Chapitre 4 - "Si c'était vous qui aviez tort ?"

Un instant, il y avait eu la chaleur de Maggie contre son corps et son sourire radieux lorsqu'il s'était redressé avec maladresse. Le son cristallin d'un rire de surprise sincère qui se répercutait contre les murs du château. Et puis un bruit étrange, et c'était terminé. Mais ce moment hors du temps avait permis à Scorpius de réaliser quelque chose. Elle l'aimait bien. Parce que sinon, pourquoi aurait-elle sourit ? Pourquoi se serait-elle mise à rire ? Il ne se souvenait pas avoir ressenti autant de bonheur et de confiance depuis des semaines ! Ce sourire, après ces longues semaines de disputes incessantes, lui avait redonné un peu d'espoir.

Mars faisait des miracles, se dit-il en émergeant des cachots pour rejoindre la Grande Salle. Le château baignait dans une lumière très douce de fin d'hiver, et même la moisissure sur les murs des couloirs paraissait printanière. En passant devant une fenêtre, il vit que la neige du parc commençait à fondre. La journée allait être magnifique. C'était samedi, il n'avait rien à faire - hormis préparer ses ASPIC, évidemment - et il allait juste rejoindre ses amis. Et Maggie.

Tout le monde paraissait guilleret, dans la Grande Salle. Scorpius surpris quelques regards dans sa direction, et deux Poufsouffle plus jeunes que lui lui sourirent d'un air entendu. Il devait avoir l'air un peu trop heureux, se dit le jeune homme, les autres élèves n'avaient pas l'habitude de le voir dans cet état. Il chercha Maggie des yeux, mais ne vit que Rose et Augustus à la table des Serdaigle, en pleine conversation. Sans y accorder trop d'importance, il rendit leur sourire aux cinquième années et se dirigea vers la table de Serpentard. Son ventre grognait et l'odeur des toasts grillés n'arrangeait rien.

Se fut après sa deuxième tartine de marmelade qu'il commença à se demander si vraiment tout le monde s'était décidé à célébrer comme lui un printemps un peu précoce, ou s'il y avait quelque chose qu'il n'avait pas saisi. Le Gang à Weasley, dont le nom perdurait malgré l'absence de Louis, paraissait un peu trop enjoué pour être honnête. Eames, debout derrière les deux Serpentard qui lui servaient d'amis, le pointait du doigt en rigolant bêtement. Flood tenait quelque chose que Malefoy voyait mal, un parchemin ou un devoir quelconque. Depuis qu'Hugo avait quitté le château, le Gang à Weasley se tenait plutôt bien et, avantage considérable, avaient visiblement décidé de lui foutre la paix. C'était la première fois depuis des semaines qu'ils semblaient s'intéresser à lui.

Nullement intimidé, Scorpius haussa un sourcil et leur lança, assez fort pour que sa voix porte :

"Un problème, les gars ?

-Je ne sais pas, Malefoy, répondit Flood d'un ton mauvais, est-ce qu'on a un problème ?

-Quelqu'un va avoir des problèmes, en tout cas, ajouta Rabban en rigolant.

-Pourquoi, Rabban ? Ta mère s'est enfin rendu compte qu'elle avait élevé un gros crapaud stupide à la place de son fils, elle t'a remplacé ?

-Espèce de…

-Rabban, rappela Eames d'une voix douce. Est-ce qu'on cherche la bagarre, nous ?"

Il faisait le fier, mais Scorpius le vit jeter de petits coups d'œil inquiets à la table des professeurs. Courageux mais pas téméraire.

"Tu sais quelle devait être la une de La Gazette, ce matin, Malefoy ? reprit Eames, acide.

-Un scoop sur votre incroyable débilité ? On a retrouvé l'unique neurone que vous partagez depuis dix ans ?

-Fais le malin, vas-y. Ma tante m'a dit que c'était une interview de tous les candidats ou quelque chose du genre.

-C'est fascinant, Eames. Tu m'appelles quand je dois en avoir quelque chose à faire, surtout.

-Sauf que ce n'est pas du tout ce qu'on a reçu ce matin, hein les gars ?

-Nope, se réjouit Flood, en effet.

-On a reçu une très belle photo, à la place. Alors dis-moi, déclara Eames plus fort en lui balançant le journal de Flood, ça fait longtemps que tu te tapes la Sang-de-Bourbe de Serdaigle, ou c'est récent ?"

Les trois idiots partirent d'un grand éclat de rire. Scorpius fronça les sourcils et attrapa le journal lancé devant lui. C'était l'édition du jour de La Gazette du Sorcier. Une immense photo en noir et blanc s'étalait sur la première page. Une photo de Poudlard, qui montrait le couloir dans lequel ils s'étaient vus avec Maggie la veille. Il était clairement reconnaissable, couché sur la jeune femme qui le fixait en rigolant. Avec horreur, il se vit sourire et bouger comme pour l'étreindre. Il savait qu'à ce moment-là, pourtant, il essayait en réalité de se relever, mais l'angle de la photo était trompeur. Il avait beau savoir ce qui s'était vraiment passé, comment il avait senti son pied attiré vers le haut, comment il avait trébuché sur du vide et s'était retrouvé au sol, Maggie en dessous de lui, il comprenait pourquoi La Gazette titrait : "La jeune Née-Moldue qui fait chavirer le fils Malefoy !"

Il leva les yeux vers le Gang à Weasley qui hurlait à présent de rire. En tournant la tête, il remarqua avec horreur que tous les élèves à côté de lui avaient un exemplaire de La Gazette entre les mains. Il pouvait même apercevoir une édition dans les mains de Zabini, à la table des professeurs. En fait, toute la Grande Salle lisait à présent le journal du jour, et les coups d'œil et murmures dans sa direction se faisaient plus pressants. Partout, Maggie lui souriait et il lui rendait son sourire, visiblement enamouré.

Scorpius sentit ses joues prendre feu et plongea dans la lecture de l'article qui courait sur quelques pages. Le journaliste rappelait qui il était, présentait Maggie, parlait de son père, de la campagne électorale en cours… "Le fils, plus progressiste que le père ?", "Un choix qui interpelle les soutiens de Drago Malefoy", "Une jeune femme brillante malgré son ascendance Née-Moldue" etc, etc, etc… Ça s'étalait en gros caractères sur presque trois pages, avec des interviews de membres de la Chambre des Mages, du parti de son père… Et cette conclusion inquiétante, qui lui donna des sueurs froides : "Interrogé ce matin par nos journalistes, Drago Malefoy n'a pas souhaité faire de commentaires sur les fréquentations de son fils." Merlin, il savait…

"Alors, Malefoy, il est pas bien, cet article ? Tu crois qu'on devrait demander à Taylor ce qu'elle en pense ? claironna Eames. Ah bah justement, quand on en parle…"

Avec horreur, Scorpius vit Maggie entrer dans la Grande Salle. Le silence tomba sur le réfectoire quand elle traversa la salle pour se rendre à la table des Serdaigle, brisé ça et là par quelques murmures accompagnant son passage. De là où il était, il vit Rose se lever et lui tendre le journal. Son coeur fit un bond et il sentit ses intestins se liquéfier alors que les yeux de la jeune femme s'agrandissaient sous le coup de la surprise. Elle fit volte-face et l'espace d'un instant, croisa son regard. Ses yeux bleus semblaient déborder et de grosses larmes roulaient sur ses joues roses. Puis elle tourna les talons et s'enfuit de la Grande Salle en courant.

"Maggie !"

Il avait crié avant de s'en rendre compte. Scorpius se leva d'un bond, décidé à la suivre. En quelques enjambées, il s'extirpa de la table de Serpentard et se dirigea vers l'entrée de la salle, conscient des regards qui pesaient sur lui. Il allait sortir lorsqu'un voix ferme l'interpella.

"Monsieur Malefoy !"

Surpris, Scorpius se retourna. Pincée, McGonnagall s'approchait de lui d'un pas pressé.

"Mon bureau, dit-elle sans explication. Maintenant !"

Pouvait-elle l'exclure pour une photo ? Scorpius se posa la question alors qu'il la suivait le long des couloirs. Il n'était jamais allé dans son bureau. Non, elle ne pouvait pas le virer pour ça ! Il n'avait rien fait de mal, ils n'étaient même pas en dehors de leur dortoir après le couvre-feu ! Louis avait terrorisé des dizaines d'élèves, dont un qui avait fini par s'enfuir, avant qu'elle ne finisse par l'exclure. Mais alors, pourquoi l'accompagnait-elle à présent dans les escaliers du deuxième étage ? Sa directrice s'arrêta devant une statue représentant une gargouille immonde, statue que Scorpius était certain de n'avoir jamais remarquée. McGonagall murmura quelque chose et la statue s'écarta pour révéler un escalier en colimaçon.

"Montez, Monsieur Malefoy. Il vous attend."

Il l'attendait ? Mais qui ? Scorpius s'engagea dans l'escalier. Il entendait McGonagall sur ses talons. Arrivé en haut, Scorpius poussa une lourde porte en bois qui s'ouvrit sur un bureau circulaire, rangé à la perfection. Des rayonnages de livres s'étalaient de chaque côté de la pièce, avec de petites échelles pour accéder aux ouvrages qui se trouvaient en haut des étagères. Les fauteuils devant la cheminée qui crépitait étaient recouverts d'un velours émeraude qui lui rappelait la salle commune de Serpentard, et plusieurs portraits ornaient le mur. Les sorcières et sorciers à l'intérieur dormaient, pour la plupart. À côté de la fenêtre du fond, un tableau en ardoise noire était couvert d'équations compliquées et de formules qu'il ne comprenait pas. Et assis sur un banc en bois sombre, l'air furieux, son père, Drago Malefoy, l'attendait. Il se leva d'un mouvement rapide, prenant appui sur sa canne, lorsque Scorpius et McGonagall passèrent la porte.

"Merci, Minerva, adressa Père à la directrice de Poudlard."

Il ne la regardait pas, nota Scorpius. Ses yeux gris étaient posés sur son fils, et il pouvait voir une flamme de colère les animer. McGonagall se plaça devant Scorpius et déclara, une main sur son épaule :

"Je tiens à être claire, Drago : les dons que vous faites régulièrement à l'école vous octroient le privilège d'aller et venir à votre guise au château, et dans cette situation bien particulière, de vous entretenir avec votre fils. Mais il reste sous ma responsabilité tant qu'il est dans l'enceinte de Poudlard et à ce titre, il est hors de question que le moindre mal arrive à Scorpius. Nous sommes bien d'accord ?

-Comment osez-vous… balbutia Père en perdant un peu sa contenance. C'est mon fils, je ne vais pas…

-Je crois me souvenir que Lucius n'avait pas cette délicatesse avec vous.

-Contrairement à ce que vous semblez croire, lança Père d'un ton contenu, tous les Malefoy n'ont pas la même vision de l'éducation. Je ne suis pas mon père. Maintenant, si vous pouviez nous laisser... "

McGonagall parut hésiter, puis se retira en fermant la porte derrière elle. Scorpius aurait préféré qu'elle reste. Il n'avait pas peur. Son père était dur, parfois, mais il n'avait jamais levé la main sur lui. Et depuis Noël, de toute façon, Scorpius percevait mieux quel genre d'homme il était et savait qu'il ne lui ferait pas de mal. Mais il n'avait pas envie d'avoir la conversation qui allait suivre.

"Dans La Gazette du Sorcier, vraiment ? lança Père en se redressant.

-Bonjour, Père, répondit Scorpius avec insolence.

-Ne commence pas, prévint Père d'un ton sans appel. As-tu la moindre idée de ce que tu as fait ? Les journalistes ont débarqué aux aurores avec cette photo pour poser des questions, toute la Chambre des Mages a été interrogée ! Tu te rends compte de la catastrophe que c'est ?

-Oh, moi, ça va, merci, continua Scorpius d'un ton badin. Un peu secoué par l'humiliation publique qui m'est tombée dessus ce matin, mais je m'en remettrai.

-Toi, publiquement humilié ? Toi ?! Ne réécris pas l'histoire, Scorpius ! Mets-toi à ma place une minute, tu comprendras ce qu'est une humiliation publique. Imagine que tu te présente comme le candidat du Parti des Mages et que ton fils décide de revenir sur tous les principes que tu lui as inculqués et s'affiche avec une Née-Moldue ! Dans la presse ! J'incarne l'idéal sorcier, Scorpius ! Les valeurs de notre société, le secret qui nous protège, la pureté du sang ! Et toi tu… Dans la presse, Scorpius, dans l'édition du week-end !

-Pourquoi ? L'édition du mercredi vous aurait arrangé ?"

Il sut au moment où les mots passèrent ses lèvres qu'il était allé trop loin. Son père le fixa une seconde, interdit, puis fut prit d'une rage folle.

"Petit ingrat, s'écria Père en jetant sa canne au sol. Espèce de petit ingrat inconséquent ! Comme d'habitude, tu ne vois pas plus loin que ton petit nombril d'adolescent imbu de lui-même ! Dix-sept ans à essayer d'expliquer ce qu'est le monde sorcier, pourquoi c'est une fierté, pourquoi il est d'une importance capitale de veiller à notre lignage, ce que le nom Malefoy représente et tu t'imagines avoir tout compris ? Est-ce que tu sais seulement…

-Et vous, le coupa Scorpius en criant plus fort encore, est-ce que vous avez imaginé une seconde que vous puissiez avoir tort ?"

Son cri fit l'effet d'un uppercut à son père, qui se tut d'un coup. Il le regarda sans comprendre, et Scorpius profita de son silence pour reprendre, d'un ton plus détaché.

"Si c'était vous qui aviez tort, hein ? Que le mélange avec les Moldus ne soit pas une si mauvaise chose ? Qu'il évite que la magie ne s'affaiblisse ? Que nous puissions les aider et qu'ils aient, eux aussi, quelque chose à nous apporter ? Après tout, ils ont survécu sans magie tout ce temps, eux ! Ils savent faire des choses dont nous n'avons aucune idée ou presque et ça fait bien longtemps que les sorciers ne sont plus persécutés !

-Qu'est-ce que tu racontes ? balbutia son père d'une petite voix.

-Peut-être que vous vous trompez. Peut-être que vous croyez protéger notre mode de vie et que vous ne faites qu'accélerer notre perte."

Scorpius risqua un coup d'œil vers son père. Il le regardait sans rien dire, les bras ballants. Sa canne reposait à ses pieds. Il finit par détourner le regard.

"Je me suis trompé. Je croyais que tu me faisais une sorte de crise d'adolescence, avec cette fille…

-Ce n'est même pas ma copine, le coupa Scorpius en rougissant.

-Tu ne l'as pas fait pour attirer mon attention ou pour saper ma campagne, en fait. Tu crois vraiment, sincérement ce que tu viens de dire. Sur les sorciers et les moldus. Je croyais que tu voulais te faire remarquer… Que c'était une rébellion d'adolescents. Et maintenant tu dis des… Des choses qui vont à l'encontre de tout ce que je t'ai appris… Tu n'as plus aucun respect pour le nom que je t'ai transmis.

-Père ?"

Quelque chose se brisa dans la poitrine de Scorpius. Son père ne s'énervait plus, il ne criait plus. Il se pencha et ramassa sa canne au sol puis ajusta sa cape sur ses épaules sans lui jeter un regard.

"N'interfère plus dans ma campagne électorale, Scorpius, reprit finalement Père en le toisant. Je ne veux plus voir ton nom dans les journaux. Et ne me donne pas de raison de revenir ici non-plus. Si tu n'accorde plus d'importance au fait d'être un Malefoy, je ne vois pas pourquoi je devrais t'en accorder non-plus.

-Père… Attendez, Père…

-Ce n'est pas la peine de venir au Manoir pour les vacances de printemps, ajouta seulement Père en passant la porte du bureau. Écris à ta mère. Elle sera toujours contente d'avoir de tes nouvelles."

Il referma la porte, laissant Scorpius seul et désemparé au milieu de la pièce.