Chapitre 9 - "Weasley et moi, on a deux trois trucs à se dire."

Merlin, pas eux. Pitié, pas eux ! Ça faisait presque deux semaines qu'il essayait de leur échapper, ils n'allaient pas le coincer maintenant ! Coup d'œil à l'autre bout du couloir. Peut-être qu'il pourrait s'échapper par là ? Ils ne l'avaient pas vu, encore.
Scorpius rajusta son sac sur son épaule et baissa la tête. Il avait réussi à échapper à Louis et sa bande ces deux dernières semaines, il pouvait encore faire profil bas et esquiver cette confrontation qui lui broyait les tripes. Il ne voulait plus faire partie de cette petite bande de crétins arrogants. Déjà, parce que Maggie n'aimait pas ça. Et puis, ça ne le rendait pas heureux. Il préférait rester tout seul. Après tout, il avait tellement de travail depuis la rentrée, il ressentait à peine la solitude.

"Eh, Malefoy !"

Merde. Ils l'avaient vu. Scorpius accéléra le pas, cherchant à tourner à l'angle du couloir le plus vite possible. Il pourrait toujours se cacher dans les toilettes, ou bifurquer vers les cachots. Raban et Flood pourraient le trouver dans la salle commune, mais ils ne pouvaient pas entrer dans son dortoir, il aurait la paix. Ou alors, la bibliothèque ? Ils ne pensaient jamais à le chercher, à la bibliothèque, et il pouvait toujours prétendre faire des recherches à la Réserve. Aucune chance que Cunningham, le bibliothécaire revêche qui veillait sur ses vieux livres plus assidûment qu'un gobelin à Gringott, leur donne accès à la Réserve.

"Malefoy, eh ! Attends-nous !"

Scorpius fonça droit devant. S'ils l'attrapaient, il dirait qu'il n'avait rien entendu, avec tout le monde qu'il y avait dans le couloir à cette heure. Il savait qu'ils commenceraient à se douter de quelque chose, après tout, il avait décliné plusieurs invitations à manger avec eux ces dernières semaines, et il avait fait exprès de ne jamais se trouver dans la salle commune des Serpentards le soir. Il aurait pu leur parler, mettre les points sur les i, mais à chaque fois qu'il s'imaginait le faire, il se liquéfiait. Ces gars n'étaient pas spécialement sympathiques. Il y avait une chance non-négligeable qu'il finisse par s'en prendre une, et Eames avait des poings aussi larges que des assiettes…

Encore quelques pas et il pourrait tourner à l'angle du couloir. Il entendait encore qu'on criait son nom, derrière lui, mais il y était presque…

BAM !

Scorpius vola en arrière, étourdi. Il atterrit sur le dos, le souffle coupé. La violence du choc avait vidé tout l'air de ses poumons et ses reins avaient heurté le sol dur. Une pression désagréable lui broyait l'arrière de la tête. Sonné, il leva les yeux et croisa un regard terrorisé. Il était rentré de plein fouet dans un môme aux cheveux crépus et aux grands yeux bruns effrayés. Hugo.

"Pardon, bégaya le gamin d'un ton plaintif, je suis désolé !
-T'en fais pas, grimaça Scorpius en se redressant."

Son dos était une compote de points douloureux. Son sac avait volé contre le mur, et ses parchemins étaient éparpillés tout autour d'eux. Les élèves qui passaient dans le couloirs les regardaient sans intervenir, prenant un grand soin à éviter de marcher sur ses livres. Quelle délicate attention !

"Ça va, lança Scorpius à Hugo en rassemblant ses affaires pour les fourrer dans sa besace marron, tu t'es pas fait mal ?
-Euh, ça va, merci."

Hugo se massait le cou en lui décochant de petits regards inquiets. Ah oui, il avait peur de lui. Tellement de choses avaient changé pendant les vacances de Noël que Scorpius avait oublié que la dernière fois qu'il l'avait vu, il avait essayé de le faire léviter dans un wagon de train. En y repensant, il rougit de honte. Quel imbécile !

"Eh ben, Malefoy ? Un peu plus et j'aurai été vexé, dit une voix traînante au-dessus de lui. J'ai presque cru que tu nous fuyais !"

Scorpius n'eut même pas besoin de lever les yeux pour savoir qui c'était. Louis. Il grogna en se relevant. Son sac lui sciait l'épaule, encore plus qu'avant la chute. Louis et ses trois sbires lui faisaient face, un air mauvais peint sur leurs visages patibulaires.

"Eh, mais qu'avons-nous là ? s'écria Louis, une lueur cruelle dans les yeux. Ça s'rait pas mon Cracmol préféré, par hasard ?"

Hugo, encore au sol, se recroquevilla. La foule, autour d'eux, avait disparu. En moins d'une minute, le couloir s'était vidé. Scorpius pesta tout bas. Il aurait pu prendre quelqu'un à témoin, envoyer un élève prévenir un professeur. Hugo et lui allaient devoir s'en sortir tous les deux et, vu la terreur pure qui déformait les traits du jeune homme, Scorpius devrait se débrouiller seul. Super.

"Alors, Hugo, comment ça va, depuis la dernière fois ? Flood, tu te rappelles de la dernière fois qu'on a vu mon cher cousin Cracmol ?
-Comment oublier, railla Flood d'un ton goguenard, c'était vraiment un beau moment ! Il était tout trempé, le pauvre !"

Gros rire gras de la part de tout le groupe. Scorpius se durcit. Qu'est-ce qu'ils avaient encore fait, ces quatre idiots ?

"T'étais pas là, expliqua Louis entre deux éclats de rire, mais c'était hilarant. On lui a fichu la tête dans les toilettes ! Mimi Geignarde était furieuse, il y avait de l'eau partout ! C'était quand, la semaine dernière ?
-Ce week-end, ouais, corrigea Raban.
-Et depuis, pouf ! Il a disparu, le petit. Ben alors, le débile, on fuit son cousin ? demanda Louis à Hugo. T'es pas très famille, nan ?
-Fous-lui la paix."

Il n'avait pas reconnu sa propre voix. Déformée par la colère, elle avait des accents bien plus graves que d'habitude. Il ne sentait même plus son épaule qui pourtant était si douloureuse une minute avant. Les poings serrés, Scorpius se planta devant Hugo. La rage envoyait des décharges d'électricité dans tout son corps.

"T'as dit quoi, là ?"
Fini de rire. Louis le fixait, les yeux l'interrogeant sans bruit, une moue méprisante aux lèvres. Derrière, les trois autres relevaient déjà leurs manches.
"J'ai mal entendu, Malefoy. T'as un truc à dire ?
-Fiche-lui la paix. Vas jouer ailleurs, avec tes trois trolls.
-J'hallucine, tu vas prendre sa défense ? Tu veux qu'on en discute ? Eames a de très bons arguments, ajouta Louis, menaçant.
-Hugo, dit Scorpius d'une voix blanche, retourne dans ta salle commune. Weasley et moi, on a deux trois trucs à se dire."

Du coin de l'oeil, il vit le gamin se relever et détaler dans le couloir, courant le plus vite possible pour échapper à ses agresseurs. Scorpius aurait bien aimé qu'il reste, qu'il n'ait pas à se battre à un contre quatre, mais il savait que ce n'était pas raisonnable. Il fut surpris de constater qu'il n'avait pas peur. Il avait imaginé ce moment de nombreuses fois, ces derniers temps, et il s'était toujours figuré qu'il serait transit de peur. Mais non. Il se sentait plein de rage, il n'avait jamais haï quelqu'un aussi fort qu'en cet instant, mais il n'avait pas peur.

"Je vais te laisser une chance pour faire machine arrière, annonça Louis.
-Tu sais où tu peux te la mettre, ta chance ? renifla Scorpius.
-On peut savoir ce qui te prend ? Tu nous fuis pendant deux semaines, et puis d'un coup tu débarques de nulle-part pour défendre l'autre Cracmol. T'es tombé amoureux de lui pendant les vacances ? Vous avez organisé un petit date et t'as décidé que c'était plus un traître à son sang ?"

Scorpius tiqua. Son sac tomba à terre dans un mouvement désordonné. C'était moins les propos de Louis qui le faisait réagir que le fait qu'il soit si proche de la réalité. Est-ce qu'il savait, pour Maggie et le chocolat chaud ? Est-ce que quelqu'un les avait vu ? Impossible, ils étaient en plein Londres moldu, le Gang à Weasley n'allait jamais là-bas.

"Ah, on dirait que j'ai tapé juste, reprit Louis en le voyant rougir. Ça n'aurait pas quelque chose à voir avec ça ?"
Louis brandit un amas de laine d'un jaune moutarde hideux au-dessus de sa tête. Scorpius blêmit en reconnaissant l'écharpe de Maggie.
"Comment tu as eu ça ?"

Sa voix le trahissait. Il laissait échapper des accents de panique qui décrochèrent un sourire mauvais à Louis. D'un geste frénétique, Scorpius chercha sa baguette. Ses doigts n'accrochaient que du vide. Elle était au fond de son sac. Merde.

"T'sais, c'est pas parce que tu te crois en sécurité dans ton dortoir que c'est vrai, hein, Raban ?"

Ce dernier fit un signe de sa mâchoire carrée, sans répondre. Scorpius déglutit. Il n'aurait jamais le temps d'attraper sa baguette avant qu'ils lui sautent dessus.

"Alors, dis-moi, elle est à qui, cette chose ? Ça serait pas celle de la petite Sang-de-Bourbe, celle qui nous casse toujours les pieds ?
-Ne l'appelle pas comme ça, siffla Scorpius entre ses dents."

Finalement, tant pis pour la baguette. Il allait lui coller une droite bien méritée, et ça lui ferait plus de bien que tous les sortilèges du monde.

"Quoi, on peut plus désigner une Sang-de-Bourbe par son nom ? Elle as fait quoi, elle t'as…"

Louis ne termina jamais sa phrase. Scorpius, d'un geste ample, lui envoya son poing en plein dans le nez. Le cartilage du rouquin fit un bruit inquiétant. Scorpius n'eut même pas le temps de se demander si ça lui avait fait du bien, il se prit presqu'aussitôt un uppercut qui lui coupa le souffle. Pour la seconde fois en quelques minutes, il se retrouva au sol, cherchant à remplir ses poumons d'air, le dos déchiré par la souffrance. La douleur qu'il avait réussi à oublier se rappela à son bon souvenir. Son épaule le lançait à nouveau. Ses yeux le trahissaient, il voyait flou. Aïe.

Il sentit plus qu'il ne vit qu'une main le redressait, et chercha le sol du bout des pieds, tentant de reprendre appui avant l'impact. Mais le choc ne vint jamais.

"Touche-le, dit une voix marquée d'une colère froide, et je ferais en sorte que ça soit la dernière fois que tu puisses utiliser tes mains."

Scorpius secoua la tête, essayant de rendre sa vision plus nette. Eames était penché sur lui mais il avait été stoppé dans son élan par une baguette pointée sur sa gorge. Maggie. Une seconde, Scorpius cru qu'il s'était cogné trop fort. Mais non, Maggie était bien là, fulminante de rage.

"Lâche-le."

Scorpius retomba au sol. Il grogna de douleur. Merci bien pour l'intervention, un peu plus de douceur la prochaine fois peut-être ?

"Il paraît que vous vous en prenez encore à n'importe qui, tous les quatre ?
-Ferme-la toi ! siffla Louis d'une voix éraillée."

Scorpius constata avec satisfaction que son nez saignait sans discontinuer. Il avait au moins réussi quelque chose, aujourd'hui !

"Ben alors, Weasley, tu t'es pris un mur ? Fais gaffe où tu mets les pieds, dit Maggie, pince-sans-rire.
-N'importe quoi, c'est ce crétin qui m'a frappé !
-Non. Tu t'es pris un mur. En tout cas, c'est ce que j'ai vu. Tu t'es pris un mur et celui-là, ajouta-t-elle en désignant Eames, a décidé d'en coller une à Scorpius. Et ça, tu vois, je suis obligée d'en faire part à un professeur. Je pense que vous allez passer pas mal de week-ends en retenue, dans les mois à venir. Allez, barrez-vous. Et si j'en vois un seul, cria-t-elle au groupe qui disparaissait dans le couloir, un seul s'en prendre encore une fois à Hugo, c'est l'exclusion !"

Louis et sa bande s'évanouissaient déjà dans le corridor, laissant derrière eux de petites taches de sang à intervalles irréguliers. La menace était passée. Soudain, la douleur que l'adrénaline masquait en partie vint frapper Scorpius de plein fouet. Sonné, il dérapa et faillit tomber pour la troisième fois. Maggie, un bras autour de sa taille, le soutint jusqu'au banc en pierre qui courait le long de la galerie. Elle l'aida jusqu'à ce qu'il soit assis. D'un geste doux, elle écarta les pans de sa robe et releva son tee-shirt.

"Eh bah, ils t'ont pas loupé ! Ça va faire un sacré bleu, ajouta-t-elle en effleurant du bout des doigts la marque rouge imprimée sur le torse du jeune homme."

Scorpius frémit au contact de sa main. Il aurait bien aimé faire comme s'il ne sentait rien et prolonger ce moment, mais il avait beaucoup trop mal pour ne serait-ce qu'essayer. Gêné, il baissa son tee-shirt et rajusta sa robe de sorcier sur ses épaules.

"Merci, croassa-t-il."

Chaque muscle était douloureux. Il avait été jeté deux fois au sol, entre la collision avec Hugo et la bagarre.

"C'est pas moi qu'il faut remercier. C'est Hugo qui est venu me chercher. Il dit que tu as pris sa défense ?
-Ouais, après lui être rentré dedans. Lui aussi, il va avoir un beau bleu.
-Ouais, enfin, d'après ce qu'il a dit, toi t'as pas fait exprès. Merci d'être intervenu.
-Merci de m'avoir couvert, répondit Scorpius en soupirant. Je ne sais pas si Londubat croira vraiment qu'il s'est pris un mur, cet imbécile.
-J'irai voir McGonagall directement, s'il le faut. Par contre, c'est la dernière fois, Scorpius, ajouta-t-elle d'une voix sévère."

Scorpius leva les yeux pour croiser son regard. Ses grands yeux bleus le fixaient d'un air grave.

"J'aime pas les gens qui se battent. C'est pas la solution, t'es assez intelligent pour le savoir. Si tu décides de mener une vendetta ouverte contre eux, je te préviens, je t'aiderai pas
-Margar… Maggie, se reprit Scorpius, ils t'ont insultée. Je ne pouvais pas laisser passer…
-T'abuses, le coupa Maggie, c'est quoi cette excuse pétée ? Bien sûr que tu pouvais laisser passer ! C'est toi qu'ils ont insulté, peut-être ?
-Tu ne comprends pas…
-Je te promets que si. Et je t'en veux pas. Mais je préfèrerai juste que tu t'enfuis, la prochaine fois. Tu crois que je trouve ça cool, un mec qui peut à peine marcher parce qu'il a pris une droite pour sauver mon honneur ?
-Vu comme ça, répondit Scorpius, penaud.
-Pardon, se reprit-elle plus doucement, je voulais pas être reloue. C'est juste… Prends soin de toi, d'accord ? J'aime pas trop te voir dans cet état."

Silence. Scorpius savoura ce moment un peu hors du temps, où il n'y avait personne, où il n'avait rien d'autre à faire que rester assis à côté d'elle. Respirer lui faisait de moins en moins mal. Il sentait son parfum de pain d'épices, enivrant, lui chatouiller les narines. Même si elle ne voyait pas les choses comme lui, il était content d'avoir tenu tête à Louis. Il était content qu'elle soit là, avec lui. Il se sentait pousser des ailes, presque invincible. Il avait gagné. Un peu trop confiant, il rassembla son courage et prit la main de la jeune femme, qui reposait sur sa jupe parme. Elle ne la dégagea pas.

"Maggie, je suis désolé pour ton écharpe, dit-il en désignant l'agrégat de laine moutarde qui traînait au sol. Je sais pas comment ils l'ont trouvée, elle était planquée dans mon dortoir.
-Bah, répondit la jeune femme en haussant les épaules, t'inquiète. J'avais plus ou moins décidé de te la laisser, en plus."

Il ne dit rien. Il n'avait pas envie de savoir précisément ce qu'il se passait, à ce moment-là. Il préférait cette bulle d'ignorance dans laquelle il se sentait bien et où elle lui laissait lui tenir la main. Elle finit par se dégager, se levant du banc de pierre.

"Allez, faut que tu bouges à l'infirmerie. Je suis sûre que Pomfresh pourra t'arranger ça. Je t'accompagne."
Il grogna et se leva. La douleur refit surface au premier mouvement.

"Merci beaucoup, murmura-t-il."

Il clopina dans le couloir. Merlin, et il faudrait monter des escaliers pour arriver à l'infirmerie ! Quel enfer…

"Scorpius, dit Maggie après quelques minutes de marche silencieuse, samedi on va à Pré-au-Lard avec Rose, Augustus, Damian et Neela. Si tu veux venir avec nous, tu peux.
-C'est gentil, haleta-t-il entre deux grimaces, mais je veux pas déranger.
-Non, je veux dire… Ça me ferait plaisir que tu viennes, bafouilla Maggie."

C'était la première fois qu'elle lui paraissait gauche. Il sourit.

"Je viendrais, alors."