Chapitre 7 - "Ça devient presque banal."

Bon. Fin de semaine, vendredi midi. Il devrait pouvoir s'en tirer sans trop de mal, s'il se faisait discret - comme si les autres élèves allaient le laisser se faire oublier… Scorpius soupira. Presque deux semaines à présent que cette histoire durait, et il n'avait pas l'impression que les rumeurs et moqueries étaient en train de s'atténuer. Heureusement pour lui que personne n'avait entendu parler de l'entrevue avec son père ! La seule chose qui lui assurait encore un semblant de paix dans la Salle Commune, c'était son nom, qui instillait encore un peu de respect aux autres élèves, surtout les plus jeunes.

Scorpius ramassa ses affaires et les fourra dans la besace qui lui servait de sac, balançant son paquetage sur son épaule d'un geste négligeant. Les autres élèves quittaient la salle de cours un à un, se succédant dans l'embrasure de la porte pour gagner le plus vite possible la Grande Salle et déjeuner. Il n'avait pas très faim et prit le temps de flâner un peu dans les couloirs, essayant d'éviter la foule. Avec un peu de chance, il arriverait si tard au déjeuner que la majorité des gens auraient déjà quitté la table et il pourrait avaler son lunch en paix. Les regards le mettaient mal à l'aise pour manger…

Ce matin, il n'y avait pas eu d'article supplémentaire à son sujet dans La Gazette. Depuis qu'ils avaient publié cette photo presque deux semaines auparavant, les journalistes s'amusaient à la ressortir à propos de tout et rien. Surtout quand son père donnait un discours ou faisait une déclaration publique, d'ailleurs. Comme une petite pique ironique qui venait l'agacer à chaque fois qu'il ouvrait le journal. Scorpius était à peu près convaincu que l'histoire mourrait plus vite si La Gazette arrêtait de publier cette photo tous les trois jours.

Il grinça des dents en arrivant dans le Grand Hall. C'était bondé. Une masse d'élèves se pressait devant le mur du fond. À bien y réfléchir, c'était bizarre. Personne n'entrait dans la Grande Salle, ils fixaient tous le mur en parlant plus forts les uns que les autres, dans une cacophonie assourdissante de cris et de ricanements. Scorpius joua des coudes pour s'approcher du mur. Lorsqu'il vit ce qui s'étalait sur le mur, il blêmit.

C'était encore cette saleté de photo ! Mais cette fois, en énorme, comme imprimée sur le mur. Et couverte de graffitis. Un dessin obscène apparaissait quand il se penchait vers Maggie. Des cornes et une queue fourchue scintillaient par-dessus l'image de la jeune fille. Et au-dessus d'eux, en lettres rouges sang, la photo révélait une inscription "La Sang-de-Bourbe et le traître à son sang" qui disparaissait au bout de quelques secondes pour réapparaître à l'infini.

D'instinct, sa main chercha sa baguette et il la pointa sur le dessin en murmurant "Finite". Mais l'image ne disparut pas. Elle paraissait même briller plus fort, comme pour le narguer. Scorpius agita la main, tenta une autre formule. Peine perdue. Le mur restait marqué. Quelques élèves le regardaient déjà en chuchotant, et Scorpius rangea sa baguette d'un geste rapide et se faufila dans la marée. Il avait envie de disparaître. Si seulement le sol pouvait l'avaler, là, maintenant !

"Poussez-vous ! Ah, laissez-passer, allez, ouste !"

Un tout petit homme se fraya un chemin jusqu'au pied du mur, à quelques pas de Scorpius. Le professeur Flitwick regarda la photo qui s'affichait sur le mur d'un air agacé et sortit sa baguette pour tenter ce que Scorpius venait d'essayer. Au désarroi du jeune homme, il ne parvint pas plus que lui à effacer cette horreur qui recouvrait le mur. Le professeur tenta quelques sortilèges qui restèrent sans effet. Scorpius se décida à s'éloigner à la troisième tentative, peu désireux de fixer l'image plus longtemps. Quelle horreur ! Il avait une bonne idée de qui en était l'auteur… Le Gang à Weasley ferait mieux de raser les murs, parce qu'ils allaient à nouveau s'en prendre une s'il les croisait. Et toute l'école allait le voir… Super. C'était la dernière chose qui lui manquait.

Scorpius pensa un instant aller se cacher dans un des cachots de Potion pour l'après-midi. Son ventre grogna en signe de protestation. Bon. Après tout, s'il devait se planquer, autant le faire confortablement. Il bifurqua vers l'entrée de la Grande Salle. S'il pouvait profiter d'un bref moment de répit pour attraper un sandwich, pendant que les autres admiraient tous le chef-d'oeuvre des potes de Weasley sur le mur…

Il n'y avait presque personne d'autre dans la Grande Salle. Evidemment, tous les élèves étaient en train de se vautrer dans les potins ! Un éclat blond attira son attention lorsqu'il passa la porte du réfectoire. Maggie et Augustus, assis à la table de Serdaigle, discutaient à voix basse. Il bifurqua vers eux sans savoir ce qu'il allait bien pouvoir leur dire. Maggie tourna la tête. Son regard, déjà sombre, devint glacial lorsqu'elle le vit. Il stoppa net ses pas, indécis. Maggie ramassa ses affaires et se leva. Elle passa à côté de lui sans lui adresser un mot.

"Scorpius !"

Augustus lui fit un signe, toujours attablé. Un peu sonné, il se dirigea vers elle, se retournant plusieurs fois pour regarder Maggie quitter la Grande Salle. Il se laissa tomber sur le banc qu'elle venait de quitter. L'assiette encore pleine de la jeune femme traînait devant lui.

"Elle ne va pas bien du tout, dit Augustus en guise d'excuse. Je pense que c'est pas le moment d'essayer de discuter avec elle.

-Elle ne m'a pas adressé la parole depuis que la photo est sortie dans La Gazette, soupira Scorpius.

-C'est pas toi. Moi non plus, elle ne veut pas m'en parler. Ça fait deux semaines que j'essaye, et elle s'énerve à chaque fois. Elle s'est engueulé avec Rose, aussi.

-Elle a dit quoi, en voyant cette horreur que les autres crétins ont fichu dans le hall ?

-Rien, soupira Augustus. Elle s'est arrêtée devant et pendant une minute, j'ai cru qu'elle allait à nouveau pleurer. Je l'ai forcée à s'asseoir et à manger un truc, mais je ne suis pas sûre que ça ait bien marché, conclue-t-il avec un mouvement de tête vers l'assiette pas finie.

-Elle a maigri, non ?

-Ouais, elle mange quasiment pas. Et elle a des cernes jusqu'aux genoux, mais elle refuse toujours d'en discuter ou d'aller en parler aux profs.

-Tu sais ce qui me rend le plus dingue ? coupa Scorpius en fixant la porte de la Grande Salle. Le calme avec lequel j'accepte toute cette situation. J'ai vu la photo dans le hall, j'ai à peine réagit. Je suis dégoûté hein, mais c'est genre… Ça devient presque banal, tu vois ?

-Mec, c'est pas toi qui prend le plus cher, je crois.

-Mais je sais ! Je sais ! C'est juste… Elle ne veut parler à personne, et je ne sais pas quoi faire d'autre… Surtout que c'est pas juste Weasley, le problème, là. Tout le monde s'y met. Je suis même pas sûr que ce soit vraiment lui qui ait fait ça, ajouta-t-il avec un geste vers le hall. Les gens deviennent fous…

-Mon père est furieux de l'absence de réaction de McGonagall, si tu veux tout savoir, répondit Augustus à voix basse. Il m'a parlé de ça hier, entre deux portes. Ils cherchent toujours qui a pu prendre cette photo, mais c'est mou, et elle refuse d'interroger les élèves tant qu'il n'y aura pas de preuve sérieuse. Mon père était super énervé, il arrêtait pas de dire que ça mettait Maggie en danger et que pendant qu'on cherche, tout le monde continue à l'insulter…

-Il a raison, répondit Scorpius d'un ton sombre. Ça a dégénéré, et vite. Regarde, les premiers jours, c'était juste des vannes débiles sur mon père et comme il réagirait, et maintenant ils la traitent de Sang-de-Bourbe comme si c'était n'importe quelle autre insulte. Si j'attrape la bande de Weasley, là…

-Tu vas rien faire du tout si t'attrapes la bande de Weasley, déclara Augustus d'un ton sans appel. Gars, j'ai adoré la patate que tu as collée à Louis la dernière fois, genre, vraiment. Fan numéro un de ton crochet du droit, ajouta-t-il en souriant. Mais franchement, ça va résoudre quoi ? Tu vas encore te payer une retenue, voire pire. Et t'as aucune preuve que ça soit eux.

-Mais on peut pas…

-Mec, tu crois vraiment que ça va aider Maggie ? Je dis pas de rien faire, mais imagine ce qui va se passer si le gars qui est au centre de l'attention commence à tabasser tout le monde à tour de bras ? C'est bon là Scorpius, t'es assez malin pour te rendre compte que ça va juste aggraver la situation. Et en plus tu vas finir en conseil de discipline.

-Alors quoi ?! s'écria Scorpius. Laisser passer ? C'est ce qu'Hugo a fait, je te signale, et regarde comment ça s'est terminé ! C'est quoi, selon toi, la bonne réponse face à ces débiles arrogants qui harcèlent tout le monde ?

-L'expulsion, répondit Augustus tristement. Comme Louis. Je crois que là, la seule chose qui aiderait vraiment, ça serait que nos profs se réveillent. Quand Hugo est parti, j'en ai parlé vite fait avec mon père. Il m'a dit que quand il était plus jeune, c'était déjà pareil. Pour lui c'était atroce, les premières années. Et pour le père d'Al, aussi. Apparemment, c'est pas la première fois qu'une photo d'élève finie en une de La Gazette. Mon père m'a dit que quand il était en quatrième année, y avait eu une histoire un peu similaire avec la mère de Rose, et qu'en cinquième année, le père d'Al avait son portrait titré "Ennemi public numéro 1" tous les trois jours en une. Il en a bien bavé, à ce qui paraît, et les profs faisaient rien.

-Le père d'Al, c'est bien Harry Potter ?

-Ben ouais.

-Le Survivant ? Celui qui a mit un terme au règne du Mage Noir ?

-Mec, grinça Augustus, l'appelle pas comme ça, on dirait un vieux sympathisant Mangemort…

-Pardon, souffla Scorpius. Je savais pas que Harry Potter… Enfin je pensais que tout le monde l'aimait bien, quoi ! C'est quand même un héros !

-Pas à l'époque, selon mon père. J'avoue qu'aujourd'hui on le voit comme ça, mais apparemment, c'était pas toujours le cas. Mais ton père aussi, il doit en avoir entendu parler…

-Si tu crois que mon père me parle de sa scolarité, grogna Scorpius. En plus, je suis pas certain qu'ils aient été les meilleurs amis du monde, vu ce que j'ai entendu à Noël.

-T'as entendu quoi, à Noël ? demanda Augustus, curieux.

-Rien, t'occupe. En tout cas, dit-il pour changer de sujet, ça m'aide pas à savoir ce qu'on va faire pour Maggie.

-Et pour toi, accessoirement, ajouta Augustus. C'est pas parce que t'en bave moins que c'est pas violent. Je sais pas… Si déjà La Gazette pouvait s'intéresser à autre chose, ça serait pas mal…

-Hum…"

Scorpius ne répondit pas, absorbé par ses pensées. Il aimerait bien, lui aussi, que La Gazette passe à autre chose. S'il pouvait détourner l'attention générale sur autre chose… Mais quoi ? Et comment ? La seule personne qu'il connaissait à La Gazette, c'était la tante de Eames, et il était hors de question de demander de l'aide à ce crétin sans cervelle - qui n'accepterait jamais, d'ailleurs. Et puis pour dire quoi ? S'il essayait de parler à un journaliste, il savait très bien ce qui allait l'intéresser : cette photo, Maggie, son père.

Un éclair de lucidité le frappa. Son père. Son père intéressait tout le monde depuis toujours, et d'autant plus depuis l'annonce de sa candidature. Il l'avait bien vu : s'il n'avait pas été le fils de Drago Malefoy, personne ne se serait emballé sur cette stupide photo. C'était son père qui était visé derrière cette histoire, il était bien placé pour le savoir ! Il lui avait bien fait comprendre, d'ailleurs. Scorpius était toujours en colère en repensant à cette discussion dans le bureau de McGonagall. Il avait essayé de lui écrire, la semaine dernière, mais seule sa mère lui avait répondu. Sa lettre teintée de tristesse et de déception avait fini d'achever le jeune homme. Elle n'y mentionnait pas l'affaire mais avait conclu sur un "Nous nous verrons à l'été lorsque les choses se seront un peu calmées avec ton père" qui avait empli Scorpius de chagrin. Il savait, bien avant qu'elle ne lui écrive, qu'elle allait se ranger à l'avis de son mari, mais le voir écrit avait rendu le rejet un peu trop réel. Il avait caché la lettre dans sa table de nuit, incapable de la jeter, incapable de la relire.

Il ne connaissait pas toutes les affaires de son père, mais avait surpris quelques conversations, au fil des années. Et puis, il y avait cette histoire de Mangemort qu'il avait découverte à Noël. Il ne l'avait vu mentionnée nulle part. Peut-être que ça, il pourrait en parler à un journaliste ? Un candidat au poste de Ministre de la Magie, ancien serviteur du Seigneur des Ténèbres, voilà qui devrait tout de même créer un scandale… Mais comment contacter La Gazette ? Et puis, s' il venait à savoir que l'information venait de lui, son père allait le déshériter pour de bon. Il lui avait dit de ne pas interférer avec sa campagne, et rien ne lui ferait plus plaisir que de désobéir, mais s'il voulait vraiment détourner l'attention, il ne pouvait pas se permettre d'être mêlé à tout ça… Non, il valait mieux que l'information sorte d'une autre façon.

"Il est temps que cette saleté de semaine se termine, Augustus grommela en l'interrompant dans ses pensées. Les entraînements sont atroces, on se les pèles et la dernière chose que j'ai envie de faire, là, c'est monter sur un balai. Heureusement qu'après, il me reste que le cours de Teddy ! Il fait chaud dans sa salle."

Scorpius le fixa sans répondre. Bien sûr. Teddy. Il allait tout balancer à Teddy, et puis Teddy se chargerait d'en faire quelque chose avec Percy, ou avec La Gazette, parce que lui, il devait bien connaître des journalistes. Personne ne saurait jamais d'où il tirait ses informations et Scorpius ne serait pas mêlé à l'affaire, mais ça devrait quand même créer du raffut.

"Je vais, euh… Je vais essayer d'esquiver le monde avant qu'ils viennent tous manger, bafouilla Scorpius en se levant. Après, ça va être la cohue, et ils vont encore me regarder de travers, et j'ai pas envie…

-T'inquiète mon pote, je comprends, sourit Augustus en lui adressant un signe de main. Fonce, on se voit plus tard.

-Merci ! À plus ! cria Scorpius en s'éloignant."

Il se faufila à travers la foule d'élèves qui entrait à présent dans la Grande Salle, lasse de voir leur professeur échouer à faire disparaître la photo sur le mur. Certains ouvraient de grands yeux en le voyant, ou chuchotaient sur son passage, mais Scorpius les ignora et s'extirpa tant bien que mal de la masse d'étudiants. Il fallait qu'il trouve Teddy. Heureusement, pensa-t-il en montant au cinquième étage, qu'on était vendredi !