Chapitre 2 - "Quels sont les potins du jour ?"
Les hiboux étaient agités, ce matin. Le Grand Duc que Rose empruntait de temps en temps pour envoyer du courrier à ses grands-parents moldus n'arrêtait pas de piaffer d'impatience alors qu'elle attachait la lettre à sa patte, tentant même de la mordre par moments pour accélérer la cadence. La jeune femme esquiva les deux premiers coups de bec avec grâce, mais le troisième fut trop rapide et le hibou lui pinça la main.
"Aïe ! s'exclama-t-elle en portant son pouce à la bouche."
Aussitôt, l'oiseau ouvrit ses ailes et s'envola par l'embrasure de la tour, quittant la volière sans lui adresser un regard. Se précipitant à la fenêtre pour qu'il l'entende, Rose hurla aussi fort qu'elle put : "Pour Hugo, chez mes grands-parents à Plymouth !"
Ses mots furent emportés par le vent et le hibou ne se retourna pas. Rose soupira, espérant qu'il avait quand même compris où il devait livrer la lettre. Elle rajusta son bonnet sur ses boucles noires et remit ses gants bleus. L'endroit où l'oiseau l'avait mordu était un peu rouge et gonflé, mais rien qu'un sort ne puisse guérir.
Elle redescendit de la volière à petits pas mesurés. La neige avait en grande partie fondu, mais des plaques de verglas recouvraient encore le sol par endroit, et elle n'avait aucune envie de tomber comme Damian la semaine précédente. Il boitait encore, plus de cinq jours après ! Elle essaya de faire attention alors qu'elle se dépêchait de rejoindre le château avant que le petit déjeuner ne se termine. Son estomac qui gargouillait lui rappela qu'elle n'avait rien avalé depuis la veille et elle pressa encore le pas.
Ses pensées dérivérent vers son petit frère. Dans sa dernière lettre, il semblait aller de mieux en mieux. Il avait fait sa rentrée dans sa nouvelle école moldue, celle que ses grands-parents avaient recommandé, et paraissait même s'être fait quelques amis. Le problème, d'après ce que Rose avait compris, était que l'enseignement était bien différent de celui de Poudlard et qu'il lui manquait les bases les plus élémentaires. Même dans l'établissement pour jeunes déscolarisés dans lequel il se trouvait, il n'était pas au niveau. Mais il semblait enthousiaste dans sa lettre, se souvint Rose, disant qu'il avait hâte d'apprendre. Elle sourit en pensant à son petit frère qui avait enfin réussi à obtenir ce qu'il voulait. Il lui manquait, mais il était mieux là-bas qu'à Poudlard, qui le rendait si malheureux.
Rose bifurqua à droite en passant la Grande Porte et fonça vers la table des Serdaigles, où Maggie finissait son petit déjeuner. En la voyant débarquer habillée de pieds en cape, elle haussa un sourcil interrogateur, un énorme toast à la marmelade à moitié-englouti l'empêchant de parler.
"J'étais à la volière, lança Rose en guise d'explication. Oh, je meurs de faim ! Tu restes avec moi le temps que je termine, hein ?
-On fa être en refard en cours, articula Maggie du mieux qu'elle put en mâchant son toast. Depêfe-toi.
-Promis, promis, répondit Rose en se servant une tasse de thé.
-C'était ta lettre pour Hugo ?
-Yep, je voulais absolument qu'elle parte ce matin ! Elle devrait arriver ce soir, et il aura tout le week-end pour me répondre, sourit Rose en attrapant un œuf sur un plateau.
-Tu m'as pas dit, il va bien ?
-Qui va bien ? demanda Augustus en balançant ses grandes jambes par-dessus le banc. De qui on parle, quels sont les potins du jour ?
-Énorme ragot, rigola Maggie en s'essuyant la bouche. Rose a reçu une lettre de son frère, hier.
-Ah ! Alors ça n'a aucun intérêt, répondit leur ami en se servant un bol de porridge.
-Augustus ! s'écria Rose.
-Je rigole, ça va… Il va bien, ton frangin ?
-Il va bien, merci pour ton intérêt sincère. Il a fait sa rentrée, la semaine dernière ! Dans son école moldue. Il dit que c'est bien, mais qu'il a du boulot.
-Bah, au moins il n'y a pas ton abruti de cousin pour lui casser les pieds, c'est toujours mieux qu'ici !
-En parlant de Louis, dit Rose en baissant la voix, vous avez entendu que McGonagall a reçu ses parents la semaine dernière ? J'ai vu mon oncle dans les couloirs !
-Je veux, s'exclama Augustus en enfournant une cuillère gigantesque de porridge. La rumeur veut qu'ils aient essayé de filer un pot de vin pour éviter son exclusion.
-La rumeur dit vrai, confirma Maggie. La préfète de Gryffondor m'en a parlé. Apparemment, elle a refusé et ils ont décidé de l'envoyer à Beauxbâtons. Sa mère était furieuse. Elle a traité McGonagall de "vieille rosbif rabougrie", quoi que ça signifie.
-Ça a pas l'air sympa, sourit Augustus avec malice.
-Eh bah, soupira Rose en terminant son thé, elles vont être gaies, nos réunions de famille de cet été ! Je sais même pas s'ils vont oser venir au Terrier…
-D'ailleurs, toujours au sujet de ta famille, renchérit Maggie, est-ce que vous savez qui s'est engueulé, vendredi dernier ? Albus et ses potes se parlent plus, d'après ma copine Lena. Les Serpentards ont Sortilèges avec les Poufsouffle, et elle m'a dit qu'ils s'étaient mis à se crier dessus avec Eden en plein milieu du cours !"
Rose baissa les yeux et ne répondit pas. Albus restait un sujet encore sensible entre Augustus et elle, et elle se sentait toujours désolée de ce qui s'était passé lorsque son frère avait disparu, un mois auparavant. Elle glissa un coup d'œil vers son ami qui fixait le fond de son bol, absorbé par sa cuillère. Maggie émit un grognement et reprit la parole.
"C'était un super potin, grommela-t-elle. Eh, va falloir passer au-dessus, hein ! Oui, Rose a fait de la daube…
-Merci, ginça la jeune femme entre ses dents.
-Et c'était pas sympa de sa part, continua Maggie sans lui prêter attention, mais y a pas mort d'homme !
-Maggie… commença Augustus.
-Nope, le coupa-t-elle, plus d'excuses ! Ça fait un mois que tu boudes dès qu'on parle d'Albus, c'est bon, elle a bien compris qu'elle avait fait n'importe quoi ! Mais comprends-la, aussi ! Elle était bouleversée, personne ne savait où était Hugo. Tu avais été beaucoup plus compréhensif avec moi en cinquième année, alors que je me comportais vraiment comme une…
-Crétine arrogante et mesquine ?
-J'avais "vieille rosbif rabougrie" en tête, plutôt, sourit Maggie, mais oui. Bref, j'en ai marre que vous tiriez des tronches d'enterrement dès qu'on mentionne ton cousin, conclut-elle. Je vais retrouver Neela et Damian, ajouta-t-elle en se levant. Vous n'avez qu'à en profiter pour discuter un peu, ça vous fera pas de mal !"
Et elle tourna les talons, le bandeau rose vif qu'elle portait dans les cheveux sautillant sur son carré sage au rythme de ses pas. Rose fixa son assiette. Penaude, elle évitait à tout prix de lever les yeux, trifouillant sa nourriture du bout de son couteau, cherchant dans le jaune de son oeuf ce qu'elle pourrait bien dire à Augustus. Rien ne lui semblait à la hauteur de ce qu'elle avait fait. Et devant toute l'école ou presque…
"Maggie a raison, soupira Augustus en se tournant vers elle. Je ne peux pas continuer à bouder à chaque fois que le sujet arrive sur la table, c'est ridicule. Et puis, à qui je vais raconter mes problèmes de coeur, hein ?
-Je te conseille plutôt Maggie, répondit Rose sans oser croiser son regard. Il paraît que j'ai une sale tendance à ne pas savoir garder un secret…
-Rose, non. Tu n'as pas le droit de faire ça."
Surprise, elle redressa la tête. Augustus, les bras croisés, lui adressa une moue exaspérée.
"Hum hum, c'est mort. Interdiction de te morfondre sur ton propre sort sur ce coup ! C'est toi qui a fait n'importe quoi, c'est toi qui assume !
-Mais…
-Et assumer, continua son ami plus fort, c'est être responsable de ce qu'on a fait, pas se plaindre en répétant à qui veut bien l'entendre qu'on est nul et indigne de confiance et je ne sais quelles autres bêtises. Je refuse de t'écouter te lamenter, j'ai d'autres problèmes.
-Ok, souffla Rose. Compris. Je suis désolée, Augustus. Par contre, ajouta-t-elle après un silence, est-ce que dans tes autres problèmes il y a Maggie et Scorpius ? Parce que moi, c'est définitivement sur ma liste !
-J'ai cru qu'on en parlerait jamais… Une idée de ce qui s'est passé ?
-Aucune, soupira Rose. Je t'avais dit qu'avec Damian, on les avait surpris à se bécoter ?
-Ouais, je me souviens vaguement de ça, dit Augustus avec malice. Tu me l'as pas raconté, genre, vingt ou trente fois déjà.
-Oh, ça va ! grogna Rose, de mauvaise foi. C'était marrant. Et puis c'est Scorpius, quoi ! Le pauvre, ça fait mille ans qu'il attendait ça…
-Et du coup ?
-Et du coup, rien. Elle s'est barrée, comme je t'ai raconté "genre, vingt ou trente fois déjà", singea-t-elle, et ensuite ils ont juste commencé à se disputer tout le temps. Bien sûr, Maggie refuse qu'on en parle.
-C'est presque un cas d'école, à ce stade, répondit Augustus d'un air songeur. Je crois pas avoir passé un moment avec les deux où ils se sont pas mis sur la tronche.
-Neela ne veut plus les voir ensemble, dit Rose d'une voix triste. Elle dit que c'est trop pénible.
-Elle a pas forcément tort, grommela son ami. J'aime bien Scorpius, hein, mais c'est insupportable d'être avec les deux en même temps. L'autre jour, ils se sont engueulés à propos du plafond de la Grande Salle, Rose ! s'écria-t-il d'une voix désespérée. Qui en a quelque chose à faire du plafond de la Grande Salle, hein ?
-Le pire c'est qu'ils sont faits l'un pour l'autre, en plus. J'ai jamais vu Maggie dans cet état pour un garçon, et pourtant j'en ai vu, des garçons !
-Tu crois qu'on devrait leur dire qu'ils nous cassent les pieds ? Trouvez-vous une chambre, ou un truc du genre ?
-Oh, moi je ne m'occupe plus des histoires d'amour des autres, déclara Rose en s'extirpant du banc sur lequel elle était assise. Trop de dégâts ces derniers temps.
-Rose, c'est ok, répondit Augustus d'un air grave. Au moins, ajouta-t-il en haussant les épaules, maintenant il sait que la porte est ouverte."
Il y avait un peu de tristesse dans son sourire et un pincement de culpabilité serra le cœur de Rose. Si tout le monde savait que Scorpius aimait Maggie depuis une éternité, elle, elle savait qu'Augustus avait un truc pour son cousin depuis presque aussi longtemps. Une histoire de patins à glace en cinquième année. Elle n'avait rien dit à personne, d'abord parce qu'Augustus ne voulait pas, et puis surtout parce que c'était son cousin. Albus était le garçon le plus timide et secret qu'elle connaissait - et elle connaissait Damian, qui ouvrait la bouche deux fois par jour dans l'unique but de manger ou respirer. Et puis elle ne savait pas comment Albus réagirait. Ce n'était pas un sujet qu'ils abordaient beaucoup dans leur famille, Oncle Percy en savait quelque chose.
Augustus se leva à son tour et la suivit alors qu'elle quittait la Grande Salle pour se rendre en cours de Métamorphose. Un sentiment réconfortant lui emplissait tout de même la poitrine pendant qu'ils traversaient les couloirs en discutant. Elle avait réussi à parler à son meilleur ami et elle avait écrit à son frère. Même si son devoir de Métamorphose ne lui valait qu'un Effort Exceptionnel, elle pourrait estimer que sa journée valait le coup - mais elle était à peu près certaine que sa dissertation sur les différentes formes de métamorphoses humaines valait un Optimal.
Soudain, un cri la tira de ses pensées. Elle grimaça et Augustus ricana.
"Eh ouais, on a cours avec les Serpentards, t'avais oublié ?"
Rose soupira sans répondre. Fidèles à eux-mêmes, Maggie et Scorpius se chamaillaient devant la salle de cours sous le regard médusé du reste de la classe. Rose distingua quelques bribes de conversation entre les éclats de voix, quelque chose à voir avec le devoir de la semaine dernière. Elle leva les yeux au ciel.
"On fait quelque chose ? Augustus demanda d'une voix blasée.
-On se planque, décida Rose en vérifiant que le Serpentard qui se tenait devant elle la cachait bien."
Rose soupira. C'était pénible, ces disputes incessantes. Elles troublaient le peu de temps qu'il leur restait encore à passer tous ensemble au château. Elle avait l'impression que l'obtention de leur diplôme se rapprochait à la vitesse d'un train. Le mois de février se terminait déjà, et avec lui le dernier hiver qu'elle passerait à Poudlard. Elle n'avait pas envie de devoir se cacher, ou de ne pas pouvoir voir Scorpius en même temps que Maggie. Ils n'avaient plus que quelques mois, et la pensée douloureuse de leur départ prochain lui pinça le cœur.
Bien sûr, ils resteraient amis après, mais ça ne serait plus jamais pareil. Comme s'il lisait ce qui la tracassait sur son visage, Augustus posa sa main sur son bras et lui adressa un petit sourire rassurant. Elle s'accrocha à la pensée que son amitié avec Augustus était bien la preuve qu'ils seraient toujours là les uns pour les autres, comme leurs parents. Après tout, avant d'être son meilleur ami, Augustus était d'abord le fils d'un ami de sa mère et son père. Elle ne l'avait jamais rencontré parce qu'il avait toujours été là, un peu à la manière de ses cousins. Il serait là après, elle en était certaine.
"T'as l'air un peu paumée, ma vieille, lui glissa-t-il en murmurant.
-Je réfléchis, répondit Rose sur le même ton.
-Au fait, je t'ai pas demandé : ça se passe bien, pour ton oncle ?
-Lequel ? demanda-t-elle en soupirant.
-Celui qui se présente au poste de Ministre de la magie.
-Percy ? C'est pas… Enfin, si remarque, se corrigea-t-elle, c'est un peu ça… Disons que si son parti est majoritaire, il finira Ministre. T'écoute jamais quand Teddy parle ?
-Teddy ? dit Augustus avec un reniflement de mépris. C'est un cours optionnel, j'y vais que pour rattraper le T que je vais me payer en Potions.
-Sympa…
-Alors, ton oncle ?
-Je sais pas, répondit Rose. Je crois que ça ne se passe pas très bien, non.
-Ah… Dommage, il aurait bien présenté, en ministre. Énorme DILF énergie, ajouta-t-il avec un sourire espiègle.
-Augustus ! s'écria Rose, horrifiée.
-Rose ? demanda la voix de Maggie plus loin dans la file.
-C'est malin, murmura Rose à l'adresse d'Augustus qui riait, tu nous as grillé ! Arrête de rire ! J'arrive, Maggie, lança-t-elle en levant les yeux au ciel."
Elle n'avait aucune envie de jouer encore les arbitres entre elle et Scorpius.
