ce débordement d'effusions et de sourires factices, où on faisait semblant que tout allait pour le mieux, que son cousin n'était pas un petit crétin virant Mangemort, qu'Oncle Percy n'avait pas été exclu pendant plusieurs années suite à son divorce et que la situation d'Hugo était parfaitement normale.
"Bon, s'exclama Grandma après avoir serré Dominique dans ses bras une nouvelle fois, on va peut-être pouvoir se mettre à table !
-Maman, et Perce ? demanda oncle Ron en rangeant sa baguette.
-Oh, ton frère ! Pour quelqu'un qui se targue d'être toujours à l'heure… grinça Grandma entre ses dents.
-Est-ce qu'il vient avec Olivier, cette année ? demanda Maman d'un ton froid."
Le silence tomba sur la petite assemblée. Maman n'avait pas parlé très fort, mais le simple nom d'Olivier suffisait à faire surgir des souvenirs peu joyeux dans les esprits des plus âgés - et de Molly, la fille de Percy. Des souvenirs de comment Percy avait été privé de réveillon de Noël en famille pendant plusieurs années, après son divorce, ou de grandes disputes entre Ginny et sa mère lorsqu'elle avait appris que cette dernière interdisait à son fils de venir au Terrier accompagné de d'Olivier, avec qui il vivait pourtant depuis presque une dizaine d'années - ce qu'on avait su bien après, évidemment, puisque Percy avait officialisé cette relation auprès de sa famille quatre ans seulement auparavant. Albus se souvenait très bien de La Grande Colère de sa propre mère, un soir de Noël assez semblable à celui-ci : elle s'était levée, furieuse, avait ramassé ses affaires et avait pris la poudre de Cheminette. Papa, James, Lily et lui n'avaient eu d'autre choix que de la suivre, quittant la table du réveillon en plein repas, sous les regards atterrés des autres cousins qui n'avaient pas tout à fait compris ce qui venait de se passer. Lily avait 12 ans.
Plus tard dans la soirée, Maman, le visage bouffi de larmes, avait expliqué que son frère vivait avec un garçon, que personne ne voulait en parler au Terrier mais qu'il fallait bien qu'on en parle, parce que c'était ça, la vie, et que parfois les frères vivent avec des garçons et les soeurs vivent avec des filles. Lily avait répondu qu'elle ne voyait pas ce qu'il y avait de si grave, après tout, elle, elle vivait avec cinq autres filles à Poudlard ! Maman avait souri en lui ébouriffant les cheveux. Encore après, Albus avait dû lui avait expliquer ce que voulait dire "homosexuel". Quand Lily lui avait demandé comment il savait, il n'avait pas répondu.
Grandma Molly eu un gloussement gêné et répondit très vite, comme pour dissiper le malaise qui s'installait dans le salon du Terrier.
"Bien sûr, ma chérie, bien sûr ! Ton frère peut venir avec qui il veut, évidemment, il est chez lui.
-Hum, évidemment. Comme si ça avait toujours été le cas ! lança Ginny à mi-voix."
Grandma fit semblant de ne pas avoir entendu cette dernière pique, parlant d'une voix forte avec Oncle Ron en se dirigeant vers la cuisine. Albus s'approcha de sa mère, qui avait toujours l'air énervé, et lui pressa timidement l'épaule. Elle le prit dans ses bras et il s'abandonna un instant. Il était plus grand qu'elle, maintenant. Il la dépassait d'une tête, une tête aux cheveux bruns en pagaille. Un court instant, il se demanda si elle savait, mais un craquement sonore dans la cheminée interrompit le fil de ses pensées.
"Tout le monde est déjà là ? Formidable, formidable !"
Oncle Percy sortit de la cheminée en époussetant sa robe de sorcier noire. Il rajusta ses lunettes et parcourut l'assemblée des yeux. Un sourire se dessina sur son visage en croisant le regard de sa fille.
"Mais, cette magnifique jeune femme ne serait-elle pas ma fille adorée ?
-Hello, Papa."
Molly se leva pour embrasser son père, l'air gêné. Albus savait qu'elle détestait être le centre de l'attention, et en cet instant, toute l'assemblée fixait la cheminée, saisie par le moment qu'avait choisi Percy pour faire son entrée. Alors qu'il prenait Molly dans ses bras, un homme d'une cinquantaine d'années, très grand, sorti de l'âtre. Il était plutôt large d'épaules, la carrure encore athlétique. Ses grands bras enserrait un énorme sac rempli de paquets colorés. Quelques mèches strillait sa chevelure brune de reflet argenté, au niveau des tempes. Albus le connaissait un peu, pour être déjà allé avec ses parents chez Percy et Olivier. Il aimait bien Olivier, même si son frère James était bien plus à l'aise que lui en sa présence : évidemment, quand on peut parler Quidditch pendant trois heures sans interruption, ça aide !
"Je crois que tu connais tout le monde ? demanda oncle Percy en attrapant les paquets des bras d'Olivier.
-Ça fait une éternité, Olivier ! s'exclama George en lui serrant la main."
Pendant un instant, Albus craignit que les effusions repartent de plus belle, mais Oncle Percy se tourna vers sa mère et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Gandma acquiesça et, après un regard entendu, prit la parole.
"Percy et moi avons une petite surprise pour vous, gloussa-t-elle.
-Tu vas lui faire des excuses en bonne et due forme ? murmura Maman si bas qu'Albus fut le seul à entendre.
-Nous avons un invité de plus ! déclara Percy en s'écartant de devant la cheminée."
Les flammes du foyers passèrent du orange soutenu au vert émeraude et, une seconde plus tard, un jeune homme qui devait avoir l'âge de Molly sortit des flammes. Vêtu d'un pull écru en laine élimé, marqué d'un grand "P" rouge, qui tombait sur un jean un peu trop large, il s'avança timidement. Les mouvements des flammes imprimaient des reflets dans ses cheveux bleus, qui passaient de l'indigo au lavande. Ses yeux sombres scrutaient les personnes qui se tenaient devant lui et lorsqu'il sourit, Albus eut l'impression que son cœur venait de manquer un battement.
"Par Merlin, Teddy ! s'écria Papa en courant vers le jeune homme."
Maman lâcha Albus pour s'élancer, elle aussi, vers la cheminée d'où Teddy venait de sortir. Albus, quant à lui, n'osait pas bouger. Il connaissait Teddy, bien sûr, mais il ne l'avait pas vu depuis si longtemps… Il avait à peine douze ans quand il était parti aux États-Unis, après tout.
"Fraîchement débarqué de New York, clama Percy visiblement très fier de sa surprise, et prêt à reprendre sa vie londonienne !
-C'est pas vrai, s'exclama Harry, tu reviens à Londres ?
-Pardon, répondit Teddy avec une pointe de gêne dans la voix, j'aurai dû vous prévenir…
-Tu plaisantes, j'espère ? Oh, Teddy, c'est une excellente nouvelle !
-Et comment c'était, le Congrès ?
-Attendez, laissez-le respirer une seconde !
-Allez, trompeta Grandma par-dessus la cohue, tout le monde à table !"
L'arrivée de Tedddy avait chamboulé le dîner. Albus lui-même se sentait plus guilleret, plus enclin à la discussion. Les conversations ne se faisaient pas à bâtons rompus, comme d'habitude, en évitant les sujets les plus sensibles, comme "le cas Hugo" ou les inclinations politiques de Louis. Il n'était question que de Teddy, des États-Unis et du travail que Percy, Hermione et lui allaient mener, durant les mois à venir.
"Tu veux dire, demanda Hugo, qu'on s'adresse peut-être au futur Ministre de la Magie ?
-C'est pas si exceptionnel hein, répondit Dominique en coupant la parole à son oncle, après tout, on a déjà vu Kingsley plusieurs fois.
-Dominique, tu veux dire que voir ton vieil oncle à la tête du Ministère ne te ferait ni chaud ni froid ? dit Percy, faussement outré.
-J'ai pas dit ça !
-Quel orgueilleux, celui-ci ! s'exclama Grandma. J'espère, ajouta-t-elle en se tournant vers Olivier, que vous n'en faites pas trop les frais ?
-Oh, on a bien dû agrandir quelques portes pour ses chevilles, mais dans l'ensemble…"
Grandma et Olivier se mirent à rire, sous l'œil faussement vexé de Percy. Tout le monde pouvait voir à quel point le simple fait de partager le réveillon en famille avec Olivier lui faisait plaisir, et depuis qu'il était arrivé, plusieurs heures auparavant, son large sourire ne disparaissait pas.
En face d'Albus, Teddy et son père discutaient, penché l'un vers l'autre. Papa avait l'air incroyablement heureux de retrouver son filleul : un bras passé autour de sa chaise, il essayait de le convaincre de venir habiter avec eux.
"Allons, rien n'est loin de Londres, quand on a une cheminée ! Et Godric's Hollow est particulièrement joli sous la neige.
-C'est gentil, répondit Teddy pour la troisième fois, mais Percy m'a proposé de prendre la chambre de Molly.
-Ma chambre ?! s'écria Molly.
-Ou celle de Lucy, ma chérie, si tu préfères ! dit précipitamment Percy. Je suis certain que Lucy s'en fiche.
-Je croyais que t'avais déménagé, Molly, se moqua Teddy, que t'avais "un vrai appartement d'adulte" ?"
Pour toute réponse, Molly lui tira la langue et ils partirent d'un grand éclat de rire. James, à droite de Teddy, tenta de l'entretenir de Quidditch. Albus soupira : il détestait quand son frère ressentait le besoin de faire l'important. James aimait trop se faire plus vieux qu'il ne l'était en réalité, et Albus l'avait même surpris en train de discuter du cours de la bourse gobeline avec oncle Bill. Qui s'intéressait au cours de la bourse à 19 ans ?!
"Dis-moi, Teddy, demanda James sur un ton emprunté, tu as eu l'occasion de voir les Carouges de New York en action ?
-Oh, tu sais, je ne suis pas très Quidditch, répondit Teddy sans le regarder. Des gars taillés comme des arbres qui essayent de se mettre des coups de battes, très peu pour moi !"
James se ratatina sur sa chaise, à la grande satisfaction d'Albus. Bien fait ! Il dû avoir l'air un peu trop content, car Teddy lui adressa un petit sourire entendu. Ce fut au tour d'Albus de se recroqueviller sur son siège, honteux.
"Au fait, reprit Teddy, Rose, Albus, vous allez quitter Poudlard, à la fin de l'année, non ? Vous savez ce que vous voulez faire, ensuite ?"
Albus pria pour que la réponse de Rose soit si longue qu'on oublierait de lui reposer la question après. Il n'avait aucune idée de ce qu'il voulait faire plus tard.
"Eh bien, hum… commença Rose d'un ton mal assuré. C'est drôle que tu en parles, justement, car j'en ai discuté avec mon amie Maggie dans le train, hier. Maggie est née-moldue…"
Tout le monde fit semblant d'ignorer le reniflement de Louis, à l'autre bout de la table.
"Et elle a cette idée, un peu originale, d'aider les moldus à résoudre la question du climat.
-Le climat ? Tu veux dire, la météo ?
-Non, non, corrigea Rose précipitamment, pas la météo. Je ne sais pas si tu lis la presse moldue…"
Nouveau reniflement en bout de table.
"Mais, euh… Ils sont très inquiets, parce que le climat se dérègle, à cause des énergies qu'ils utilisent pour générer leur technologie.
-Ah, la tech-no-lo-gie ! articula Grandpa. J'ai toujours dit que c'était l'avenir des Moldus !
-Oui, approuva Rose, mais l'énergie qu'ils utilisent polluent l'atmosphère.
-La quoi ?
-L'air, si tu préfères. C'est un peu compliqué à expliquer, mais les véhicules qu'ils utilisent, tu sais, les voitures…
-Tu connais bien, les voitures, hein Ron ? s'exclama Georges un peu trop fort en tapant sur l'épaule de son frère.
-Bref, ils mettent un liquide, dans leur voiture, pour qu'elle avance, et ce liquide se transforme en gaz qui va dans l'air et le rend irrespirable. J'avoue ne pas avoir saisi toutes les subtilités, mais Maggie m'a expliqué que c'était assez grave et qu'ils sont très inquiets pour la planète. Et elle veut aller aider les Moldus à résoudre le problème avec la magie, parce que la magie ne pollue pas. Et je me disais, termina-t-elle en baissant la voix, que je pourrai peut-être travailler avec elle ?"
Un grand silence se fit autour de la table. Albus se détendit : après ça, aucun risque qu'on lui demande ce qu'il voulait faire plus tard ! Il remercia intérieurement sa cousine et ses idées farfelues.
"C'est, euh… Intéressant ? risqua Teddy. J'avais jamais entendu parler de ça, en tout cas.
-Et vous allez faire ça comment, demanda vicieusement Louis depuis l'autre côté de la table, vous prévoyez de partir toutes les deux avec vos petites baguettes et vos petits sacs à dos ?
-Louis, le prévint son père.
-Non, figures-toi, Maggie a vraiment travaillé ! Elle veut constituer une commission de Nés-Moldus, expliqua Rose, et travailler avec des Moldus qui seraient mis au courant, et…
-Ah, s'exclama Louis, tu veux travailler avec des Moldus ! Tu veux aller voir des Moldus et leur parler de notre monde, comme si ça allait bien se passer !
-Louis, attention, répéta son père.
-Mais quoi, Papa, quoi ? C'est moi qui me fait rappeler à l'ordre, alors que c'est elle qui veut dévoiler notre secret à ces… Ces...
-Ces quoi ? le coupa Tante Hermione, le regard fermé."
Louis se tut immédiatement, conscient d'avoir dépassé les bornes. Il baissa les yeux, soudain fasciné par son pudding à l'orange. Un ange passa.
"C'est quand même une drôle d'idée, dit finalement Grandma. Comme ton Grand-Père quand il était plus jeune ! C'est un peu idéaliste, ma chérie, si tu veux mon avis.
-Oh, tu sais Maman, avec les bons appuis au Ministère, tout est possible ! déclara Percy en adressant un clin d'œil à sa nièce."
Et, juste comme ça, la campagne électorale de l'Union Sorcière redevint le principal sujet de conversation. L'ambiance, à présent tendue, ressemblait bien plus à celle dont Albus avait l'habitude au Terrier.
"Je suis désolée, Hermione, je ne pensais pas…
-Ne t'en fais pas, Fleur, c'est oublié.
-Je ne comprends pas qui lui a mis ces idées dans le crâne ! s'exclama tante Fleur en appuyant les "r". Ce n'est pas moi, et ce n'est certainement pas son père, tu connais Bill. Tu sais, tu sais que nous adorons les moldus. Je disais justement à Bill, l'autre jour : "Il serait temps qu'on se fasse des amis moldus, non ?" Et puis, Victoire et Dominique ne sont pas comme ça…"
Caché derrière un pan du mur, Albus ne perdait pas une miette de la conversation entre ses deux tantes, qui continuait à sens unique, Hermione ne répondant que par onomatopées brèves et sèches. Leurs voix semblaient cependant de moins en moins fortes, comme si elles s'éloignaient. Albus risqua un regard derrière le mur : les deux femmes, l'un aussi blonde que l'autre était brune, étaient bien en train de regagner l'intérieur du Terrier. Il soupira. Enfin seul.
Il était sorti quelques minutes plus tôt pour prendre l'air, fatigué de toutes les discussions et de tout le monde qui avait envahi le Terrier. Dans le jardin couvert de neige, tout était silencieux. La lune se reflétait sur la surface glacée des champs qui bordaient les alentours. Les gnomes devaient dormir, à moins qu'ils n'aient migré pour l'hiver. En tout cas, tout était paisible. Albus se sentait en paix, la joue appuyée contre le mur de pierre frais. Il avait peut-être un peu abusé du Whisky Pur Feu qu'Oncle George lui avait servi. "T'as dix-sept ans, maintenant, mon vieux ! Tu peux bien en goûter un peu." Albus avait quand même quêté du regard l'approbation de son père, toujours en grande conversation avec Teddy. Papa ne l'avait pas lâché de la soirée.
"Ah, c'est là que tu t'planques !"
Albus sursauta, un peu honteux de se faire surprendre dans un moment d'abandon. Teddy, qui sortait par la porte de la cuisine, s'approchait de lui à petits pas mesurés. Dans la nuit froide, son souffle se transformait en une petite buée dense qui s'accrochait à ses lèvres. Il avait enlevé son pull et se promenait en tee-shirt noir, visiblement insensible à la température polaire qui régnait autour d'eux. Il sortit un paquet de cigarettes en s'asseyant à côté de lui. Une flamme brilla au bout de sa baguette pendant une seconde avant de s'éteindre, laissant place au tison orange de la cigarette dans l'obscurité.
"T'as pas froid ?
-Mec, c'est à moi de te poser cette question, répondit Albus en haussant les sourcils. Qu'est-ce que tu fiches en tee-shirt en plein mois de décembre ?!
-J'ai toujours trop chaud, éluda Teddy d'un geste de la main. Et puis il y a le Whisky.
-Je confirme, il y a le Whisky.
-Il boit toujours autant, George ?
-Ça fait combien de temps que t'étais pas venu au Terrier ? demanda Albus sans répondre.
-Mon dernier réveillon ici ? Il y a… Six, sept ans ? Je travaillais au Ministère, j'crois, mais avant les relations internationales. J'étais en stage, si je me rappelle bien. Oui, c'est ça, se souvint-il, j'habitais dans cette coloc à Londres et on était tous resté pour fêter Noël au pub.
-Grosse ambiance, donc, ironisa Albus.
-Presque comme ici, les histoires de famille en moins.
-Ça va faire sept ans qu'on s'était pas vus, alors, compta rapidement Albus.
-Tant que ça ? Attends, t'avais genre dix ans, la dernière fois ?
-Ouais, je crois bien. Je me souviens pas trop, j'étais… jeune."
Il avait failli dire petit, mais il n'avait pas envie de rappeler à Teddy leur l'écart d'âge.
"Attends, je réfléchis… Ouais, ça doit être ça, parce que j'suis parti directement à Londres après Poudlard, je suis revenu la première année et ensuite, plus du tout… Et puis les États-Unis !
-Pourquoi tu es rentré ?"
Teddy le regarda, surpris, et ses yeux sombres s'éclairèrent.
"C'est marrant, répondit-il en souriant, tout le monde a passé la soirée à me demander pourquoi j'suis parti. T'es le seul à vouloir savoir pourquoi je suis revenu."
Albus sourit, un peu gêné.
"Je sais bien qu'il y a la proposition d'oncle Percy, mais je me disais… T'as dû faire ta vie, là-bas, et pourtant t'es rentré d'un coup, sans prévenir personne. Genre, même pas mes parents.
-J'ai eu quelques euh… Déconvenues, on va dire ça.
-Mais t'avais pas des gens, insista Albus, avec qui tu voulais rester ? Des potes, une meuf ?"
Au regard de Teddy, il comprit immédiatement qu'il avait été bien moins subtil que ce qu'il croyait. Le Whisky lui faisait perdre ses repères, et Albus eut la soudaine impression d'être en train de se ridiculiser.
"Rien qui ne me retienne, répondit Teddy après un silence. Une logeuse un peu collante, un employeur pas très sympa et un… Quelqu'un qui n'avait plus envie de me voir, se reprit-il."
Albus se tût un instant, trop angoissé à l'idée de passer à nouveau pour un abruti. Autour d'eux, la campagne était toujours aussi calme. Le ciel dégagé donnait à voir les étoiles piquées sur la voûte céleste, brillant dans la nuit de décembre.
"Tu vas habiter chez mes parents ? demanda-t-il après un long silence. Je sais que Papa a très envie.
-J'ai bien vu ! s'exclama Teddy en riant. Mais non, la proposition de Percy d'habiter en ville me plaît plus. Et puis, je ne sais pas si tu connais bien Olivier, mais il est vraiment sympa.
-Je crois que Percy était très heureux qu'il puisse être là ce soir, murmura Albus.
-J'crois aussi."
Albus scruta Teddy. Le jeune homme avait le nez en l'air, absorbé par les constellations qui s'étendaient, loin au-dessus de leurs têtes. Ses cheveux malmenés par la brise froide qui se levait paraissaient noirs, dans la pénombre. La seule source de lumière provenait des fenêtres de Terrier, derrière lesquelles bruissait l'agitation de la fête. Les yeux rivés sur le ciel, Teddy ne semblait même pas entendre les rumeurs en provenance du salon. Albus se demandait s'il avait remarqué que ses mains tremblaient. Combien de différences d'âge y avait-il entre eux, déjà ? Neuf ans ? Et ils ne s'étaient pas vus depuis presque dix ans… Et puis, Teddy n'était pas son cousin, à peine le filleul de son père ! Filleul élevé par Grandma et Grandpa, certes, mais pas lié par le sang. Peut-être qu'il s'imaginait des choses…
"Un truc qui cloche ? demanda Teddy en croisant son regard. Tu me fixes depuis trois minutes.
-Je, euh… C'est le Whisky, balbutia Albus en cachant ses mains derrière son dos.
-Albus, Teddy ! C'est l'heure des cadeaux ! cria Roxane depuis le pas de la porte d'entrée."
Albus fonça vers l'intérieur de la maison, bénissant sa cousine pour cette interruption plus que bienvenue. S'il avait pu transplaner pour aller plus vite, il l'aurait fait sans hésiter. À quelques secondes prêt, il allait encore passer pour un imbécile !
