Chapitre 7 - "Non, tu ne l'écoutes pas."

Sur le plan de travail en aluminium, le fouet bougeait tout seul, montant les blancs en neige de sa propre initiative. Juste à côté, son père faisait partir le feu dans la cheminée, sa baguette pointée vers l'âtre. Les couleurs chaudes des flammes jouaient avec ses cheveux roux, leur reflet ondulant au rythme de leur danse sur la bûche. Rose jeta un coup d'œil aux blancs d'oeufs : ils seraient bientôt fermes, et son père pourrait y ajouter le sucre. Encore quelques tours de fouets…

"Comment tu vas, ma chérie ?"

Rose sursauta et se tourna vers son père, qui la regardait d'un air soucieux. Allongée dans le grand canapé blanc du salon, un plaid sur les jambes, elle était censée rédiger son devoir de Métamorphose, et plusieurs parchemins et plumes s'étalaient sur la table basse qui lui faisait face. Ca faisait au moins vingt minutes qu'elle n'avait pas écrit, la pointe de sa plume en suspens dans l'air. Elle rêvait en regardant le fouet monter les blancs en neige, fascinée par le mouvement parfait de l'ustensile de cuisine. Il n'accélérait pas, ne ralentissait pas… Une sorte de balais perpétuel qui recommençait sans cesse dans les blancs d'oeufs.

"Tranquille, Papa, répondit-elle en souriant à son père qui la fixait.
-Je t'ai trouvée fatiguée, quand tu es rentrée de Poudlard. Tu as beaucoup de travail ?
-Un peu, oui. Tu sais ce que c'est, l'année des ASPICS…
-Nan, je ne sais pas, répondit son père en haussant les épaules. Je n'ai pas passé mes examens."

Rose fronça les sourcils.

"Ah bon ?
-Tu ne le savais pas ? C'est à cause de ta mère, ça, lâcha son père en souriant, elle ne veut pas que vous sachiez que techniquement, on n'a pas eu notre diplôme.
-Pas de diplôme ? s'écria Rose. Je ne te crois pas ! Maman adore les diplômes !
-Oui, mais l'année de nos ASPICS, c'était la fin de la guerre, tu vois ? Et on a fait autre chose, cette année-là. Un jour, je te raconterai ça, mais tu es encore un peu jeune. Mais lorsque la guerre s'est terminée, l'école a donné le diplôme sans examen de fin d'année à tous les élèves de dernière année de Poudlard. Ça aurait été un peu hypocrite de nous tester pour les ASPICS alors qu'on avait passé l'année à combattre. On n'étaient certainement plus des élèves.
-Je ne savais pas, dit Rose en réfléchissant, qu'ils avaient annulé les examens cette année-là, mais c'est logique…
-Oh, tu sais, les examens ont été annulés deux fois durant toute ma scolarité à Poudlard. Je ne crois pas que ce soit aussi sacré que le prétend ta mère, ajouta son père en lui adressant un sourire malicieux."

Rose lui rendit son sourire et posa le parchemin ainsi que sa plume, qu'elle tenait toujours. Son père avait raison, elle était en vacances ce soir encore, elle avait bien le droit de se reposer un peu. Et puis, elle avait encore le temps de terminer cette dissertation de Métamorphose. Elle se leva et d'un mouvement de baguette stoppa le fouet dans sa course.

"Je vais t'aider, dit-elle à son père."

Ils cuisinaient depuis à peine une dizaine de minutes lorsque la voix de sa mère fit sursauter Rose, qui renversa par terre la moitié du saladier d'oeufs battus en neige.
"C'est hors de question, Hugo !

-C'est moi qui décide ! hurla à son tour son frère."

Rose et son père échangèrent un regard inquiet, tendant l'oreille pour tenter d'entendre la suite de la conversation. Les voix semblaient provenir de la chambre d'Hugo, à l'étage du dessus. Soudain, tout le petit cottage anglais se mit à trembler. Hugo, très énervé, martelait une à une les marches de l'escalier de bois sombre en descendant. Derrière lui, fulminant de rage, essoufflée, sa mère tentait de le rattraper, dévalant elle aussi les marches sans égard pour le bois vermoulu.

"Reviens ici, Hugo ! Ne crois pas que cette conversation est terminée !
-Ah, je sais bien, ça, cracha le jeune homme. J'anticipe, c'est tout ! Il va bien falloir qu'on en discute "tous ensemble", fit-il en se moquant, hein, puisqu'on est une "famille unie" !"

Sur son épaule, Rose sentit la main de son père qui lui pressait le bras en une question muette : savait-elle de quoi il était question ? Elle avait un peu peur d'être au courant, en effet...

Leur mère fixait Hugo, la bouche ouverte, l'air blessé par la mauvaise imitation qu'il venait de leur servir. C'est vrai qu'elle voulait toujours discuter et discuter encore, tous les quatre, en en exposant tous les détails lors d'une sorte d'assemblée familiale dédiée à la résolution de soucis des uns et des autres. C'était un peu agaçant, et la jeune femme comprennait que son frère se soit emporté.

"Il veut quitter Poudlard, dit finalement leur mère en s'adressant à son mari."

Il y eut un silence. Hugo baissait les yeux. Sur son épaule, Rose sentait la main de son père presser de plus en plus fort, comme pour demander confirmation. Elle n'osait pas le regarder dans les yeux. Il fit par répondre, au bout d'un temps qui semblait interminable.

"On ferait mieux de s'asseoir, non ?"

Hugo se laissa tomber dans le canapé et Rose se précipita à ses côtés. Quoi qu'il arrive, elle lui avait promis, quelques jours auparavant, qu'elle l'aiderait et qu'elle appuierait sa décision. C'était maintenant, et elle ne laisserait pas son frère se débrouiller seul. Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle allait dire, mais elle refusait de lui faire faux bond. Pour elle, ça aurait été une trahison.

"Hugo, demanda leur père après s'être assis, est-ce que c'est vrai ?
-Oui, souffla le jeune homme, bien sûr que c'est vrai. Je refuse de retourner dans cette école."

Rose surprit un regard exaspéré de sa mère en direction de son père. La jeune femme savait que la discussion ne serait pas facile, mais elle se rendait à présent compte qu'elle serait même peut-être impossible à avoir. Sa mère n'était pas capable d'entendre ce qu'Hugo avait à dire. Rose serra les dents.

"C'est inconséquent, comme attitude ! Tu peux expliquer ton plan à ton père, Hugo ?
-Je voudrai rentrer dans une école moldue, répondit Hugo en levant les yeux d'un air de défi. Je n'ai visiblement pas ce qu'il faut pour être à Poudlard, plutôt crever que d'y retourner !
-N'importe quoi, explosa sa mère, on aura tout entendu ! Bien sûr que tu as ta place à Poudlard !
-Ah oui, laquelle ? l'agressa Hugo. Celle du crétin de service, celle du dernier de la classe ? Le pitre qui rassure les autres car "y a toujours pire ?" Ou celle du monstre "pas comme nous" ?
-Je t'ai dit cent fois de me le dire si quelqu'un t'embêtait, Hugo ! Évidemment que je ne veux pas que tu te sentes comme ça ! Tu dois pouvoir te sentir bien, à Poudlard !
-Eh ben c'est pas le cas ! cria Hugo, des trémolos de désespoir dans la voix. C'est pas le cas !"

Des larmes de rage coulaient sur ses joues. Rose sentait son corps trembler contre le sien. Il était hors de lui, dans un état de colère et de détresse qu'elle ne lui connaissait pas - et pourtant, ce n'était pas la chose la plus dure qu'il ait eu à vivre. Les mains agrippant son propre pull, il se tenait la poitrine comme s'il avait mal, une douleur physique que les sanglots n'apaisaient pas - au contraire, il se mit à hoqueter et pendant un court instant, et Rose cru qu'il ne parvenait plus à respirer.

"Hugo, reprit leur mère d'un ton plus doux, tu sais que je ferai n'importe quoi pour que tu te sentes bien à l'école. Tu peux me parler de ce que tu veux, tu peux me dire qui te fait subir ce que tu subis, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas.
-Ce n'est pas… Le problème, hoqueta le jeune homme entre deux sanglots. Je n'ai… Rien…. À faire là-bas…
-Bien sûr que si, Hugo ! se récria sa mère, l'air horrifié. Tu es un sorcier au même titre que les autres, et tu as ta place au château et dans le monde magique ! C'est tout ce que j'ai toujours défendu, et il ne sera pas dit que mon fils sera exclu de ce monde ! C'est hors de question !
-Tu… Ne m'écoute… Jamais, souffla Hugo dont les larmes reprirent de plus belle.
-Bien sûr que je t'écoute ! Si j'avais su que c'était à ce point ! Je vais en parler avec McGonagall le plus vite possible, et dès demain…
-Non, tu ne l'écoutes pas."

Rose s'était levée et toisait sa mère. Une colère froide l'animait. Elle l'avait écouté parler, elle l'avait vu retourner les arguments d'Hugo contre lui et elle la voyait à présent, déjà en train de prévoir de parler à une telle et faire passer tel point dans le règlement alors que son fils pleurait de rage sous ses yeux, impuissant et terrorisé à l'idée de retourner au collège. C'était assez pour que Rose, qui pourtant s'était toujours bien entendue avec ses parents, en veuille à sa mère.

"Tu ne l'écoutes pas, reprit-elle en haussant le ton. Tu vois dans quel état il est ? Tu vois à quel point il a peur ?
-Ne me parle pas sur ce ton, bredouilla sa mère, interdite devant la rébellion de sa fille.
-S'il te plait, Maman, écoute ce qu'il a à te dire ! Il est malheureux, à Poudlard ! Et pas uniquement parce que Lou… Parce que des gens s'en prennent à lui, se reprit-elle avant de donner le nom de son cousin par inadvertance. Mais parce qu'il ne réussit pas ce qu'il fait, là-bas. Il n'est pas à sa place. Oui, il a le droit d'y être, et oui, il a une place s'il le souhaite, mais elle ne lui convient pas, d'accord ? Ce n'est pas ce qu'il veut faire, Maman !"

Elle se mordit la lèvre, inquiète d'être allée trop loin. Sa mère la fixait d'un air étrange, comme si elle n'était pas tout à fait présente, comme si une partie de ses pensées étaient consacrées à autre chose. Assit sur le canapé blanc, son père gardait les yeux rivés au sol. Il était à quelques centimètres de son fils et pourtant, il ne faisait aucun geste pour le réconforter alors que l'adolescent se répandait en pleurs, le visage humide d'un mélange de larmes et de morve. Rose sentit la colère battre à nouveau dans ses tempes : elle ne supportait plus de voir son petit frère dans cet état. Tout le monde s'en prenait à lui, il était tout le temps blessé ou meurtri. Elle en avait assez d'être la seule qui se soucie d'Hugo.

"Papa… Dit quelque chose, s'il te plait... "

Son père resta muet. Dans le salon, tout était suspendu. Hugo reniflait dans sa manche, prostré sur le canapé. Sa mère, debout à ses côtés, le regardait sans oser le toucher, la main suspendue au-dessus de son épaule - de peur peut-être que son fils s'effondre sous ses doigts comme un château de cartes. Elle semblait avoir enfin pris la mesure de la douleur d'Hugo, et Rose se félicita d'être intervenue. Après un long moment, son père finit par soupirer et leva les yeux vers son fils, qui sanglotait toujours.

"Je suis désolé, Hugo. Je suis vraiment, vraiment désolé de ne pas avoir vu que Poudlard te causait tant de souffrance.
-Ron, lui reprocha leur mère en le fixant.
-Hermione, c'est une réalité. Regarde-le ! Regarde dans quel état il est ! C'est ce que tu veux pour ton fils ?
-Bien sûr que non, protesta-elle indignée, mais il ne faut pas confondre une bande de crétins et l'école au complet ! Ce n'est pas Poudlard qui…
-Tu es certaine de ça ? Tu es certaine que c'est le meilleur endroit pour lui ? Que c'est juste "une bande de crétins", et pas le fait qu'il ne se sente pas à sa place là-bas qui lui fait du mal ? Parce que moi, en le voyant dans un tel état de panique rien qu'à l'idée de remettre les pieds là-bas, je me pose des questions !"

Son père ne levait jamais la voix face à sa mère. Rose ne l'avait jamais vu faire. Ils passaient leur temps à se chamailler, et il aimait la taquiner - ce qui provoquait chez elle des réactions allant de l'exaspération à l'amusement - mais il ne criait pas, ne s'énervait jamais. Rose les avait toujours vu être d'accord, et si ce n'était pas le cas, son père avait plutôt l'habitude de s'incliner sans faire de vague et se ranger à l'avis de sa mère. C'était la première fois qu'il lui tenait tête et qu'il haussait le ton. Il n'avait pas crié, mais les accents d'urgence et le timbre plus grave de sa voix avaient suffit à en donner l'illusion.

"J'ai tout fait pour qu'il se sente chez lui, là-bas, souffla la mère de Rose, je me suis battue au Ministère pour qu'il soit accepté ! J'ai demandé des aménagements, j'ai négocié avec McGonagall pour son bien !
-Pour mon bien ? cria Hugo en sortant de l'apathie larmoyante dans laquelle il se terrait depuis quelques minutes. Tu l'as fait pour toi !
-C'est faux ! Depuis que tu es entré à Poudlard, je me suis saignée aux quatre veines pour que tu puisses prétendre à la même éducation que les autres, et je l'ai fait pour toi ! Et je le referais s'il le fallait, malgré ton ingratitude !"

Hugo ouvrit la bouche et la referma. A nouveau, des larmes de rage perlaient à ses paupières. Il parut sur le point de répliquer quelque chose, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Il se leva et remonta quatre à quatre dans sa chambre, dont la porte claqua fort. Le bruit résonna dans la pièce un instant, inquiétant et définitif.

"Hugo !
-Laisse-le partir, Hermione, dit leur père d'une voix douce. Il faut qu'il se calme.
-Il est hors de question qu'il n'y retourne pas, tu m'entends Ron ?
-On peut en discuter ? Est-ce qu'on peut juste en parler, Hermione ?
-Maman, s'il te plaît, implora Rose en sentant les larmes la gagner elle aussi, s'il te plaît, ne le force pas à y retourner. Tu ne sais pas ce qu'il vit, là-bas, Maman…"
Sa mère se tourna vers elle, indécise. Un instant, Rose crut qu'elle allait lui faire changer d'avis, qu'elle allait réussir à plaider la cause de son frère. Mais le visage d'Hermione se ferma brusquement, et elle détourna les yeux.
"S'il a des problèmes avec des élèves, j'interviendrai. J'irai voir McGonagall demain, pendant que vous serez dans le train. Mais il est hors de question qu'il abandonne ses études maintenant. Il a quinze ans !"

Rose ouvrit et ferma la bouche, soufflée par la froideur de sa mère. Elle se tourna vers son père.

"Papa…
-Hermione, il faut qu'on en discute, s'il te plaît. Tu as vu dans quel état il était ? Je refuse de voir mon fils aller aussi mal et de ne rien faire !
-Je ne fais pas rien, cracha la mère de Rose. Qui a permis qu'il commence à étudier à Poudlard, hein ? Qui a parlé avec les professeurs, qui a fait en sorte qu'il soit accepté, qui s'est battu au Ministère pour que son fils puisse faire ses études comme n'importe quel garçon de son âge, toi peut-être ?
-Et ça l'a rendu heureux, rétorqua son père sur un ton tranchant que Rose ne lui connaissait pas, hein, il a l'air sacrément épanoui, dis donc ! Bravo ! C'est ça que tu veux, des remerciements ? Tu veux être sûre que tu as tout bien fait dans les règles, comme d'habitude ? Mauvaise nouvelle, je crois que cette fois-ci, c'est loupé ! On peut en parler, maintenant, ou on continue à faire comme si notre fils allait parfaitement bien ?"

Hermione le fixa, un mélange de surprise et de colère imprimé sur le visage. Ses yeux bruns lançaient presque des éclairs. Elle toisait son mari, tremblante de colère.

"Rose, lança-t-elle à sa fille sans la regarder, monte dans ta chambre.
-Maman…
-TOUT DE SUITE !"

Rose ramassa son livre et ses parchemins à côté d'elle et se dirigea vers l'escalier. Le pied sur la première marche, elle se retourna et tenta une dernière phrase avant de disparaître dans sa chambre :

"Papa a raison. Il est vraiment malheureux, Maman. S'il te plaît..."

Bonjour !
Je suis profondément désolée du retard, j'ai déménagé il y a quelques jours et je n'avais pas internet pour uploader ce chapitre.
Bon, voilà qui est rétablit ! Pour me faire pardonner, je conserver un rythme de publication normal et vous aurez bien un chapitre jeudi aussi !
Merci,
Emojifeu