Chapitre 12 - "On en a déjà un dans la famille"

"Et pour la semaine prochaine, je ne peux que trop vous recommander de revoir en détail le chapitre consacré aux antidotes dans votre manuel scolaire. Il est probable - je dis bien "probable" - que votre premier examen blanc porte sur le sujet.
-La galère, soupira Basil. Je suis tellement à la bourre, c'est un scandale. T'en es où toi ?"

Albus fourrait ses affaires dans sa sacoche noire. Dans quelques heures maintenant, Teddy serait de nouveau au château, après une longue semaine d'absence. Il attendait ça depuis sept jours. Sept longs jours. Le temps s'était étiré. Depuis vendredi dernier, les minutes étaient des heures.

"Al ? Albus ?
-Hein ?
-Ça fait dix minutes que j'essaye de te parler ! râla Basil en rajustant son sac sur son épaule. Je te demandais où t'en es dans le bouquin.
-Quel bouquin ?
-Mais t'es sérieux gars ? Hello Albus, reviens sur terre ! se moqua Basil en sortant de la salle de classe.
-Ça fait une semaine que t'es ailleurs mon pote, t'es sûr que tout va bien ? s'inquiéta Eden.
-Oui, oui, tranquille, éluda Albus. Je pensais à autre chose.
-Ben ouais, on a bien vu ça. La question c'est à quoi tu peux bien penser quand on a des exams blancs la semaine prochaine.
-P't'être qu'il est amoureux ? proposa Basil en réfléchissant."

Albus frémit, soudain concerné par la conversation. Est-ce qu'ils se doutaient de quelque chose ?

"Naaaan gars, ça c'est toi, se moqua Eden. Du progrès avec Neela ou quoi ?
-Fous-toi de moi, vas-y !
-J'oserai jamais ! protesta Eden."

Albus se détendit un peu. Ses amis n'avaient pas l'air d'avoir la moindre idée de ce qui se passait vraiment. Au pire, ils penseraient qu'il avait un crush sur une fille - et il se garderait bien de les détromper.

Il avait rejoué dans son esprit la soirée de vendredi dernier à chaque minute qui s'était écoulée. Il lui semblait impossible de se concentrer plus d'une minute sur autre chose que ça : Teddy et lui, seuls dans cette salle de classe sombre, s'embrassant à en avoir les lèvres rougies et le souffle court. Rien d'autre n'était intéressant.

"Mec, c'est pas ton cousin là ?"

Sentant qu'on lui tapotait l'épaule, Albus tourna la tête. Sur les marches de l'escalier d'en face, un air misérable sur le visage, Hugo fixait le vide.

"Si, c'est lui. Je suis sûr que c'est encore la faute de ce crétin de Weasley, là…
-Tu veux qu'on vienne avec toi ?
-C'est sympa, répondit Albus, mais Hugo est pas très groupe… Je pense que c'est mieux si j'y vais seul.
-Comme tu veux. Gars, on se retrouve devant la salle commune, ok ?
-À toute, lança Albus."

Il s'avança vers un escalier proche et sauta sur la première marche. Il y avait encore pas mal d'élèves dans les couloirs, les escaliers en profitaient souvent pour se déplacer dans tous les sens et perdre les plus jeunes. Il avait mis des mois à retenir tous les accès et les itinéraires qui ne nécessitaient pas d'utiliser les escaliers, en première année. On ne pouvait pas leur faire confiance, ils étaient capables de mettre en retard le plus ponctuel des élèves s'ils en avaient envie.

Louvoyant pour rejoindre son cousin, il finit par s'asseoir à ses côtés en quelques minutes. Les escaliers cessèrent de bouger, les couloirs se vidaient, les élèves étaient retournés en cours ou dans la chaleur de leurs salles communes. Personne ne viendrait les déranger.

Hugo reniflait sans vraiment faire de bruit, le nez enfouit dans la manche de sa robe noire. Albus ne vit aucune larme dans ses yeux. Difficile de dire s'il avait pleuré. Mais sa robe était maculée de boue, et son sac semblait avoir implosé. S'il ne pleurait pas, en revanche Hugo tremblait. Il paraissait loin, perdu dans ses pensées, et inconscient de l'image pitoyable qu'il renvoyait.

Il sursauta quand Albus se laissa tomber à côté de lui.

"Tu m'as fait peur !
-Je vois ça, répondit Albus en fronçant les sourcils. Ça va ou quoi ? T'as la pire tronche que j'ai vu depuis un moment."

Hugo haussa les épaules pour toute réponse. En y prêtant plus d'attention, Albus nota une tache de boue sur son épaule.

"C'est quoi, ça, Hugo ?
-Je crois que c'est les gars de Serdaigle qui m'ont balancé un Fangieux dessus pendant le cours de Soin aux Créatures Magique.
-Exprès ?!
-Bien sûr exprès, souffla Hugo.
-Mais t'as fait quoi ?! Tu t'es défendu ?
-Ils étaient trois. J'ai pris mon sac - ils l'ont défoncé avec je ne sais quel sort, d'ailleurs - et je suis parti. Ça fait trente minutes que je me cache ici. Je me suis dit, ajouta-t-il, qu'ils ne devraient pas passer dans les étages tout de suite.
-Je croyais qu'il n'y avait plus que Louis qui t'embêtait…
-Oh, balaya Hugo d'un revers de main, c'est vrai, mais il trouve très amusant de demander à des élèves de mon année de l'aider quand il est en cours. Il est en Métamorphose, là.
-Comment…?
-J'ai appris sont emploi du temps par coeur, coupa Hugo, comme ça j'évite de trop lui rentrer dedans. Je pensais pas qu'il se rattraperait en demandant aux autres de s'en prendre à moi..."

Hugo se tut. Albus était scandalisé. Comment pouvait-il être aussi résigné ? Il avait dû en baver… Il ne savait même pas quoi lui dire pour le consoler. Tous ses conseils lui semblaient débiles. "Fais attention à toi" ? Au mieux, ça n'était qu'une formule creuse, au pire Hugo se sentirait coupable. Albus fixa son sac posé devant lui sur le sol, cherchant ce qu'il pourrait bien dire à son cousin. Sa saccoche était un dépotoir : une plume menaçait de s'en échapper, un de ses manuels avait perdu sa tranche et un morceau de parchemin froissé dépassait de l'ouverture. La Carte du Maraudeur, qu'il n'avait bien sûr pas rangée. Si Teddy voyait comment il traitait son cadeau !

L'idée frappa Albus de plein fouet.

"Hugo, lança-t-il en fouillant dans son sac, j'ai un truc pour toi !"

Il tira le parchemin froissé de son sac et le lissa avec la paume. Hugo le regardait en biais, l'air désabusé. "Je jure solennellement que mes intentions sont mauvaises" murmura Albus en parcourant le papier du bout de sa baguette, et le parchemin frémit.

"Qu'est-ce que…
-C'est une carte ! Regarde, Hugo, c'est une carte du château !
-Où est-ce que t'as eu ça ? demanda Hugo à voix basse, époustouflé.
-Teddy me l'a filée. Elle appartenait à mon père, avant. C'est son père qui l'a créée, avec ses amis. Regarde, expliqua-t-il en désignant les points qui se déplaçaient, tu peux voir où sont les gens ! Tu vois tout le monde, regarde !
-C'est incroyable…
-Et surtout, il y a des passages secrets, et puis les façons d'y accéder. Hugo, reprit-il après un silence, je vais te donner cette carte.
-Quoi ? Non ! s'insurgea l'adolescent avec un mouvement de recul.
-Si ! Comme ça, tu pourras toujours savoir où est le Gang à Weasley, et tu pourras te cacher ! Ça va pas résoudre tous tes problèmes, mais ça devrait t'aider, non ?
-Mais je ne peux pas faire de magie, répondit Hugo, comment tu veux que j'arrive à faire fonctionner un truc aussi compliqué ?
-Je crois pas qu'il faille beaucoup de magie pour lire la carte, déclara Albus après un temps, juste connaître le mot de passe. On va essayer."

Il murmura en agitant sa baguette, et le parchemin redevint vierge. D'un geste décidé, il le tendit à Hugo. Ce dernier n'avait pas l'air convaincu mais, après avoir caressé la feuille de sa baguette en récitant l'incantation, la carte se dessina de nouveau.

"Tu vois ? C'est un objet intelligent, elle sait que tu as besoin d'elle !
-C'est génial, souffla Hugo sous le choc. J'y arrive !
-Bien sûr que t'y arrives !
-Al, tu dis qu'il y a des passages secrets ?
-Oui, là, là, là…
-Ils mènent à l'extérieur du château ? le coupa Hugo, agité.
-Yep, à Pré-au-Lard surtout ! Si jamais tu as besoin de prendre l'air un peu plus loin. Écoute, je n'ai pas eu la carte longtemps, mais j'ai retenu quels passages étaient les plus pratiques, et tu en as plus besoin que moi. Je te la donne. Il faudra juste que tu la passes à quelqu'un en quittant Poudlard, d'accord ?
-Oui, bien sûr…"

Hugo l'écoutait à peine. Il fixait la carte sans lever les yeux, fasciné par les mouvements des élèves qui apparaissaient et disparaissaient sur le papier. Albus sourit. Il avait trouvé une façon de remonter le moral à son cousin.

Adossé devant la grande porte, Albus n'en pouvait plus d'attendre. Il était presque cinq heures, Teddy devrait arriver d'une minute à l'autre. Nerveux, il ajustait sa position en permanence, feignant la nonchalance alors qu'il ne tenait pas en place. Il espérait qu'il avait l'air cool, dos au mur, les mains dans les poches, son sac se balançant sur l'épaule. Il avait coincé sa robe de sorcier dans une des sangles. Toutes les deux minutes, il ébouriffait sa tignasse brune pour lui redonner du volume. Il se sentait un peu ridicule, mais l'idée d'avoir l'air trop enfantin, ou trop impatient, le terrifiait.

"En même temps, se dit-il, je suis venu l'attendre à l'entrée du château… Évidemment que j'ai l'air impatient ! Quel idiot… Je devrais retourner dans la salle avec les autres, et l'attendre là-bas."

Il ne bougea pas. Le temps s'étirait. Pourquoi Teddy n'était-il pas là ? Tout le monde était déjà arrivé, dans la salle, et il n'y avait plus un élève dans les couloirs. Ils profitaient tous d'un rayon de soleil impromptu dans le parc, ou bien révisaient dans leurs salles communes.

Une ombre passa par l'entrebâillement de la grande porte, et le cœur d'Albus sauta un battement. Il se rembrunit presque aussitôt en voyant qui venait d'entrer. Louis et ses potes. De là où il se tenait, il vit Eames, ou Raban - il confondait toujours les deux - le désigner. Le groupe de quatre garçons se dirigea vers lui. Louis avait un rictus mauvais accroché aux lèvres.

"T'attends quelqu'un ? lui lança-t-il en s'approchant.
-Pas que ça te regarde, mais oui, répondit Albus d'un ton froid."

Même s'il était plus âgé d'un an, son cousin ne le rassurait pas. Déjà, les trois gardes du corps qu'il traînait partout où il allait faisaient tous deux fois sa taille. Ensuite, Louis n'avait jamais rechigné à s'attaquer à un membre de sa famille - il l'avait bien prouvé avec Hugo. La seule qui semblait réussir à le tenir en respect était Rose. Albus s'était toujours débrouillé pour se tenir loin des conflits, et ne jamais se retrouver seul à Poudlard avec ce crétin prétentieux. Et il fallait bien avouer que, souvent occupé par Hugo, Louis ne lui prêtait pas une grande attention.

"J'ai un truc pour toi, glissa Louis en arrivant à sa portée. Un truc qui m'est tombé dessus l'autre jour. Tu t'appelles bien Albus, non ?
-Abrège, Louis, répondit Albus d'un ton ferme.
-"Albus", commença à lire Louis d'un ton goguenard, "Tu as vraiment une mine terrible, est-ce que tout va bien ?"
-C'est vrai ça Albus, est-ce que tout va bien ? se moqua un des crétins qui suivaient Louis.

-"Ce n'est peut-être pas à moi de proposer ça", continua Louis, "parce qu'on ne se connait pas si bien que ça, mais si tu as besoin de parler à quelqu'un, je suis là." Alors Albus, t'as besoin de parler à ce qu'il parait ?"

Un concert de sifflement et de braillements railleurs s'éleva du petit groupe. Albus se sentit rougir. Il ne savait absolument pas ce que Louis était en train de lui lire, il était certain de n'avoir jamais vu ce mot de sa vie.

"Tu es parti très vite hier après-midi," reprit Louis, "mais je voulais te proposer de venir aux Trois Balais avec moi ce week-end. Pour une Bièraubeurre. Ou autre chose. Tu bois ce que tu veux. Fais-moi signe si ça te tente !"
-Et c'est signé ? demanda Flood, mauvais acteur.
-Augustus Londubat.
-Houlala, Albus, mais t'as un admirateur secret ?
-Il est pas secret, abruti, siffla Louis entre ses dents, exaspéré."

Albus avait envie de disparaître. Il n'avait jamais reçu ce message, mais Londubat aurait pu faire attention à ne pas laisser traîner ce genre de note n'importe où ! Il sentit une bouffée de colère lui monter au visage. Il avait toujours fait attention à ne pas être vu avec Teddy, à la Cabane et vendredi dernier, mais c'était une lettre de Londubat qui allait vendre la mèche. C'était injuste.

"J'ai jamais reçu ce truc, répondit-il d'un ton mal assuré.
-Évidemment, puisque c'est moi qui l'ait ! Alors, tu vas aller boire un coup avec lui ? Ça te plairait ?"
Il y avait une menace à peine voilée dans la voix grave de Louis. Ses yeux d'un bleu profond scrutaient Albus avec dégoût.
"Qu'est-ce que ça peut te foutre ? brava Albus en se redressant. C'est pas toi qui va y aller, non ?"

Louis pâlit un peu et se pencha en avant. Son bras empêchait Albus de bouger. Très bas, il lui murmura à l'oreille à toute vitesse, comme s'il avait peur d'être entendu.

"Je te signale qu'on en a déjà un dans la famille. Si tu veux finir comme Percy, dis-le moi. Je me ferai un plaisir d'en parler moi-même à Grandma."

Albus se raidit. Louis se redressa et s'écarta, méprisant.

"Ça commence à bien faire. Entre le Cracmol, la cinglée qui traîne avec des Sangs-de-Bourbe et maintenant cette lettre… Vous avez tous décidé d'enterrer la réputation de cette famille, c'est ça ?!
-Eh, qu'est-ce qui se passe ici ?"

Teddy. C'était Teddy, qui passait à l'instant la Grande Porte, qui venait tirer Albus de ce bourbier. En le voyant, la tension qui lui avait raidit les membres s'évanouit. Tout son corps se relâcha. Teddy était là.

"Une petite discussion entre cousins, rien de plus, se justifia Louis en arrangeant sa robe de sorcier. Mais on allait y aller, d'ailleurs. Hein, Albus, on te laisse, tu as sûrement d'autres choses à faire ? Allez, les gars, on y va."

En moins d'une minute, ils avaient vidé les lieux. Albus vérifia qu'ils avaient tourné l'angle du couloir. Teddy s'avança vers lui et il posa sa tête brune sur son torse. Un instant, il se sentit en sécurité. Il se laissa aller quelques secondes, profitant de la chaleur qui émanait du jeune homme.

Au bout de quelques minutes, il sentit Teddy lui tapoter le dos d'un geste gauche et mal-assuré. Quelque chose clochait.

"Il voulait quoi ? demanda Teddy."

Albus ne leva pas les yeux. Il sentait que quelque chose n'était pas normal. Il l'entendait aux accents de gène dans la voix de Teddy. De toutes ses forces, il espérait avoir tort, et quand il lèverait les yeux, Teddy lui sourirait. Mais l'air de Teddy était grave. Il semblait mal à l'aise.

"Il voulait rien, il me parlait d'un devoir que j'ai déjà fait l'an dernier. Qu'est-ce qu'il y a, Ted ?
-Rien.

-Arrête, soupira Albus. C'est pas rien. Je le vois."

Il jeta un regard pour vérifier qu'ils étaient seuls et tenta de se hisser à sa hauteur pour l'embrasser. Teddy détourna la tête, encore plus mal à l'aise que quelques minutes auparavant. Albus sentit les larmes le gagner. Il avait pensé toute la semaine à ce moment. Il se l'était imaginé des dizaines de fois, et maintenant il était fichu.

"Écoute, Al, je… J'ai cédé, la semaine dernière, mais j'aurai pas dû. Tu es toujours beaucoup trop jeune, et moi je travaille au cabinet de Percy… Tu te rends compte de ce qui se passerait, si ça venait à se savoir ?
-Et tu as eu besoin d'une semaine pour réfléchir à tout ça ? gronda Albus entre ses dents. T'étais obligé d'attendre de revenir pour me dire ça ? Ou tu le savais déjà la semaine dernière, mais ça t'amusait de me faire courir ?
-Arrête, c'est pas comme ça ! protesta Teddy en s'écartant."

Albus serra les poings de rage. De nouveau, la colère lui remontait dans la gorge. C'était injuste.

"Alors j'avais raison, tu t'es juste bien moqué de moi ! Tu t'en fous de moi, en fait ! Tu voulais juste...
-Quoi ? Non ! J'étais sincère, balbutia Teddy.
-Allez c'est bon, j'ai compris. Je t'embêterai plus. Et t'en fais pas vas, je ne dirai rien à personne, ajouta Albus en tournant les talons.
-Al, attends !
-FOUS-MOI LA PAIX ! VAS DONNER TON COURS À LA NOIX ET FOUS-MOI LA PAIX !"