CHAPITRE 2
L'anormal…
Plus jeune, je me croyais différent de par le déferlement d'émotions dont j'étais le siège en permanence et dont je voyais bien que mes camarades du même âge étaient épargnés. Mon cœur et mon corps étaient toujours agités.
La terreur souvent me saisissait, m'ôtait souffle et forces, m'acculait dans la penderie de ma chambre. Là, caché derrière les vêtements qui pendaient aux cintres, recroquevillé comme un escargot au fond de sa coquille, je guettais avec une angoisse dévorante le monstre qui me cherchait dans toute la maison pour me martyriser. Des heures durant, je craignais que ma cachette soit découverte. Muettement, j'implorais les Dieux, j'invoquais les forces du Mal, je me vendais au plus offrant, que miséricorde me soit accordée ! Bien sûr, jamais aucun monstre ne m'a sorti du placard. Ma mère, mon père ou Itachi, parfois, m'y ont surpris. J'arguais alors d'un cache-cache avec un ami imaginaire, je fanfaronnais, et une caresse, un haussement de sourcil ou une pichenette sur mon front mettaient alors fin à mon horrible calvaire… jusqu'à la fois suivante. Ces délires ont tout de même duré jusqu'à mes quinze ans. J'ignore toujours aujourd'hui quand ils ont commencé, ni ce qui les a initiés, le plus rassurant étant qu'ils ont cessé…
D'autres fois, la colère grondait en moi comme un orage dévastateur. J'essayais tout d'abord de canaliser contre moi les bouffées de violence qui m'enserraient le cœur et m'enjoignaient à faire mal; la morsure d'une lame de rasoir sur mes bras était une douleur délicieusement addictive. J'y cédais très souvent avec un plaisir malsain évident et me striais avec jubilation. Je me morigénais évidemment après avoir cédé à mes pulsions car je craignais par-dessus tout que l'on perce mon secret. Je ne pouvais donc m'adonner à l'automutilation qu'en période froide, il me fallait porter de longues manches pour qu'aucun regard sagace ne puisse déceler mes cicatrices et deviner mes tourments. Mes tourments… mes faiblesses !
Je méprise la faiblesse.
Lorsque je ne pouvais être le réceptacle de ma propre violence, des tiers entraient en jeu. Je jouais alors des poings contre les gros durs dont je croisais le chemin, même s'il s'avérait que j'étais bien moins costaud qu'eux. Prendre une bonne dérouillée ne me faisait pas peur, bien au contraire, recevoir une déculottée virile me faisait sentir mâle, moi l'avorton complexé qui rêvait de devenir homme. Seulement, me voir rentrer au bercail avec les stigmates de la défaite sur le visage ou sur mes habits rendait mon père furieux. Je subissais alors une nouvelle punition, une gifle ou une vexation, ce que je vivais comme une humiliation supplémentaire, une sujétion contre laquelle j'aurais aimé me révolter. Itachi ne bénéficiait pas d'un traitement de faveur et devait, comme moi, se conformer à la loi familiale inflexible. Seulement, Itachi était moins bagarreur que moi, ou plus fort, ou plus malin et, au final, il a si bien su manœuvrer que les corrections qu'il a reçues se comptent sur les doigts d'une main.
Souvent néanmoins, lorsque je rentrais crotté et abîmé, il n'y avait guère que ma mère à la maison, elle rouspétait et me grondait avec emphase mais, vite, elle s'affairait pour qu'aucune preuve de mon forfait ne subsiste et ainsi m'éviter le courroux paternel. C'était, entre elle et moi, une complicité qui la valorisait; ce dont elle avait grandement besoin j'ai bien conscience mais moi je prenais cette attention comme une marque supplémentaire de vulnérabilité.
Mon père était parfois violent mais jamais il ne l'était gratuitement, il ne souhaitait pas non plus humilier. Simplement, il corrigeait. Il avait des principes éducationnels très stricts auxquels nous devions nous plier; le moindre écart de conduite était sévèrement réprimé et j'ai le souvenir de cuisantes dérouillées. Un jour, je devais avoir sept ans, je m'étais mis en slip alors qu'il pleuvait drument et sautais avec joie dans un bac à sable du quartier inondé et dont quelques vauriens comme moi avaient détourné l'utilité première pour en faire une piscine improvisée. Une fois n'est pas coutume, je m'amusais avec insouciance. C'était simplement étourdissant de m'ébattre dehors sous une pluie battante, de sauter comme un déjanté dans l'eau croupie. Cependant, une âme charitable et bien intentionnée en a informé mon père et a ainsi mis fin au jeu délicieux. La colère fut apocalyptique. Je l'ai vu fondre sur moi comme un rapace sur sa proie, j'étais tétanisé par l'effroi, incapable de bouger. Je fus saisi par l'épaule et ramené fissa à la maison. Dans l'entrée, je dus présenter mes fesses en me baissant vers l'avant, mains sur les genoux. S'ensuivit une pluie de coups de martinet. Je serrai les dents ce jour-là et je ne lâchai pas un soupir, je ne versai pas une larme. L'incompréhension régnait en moi. Quel crime avais-je donc commis pour mériter pareil châtiment ? Aujourd'hui, je ne comprends pas plus, je n'ai pas digéré; même si je suppose que m'être exhibé de la sorte avait été vécu par mon père comme un affront à son nom. Et pour mon père, pour toute ma famille paternelle en fait, rien n'est plus précieux que le nom des Uchiwa et le respect qu'il inspire.
Comme tous les enfants j'ai d'abord cru que ce que nous vivions à la maison était la norme dans toutes les familles mais, très vite, j'ai pu vérifier qu'il n'en était rien. Même sans partager l'intimité de mes camarades de classe, sans même les fréquenter, j'ai capté des conversations, des regards paternels bienveillants et magnanimes. Mon père était intransigeant et ne supportait ni désobéissance, ni impertinence, mais à sa façon il nous aimait, je n'en doute pas.
Sa réalité était qu'il avait deux fils et des fils sont turbulents; ils peuvent donc mériter correction. Le raisonnement paraît sans faille et c'est avec cette pensée unique que j'ai grandi.
Il me faut tout de même tempérer ce que je viens de développer. Ce n'était pas la terreur non plus, mon quotidien n'était pas synonyme d'angoisse ou de brutalité, mais j'étais bridé, je ne pouvais être celui qui grandissait en moi. Mon mal-être devait être tu, étouffé, maîtrisé. Alors je me taisais, j'étouffais, je maîtrisais…
Cette violence que je subissais parfois à la maison, celle que je m'infligeais, celle que je déversais sur les autres aussi m'était familière, mais il y en a une autre que j'ai honte de confesser. Il m'est en effet arrivé de terroriser bien plus jeune et bien plus faible que moi. Je n'en suis pas fier aujourd'hui et cela n'est arrivé que deux ou trois fois mais à un moment, j'avais treize ans environ, je voulais être moi aussi un tyran craint et respecté, je voulais contraindre, imposer. Je voulais effrayer et c'est Konohamaru Sarutobi qui en a fait les frais. Ce petit garçon, alors âgé de cinq ou six ans, aimait jouer devant la maison de son oncle Asuma, notre voisin. Je le voyais régulièrement étaler sur une immense couverture bleue voitures, dinosaures, petits soldats et autres figurines. Il s'y appliquait longuement avec beaucoup de concentration et de minutie; c'est que le monde qu'il inventait nécessitait une mise en scène précise et méticuleuse. Il s'adonnait ensuite pendant des heures à sa passion; guerres et batailles rangées, luttes fratricides, massacres en tout genre naissaient sous ses petites mains potelées. La destruction massive, la fureur et la tempête ont toujours fasciné les enfants et leurs jeux sont souvent empreints de cette obsession, surtout chez les garçons.
Je le guettais silencieux et immobile derrière la fenêtre du salon, gagné par moult émotions contradictoires. Un peu de jalousie et de tendresse tout d'abord, car ces joies de l'enfance me semblaient désormais inaccessibles. Il devait être sacrément agréable de pouvoir laisser libre cours à son imagination et à son insouciance de cette façon, de s'abandonner au fleuve de vie qui coule en soi et qui s'exprime par le jeu et par le plaisir qu'on en retire.
Aujourd'hui, je trouve pathétique comme à de nombreuses étapes de ma construction personnelle la normalité m'a fasciné, comme elle m'a intrigué, moi l'anormal. Elle m'a attiré comme le feu attire le papillon. Et ce petit Konohamaru, dans toute l'innocence de son âge, dans la confiance mêlée de bonheur qu'il m'envoyait en pleine face et qui faisaient plus mal que l'uppercut le plus violent, symbolisait la flamme fascinante. Et j'étais le papillon. C'est idiot comme comparaison car, de nous deux, j'étais bien celui capable de brûler l'autre, mais l'être vulnérable que j'espionnais me paraissait incommensurablement plus fort que moi. Sa vulnérabilité apparente n'était d'ailleurs pas sans me rappeler la mienne mais la sienne était un rempart infranchissable.
Ce gamin m'anéantissait sans en avoir un soupçon de conscience.
Ce qui dominait donc dans mon cœur durant ces longues heures de jeu enfantin que j'espionnais, c'était un instinct de prédateur, vissé aux tripes. Pervers et dangereux, je ne le nie pas. Mais, malgré la malsanité de la chose, je ne pouvais réfréner mon envie de faire du mal à ce petit être innocent qui jouait sous mes fenêtres dans l'ignorance totale de l'affront qu'il me faisait. J'aurais aimé avoir un accès total à sa petite personne, le bousculer, le contraindre, le malmener, le maltraiter, n'ayons pas peur des mots. Physiquement… moralement. Le délire m'enflammait de fantasmes inavouables. Tant et si bien que je cédai par trois fois aux injonctions de ma folie. J'approchais Konohamaru, faisais signe à Asuma et à ses parents qui surveillaient avec attention pour les amadouer et proposais d'emmener le petit bonhomme au parc tout proche. Ma proposition fut toujours acceptée avec joie.
Après avoir rangé la couverture bleue et toutes ses figurines, je saisissais Konohamaru par la main. Fermement, presque brutalement, je serrais très fort, trop fort; il ne devait pas s'échapper et, surtout, il devait sentir comme j'étais son maître, comme il devait se soumettre à moi, comme je représentais un danger pour lui. Je l'entraînais vers le parc. J'imposais un rythme supérieur à ce que ses petites jambes pouvaient supporter et lui devait courir à mes côtés, trébuchait souvent. Aujourd'hui encore je m'admoneste pour la terreur qu'il me plaisait à faire naître en lui.
« Pourquoi on court ? demandait-il.
Parce qu'il faut se méfier par ici.
Se méfier de quoi ?
Des monstres. »
Je posais sur lui l'encre de mon regard et appréciais l'incompréhension mêlée de crainte qui se peignait sur son visage. Je savais mon regard indisposant, ma mine glaciale et le petit n'en menait pas large.
« Tu rigoles hein ? Il n'y a pas de monstre, ça n'existe pas.
C'est vrai que les monstres comme tu les imagines n'existent pas. Mais il existe plein de sortes de monstres, il y a des monstres humains aussi. Et ceux-là on ne peut pas les reconnaître, ils se cachent derrière des visages d'hommes ou de femmes.
Comme toi ? questionnait-il naïvement. »
J'éclatais alors d'un rire sombre et inquiétant et dardais de nouveau mes prunelles menaçantes sur lui sans diminuer le rythme de notre marche.
« Comme moi… Comme ton père, comme ta mère, comme n'importe quel étranger que nous pourrions croiser, l'éclairais-je. Les monstres peuvent se cacher partout.
Maman n'est pas un monstre, assénait-il d'une voix claire qui résonnait dans mes oreilles.
Non, consentais-je après quelques secondes de réflexion. Ta mère n'est pas un monstre; je ne pense pas. Mais de vrais monstres humains il y en a beaucoup, crois-moi !
Mais… j'en ai jamais vus, moi.
Hé bien, tu as de la chance !
Tu en as déjà vu toi ? »
La question me désarçonnait et il m'a fallu beaucoup de self-control pour ne pas hurler sur ce gosse à ce moment précis. Lui hurler que non, des monstres humains, je n'en avais jamais vus ! Mais je savais qu'il en existait, que peut-être même j'étais moi-même un de ces monstres. Que oui certainement j'étais un monstre !
« Je sais qu'il y en a beaucoup sur le chemin qui mène au parc. »
Sa petite main déjà enserrée et malmenée m'agrippait plus fort. Je souriais, il avait peur.
« Ne t'inquiète pas, Konohamaru, je te protégerai si nous sommes attaqués.
Mais… ils voudraient quoi les monstres ?
Ils voudraient te voler Konohamaru. Ils voudraient te faire du mal. »
Le faciès expressif du gamin se figeait et il devenait soudainement plus sombre tandis que nous nous regardions. Je gagnais, il ravalait sa sale fierté d'insouciance.
« Ils me feraient du mal comment ? me questionnait-il ensuite avec la curiosité malsaine des enfants.
Il y a des tas de façons de faire du mal à un enfant Konohamaru. Des façons qu'à ton âge on ne peut pas imaginer parce que ce sont des affaires de grand.
Je suis grand moi.
Oui tu as raison, souriais-je vainqueur. Tu es grand maintenant. »
Je préfère ne plus penser à toutes les méchancetés que j'ai pu lui servir, mes nauséabonds sous-entendus. Nous arrivions au parc et je le laissais jouer, je le surveillais de loin, je veillais sur lui en quelque sorte. Je ne suis pas complètement débile, je savais que le jeu ne devait pas dérailler, que je ne pouvais pas complètement me laisser glisser de l'autre côté. Il y avait juste une tentation dévorante avec laquelle je jouais. Un jeu dangereux. Peut-être ne voulais-je que partager mes terreurs, anéantir ses illusions. Moi, je n'avais plus d'illusion. Avait-il seulement le droit d'en avoir encore ?
Pourtant, je lui portais attention pendant qu'il renouait avec son innocence et son insouciance dans le parc. Malgré moi, je soupçonnais chaque adulte qui pénétrait dans l'aire de jeu, qui approchait Konohamaru d'un peu trop près. Il me plaisait à croire qu'il risquait véritablement un danger monstrueux et que je saurais être son sauveur. Oui, il me plaisait à le croire. La réalité était que le seul danger qu'il encourait, c'était de m'avoir à ses côtés.
oOo
Avec la bande, nous visitions régulièrement, voire souvent, les discothèques de la région. Les vendredi et samedi soir étaient l'occasion d'investir les dancefloors. Là, avec les armes dont ils disposaient, mes amis partaient à la chasse à la femme. L'image est cocasse, j'en conviens, mais elle est on ne peut plus réaliste.
Naruto était immanquablement le plus habile de tous. Il ensorcelait, il envoûtait, il conquérait avec une redoutable efficacité. Néanmoins il avait toujours la victoire modeste et ne semblait pas retirer de fierté démesurée de sa domination de l'affaire. Et pourtant il en avait les raisons ! Les autres crevaient de jalousie et d'admiration, il était vraiment hilarant de voir Kiba baver sur les trophées du blond irrésistible. C'est que Kiba était un éternel gamin surexcité. Comme beaucoup, il avait le sexe en obsession, mais d'une tout autre manière que moi, d'une tout autre manière que Naruto.
Naruto aimait baiser et il baisait. Mais il baisait avec classe, avec maturité. Kiba Inuzuka était un obsédé de la gent féminine et ses manœuvres étaient plus balourdes les unes que les autres. Il tombait amoureux tous les quatre matins et se mangeait râteau sur râteau. Quand il lui arrivait de conclure, on pouvait croire qu'il avait gagné à la loterie tant il fanfaronnait et chantait à qui voulait bien lui prêter oreille qu'il avait enfin trouvé la femme de sa vie. Il se faisait bien vite jeter, hélas, et, dans ces moments, le ciel lui tombait sur la tête. Il était anéanti. Il pleurait toutes les larmes de son corps, se lamentait sur son sort, devenait plus insupportable qu'il ne l'était déjà au quotidien et ce, jusqu'à la femme de sa vie suivante. Hinata était sa meilleure amie, elle l'est toujours du reste et toujours aussi incroyablement compréhensive avec lui, le consolant souvent, le conseillant dans ses amours, le couvant d'une tendresse indéfectible. Mais que peut-on faire contre un naturel si extravagant et un tel manque de tempérance ?
Notre groupe comptait un autre séducteur : Shikamaru Nara.
En voilà un qui ne payait pas de mine, qui semblait toujours sortir de la sieste, éternel râleur, perpétuel fatigué. Deux de tension mais des capacités intellectuelles hors norme. On s'est longtemps tiré la bourre lui et moi, nos capacités nous plaçant en concurrence directe. C'était particulièrement vrai en maths, notre matière reine, mais là où je travaillais, où je révisais, où je cogitais, lui traçait sans effort. Aux concours, il a survolé et a été accepté en Magistère Maths dans la plus grande université du pays. Il nous a donc quittés pour ses études mais revient au moins une fois par mois à Konoha pour un long week-end. Affublé d'une coiffure improbable, à se demander s'il est déjà allé chez le coiffeur, vêtu de fringues non assorties et toujours inappropriées à la situation, d'allure dégingandée, il possède tout de même un tableau de chasse impressionnant. Il fut le second à perdre sa virginité dans notre groupe, et a vécu son dépucelage comme une expérience scientifique dont il était le sujet. Passionnant comme il nous l'a relaté, comme il avait noté chaque détail, comme il avait analysé sa partie de baise et comme il en tirait déjà des conséquences pour les futures. Une telle distanciation de la chose, le peu d'émotion qu'il y avait investi m'avait interpellé. J'étais admiratif.
Il l'ignore toujours mais ma technique du cunnilingus lui doit beaucoup. Comme pour tous, le plaisir féminin était au centre des préoccupations de Shikamaru, aussi il a expérimenté doigtage, léchage, positions diverses avant tout le monde, nous a fait profiter de ses découvertes et a partagé le fruit de ses réflexions. Bien sûr, les vidéos pornos sont une source inépuisable de fantasmes mais la réalité rattrape peu souvent la fiction et les filles entreprises ne doivent pas apprécier tant que ça les extravagances auxquelles elles sont soumises; ou alors seulement ces actrices; ou alors de rares spécimens. Personnellement, je n'en ai pas rencontrées, ou alors je ne sais pas m'y prendre.
Merci donc Shikamaru pour les conseils éclairés que nous écoutions tous en faisant mine de ne pas y croire, d'un air détaché et faussement assuré. Quelque part, je pense qu'il pourrait écrire un manuel pour une chatte comblée. Il ferait un carton ! Enfin, si Nara a compensé nos lacunes sur nos connaissances du sexe opposé, sa technique de drague était tout de même atypique et n'a jamais vraiment inspiré qui que ce soit.
Notre huluberlu commençait par observer. Longtemps, il examinait les potentielles nanas qui pouvaient convenir à son appétit du moment. Il n'était pas un consommateur compulsif comme l'est Naruto, il n'avait rien à se prouver, rien à prouver à personne. Il n'avait pas, non plus, d'exigences esthétiques démesurées. Il jetait rarement son dévolu sur une très belle, ses critères étaient ailleurs visiblement, même s'il ne rechignait pas à mettre dans son lit une jolie demoiselle, il n'était pas étrange à ce point. Non, Nara choisissait ses partenaires sexuelles sur l'analyse qu'il en avait fait lors de sa phase d'observation. Il élisait alors la femme la moins galère de l'endroit où il se trouvait. J'ignore comment il parvenait à déterminer le degré de « galéritude » d'une fille mais force est de constater qu'il était maître en la matière, qu'il ne se trompait jamais et qu'il aurait dû partager son secret avec Kiba, lui donner quelques leçons; ça aurait évité bien des ennuis.
La suite était entendue, sa belle gueule, son sourire et son bagout faisaient le reste. Beau parleur, intéressant, il emballait avec un excellent taux de réussite, et jamais il n'était empêtré dans des affaires galères, des filles qui s'accrochent, qui exigent, qui s'entêtent. Shika ne désirait que des coups sans contrainte et sans engagement. J'étais comme lui. Gourmandise en moins, assurance en moins, mais j'étais comme lui.
Naruto connaissait et connait toujours du reste les affres que je redoutais tant. Victime de son succès et choisissant presque toujours la plus mignonne, la mieux foutue, la plus tentante, il se retrouvait aussi souvent avec la plus convoitée, la plus collante, la plus chiante. La plus galère, disait Nara. Et on ne compte plus les épisodes où on a dû traîner à notre suite les starlettes de Naruto, les coups foireux de Kiba, les écervelées de Lee ou de Choji, deux autres amis aussi trublions qu'Inuzuka.
Pour terminer l'inventaire de la bande, il me faut évoquer Neji. Neji Hyuga, le cousin d'Hinata, le meilleur ami de Lee. Certains pourraient croire que lui et moi on se ressemble, le côté ténébreux certainement, ce truc qu'on me sort souvent et qui n'a aucun sens. Neji est beau gosse, grand et athlétique, les cheveux lisses, bruns, noués en catogan. Il a hérité du regard doux et translucide des Hyuga, un atout charme assurément, mais dont il n'use pas. Jamais nous ne l'avons vu en approche du beau sexe.
Oui, on pourrait me mettre dans la même catégorie que mon ami mais nous sommes fondamentalement différents. Si Neji est réservé, je suis renfermé; il est secret et mystérieux là où je suis torturé et dangereux; il est tendre où je suis insensible; il est sentimental où je suis indifférent.
On pourrait croire aussi que nous sommes lui et moi des baiseurs qui contrôlent mais il n'en est rien. Je baise pour me prouver que je suis un mec comme eux, eux les gars de la bande que je vois vivre avec effervescence, eux dont les préoccupations me semblent à la fois insignifiantes, superficielles et éminemment fondatrices. Une énergie vitale pulse en chacun d'eux, elle me réchauffe, elle m'enveloppe, elle me rassure. Parfois, j'aimerais la saisir, la faire mienne, me l'approprier, mais elle me glisse entre les doigts, elle m'échappe tel le souffle insaisissable du vent. Oui, je baise pour me prouver que je suis bien enraciné dans le réel, que le sexe ne m'effraie pas, qu'il m'est tout aussi naturel qu'à eux.
Neji ne baise pas ! Neji a des petites amies. Neji a des aventures sentimentales. Au lycée, il a traversé ses années de première et de terminale avec la même nana. Elle fut très certainement sa première comme lui fut son premier, on n'en a rien su. Neji ne raconte pas. Neji ne s'épanche pas. Là est certainement notre plus grande similitude.
Un soir où nous nous rendions dans une boîte de nuit de l'autre côté de la ville, le soir d'ailleurs où tout a basculé pour moi, j'appris de la bouche de ce bavard de Kiba que Neji avait une histoire soi-disant sérieuse.
« Il a une meuf dans sa fac. Il est sacrément mordu il paraît, c'est Lee qui m'en a parlé. Il est amoureux mec, comme Naruto et Hinata avant. Tu te rends compte Sasuke, il ne nous la présente même pas. Ça fait des semaines que ça dure, c'est du sérieux et il ne nous la présente même pas. Avec Naruto, on va essayer d'en apprendre un peu plus. T'es des nôtres ? »
Je souriais à cet idiot de Kiba et lançait un regard en coin à Neji qui nous accompagnait en silence. Après le lycée, il s'était lancé en Médecine et avait brillamment réussi sa première année. Il était désormais en quatrième année, prenait des gardes de vingt-quatre heures à l'hôpital où il était interne et cette nouvelle expérience lui avait fait gagner en maturité, tant et si bien qu'une sorte de fossé s'était creusé entre lui et le reste de la bande. Je ne fus pas surpris d'apprendre qu'il avait une nana dans sa fac tout comme je ne fus pas surpris qu'il mêlât le cœur à tout ça. Il ne savait pas faire autrement, c'était sa force à lui… ou sa faiblesse, je ne saurais dire. Il n'était pas étonnant non plus qu'il ne nous ait pas annoncé la nouvelle, encore moins présenté sa belle. On était ses potes, sincèrement et entièrement; là-dessus, aucun d'entre nous ne pouvait émettre le moindre doute. Il continuait de partager nos activités du week-end, sport, bar, camping, boîtes de nuit, délires et autres soirées. Mais Neji cloisonnait. Il était comme ça, il ne mélangeait pas les mondes dans lesquels il évoluait. Son campus jouxtait le nôtre, on aurait pu se croiser souvent, déjeuner ensemble, se retrouver le soir, mais en semaine nous ne nous fréquentions pas. C'était comme ça, c'était Neji.
Kiba avait abandonné son rêve de devenir vétérinaire, ses résultats n'étant pas à la hauteur des exigences de la filière; il se destinait désormais à être maître-chien dans la Police Nationale, ce qui lui permettait de concilier sa passion des chiens et son goût marqué pour l'action cadrée. Rock Lee, quant à lui, rêvait de devenir grand maître de Kung-Fu et suivait assidûment les cours de son sensei Gaï Malto et poussait la vénération jusqu'à un mimétisme troublant. Choji, grand amateur de bouffe mais aussi gastronome à ses heures, poursuivait des études de cuisine dans la même ville que Shikamaru; ils étaient depuis toujours inséparables. Notre groupe était donc éclaté aux quatre coins du pays, on suivait des chemins très différents, nous étions très différents mais, à ma grande surprise, notre amitié perdurait malgré l'éloignement et chacun œuvrait à maintenir notre lien solide et vivant.
J'ai bien conscience de déparer dans cet ensemble harmonieux. Je suis le suiveur, celui qui n'initie jamais. Je suis le taciturne, le vaguement sociable, le vaguement associal. Je ne saurais expliquer d'où j'ai gagné l'estime et l'amitié de ces six mecs qui m'accompagnent toujours aujourd'hui. Mais je suis le septième. Et je tiens à ma place ! Naruto est certainement l'instigateur de mon intromission, il m'a coopté; tout comme il est le ciment de notre groupe, il est un soleil qui ne décline jamais et que nous tous, nous chérissons, nous admirons, nous respectons, mais à lui seul il n'explique pas l'adhésion pleine et entière de tous à mon égard. Eux qui, dans leur diversité, dans leurs dissemblances, dans leurs singularités tout autant que dans leurs similitudes et dans leur complicité m'offraient le plus inestimable des cadeaux, une place pour mon anormalité, une place dans le monde des vivants.
J'envoyais paître Kiba. Je ne voulais pas connaître les secrets de cœur de Neji, ni rencontrer celle dont il était amoureux. Je me fichais éperdument de cela. Naruto et Kiba étaient plus curieux que des fouines et déjà ils manigançaient, je préférais ignorer leur prochain forfait, ne pas y être mêlé.
On arrivait enfin à La boîte à frissons après quelques minutes de marche depuis le parking. C'était une première pour nous, encore une idée à la noix de Kiba qui voulait découvrir ce qu'une boîte open comme il disait, autrement dit qui accueillait toutes les sexualités, pouvait avoir à offrir à sept mecs complètement délurés. Avec le recul, je trouve ça ridicule, ils sont tous rentrés bredouilles et aucun d'entre eux n'a montré la moindre témérité. Entre préjugés et appréhension…
Mis à part Choji qui était notre Sam, nous avions picolé et fumé avant de partir, histoire d'être à l'aise. Naruto, Kiba, Choji et Lee étaient euphoriques, Shika et Neji plus que sceptiques, quant à moi j'étais complètement indifférent.
Pourtant, cette nuit-là… dans cette discothèque-là… allait naître ma nouvelle obsession. Enfin, nouvelle… Certainement était-elle tapie quelque part dans les tréfonds de mon âme désaxée, attendant son heure… Certainement…
Naïvement, je ne pensais pas pouvoir tomber plus bas que je ne l'étais déjà. Il faut croire que je pouvais encore me surprendre.
Lorsque nous pénétrâmes l'antre humide, chaude et transpirante, nous fûmes, comme à notre habitude, immédiatement repérés par nombre d'individus. À croire que certains passent leur temps à guetter les nouveaux arrivants. Des filles tout d'abord, hétérosexuelles à n'en pas douter, du moins je crois. Ces choses-là se peignent-elles sur le visage, s'incrustent-elles dans l'allure, y a-t-il un signe distinctif qui permet de distinguer les lesbiennes des autres nanas ? Quoi qu'il en soit notre petit groupe hautement testostéroné attira les convoitises féminines. Mais pas que.
Mes yeux glissèrent sur elles, je les dévisageai sans gêne. Nous étions dans un lieu atypique, loin de nos repaires habituels, loin de notre campus, je pouvais donc envisager sans crainte d'avoir cette nuit-là une partie de baise, je pense même que j'en avais envie. J'ignore toujours aujourd'hui comment je choisissais celles qui partageaient un moment sexuel avec moi. Physiquement, elles n'avaient pas grand-chose en commun; petite ou grande, filiforme ou ronde, féminine ou androgyne, je n'y prêtais pas plus attention que cela, j'ai tout expérimenté. Elles avaient du charme en tout cas, enfin j'espère. Elles correspondaient visiblement à quelque chose qui me plaisait, m'attirait, ou du moins m'inspirait; tantôt des fesses, des seins, des hanches, des jambes, tantôt une allure, une démarche, tantôt une émanation érotique, rarement autre chose, mais c'est déjà pas mal. C'était un tout, un ensemble qui me correspondait à un moment donné. De toute façon, il n'y avait rien de crucial dans mes choix, aucun enjeu particulier et je m'autorisais des erreurs.
« Ce soir, je baise pas, me glissa Kiba. J'aimerais pas me tromper tu vois. »
Sa remarque me tira un sourire. Il était vraiment con ce Kiba !
Des mecs nous avaient en effet également remarqués. Certains nous suivaient du regard et arborait une mine intéressée, essayaient de nous chauffer de loin. Choji et Lee étaient hilares et la liesse nous gagna bientôt tous. On se tordait de rire sur la piste en les zieutant de travers, sans retenue ni réserve, affichant le mépris le plus complet pour l'intérêt qu'on suscitait. En agissant ainsi, je réalise combien nous étions puériles et ridicules, combien nous manquions de respect aux communautés présentes; la moindre des politesses aurait été de jouer le jeu et non pas nous moquer ouvertement. Je crois que c'est une sorte de malaise, notre ignorance, qui nous ont soufflé tant d'irrévérence, je n'en suis pas fier quand j'y repense. On imaginait alors que des mecs comme eux possédaient un sixième sens leur permettant d'identifier ceux de leur espèce. Leur curiosité nous était incompréhensible et notre immaturité était impardonnable.
Être envisagés comme gibier potentiel nous maintint en exultation une grande partie de la soirée et nous nous sommes éclatés sur la piste sous les regards passionnés d'observateurs avides. Quelques-uns ont tenté de se mêler à nous, de nous approcher, mais un groupe comme le nôtre impressionne, nous étalions la splendeur de notre sexe, nous étions forts de la bite tout simplement – moi excepté, soyons honnêtes – et tous se sont ravisés.
Tous ou presque.
Lorsque je partais aux toilettes, je fus heurté à l'épaule par un mec. Je fronçais les sourcils, contractais ma mâchoire, prêt à en découdre verbalement, mais lorsque je croisai son regard, qu'il me fit un signe de tête en guise d'excuse, je compris qu'il n'y avait rien d'accidentel ni d'agressif dans sa démarche. Il m'avait embouti volontairement. J'étais son gibier.
Je restais médusé de longs instants et lui offrais mon trouble en contemplation. Il posa sur moi un regard de convoitise qui ébranla jusqu'à mon âme. Je ne me souviens plus aujourd'hui des traits de son visage mais son regard de prédateur, son expression affamée sont incrustés dans ma mémoire. J'en perdais le souffle et toute contenance et ne parvenais pas à m'arracher des ensorcelantes prunelles. Un frisson désagréable parcourut mon échine, je perdais pied. Qu'est-ce qui m'arrivait ?
Ce regard… Il me fascinait et m'effrayait tout autant.
« Tu veux que je t'accompagne aux toilettes ? » proposa-t-il en se penchant à mon oreille.
L'horreur sous-entendue me ramena sur terre.
« Va te faire foutre ! » assénai-je avec mon aplomb retrouvé.
Cette répartie était un peu étrange et tendancieuse, j'en conviens. Il me sourit de toutes ses dents, visiblement amusé, puis disparut.
Lorsque je revenais parmi les miens, j'eus la désagréable surprise de le retrouver. Assis dans un fauteuil tourné vers la piste, il sirotait tranquillement le verre qu'il avait à la main. Délicatement, avec une insolence folle, l'ourlet de ses lèvres jouait avec la paille, sa langue la faisait tourner, il aspirait avec langueur. Le langage de son corps était on ne peut plus explicite. Il dardait sur moi son regard de félin, j'étais sa proie et il ne cherchait pas à dissimuler l'envie qui le taraudait. Il me voulait ! J'étais désemparé. En colère. Oui, une colère folle faisait bouillonner mon sang et, à plusieurs reprises je serrais les poings pour me dissuader d'aller casser la gueule à ce sale pédé. Ma mine agressive ne l'incita pourtant pas à relâcher l'étau de son regard. Il me contemplait. Longuement.
Insidieusement, je me sentis faiblir et une monstrueuse envie s'empara de moi. Malgré moi. L'envie de capituler, l'envie d'essayer, l'envie de me soumettre. Oui, cette idée complètement débile et malvenue s'imposait petit à petit, elle me submergeait, elle m'oppressait. J'en suffoquais presque. Mais, après tout, n'étais-je pas pitoyable par nature, devais-je m'étonner de cette nouvelle infâmie ? M'abandonner à ce prédateur n'était-il pas un nouveau moyen de me faire mal, de m'avilir plus encore ?
« Serre les fesses Uchiwa, me lança Kiba, décidément très en verve ce soir-là. T'as un sacré ticket, dis-donc ! »
Il sourit et me fit un clin d'œil complice.
Connard !
Je le fusillais de mon regard le plus noir, de sorte qu'il ravale son putain de sourire et s'éloigne de moi. Ce qu'il fit en maugréant un truc comme quoi j'avais pas d'humour.
Les minutes, puis les heures, défilèrent. Notre groupe faisait le show, nous enflammâmes le dancefloor sur les tubes acid house du siècle dernier. Le DJ nous gratifia de deux heures d'Acid et l'épopée fut mémorable. Lee mêlait kung-fu et danse, Choji se prenait pour le roi de la break dance et enchaînait les figures de hip-hop sous les applaudissements enthousiastes de quelques filles, Naruto galochait une nana superbe au centre de la piste, Kiba papillonnait mais ne rencontrait pas grand succès, Shikamaru et Neji se foutaient de leur gueule en sirotant des cocktails au bar et discutaient en parallèle de sujets trop sérieux.
Moi, je cogitais, tendu à l'extrême. Régulièrement, je matais celui qui me matait. Mon regard était comme aimanté par le sien, je ne parvenais pas à y échapper. Lors de ces rencontres troublantes mon ventre se contractait sous le feu d'un désir fourbe et irrépressible, je perdais l'usage de mon cerveau. J'étais désormais convaincu que j'allais céder, mon corps avait imposé sa décision, ma raison n'avait pas son mot à dire, cette misérable était muselée, pieds et poings liés. J'allais baiser ce mec, me faire baiser par lui. Où, quand, comment, je l'ignorais encore, mais j'étais convaincu de l'inéluctabilité de la chose et ce malgré la présence de mes amis, présence qui était d'ailleurs un véritable problème.
Lorsqu'arriva le moment de quitter La boîte à frissons, je retournai aux toilettes et, d'un signe du menton, invitait mon prédateur à me suivre. Je lui annonçai sans tergiverser ma capitulation.
D'ici une heure, je serai de retour, attends-moi dehors.
Durant les quelques minutes à pied qui nous séparaient de la voiture de Choji, je fus abondamment charrié, on vantait mon sex-appeal, l'ovale de mon visage, mes manières féminines, on jalousait faussement, tout en exagération, ma capacité à plaire aux gays, on m'interrogeait sur mes rencontres aux toilettes. Et Lee et Kiba ondulaient bêtement, grimant certaines de mes supposées manières. Je les aurais tués !
« Bah, ça peut être une expérience intéressante après tout ! » jeta Naruto avec désinvolture.
Quoi ?
Je tournais immédiatement la tête vers mon meilleur ami. Était-il sérieux ? Les autres, interloqués au même titre que moi, le regardèrent aussi d'un air circonspect.
« Complètement défoncé, je me laisse sucer par un mec sans problème. Enfin, je veux dire que ça doit être acceptable, précisa-t-il alors sa pensée en haussant les épaules.
Pouah, c'est rude ça, renchérit Shika, grimaçant et visiblement pas tenté.
Moi, je pourrais pas bander, souffla Kiba.
Ça doit pas être bien différent de se faire sucer par une fille, alimenta Lee.
Vaut mieux entendre ça que d'être sourd, conclut Neji. Vous êtes pathétiques les mecs ! Trop bu ou trop cons, j'ai pas encore fait mon choix. »
J'avais allumé une clope. Les autres pouffaient et s'invectivaient dans un brouhaha qui ne m'atteignait pas, je ne suivais plus leur conversation de merde. Bien planqué à l'intérieur de ma dépouille, je réfléchissais. Qu'allais-je faire ? Y retourner… vraiment ?
On monta à sept dans la vieille berline de Choji, une Mitsubishi Cordia qui nous trimbalait partout. Sept, ça voulait dire cinq à l'arrière. Neji, Shikamaru et moi étions les plus légers de la bande et c'est nous qui étions condamnés à coup sûr à finir sur les genoux des autres. Shika étant le plus fûté et aussi le meilleur ami de Choji, il se retrouvait quasi-invariablement sur le siège passager. Au final, Neji et moi nous disputions les genoux de Naruto, Lee et Kiba. Comme à l'aller, je me retrouvais sur les genoux de mon meilleur pote.
« Si tu me pelotes, lui annonçai-je le plus sérieusement du monde, je t'éclate la tronche ! »
Et la bonne humeur et nos rires gras de résonner dans l'habitacle.
« Putain, j'ai sept SMS d'Hinata, nous informa Kiba qui consultait son téléphone portable. Elle voulait nous voir ce soir. Choji, tu peux me déposer chez elle, je vais finir la nuit là-bas. »
Choji échangea un regard dans le rétroviseur avec Neji qui s'était crispé. Le cousin était hyper-protecteur et, même s'il n'ignorait pas la relation amicale et presque fraternelle qu'entretenaient Hinata et l'Inuzuka, savoir qu'ils allaient finir la nuit ensemble à quatre heures du mat, ça ne lui plaisait pas du tout.
« Le dernier SMS remonte à il y a une demi-heure, précisa Kiba, supposant que le problème résidait dans l'horaire tardif.
Mon oncle te laisse arriver à cette heure-ci et dormir chez lui ? Avec Hinata ?
Ton oncle n'en sait rien, interjeta l'Inuzuka, je partirai sans qu'il se doute de quoi que ce soit, et puis on ne couche pas ensemble avec Hinata, on dort ensemble, il y a une nuance quand même. Et entre nous Neji, ça fait un bail que ta cousine n'est plus une petite fille, elle fait bien ce qu'elle veut, non ? »
Kiba était tout en ambivalence. Con comme une buse avec nous, doux comme un agneau avec Hinata, sagace et fûté comme un renard lors de certaines fulgurances comme l'attestait sa dernière répartie. Le cerner n'était pas simple.
À ce moment, je sondais les yeux de Naruto à la recherche d'une émotion quelconque, il était quand même question de son ex. Leur couple avait été tellement fusionnel à l'époque que Kiba n'y trouvait pas sa place. Il s'était effacé naturellement, n'avait pas semblé en prendre ombrage. Après la rupture, il était revenu auprès de son amie, fidèle et toujours aussi dézingué. Naruto ne se déroba pas à mon inspection mais resta indéchiffrable. Je ne décelai rien de probant, aucune trace de jalousie ou d'amertume, comme lorsqu'il avait rendu son territoire à notre ami commun. Il n'était plus amoureux d'Hinata, c'était aussi simple que ça.
On déposa Kiba devant la maison immense des Hyuga, une lumière brillait à la fenêtre de la brune et elle y apparut dans l'instant. Kiba s'extirpa de la berline comme il put, nous salua rapidement et escalada le mur avec une étonnante souplesse. Agile comme un singe.
« Sacrée galère en perspective ! » asséna Shikamaru après que la voiture a redémarré, disant tout haut ce que tous pensaient tout bas.
Nous revînmes à la résidence étudiante. Sous le coup d'une illumination, Choji proposa un after chez ses parents absents et offrit de nous préparer des ramens. Il n'en fallait pas plus pour enflammer tout le monde. Je prétextai une grosse fatigue et déclinai l'invitation. J'avais mieux à faire. Il y avait urgence !
Cinq minutes plus tard, j'étais sur mon vélo, je pédalais comme un dératé vers la boîte à frissons. Je manquai cent fois de mourir. J'y allais, j'y courais, je volais, j'étais en incapacité de résister, je me jetais sciemment dans la gueule du loup. C'était juste ce qu'il fallait que je fasse. Une certitude, une évidence. Mais c'était aussi mortifère, je ne me dupais pas.
J'arrivais à bout de souffle. Il était là. À l'extérieur, adossé dans un coin sombre bien à l'écart. Il m'attendait. Peut-être avais-je espéré qu'il n'espère pas, qu'il renonce à moi. Mais j'étais sa quête de la soirée, j'allais y passer, il le fallait. Je jetai mon vélo sur le côté et m'approchai sans hésiter le moins du monde. Il parut surpris de ma détermination et se décolla du mur pour mieux m'attraper au vol.
M'attraper au vol. Ses mains me saisirent par les épaules et me projetèrent contre le mur. J'eus à peine le temps d'ouvrir la bouche que ses lèvres collaient déjà les miennes avec appétit. J'embrassais un mec. Putain de merde, j'embrassais un mec et ça me plaisait. Mes doigts se placèrent instinctivement dans sa nuque, s'y crispèrent et la griffure que j'apposai le fit gémir. J'adorai ce gémissement. Notre baiser n'était pas tendre, nos langues fusionnaient et une grande profusion de salive engluait nos lèvres. J'haletais, conscient de l'émoi de mon corps, conscient du plaisir que je retirais à être soumis dans ses bras dominateurs. On se léchait les babines, on se bouffait. Il plaqua son torse contre le mien; violemment. Ses mains quittèrent mon visage et s'insinuèrent sous mon tee-shirt. Tu m'plais, ne cessait-il de murmurer. J'abandonnais mon territoire à ses attouchements; il avait faim; oui, il était affamé et très vite ses doigts me pincèrent avec presque rage. Mes tétons furent torturés, il mordit ma lèvre, ses hanches vinrent frapper les miennes avec autorité, dans un rythme effréné.
Mon corps échappait à tout contrôle, il semblait s'éveiller d'un lourd sommeil, mais il me plongeait en même temps dans un cauchemar sans équivalent, je quittais un monde de terreur pour un autre plus sombre encore, où ma sexualité n'était pas plus sereine. Une peur affreuse tordait mes entrailles en simultanéité du désir sans nom qui me faisait bander comme un malade. Je bandais oui, ma queue n'avait jamais été plus rigide ni plus impatiente, elle convoitait un orgasme suprême, me suppliait de la satisfaire, c'était douloureux tellement c'était fort. Je voulais jouir de ce mec comme j'avais jamais joui d'une fille !
NON, je ne voulais pas, je ne voulais pas.
Je tombai accroupi devant lui. Il soufflait comme un buffle, m'observa de là-haut, inquiet, ne sachant comment interpréter ma chute. Voulais-je déserter ? Je levai la tête et lui refusai le moindre sourire mais mes mains vinrent ouvrir son ceinturon avec fébrilité. Je le désapais. Son regard s'illumina de lubricité, il avait compris.
J'allais le sucer !
C'était quoi cette idée de merde ? Le sucer ? Je déteste la fellation ! Enfin je déteste l'idée qu'on m'en fasse une… Je sais très bien que l'immense majorité des mecs adorent se faire lécher la bite, que je détonne dans cette unanimité masculine. Pour moi, c'est carrément un blocage psychologique, une peur incoercible, une phobie. Certainement il doit y avoir un symbolisme fort derrière ma crainte irraisonnée : la peur qu'on me mange la bite, qu'elle disparaisse, qu'elle fonde pourquoi pas et devienne encore plus misérable qu'elle ne l'est déjà. J'en sais rien… mais ce que je sais c'est que jamais on ne me taillera une pipe.
Par contre, en tailler une moi-même ne me posait étrangement aucun souci !
Nulle hésitation alors, je tirai jean et calbute dans le même mouvement et sa bite apparut. Une vision enchanteresse et abominable. Une bite dressée, énorme, dont le gland luisait sous la lumière de la lune. Je déglutis devant l'appendice dont j'aurais rêvé pour moi. Ce mec ne me décevait pas. Il aurait ri assurément s'il avait vu ma minable queue, mais de cela il n'était pas question. J'avais décidé. Je le sucerais, il jouirait dans ma bouche mais il n'y aurait rien d'autre. Il n'aurait accès à rien d'autre de moi !
Oui, sa bite correspondait parfaitement à mes espérances et, sans attendre, je la pris en main. Sous la peau fine et mobile, se devinaient les chairs spongieuses gorgées de sang, celles-ci exhalaient une chaleur merveilleuse qui se communiqua à mes doigts et que j'appréciai. Son chibre prenait en largeur tout l'espace de ma main, il était d'une raideur parfaite, je jaugeais sa texture, j'humais l'odeur forte qui s'en dégageait. Étrangement, je n'en étais pas dégoûté. L'âcreté de sa transpiration et de son urine était perceptible et emplissait mes narines mais elle euphorisait mes sens au lieu de les révulser. Je ne réfléchis pas plus longtemps. Sans même un regard pour son propriétaire, je le pris en bouche, je le gobais littéralement. Je suçais ma première bite.
Le goût ! Bon sang, le goût que ça avait ! C'était indescriptible de bouffer ça. Je suçais avec précipitation, j'enfonçais son sexe dans ma gorge, je serrais les lèvres, sentais sa peau coulisser entre elles, son gland apparaître contre ma langue, s'y nicher et s'y faire câliner. Il perlait en moi, fou du désir que j'imprimais.
Je suçais comme si ma vie en dépendait.
Mes doigts vinrent caresser ses couilles, il se tendit et je compris qu'il aimait l'attention. Je les empoignais et les tirais doucement mais fermement, les enserrais. Il grognait comme un animal et, entre deux grognements, me couvrait de mots attentionnés ou crus.
Qu'est-ce que t'es beau ! J'veux t'sucer aussi ! Continue comme ça, oui ta langue ! Lèche mes couilles, aspire ! Doucement, attention !
Et moi je me perdais, j'étais comme extérieur à mon propre corps, enseveli sous une montagne de honte et de désirs. Honte d'être celui que je découvrais. Désirs qui me malmenaient et réclamaient apaisement. Ma main droite flattait mon sexe au travers mon pantalon. J'appuyais fort, tentais de me branler. J'avais envie de me branler, c'était apocalyptique. Comme quand je léchais Karin. Au final, est-ce que suçais ce mec comme je léchais les nanas ?
Sasuke le suçeur.
Voilà un titre dont je me serais bien passé.
Accroupi face à lui, je suçais goulument et branlais en cadence, ma tignasse flattée de caresses, mes tympans enveloppés de mélopées homosexuelles. L'excitation montait en lui, les muscles de son ventre se contractaient, ses hanches étaient électriques, je connaissais ces symptômes, il s'excitait. N'y tenant plus, il cogna ma tête contre le mur, m'immobilisa et s'affaissa contre moi, pénétrant ma bouche dans une profondeur insoupçonnable. J'étouffais. Rapidement, il se mit en branle, perforateur méthodique de ma bouche. Il était maintenant seul initiateur de la fellation, il s'enfonçait en moi dans des râles éblouissants, il perdait la raison. Son sexe heurtait ma gorge, provoquant de délirants haut-le-cœur. Je peinais à les maîtriser mais je jouissais aussi de la violence dont il avait imprégné notre échange. Les larmes accostaient mes cils, le brouillard m'envahissait, mon cœur rompait ses amarres invisibles et je sombrais désespérément dans les nimbes profonds et obscurs qui peuplaient jadis mes cauchemars. Ces peurs, ces craintes, les monstres de mon passé.
Il me baisait la bouche sans délicatesse, prenant visiblement son pied dans la position d'humilié à laquelle il me réduisait. Je n'étais pas en reste niveau plaisir, mon sexe était gonflé et s'auto-masturbait, les mouvements qu'on m'imposait le branlaient doucement dans mon boxer, une myriade de sensations accompagnaient les immixtions, décuplées par mon imaginaire ravagé. Instinctivement, je plaquais une main sur chaque pli de l'aine de mon pourfendeur, tentant comme je pouvais d'endiguer l'ampleur de ses pénétrations. Mais mes tentatives restaient vaines et je capitulais, abandonnant ma bouche à sa démesure.
Avilis-moi. Avilis-moi.
La température grimpa un dernier cran, l'excitation creva nos résistances et ses gémissements devenus plus rauques annoncèrent l'imminence de son orgasme, le point de non-retour était dépassé. Il se déversa bientôt en moi, sans autorisation, et précipita mon propre orgasme, ma minable éjaculation dans mon futal.
Mon boxer était désagréablement trempé et m'indisposait ; mon partenaire nocturne avait-il perçu mon tressaillement tandis que je jouissais dans le même instant que lui ? Penser à ma faiblesse, cette éjaculation que je ne maîtrisais pas, me ramena sur terre en l'espace d'un millième de seconde. Je repoussai avec brutalité celui à qui j'avais cédé, dégageant son sexe d'entre mes lèvres par la même occasion; j'avais recouvré force et lucidité. Plus question pour moi de subir !
Il était haletant, hagard, encore sous l'emprise de sa récente extase, et recula de surprise tandis que je le rejetais. Je lui jetais un regard noir tout en crachant par terre sa semence visqueuse et salée; il n'était plus question que j'avale quoi que ce soit et ce mec devait comprendre que le jeu était terminé. Je me savais odieux mais n'en avais rien à battre. Il écarquilla les yeux et se mit à rire bruyamment… mais heureusement pour lui sans sarcasme.
« Putain, c'était bon ! T'es trop bon ! » lâcha-t-il sincèrement en secouant la tête, posant les mains sur ses genoux pour récupérer un minimum.
En me relevant, je tentai de reprendre contenance, de dissimuler au mieux la béance nouvelle qui m'accompagnerait désormais. Je défripai mes vêtements, lui, réajustait son jean.
« Comment tu t'appelles ?
Si on te le demande, tu diras que t'en sais rien, lui crachais-je à la gueule. »
Ce mec me filait désormais la nausée et je n'avais qu'une envie, me tailler fissa. Il me scruta avec incompréhension et je vis avec effroi ses yeux fouiller ma dégaine à la recherche de je ne sais quelle information. J'avais envie de gerber. Je quittai le lieu de ma honteuse débauche précipitamment, en le bousculant brutalement. Je lui défonçai l'épaule en passant près de lui.
« Tu reviendras ?
Compte pas là-dessus ! »
J'enjambais mon vélo et déguerpissais en quatrième vitesse, sans le moindre regard pour ce connard. Durant le trajet, je pris soin d'éviter les grands axes quitte à rallonger mon parcours, soucieux de rester en tête-à-tête avec ma solitude, avec la nouvelle blessure vive qui palpitait et résonnait dans les parties les plus viles de mon anatomie.
J'suis pédé. J'suis pédé.
Sasuke Uchiwa pédé ! Ça sonne mal, hein papa ?
Il se mit à pleuvoir sur mon vélo, les gouttes crépitaient tout autour de moi. Je bénissais muettement le Dieu de la pluie, lui en étais d'une reconnaissance sans borne. Ses larmes se mêlaient aux miennes, mon visage en était baigné, il ruisselait, m'apportant le réconfort de la dénégation. Je pédalais, indifférent à la circulation, je fonçais vers le campus, vers ma maison, ma sécurité. Peut-être me réfugierais-je sous mon lit, c'était là que je fuyais mes cauchemars désormais. Ces putains de cauchemars qui ne cessaient pas, qui ne cesseraient sans doute jamais.
J'étais trempé quand je parvenais enfin devant mon bâtiment, je grimpais les marches silencieusement, je n'existais pas, ne voulais pas exister. La résidence semblait entièrement endormie, il faut dire que peu d'étudiants y restaient le week-end, la plupart préférant retourner dans leur famille. À notre étage, Naruto et moi étions les seuls présents. Naruto. En passant près de sa porte, je fis une halte et posai ma main sur la cloison. Je fermai les yeux et me concentrai, pouvais-je percevoir son souffle apaisé, son corps endormi ? Comprendrait-il, accepterait-il… m'accepterait-il ?
J'suis pédé.
Je me détournais, pénétrais mon antre, me rendais directement dans la minuscule salle d'eau puis j'ôtais mes chaussures, mes vêtements. Mon tee-shirt noir, mon jean noir, mes chaussettes, mon boxer, tout aussi noirs. Tout s'amoncela sur le sol. J'étais nu. Mon regard aiguisé comme un cran d'arrêt dévala sans complaisance sur ma dépouille au travers du miroir. Le sperme qui collait les poils de mon pubis m'arracha un rictus de dégout, les muscles de mon torse, les tétons qu'il avait maltraités, tout ça m'écœurait au plus haut point. Je me haïssais. Un violent haut-le-cœur me cueillit et m'accula sur les toilettes. J'y vidais le contenu de mon estomac, j'y vidais mes tripes, je pleurais comme un enfant, j'appelais ma mère.
