15 ans plus tard

"Tu as ta baguette, hein ? demande Olivier pour la huitième fois à Lucy."

La jeune fille lève les yeux au ciel et Percy ne peut s'empêcher de pouffer de rire. Malgré ses cheveux d'un noir profond, son teint sombre et ses yeux en amandes - plus proche du physique de sa mère malaisienne que du profil typiquement britannique d'Olivier - elle lui ressemble plus que jamais, lorsqu'elle fait ça. Olivier lève les yeux au ciel environ soixante-douze fois par jour, et un peu trop souvent quand Percy lui fait une remarque.

"Papa, c'est bon ! Je t'ai dit, elle est dans mon sac.

-D'accord, d'accord ! C'est juste une question, ajoute Olivier en haussant les épaules.

-On peut y aller ? lance Molly en regardant d'un air anxieux l'horloge de la gare de King's Cross. Tout le monde nous regarde !"

Dans la salle d'attente moldue dans laquelle ils sont réfugiés, plusieurs paires d'yeux sont effectivement braqués sur eux. Une petite fille a l'air particulièrement intéressé par l'oiseau qui trône sur la malle de Molly, un petit hibou à collier d'à peine une vingtaine de centimètres, aux plumes presque bleues avec de petites aigrettes blanches de chaque côté du crâne. Lorsqu'il a été question il y a deux ans d'offrir un hibou à leur fille pour sa rentrée en première année, Percy s'était prononcé en faveur d'un petit-duc discret, mais évidemment Molly et Olivier sont rentrés du Chemin de Traverse avec ce volatile tape à l'oeil. Ce n'est pas que Percy ne l'aime pas, mais il préfère que cette bestiole passe la majeure partie de son temps à Poudlard que chez lui.

"Ça va aller, demande Olivier d'un ton angoissé, vous voulez qu'on vous accompagne sur le quai ?"

Lucy ouvre la bouche pour répondre, mais un hochement de tête désapprobateur de sa sœur la coupe avant même qu'elle n'ait pu prendre la parole, et elle reste muette. Molly répond précipitamment en attrapant sa valise.

"Non, c'est bon Papa, on connait le chemin. Et de toute façon, les autres nous attendent sur le quai.

-D'accord, lâche Olivier en hésitant légèrement. Bon, Lucy, dit-il en se tournant vers la jeune fille, tu nous écris dès demain pour nous dire dans quelle maison tu es, hein ? Molly sait qu'elle doit te prêter Toots, ajoute-t-il avec un regard entendu pour l'adolescente. Et écris à ta mère, aussi. Elle sera contente.

-Tu me l'as dit vingt fois, je sais ! râle Lucy en empoignant sa malle.

-Grouille, Lucy, on va rater le train ! trépigne Molly.
-C'est bon, proteste Lucy en embrassant son père. Papa, dit-elle à Percy, tu viens nous chercher pour Noël, hein ?

-Je te promets, ma chérie. File, ta sœur est déjà en train de partir.

-Molly, attends-moi !"

Elle court hors de l'espace d'attente à la poursuite de sa sœur, ses nattes voltigent au rythme de son pas pressé. Percy observe ses deux filles disparaître derrière un pilier puis les perd de vue. Olivier se lève sans un mot pour quitter les fauteuils de la gare et il le suit. Pendant un moment, ils marchent en silence dans les couloirs de la station, Olivier devant et Percy un peu en retrait.

"Et voilà, dit finalement Percy d'un petit ton triste. Plus d'enfant à la maison.

-C'est injuste, répond Olivier sans le regarder.

-Qu'est-ce qui est injuste, mon amour ? demande Percy en essayant de croiser son regard."

Pendant un instant, Olivier ne répond pas mais lorsqu'il tourne les yeux vers lui, ils sont glaçants de colère et de frustration. Percy a un mouvement de recul, surpris par la rage soudaine et intense qui saisit son compagnon.

"Olivier ?

-C'est injuste, lâche Olivier d'un ton méprisant, que je sois forcé de rester ici à les regarder partir parce que toute ta famille est sur le quai pour leur dire au revoir. La première année de Lucy, en plus ! Tout ça parce qu'à 37 ans, tu es trop lâche pour gérer cette situation de merde.

-Quoi ?!

-Percy Weasley, tu te souviens de ce que je t'ai dit quand on a décidé d'habiter ensemble, il y a cinq ans ? Je t'ai dit qu'à un moment, j'en aurai assez. Eh bien c'est maintenant, jette Olivier d'une voix glaciale. Démerde-toi."

Et avisant un couloir à l'abri des regards, il s'y engage et transplane en laissant Percy en plan au beau milieu de la gare.

La colère lui ravage le crâne et le sang bat trop vite à ses tempes alors qu'il descend une allée du Londres moldu. Ce qui lui a fait le plus mal, c'est le regard que Molly a adressé à Lucy lorsque celle-ci allait lui demander de l'accompagner jusqu'au train. Malgré tous les efforts qu'ils ont fait avec Percy pour les préserver de cette situation, il s'est rendu compte à cet instant que non seulement, elles ont parfaitement compris le problème mais que surtout, elles essayent, à treize et onze ans, de les protéger. Et ça rend Olivier malade de voir ses filles prendre sur elles pour éviter qu'il ne soit blessé. Ce n'est pas normal, ce n'est pas aux enfants de gérer ça, elles sont beaucoup trop jeunes. Ressasser ne fait que l'énerver davantage et il met plusieurs heures à tenter de se calmer, errant au hasard des rues de Londres.

Lorsqu'il rentre à l'appartement, il est déjà presque une heure du matin. Pourtant, toutes les lumières sont allumées. Il s'y attendait un peu.

"Tu sais, tu n'es pas le seul à t'inquièter, lui lance une voix depuis le salon. J'ai eu la peur de ma vie, espèce d'abruti."

Olivier ferme la porte d'entrée derrière lui et s'affale dans un des fauteuils en cuir sans adresser un regard à Percy.

"Ce n'est pas à toi d'être en colère, lâche-t-il en soupirant.

-Peut-être, mais je ne savais pas où tu étais, ou même quand tu allais rentrer, répond Percy d'une voix froide. Je pense que si, j'ai le droit d'être un peu énervé.

-Percy, dit Olivier en croisant enfin son regard, je suis parti en te disant de régler cette situation. Pas que je ne voulais plus rien avoir à faire avec toi.

-Je sais, s'agace Percy, j'étais là aussi ! Heureusement que les filles n'ont pas vu ça, d'ailleurs.

-Là-dessus, on est d'accord."

Assis l'un en face de l'autre, les deux hommes se toisent pendant un long moment en silence. L'appartement paraît vide, les habituels vêtements qui traînent partout dans le salon ne sont plus là et les livres qui jonchent la table basse ont disparu. Elles ne sont parties que depuis quelques heures, mais l'absence de Molly et Lucy se fait déjà sentir. Percy soupire.

"Je suis désolé de ne pas avoir vu plus tôt à quel point tu en avais marre, s'excuse-t-il finalement. Tu as raison, en plus. J'ai été lâche. J'ai cru que je pourrai attendre le plus longtemps possible, mais j'avais tort et je n'ai pas assez pensé à ce que tu pouvais ressentir…

-Percy, le coupe Olivier, si tout ce que tu as à m'offrir c'est des excuses, je crois que ce n'est pas la peine. Parce que, très franchement, dit-il avec une pointe de cruauté dans la voix, je m'en fous.

-Je leur ai parlé, déclare Percy en haussant le ton.

-À qui ?

-Mes parents. Tu t'es barré et je suis retourné sur le quai 9 ¾, je les ai trouvés et je leur ai dit que ça faisait sept ans qu'on était ensemble, que les filles le savent et qu'elles t'adorent.

-T'es sérieux ? souffle Olivier sans y croire.

-Olivier, tu t'es cassé en me hurlant de me démerder ! Je ne t'ai jamais vu dans cet état, je ne savais même pas si tu allais revenir ! Bien sûr que je suis allé les voir. Ça fait des années que je me dis égoïstement que ça n'affecte que moi, que tant que je peux tenir, c'est bon… Mais là c'est toi qui a craqué, et il est hors de question que mon obstination me coûte encore ma famille. Et depuis sept ans, ajoute-t-il plus doucement, c'est toi et les filles, ma famille.

-Et ils ont dit quoi ? demande Olivier après un instant de silence.

-Oh, ils sont ravis et ils nous attendent pour prendre le thé demain après-midi, lance Percy en levant les yeux au ciel. Non, reprend-t-il d'un ton plus grave, ils ont dit qu'ils avaient plus ou moins compris parce que les filles ne sont pas très discrètes, qu'ils étaient très contents que j'ai trouvé quelqu'un, qu'ils "respectent mon choix", quoi ça signifie, mais que "ça ne paraît pas être un exemple très adapté à des adolescents en plein développement" et que si je souhaite toujours venir au réveillon cette année, il serait plus raisonnable que je vienne seul. Voilà, ce qu'ils ont dit."

Bouche-bée, Olivier le fixe pendant un instant, sonné par le flot d'informations qu'il met un moment à assimiler. Le portrait que Percy dresse de ses parents n'est jamais flatteur, mais là, ça dépasse tout ce qu'il aurait pu imaginer. Il se redresse et se penche en avant, attendant la suite qui tarde à venir. Après trois longues minutes de silence, il n'y tient plus et reprend la parole.

"Et tu leur as répondu quoi ?

-Que ça ne serait jamais que la troisième fois depuis ma naissance que je devrais éviter le Terrier, et que ça ne changeait pas grand-chose, répond Percy, la gorge serrée. Que si les filles veulent venir les voir à Noël ou pendant les vacances, elles seraient toujours libres de le faire, mais que je ne mettrais plus un pied là-bas tant que tu n'aurais pas le droit de venir avec moi. Qu'heureusement, ajoute-t-il avec morgue, qu'ils étaient contents que j'ai trouvé quelqu'un, parce que qu'est-ce que ça serait s'ils désapprouvaient ! Et je me suis barré, conclut-il.

-Comme ça ?!

-Hum. J'ai appris des meilleurs, lance-t-il avec un sourire sarcastique, et il parait que transplaner au bon moment fait son petit effet, figure-toi !

-Oui, rigole Olivier contrit, j'avoue qu'il y a un petit côté théâtral. Et ça va ? demande-t-il finalement d'une voix plus douce.

-Bien sûr que ça va, balaye Percy d'un geste de main. Ça trainait depuis des années, cette affaire, et le secret est éventé depuis longtemps. Je suis certain qu'il n'y a que les mômes qui n'ont pas compris ! Les filles leur diront si elles ont envie, ça m'est égal, ajoute-t-il en haussant les épaules.

-C'est ta famille, quand même… Percy Weasley, tu es sûr que ça va ?

-Olivier Dubois, déclare Percy en plongeant ses yeux dans les siens, je suis sûr que ça va. Déjà, je suis à peu prêt certain que Ginny ne le laissera pas m'échapper du clan Weasley si facilement. Et mes frères… Un jour, j'en aurai marre qu'ils fassent tous semblant de ne rien savoir et je leur enverrai un hibou à chacun pour régler la situation, c'est tout. Je te l'ai dit, conclut-il avec un sourire bienveillant, ma famille c'est Molly, Lucy et toi. J'ai mis un peu trop de temps à le réaliser, c'est tout. Maintenant, ajoute-t-il en baillant, est-ce qu'on peut aller se coucher, s'il te plaît ? Je suis épuisé…

-Certainement pas, répond Olivier en se laissant glisser du fauteuil d'un mouvement fluide. Pour la première fois depuis des temps immémoriaux et reculés, il n'y a pas d'enfant dans cet appartement, et il est hors de question que je n'en profite pas."