Nous étions finalement parvenus à quitter l'île. Aucun navire de la Marine ne se lança à notre poursuite ; sans doute pensaient-ils n'avoir aucune chance contre Barbe Blanche une fois en mer. Cela évitait des pertes humaines dans les deux camps et bien entendu le risque de guerre également. Le combat avait été éprouvant pour tout le monde et nombreux étaient les membres de l'équipage blessés. Nous avions réussi à nous en sortir tant bien que mal, mais les dégâts n'étaient pas minimes. Les planchers avaient craqué, et même les mâts menaçaient de se fissurer complètement. Le repos allait devoir attendre. Ceux qui étaient indemnes, ou qui du moins pouvaient bouger encore aisément, s'affairaient soit à vider les ponts et les cabines de l'eau infiltrée, soit à la réparation des navires, ou bien encore à la répartition des vivres collectées.
Quant à moi, j'aidais les médecins et les infirmiers à soigner les blessés. Grâce à mon Climat Tact, je pus faire varier la température en fonction des besoins de chacun. Je ne m'y connaissais pas beaucoup en médecine, mais je pouvais au moins bander les plaies et soulager les douleurs avec des serviettes humides. Je savais que ma présence était appréciée par les pirates. Une jeune femme qui les soignait leur donnait du réconfort. Certains jouaient à paraître plus faibles pour se faire dorloter. D'autres au contraire tentaient de se montrer vaillants afin de garder une certaine virilité. Je leur souriais chaleureusement, souhaitant les apaiser de mon mieux. Il n'y avait heureusement pas de profondes blessures, mais il allait falloir patienter un moment pour qu'ils puissent se tenir de nouveau sur pieds.
Alors que je bandais une énième personne, Ace se montra dans la cabine. Il demanda d'abord des nouvelles de ses amis meurtris, puis leur fit la conversation, ironisant sur leur piètre état et riant avec eux. La tension diminuait peu à peu.
Lorsqu'il me remarqua, il s'avança vers moi. Je ne me donnai pas le temps d'analyser son humeur et détournai le regard. Je n'avais toujours pas digéré ses paroles lors de sa conversation avec le Vice-Amiral Garp. Il me voyait comme une faible femme à protéger, fragile comme du verre et qui ne devait pas être exposée au danger. Je faisais tourner ses mots dans mon esprit, sentant mes épaules faiblir, alors qu'une boule de nerf se formait dans ma gorge.
« Comment tu te sens ? me demanda-t-il.
— Bien.
— Tu n'es pas blessée ?
— Non. »
Je ne voulais pas être froide avec lui, mais je ne pouvais ignorer ce sentiment qui naissait en moi. Je lui en voulais. Pourtant, il avait raison. Je n'ai pas été capable de protéger qui que ce soit et bien au contraire, j'ai été le centre de leurs inquiétudes.
Je suis faible. Et ce n'est pas une nouvelle.
Remarquant mon malaise, il me prit doucement le poignet pour m'arrêter dans mes gestes.
« Eh, tu es sûre que ça va ? Tu trembles. »
Je sentais qu'il cherchait mes yeux pour y lire la vérité, alors je glissai mes prunelles profondément dans les siennes, comme pour lui avouer « ça ne va pas », comme pour lui montrer qu'il n'y était pas non plus pour rien.
« Ça va » mentis-je machinalement.
Il n'insista pas, murmurant inaudiblement en tournant les talons. Il semblait vexé. Cette vision me pinça le cœur. Il me protégeait au péril de sa vie et moi je l'envoyais balader.
Pardon...
Une fois mon travail terminé, je sortis prendre l'air sur le pont. J'avais besoin de me changer les idées. Malheureusement, je ne pus m'empêcher de penser au danger qui me guettait. À présent que j'avais été découverte par la Marine, mon équipage allait être sérieusement recherché. Même s'ils n'avaient pas de preuve concrète que les autres membres étaient en vie, ils allaient profiter de notre dispersion pour nous capturer un à un. Le plan de Luffy qui consistait à faire croire à notre mort tombait à l'eau. Et la nouvelle allait se répandre comme une trainée de poussière...
Je soupirai longuement, espérant évacuer mon anxiété, ma peine et ma rage naissante. Décidément, je faisais tout de travers.
Tandis que mon regard flottait dans la mer, j'aperçus au loin un monstre marin se diriger vers nous. Un étonnant monstre marin... Je me penchai pour mieux distinguer sa singularité, prête à dégainer mon arme climatique à tout moment. Quelque chose dans son dos venait de sauter et avait disparu dans le ciel. Je plissai les yeux et couvris d'ombre mon visage à l'aide de ma main, cherchant à ajuster ma vue à travers les rayons solaires. L'animal continuait d'avancer paisiblement vers nous et ne semblait pas représenter de danger.
En revanche, ce qui avait mystérieusement disparu plus tôt dans les airs chutait à présent dans ma direction. Prise au dépourvu, je tombai à la renverse sur le plancher. La chose non-identifiée, qui s'avérait en fait être un homme, atterrit pieds joints face à moi, accroupi sur la rambarde du pont. Une fois la surprise passée, je pris mon Climat Tact et m'apprêtai à attaquer, lorsqu'il releva la tête à la lumière du jour. C'est là que je le reconnus.
Un sourire arrogant chantonnant sur les lèvres, des yeux d'or pleins de malice, et des cheveux sablés en bataille.
« Salut princesse.
— Toi ? Ici ?! »
Son sourire s'étira.
« Tu pensais pouvoir te débarrasser de moi aussi facilement ?
— Qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu fais là ? demandai-je en me relevant, sourcils froncés, reconnaissant l'homme du bar.
— Crois-le ou non, je ne suis que de passage » répondit-il en descendant de son perchoir.
Plusieurs pirates, y compris Ace, Marco-san et Thatch-san, se regroupèrent intrigués autour du nouvel arrivant.
« Comme on se retrouve ! lança Ace avec le même sourire hautain, le même air de défi.
— Quel accueil ! Je suis un invité de marque ? ironisa le voleur.
— Sauf que tu n'es pas invité » articula Thatch-san.
Cette remarque arracha un rire à l'intéressé. Il se rapprocha.
« Laissez-moi squatter quelques temps. J'ai de toute façon à faire à l'Ouest.
— Eh bien vas-y, conseilla Ace.
— Si je prends ce chemin maintenant, je devrais passer par un coin périlleux.
— Depuis quand nous suis-tu ? le questionnai-je, peu convaincue.
— Pour dire vrai, je fuyais aussi la Marine. Surtout quand j'ai appris qu'un Amiral arrivait. Du coup j'ai profité de vos innombrables navires pour m'immiscer parmi vous sans me faire remarquer.
— Si ce n'est que peu de temps, je ne vois pas de raison de refuser, avoua Marco-san.
— Mais comment savoir s'il ne nous berne pas ? Et si son intention réelle était de collecter des infos sur nous pour les vendre à nos ennemis ? douta Izô-san qui s'était joint à nous. Souvenez-vous de ce qu'il a fait autrefois ! Je n'ai aucune confiance en cet homme...
— De quoi avez-vous peur ? intervint l'accusé. Vous êtes constamment attaqués par des ennemis et ce n'est pas pour vous déplaire. Et si c'était vraiment ce que je voulais, je me serais fondu dans le décor et non montré avec vulnérabilité.
— Tu es rusé, répondit Izô-san. Tu savais que tu n'aurais pas tenu longtemps avant d'être repéré et tu n'aurais alors pas eu d'échappatoire.
— Non, objectai-je. C'est un escroc professionnel. Il peut se confondre sans problème à son environnement. Un véritable expert dans le domaine… »
Il avait vécu à l'image de la nature qui l'avait vu grandir : sauvagement. Le voleur n'avait pas de nom, parce qu'il n'était pas qu'une seule personne. Il ne portait que des masques, des camouflages. Aussi bien renard que caméléon, il chapardait et disparaissait aussi vite que le vent du désert. Je l'avais bien compris.
« Je peux vous assurer que s'il avait voulu collecter quoi que ce soit sur nous, il l'aurait aisément fait sans avoir à se montrer. »
Je marquai une pause. Les autres m'écoutaient attentivement, le souffle court, et le Renard me perçait de ses yeux brillants.
« À bien y réfléchir, il vous a sûrement déjà aspiré toutes les informations qui l'intéressaient... sans que vous le remarquiez. »
Il souriait de toutes ses dents. Fier et moqueur, une aura presque dangereuse se dégageant de ses gestes. C'était un fin calculateur, un espiègle.
« Tu veux dire qu'il a déjà embarqué sur notre bateau avant sans qu'on le voie ? hésita Rakuyô-san.
— C'est bien possible.
— Impensable...
— Raison de plus pour ne pas le laisser rester, ajouta Izô-san. On ne pourra jamais vraiment savoir s'il ne ment pas !
— Vous ne comprenez pas, grimaçai-je. S'il avait besoin de rester, il l'aurait fait sans même que l'on ressente sa présence. Il joue la carte de l'honnêteté, non parce qu'il n'a pas le choix, mais parce qu'il n'a rien à extraire de nous. Il n'a aucune intention de ruser, il s'amuse juste de cette réunion. »
Un silence était tombé. Seul le ricanement du voleur troublait l'air. Il se délectait de la situation.
« Dans ce cas, qu'il reste, proposa Ace. On l'a sous la main s'il essaie quelque chose. »
Tous acquiescèrent. Mais je ne pus m'empêcher de m'intéresser à l'animal qui restait immobile près du bateau à nous regarder innocemment, un sourire béat figé sur ses grosses lèvres pendantes. Je ne voulais pas le croire, mais il semblait bien que le monstre était un chameau. Mais comment pouvait-il se déplacer sur l'eau ?
« Tu nous présentes ton ami ? demandai-je en le pointant du doigt.
— Oh, c'est vrai, où avais-je la tête ? souffla-t-il d'un ton sarcastique. C'est mon compagnon de route. Il a fait tout le voyage avec moi depuis mon île natale. C'est un chameau marin. Au cas où ça t'intéresse, il a des nageoires à la place des pattes, et une carapace. »
L'animal nous salua d'un long bâillement. Il avait été finalement convenu qu'ils nous accompagneraient tous deux quelques jours s'ils se tenaient tranquilles.
En attendant, l'heure était à la fête !
