À peine la fête avait-elle commencé que les périples du matin furent oubliés. Comme à chaque victoire, il fallait organiser une nouvelle soirée mouvementée. Les rires et les étincelles de joie touchaient la nuit de leur éclat, tandis que sur le bateau principal s'était regroupée la quasi totalité des Commandants attablés autour de leur père.

Pourtant, parmi tous ces pirates festoyants, une jeune femme manquait à l'appel. Et cela n'avait bien entendu pas échappé à l'œil du Commandant ardent de la deuxième division.

Ce dernier n'avait pas vraiment le cœur aux festivités. Heureux que ses compagnons soient sains et saufs, il esquissait des sourires sincères de temps à autres. Mais ce qui occupait ses pensées était la menace qui guettait à présent l'équipage de son petit-frère. Une menace qu'il savait dangereuse. Il n'avait pas réussi à protéger sa navigatrice de la Marine, et cela leur coûterait probablement lourd. Ces deux ans n'allaient pas être de tout repos. La belle serait sans arrêt traquée, et pire encore, elle serait exposée aux pires dangers. Il craignait même d'imaginer ce que le Gouvernement lui ferait s'il la capturait, maintenant qu'elle était sur son bateau, sous ses ailes à lui, fils d'un démon. Qu'est-ce que les autorités pensaient de cette découverte et comment allaient-elles agir ? Mais il savait qu'il pourrait la protéger. Il ne se laissa pas le choix du doute, parce qu'il le devait. Il était hors de question qu'il risque de la perdre. Pour elle. Pour son frère. Pour lui.

En revanche, ce qui le préoccupait surtout pour le moment était sa soudaine disparition. Plus tôt dans l'après-midi, il lui avait semblé qu'elle ne se portait pas au mieux. Ou plus exactement, il avait compris de la colère dans son regard. Ses prunelles habituellement si vives avaient tremblé d'un sombre voile de rage qui lui était adressé. Il n'en était même pas surpris. Après tout, c'était de sa faute si elle avait été trouvée par la Marine. Toutefois, maintenant qu'il y repensait, il y décelait plutôt du chagrin. Elle lui en voulait. Elle avait été déçue de lui.

Ace se massa les tempes. Il devait lui parler, s'excuser. Il but sa boisson et partit à sa recherche.


Elle était accoudée à la rambarde, les yeux plongés dans la mer. L'effluve salée vint se coller à sa peau et taquiner ses narines de bien-être. Le vent la caressa de fraîcheur, sans timidité ni pudeur, soulevant son cœur trop lourd et l'embrassant avec réconfort. Elle rejeta en arrière ses cheveux d'un geste de main, les laissant flotter avec plus de liberté au gré de la brise. Elle fuyait le monde, désirant être seule avec elle-même, cherchant dans le bleu du ciel une réponse à ses doutes. Elle voulait le voir, lui parler, lui expliquer, s'excuser, mais n'en avait pas la force. Pas maintenant. Pas encore. Alors, elle se laissa bercer par le chant des vagues, la tête posée sur ses bras, les yeux clos.

À peine quelques instants plus tard, elle entendit des pas réguliers qui se rapprochaient et sentit un regard lui lécher la nuque. Un frisson traversa son dos. Elle se retourna. Il l'observait.


Il la trouva enfin. Il savait qu'elle l'avait entendu arriver, mais il s'immobilisa pour l'observer de loin. Elle ne tarderait pas à se retourner. Ses longs cheveux roux ondulaient en proie au vent, découvrant sa fine peau légèrement bronzée. Il se plut à imaginer la caresser du bout des doigts, jouant avec, la faisant tressaillir de plaisir, sentir ses poils se redresser sous son emprise.

Mais elle se retourna bien trop tôt à son goût. Il s'avança.

« Yo. Ça roule ? demanda-t-il en la rejoignant.

— Hmm...

— Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Rien, ça va... mentit-elle.

— Pourquoi tu t'isoles alors ? »

La jeune femme glissa le regard sur lui un instant et rencontra ses yeux de félin. Que lui voulait-il ? Pourquoi s'occupait-il de ses humeurs ? Elle reposa son menton sur ses bras, rejetant de nouveau le reflet de son âme préoccupée vers l'étendue maritime.

« Qu'est-ce que ça peut te faire ?

— Simple curiosité.

— Le contraire m'aurait étonnée.

— Et donc ? Tu n'as pas répondu.

— Je n'y suis pas obligée.

— Non, c'est vrai. Mais tu pourrais en avoir envie. »

Il marqua une pause. Il savait que sa prochaine réplique allait la faire parler.

« C'est au sujet de ton copain ? »

Elle écarquilla les yeux, soudainement revenue à elle. Il réprima un sourire victorieux à cette vue. Mais elle fronça rapidement les sourcils.

« Si tu parles d'Ace, ce n'est pas mon copain.

— Mais c'est bien à cause de lui, n'est-ce pas ? »

Elle soupira. Elle ne voulait pas en parler. Le Renard du désert était passé maître dans l'art de manipuler. Il saurait lui extorquer les mots qu'il souhaitait entendre. Or, elle ne voulait pas jouer.

« Non, ce n'est pas lui. C'est moi. »

Il haussa un sourcil, l'air de réclamer des explications.

« Je ne fais rien comme il faut. Par ma faute, beaucoup risquent de souffrir et je ne suis même pas capable de régler mes propres problèmes seule.

— Tu parles de la raison pour laquelle tu t'es retrouvée sur ce bateau ?

— Entre autres. Pas besoin de tourner autour du pot, tu sais déjà tout, pas vrai ? »

En guise de réponse, il lui fit son plus beau sourire, son préféré pour laisser planer le doute : le sourire carnivore, celui qui dévoile toute la dentition.

« Kuma vous a dispersés.

— Très impressionnant. Tu as même devancé le Gouvernement. Comment as-tu su ? demanda-t-elle avec indifférence.

— J'ai mes moyens. Donc tu t'es fait prendre par la Marine et maintenant tu as peur que ton équipage — le vrai je veux dire — soit en danger, c'est bien ça ?

— Hmm...

— Et concernant ton nouvel équipage ? Pourquoi tu l'évites ?

— Ce n'est pas mon équipage, je ne fais pas partie de leurs membres. Je reste la navigatrice de Luffy, mon unique Capitaine. Mais... ici aussi je les mets en danger. Et je n'ai pas le quart de leur force pour protéger qui que ce soit.

— C'est ça qui te met dans cet état, hein ? Plus que ton propre pétrin, tu t'occupes de celui des autres.

— Je les entraîne avec moi. Quoiqu'il pouvait m'arriver, ce n'était pas censé être un problème pour eux.

— Je vois. »

Il diminua l'espace qui les séparait et lui conseilla d'une voix plus intime :

« Mais tu sais, tu devrais peut-être te laisser reposer sur les autres, maintenant.

— Je ne fais que ça.

— Nami. Tu as sacrifié toute ton enfance pour protéger ceux qui t'étaient chers. Tu ne penses pas que tu mérites de vivre l'instant présent sans t'inquiéter du reste ?

— Comment as-tu découvert tout ça ?

— Tu ne le sais probablement pas, mais nous ne nous sommes pas rencontrés pout la première fois sur l'île du Marbre, confia-t-il en plissant les yeux.

— Quand alors ? Je ne me souviens pas de toi. »

Il ricana silencieusement. Comme si ce moment était sacré. Un moment qu'il attendait depuis très longtemps... et qu'il craignait tout autant.

« Ça remonte à loin... On était gosses. Tu devais avoir dix ans et moi neuf. Mais tu possédais déjà un tel courage et une telle hargne, comme si tu étais habitée par une rage intérieure, une fureur qui brûlait, qui te brûlait. Quelque chose t'avait été enlevée et tu devais la récupérer. Tu cachais en toi cette folie qui te consumait, comme s'il ne fallait pas la montrer, comme si tu te devais de tenir encore debout. Il ne fallait pas lâcher prise. Pas encore. Pas maintenant. C'est ce que je lisais dans tes yeux. »

Il marqua un temps, puis reprit.

« Je vivais dans un petit village d'East Blue. Ma vie était banale jusqu'à ce que mes parents soient assassinés des mains de certains pirates de pacotille. Il ne restait que moi. Ce qu'ils allaient me faire m'importait peu. J'aurais pu être tué, peut-être vendu comme esclave. C'est là que tu t'es interposée. Dressée sur tes deux minuscules jambes en haut d'une colline. Je me souviens comme tu nous surplombais de ton ombre élargie par le coucher du soleil ; c'était pittoresque. T'étais là, les yeux brillants, sans peur, aboyant que t'étais la fille adoptive de l'effrayant pirate Homme-Poisson Arlong qui était en route. Tout le monde avait fui à la vue de ton tatouage fièrement levé. Mais je savais que c'était faux. Tu n'éprouvais que du dégoût pour cette marque. Puis tu m'as vu. Je ne bougeais pas, je n'exprimais plus rien. Tu t'es approchée, en traînant derrière toi d'énormes sacs d'argent, et t'as déposé l'un des sacs devant moi, avant de me dire « N'abandonne pas. Tant que tu vivras, de bonnes choses arriveront. Bats-toi pour récupérer ta vie. ». J'avais surtout eu l'impression de me faire engueuler sur le coup, et je comprenais pas trop ce que tu voulais dire, mais je ne l'ai jamais oublié. T'as disparu aussi vite que t'étais apparue. Après ça, j'ai fait des recherches sur toi au fil de mes voyages, et sans m'en rendre compte, j'étais aussi devenu voleur en passant un peu de temps dans le désert avec quelques types sympas. »

— Je suis désolée. Je ne savais pas tout ça... Ta vie n'a pas été facile...

— Ça va, je suis heureux de t'avoir rencontrée. Tu es celle qui m'a permis de me relever, qui m'a sauvé. Je ne te remercierai jamais assez pour ça. »

Elle n'en revenait pas. Ils avaient un passé en commun et pas n'importe lequel. Un passé des plus noirs. Ce qui les reliait était fondé sur la souffrance, la douleur de la perte et le sang. Leur rencontre avait changé leur destin et séparé leur chemin. Mais ils s'étaient retrouvés, par la force des choses. À présent, ils se refaisaient face et cherchaient en l'autre les années qui s'étaient écoulées depuis, les moments de joie et de tristesse qui les avaient marqués, et leur enfance déchirée par le sort.

Il la tira vers lui et saisit son menton. Elle sentit ses joues s'empourprer et se maudit d'être si sensible, tandis qu'il réduisait l'écart entre leurs visages. Les secondes se dilatèrent. Puis ils se joignirent, naturellement, comme une évidence. Elle passa les bras autour de sa nuque pour approfondir leur baiser. Quelque chose d'étonnement doux émanait de lui à cet instant. De la tendresse, peut-être. Elle trouva cela étrange, mais décida de ne plus y penser lorsqu'il fit balader ses lèvres sur son cou. Nami voyait trouble, se perdant dans l'ivresse des caresses. Le Renard la faisait trembler de plaisir, doucement, habilement, et prenait son temps pour la sentir faiblir dans ses bras, lui drainant sa force physique et mentale.

Il glissa la main sous son débardeur, cherchant avidement plus de peau à découvrir, ne la quittant pas des yeux, jamais. Il aimait la voir fondre, la voir lutter inutilement. Sa main s'arrêta sur la chair rebondie et camouflée de la belle. L'obstacle de dentelles ne lui plaisait pas. Il fit soigneusement tomber les bretelles rouges de ses épaules nues, et dégrafa le soutien-gorge qui tomba au sol sans bruit. Il en voulait plus.

Le champ était à présent libre. Il pressa sans retenue le sein ferme dont le téton avait durci à son contact. Son sourire s'étira sur la peau de la jeune femme lorsqu'il l'entendit étouffer un gémissement. Son désir ne faisait que s'accroître.

Il la plaqua contre le mur de bois près d'une cabine et agrippa avidement sa hanche, refermant ses dangereuses griffes sur sa proie. Il perdait le contrôle sur lui, sur elle, manipulé par le sang brûlant qui s'animait dans son corps.

Elle dessina le contours de ses lèvres du bout de son pouce, puis les combla des siennes. Diable, qu'elle était sensuelle ! À son tour, Nami prit les devants, jouant à son tour avec les faiblesses de son opposant, faisant dévaler ses doigts fins sur chaque ligne de ses muscles. Elle lécha impudemment le cou du blond, lentement, pour mieux le sentir s'impatienter.

Elle ne se laisserait pas faire. Son désir ne serait satisfait que si son adversaire était dépouillé de tous ses esprits. Elle volerait discrètement toutes ses armes de lutte, de sens critique, comme elle l'avait toujours fait.

Ce n'était qu'un jeu. Une mascarade. Et bientôt, les masques tomberaient. Inévitablement.