Chapitre 10 - "Mais tu m'intéresses !"

Qu'est-ce qu'il se les caillait, dans cette baraque ! Il faisait un froid de gueux. Teddy agita sa baguette dans tous les sens pour essayer de réactiver le charme de chaleur qui aurait dû réchauffer la pièce. Mouvement de flammes dans la cheminée, crépitement. Une vague brûlante parcouru la pièce.

Des plombes qu'il n'avait pas fichu les pieds dans cet endroit. Les tapisseries aux murs, les pierres grandes comme des tables, le bruit du feu dans la cheminée… Tout le ramenait à ses années d'élèves, huit ans en arrière. Enfin, l'année suivante, surtout. La dernière fois qu'il était venu. La fuite dans les couloirs. Le retour précipité à Pré-au-Lard. Les larmes de Victoire. Une sale nuit, ça ! La pire de sa vie.

Il posa son paletot sur le dossier d'une chaise. Ne pas y penser, une stratégie sûre. Nouveau boulot, nouveau contexte. Il était prof, maintenant !

Un prof sans élève.

La salle était vide. Il avait prévenu tous les gamins Granger-Weasley-Potter pourtant ! Eux, ils devraient bien se pointer à un moment ou un autre, non ? Sinon, ça allait faire vide, ce premier cours de sensibilisation à la citoyenneté ! Quel nom pourri…
Sur le papier, l'idée de Percy lui avait plut. Mais à présent, devant le peu d'enthousiasme des mômes qui ne s'étaient même pas pointés, il commençait à l'avoir mauvaise. Il n'était peut-être pas assez bon…

"Salut !"

Une voix légère. Joyeuse. Teddy tourna la tête. Un sourire immense collé sur une gueule d'ange, deux pupilles azur, pétillantes, qui le fixait. Une gamine minuscule venait d'entrer dans la salle de classe. Sur ses talons, un visage familier. Rose. Enfin !

"On a vu de la lumière, alors on est rentrés !
-Maggie…"

Rose soupira. Elle lui adressa un petit haussement d'épaule en guise d'excuse. Teddy ne se formalisa pas. De toute façon, il ne se formalisait jamais.

"Salut Teddy.
-Ça me fait plaisir de te voir, Teddy lança en s'avançant vers eux, j'ai cru que personne n'allait se pointer.
-On a été retenus en sortant de métamorphose, Rose s'excusa en agitant la main.
-Pas très grave. Tiens, prends ça et distribues-en à tes potes, tu veux bien ?"

La pile de bouquins passa de ses mains à celles de Rose. Sans un mot, elle commença à les distribuer aux autres, assis derrière leurs pupitres comme de bons petits élèves. Teddy grimaça. Ça ne lui paraissait pas naturel.

"Attendez, on va faire ça autrement, dit Teddy."

Il improvisait. Ça ressemblait trop à un cours, ça l'agaçait. Il ne se sentait pas l'étoffe d'un prof, et ces gamins étaient là sur leur temps libre. Autant passer un bon moment.

Un geste saccadé de la baguette et un tapis apparu sur le sol, rejoint par une dizaine de coussins. Teddy s'assit en tailleurs. Rose le fixa quelques secondes. L'air surpris imprimé sur son visage fit douter Teddy. Elle finit par le rejoindre et attrapa un coussin qu'elle serra dans ses bras. Les autres vinrent s'asseoir à leurs côtés. Eux aussi étaient surpris, mais Teddy se relâcha en les voyant tous jouer le jeu.

"C'est quoi vos noms ? il demanda lorsque tout le monde se fut installé.
-Maggie, lança la gosse minuscule qui était entrée en pétaradant dans la pièce."

Elle mesurait la moitié de la taille de Teddy, mais avait une énergie impressionnante pour un si petit corps, et un sourire immense se dessinait entre ses joues rondes. Mignonne.

À côté d'elle, un garçon pas très grand, à la tignasse d'un blond sale, prononça "Damian" d'un ton peu assuré. Sa cravate était mal nouée. Ses yeux marrons étaient rivés sur le sol. Bon. Un timide, Teddy décida. La gamine d'à côté, en revanche, dit "Neela" d'une voix très sûre et claire. Cheveux impeccablement plaqués sur son crâne tressés dans une natte faite au cordeau, col repassé et parchemin déjà sorti devant elle. L'intello de la bande, probablement. Et un dernier gamin un peu grand à l'uniforme débraillé. Facile, le sportif, ça se voyait. Il avait la même assurance nonchalante que James. Teddy ressentit une animosité immédiate pour Augustus, comme il s'appelait. Ses airs m'as-tu-vu, ou sa confiance en lui affichée, peut-être. Ou ses cheveux noirs savamment décoiffés. Il n'aimait déjà pas ce genre de mecs quand lui-même faisait ses études à Poudlard. Ils lui ressemblaient trop.

"Ben moi c'est Teddy, il conclut lorsque le tour des prénoms fut terminé. Et je suis là pour vous parler des élections qui ont lieu dans moins de cinq mois. Enfin, vous parler…"

BAM ! La porte de la salle vola contre le mur dans un fracas assourdissant. Teddy fit volte-face. Trois mômes se tenaient dans l'embrasure.

"Sérieux Basil, t'es obligé de défoncer le mobilier à chaque fois qu'on arrive quelque part ?
-Mais je fais pas exprès, je contrôle pas ma force !
-C'est trop la honte, mec, tout le monde nous fixe tout le temps avec tes conneries…
-Oh, ça va, le prof est même pas là, Basil renifla en s'asseyant à côté de Neela. Salut toi, ça va ? il demanda à la jeune femme avec un sourire stupide."

Sans répondre, elle désigna Teddy de l'index. Basil lui lança un regard bête.

"Oui bah ? Eh, on se connait, nan ? On s'est pas vu chez Al pendant les vacances ? Teddy, c'est ça ?
-Oui, salut. Vous pouvez vous asseoir ? il demanda à Albus et Eden restés debout."

Il entendit Neela chuchoter un "C'est lui le prof, crétin !" à Basil qui blêmit. Albus évita son regard en se posant sur le tapis. Il faudrait lui parler, après. Mais ce n'était pas le moment.

"Mais quel est l'intérêt ? Qu'est-ce qui va changer ? Est-ce qu'on a vraiment besoin que les choses changent, d'ailleurs ? Eden lança.
-Mais bien sûr qu'on a besoin que ça change, Rose s'exaspéra, tu ne vois pas dans quelle crasse on est en ce moment ? Tu crois que les gens comme mon crétin de cousin sont sortis de nulle-part, qu'ils poussent comme les champignons, sans aide ?
-Rose, la guerre c'était il y a mille ans. Y a rien là ! On n'a pas à se battre, sérieux. Je ne comprends pas ce que tu trouves si grave. On peut faire ce qu'on veut, y a aucune menace…
-Mais c'est faux, Eden ! La guerre, elle est pas arrivée toute seule d'un coup, enfin ! Avant, il y a eu des tonnes de signaux, des agressions, des meurtres, de la pauvreté… On est dans la même situation, c'est dingue que t'arrives pas à lire les signes !
-La dernière fois, les coupa Augustus, y avait un Mage Noir, non ? Je n'essaye pas de dire que t'as tort, il ajouta en regardant Rose, mais tu dois bien avouer que la situation n'est pas la même.
-D'accord, si tu veux. Mais la dernière fois, les gens ont fini par se battre n'importe comment. T'as déjà vu le mur d'hommage du grand hall ? Ça, c'est que les gens morts à Poudlard le soir de la Bataille, mais il y en a eu plein d'autres, en fait ! Je te dis simplement qu'on a un moyen simple et efficace d'éviter de se retrouver dans le même contexte, où n'importe quel crétin qui fricote avec la magie noire peut prendre le pouvoir sans que personne ou presque ne s'y oppose."

Teddy était content. Ils s'étaient mis à débattre sans qu'il ait trop à les aider. D'accord, ils n'étaient que huit à être venus, mais ils avaient de sacrés idées. C'était une bonne première séance. Il avait pu expliquer comment fonctionnait leur système électoral, le vote, le Premier Ministre… Et ensuite ils s'étaient mis à parler de ce qu'ils pensaient de ça sans qu'il ait besoin de les pousser. Un bon groupe.

"On en reparlera la semaine prochaine, Teddy déclara en coupant la parole à Rose. Vous posez des questions plutôt intéressantes. Je n'ai pas de réponse, mais ça serait bien qu'on soit plus pour avoir d'autres points de vue. Si vous pouviez motiver d'autres potes à vous la semaine prochaine, ça serait top.
-Ouais, enfin ça nous bloque nos vendredis soir, ça, Basil grommela en se relevant. On y gagne quoi, nous, à venir ?
-Mais t'es vraiment toujours à côté de la plaque, toi, hein ? Binns nous a dit qu'on validait des crédits supplémentaires en assistant à ces cours, Augustus expliqua en rajustant sa robe de sorcier.
-Crédits supplémentaires dont t'as bien besoin, hein mon pote ? Eden ajouta en se dirigeant vers la porte.
-En vrai, ça pourrait m'éviter de me taper un "Troll" en Métamorphose ça, c'est pas mal !"

Le petit groupe se dirigea vers la sortie. Mouvement de baguette. Le tapis disparu du sol. Mouvement de baguette. Les précis de citoyenneté s'alignèrent contre le mur du fond. Mouvement de baguette. Le feu diminua dans la cheminée. Teddy soupira. Ses doigts dérangèrent sa tignasse indigo. Bon. Il était épuisé.

Il avait une dernière chose à régler.

"Albus ? il appela en se tournant vers la porte."

Le jeune homme qui traînait des pieds pour sortir fit volte-face. Il rougissait. Teddy le vit faire un signe à ses amis qui l'attendaient. Il surprit le regard meurtrier que lui adressa Augustus avant que la porte ne se referme. Désagréable jusqu'au bout, celui-là !

"On peut se parler ?
-Euh, oui, bien sûr."

Albus bafouillait. Ses pupilles étaient rivées au sol. Il était agité, nerveux. Teddy nota quand même qu'il serrait les poings. Ca ressemblait à l'autre soir dans la Cabane Hurlante, cette proximité gauche entre eux.

"Écoute, Teddy soupira en levant les yeux, je suis désolé pour l'autre jour, c'est ma faute. J'ai pas été très clair avec toi."

Albus ne répondit rien. Il fixait toujours le sol de la salle de classe.

"J'pensais pas que tu le prendrais aussi… Euh… J'aurai pas dû te balader comme ça. C'était con, il conclut en baissant les yeux."

Voilà. La chose raisonnable était faite. Couper court à toutes les rêveries d'Al. Et les siennes. Teddy se sentait plus bas que terre, il voyait déjà les larmes qui perlaient au paupières d'Al. Mais il savait qu'il avait raison. C'était la bonne chose à faire. Ça allait lui éviter un tas d'ennuis.

"Pourquoi tu l'as fait, alors ?"

Aïe. Albus avait fini par lever les yeux. Ses pupilles étaient luisantes comme s'il allait pleurer, mais son regard était décidé. Lueur de bagarre. Teddy battit en retraite, fixant ses mains.

"J'sais pas…
-C'était marrant de te foutre de moi, c'est ça ? Tu voulais te payer ma tronche ?
-Mais pas du tout... Teddy commença."

Albus ne lui laissa pas le temps d'en placer une.

"Alors c'est quoi ? Un test, tu voulais savoir si je suis homo, c'est ça ? Ça te fait rire, ça aussi, hein ? C'est rigolo de se foutre de la gueule du cousin gay ?
-Quoi ?! Mais non ! Tu racontes n'importe quoi !
-Alors, Albus cria en lui lançant un regard dur, explique-moi pourquoi tu t'es foutu de moi ! J'ai bien vu hein, que je ne t'intéressais pas, et pourtant t'as continué !
-Mais tu m'intéresses !"

La colère céda la place à l'incompréhension sur le visage d'Al. Il était vraiment très proche. Son coup de sang l'avait grandi. Il était venu plus près, aussi. Teddy se sentait acculé par ces deux grands yeux bruns qui exigeaient des réponses.

"J'voulais pas te faire de mal, Teddy déclara. J'ai vu comment tu me regardais, à Noël, quand on est arrivés au Terrier…"

Albus rougit mais ne détourna pas les yeux. Ok, il ne lâcherait pas l'affaire. Après tout, Teddy l'avait cherché.

"Je trouvais ça euh… Mignon ? J'ai pas eu envie de te mettre un vent… Mais j'aurai dû.
-Mais pourquoi ?
-Parce que j'ai pas réussi, voilà ! Je sais pas, t'es mignon, tu me plais bien, j'ai pas réussi, ok ?
-Non, je veux dire, pourquoi tu veux te débarrasser de moi ? Je comprends pas !"

Teddy n'arriva pas à répondre. Il savait ce qu'il aurait dû dire. "Parce que tu es à peine majeur et que tu es le fils de mon parrain. On est presque cousins à ce stade et en plus j'ai dix ans de plus que toi. Ça va nous foutre dans une merde noire et ça va blesser tout le monde, tes parents les premiers." Mais sa gorge était nouée. S'il le disait, ça deviendrait réel. Albus allait comprendre qu'il avait raison. Il savait qu'il devrait lui dire, que c'était ça, la chose à faire. Peine perdue. Ça bloquait.

Il sentit la main d'Al se glisser dans la sienne. Ses doigts jouaient avec les siens. Sa tignasse brune en pagaille.

"Tu l'as dit toi-même, tu sais ce que moi j'en penses, Albus continua."

Il était rouge mais soutenait son regard. Il lui rappelait ce moment près du lac où ils étaient allés patiner. Aussi adorable. Teddy s'approcha de plus en plus d'Albus, presque hypnotisé. Il n'avait plus du tout envie d'être raisonnable. Et puis Al était majeur, il ne faisait rien de mal. La porte était fermée, personne ne saurait. Et les conséquences, bah… Elles n'arriveraient qu'après. Le malaise qu'il avait ressenti au début de leur conversation s'évanouissait dans les pupilles sombres d'Al, toujours plus proches. Il pouvait presque compter le nombre de ses cils.

"Ah ouais, t'en penses quoi ? Teddy murmura.
-Je crois que je t'aime bien, Al répondit sur le même ton."

Teddy n'eut pas à avancer beaucoup pour l'embrasser. Ses lèvres tombèrent presque naturellement sur celles d'Al. Quelque part, il sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il savait que c'était une mauvaise idée. Mais il ignora tout ça et se laissa aller à embrasser Albus dans la salle de classe déserte.

"Tu vas être en retard dans ton dortoir.
-Je sais, je sais… Mais il y a personne dans le couloir, personne me verra.
-Ok. File, maintenant.
-Tu reviens quand ?
-La semaine prochaine, vendredi.
-Tu peux pas venir avant ?
-Al…
-Ok ok, pardon. C'est juste…
-Je sais."

Il l'embrassa encore pour couper court à la discussion. Teddy sentit Al se dérober contre lui. Ses joues étaient cramoisies. Ses cheveux bruns n'était qu'une masse informe de mèches, parce que Teddy avait trop passé les doigts dedans. Albus était très mignon. Innocent. Abandonné. Teddy n'eut pas envie qu'il rejoigne son dortoir, parce qu'alors il serait à nouveau seul. Et qu'il allait réfléchir.

"-Al, aller ! On va pas passer la nuit ici, il est déjà presque dix heures.
-D'accord, râla Albus, j'y vais."

Il se hissa sur la pointe des pieds. L'embrassa. Et s'éloigna dans le couloir sombre sans se retourner. Sa baguette formait un halo de lumière de plus en plus faible qui disparut à l'angle. Teddy soupira.

Il avait fait n'importe quoi.