« Je veux qu'elle m'appartienne. »
Les mots du Renard résonnèrent dans la tête du pirate. Il comprit qu'il serait dorénavant sérieux, et fronça les sourcils. Une boule se formait dans sa gorge.
Lui appartenir, hein ? Il était bien prétentieux. Il ne pouvait la posséder. Elle ne serait jamais à personne. Elle avait choisi la liberté, brisé ses chaînes. Ce n'était pas pour s'en trouver des nouvelles. Il ne pouvait la faire sienne. Elle était libre et entière. Elle était une pirate.
Le Commandant rit doucement en fixant la mer sans vraiment la voir. Assis sur la proue de son navire, il se laissa envelopper par la brise, son alliée. Il leva les yeux au ciel, un sourire flottant sur les lèvres.
Bleu. Il était entouré de bleu. Avalé par cette infinie lumière de liberté noyée tout autour de lui. Le voleur ne pouvait comprendre. Il vivait prisonnier de son amertume, prisonnier de son passé. Coincé dans ses propres mailles.
Peut-être un peu comme moi... pensa Ace. Peut-être un peu comme elle...
La porte s'ouvrit. Il sentit un besoin irrésistible de se retourner, comme appelé par une force du destin. Il croisa son regard brillant sous le reflet du jour. Elle parut d'abord surprise, mais ne bougea pas. Ils ne purent détacher leurs yeux de l'autre, comme attirés malgré eux par une enveloppe spirituelle qui ne cessait de les inviter à s'unir. Ses pensées se bousculèrent au rythme de son cœur dont il ne comprit l'affolement. Elle lui apparut comme une image secrètement éveillée, baignée dans l'intime lueur de la pureté. Elle était sublime.
Assis face au bleu de l'océan, il lui semblait être une figure détachée du cosmos. Il suffisait d'un unique coup d'œil pour être happé par son aura, ardente de volonté, mais étrangement calme, éclatante de cette espèce d'essence indescriptible qui vous coupe le souffle. Il suffisait d'un unique coup d'œil pour se noyer dans la force de vie qu'il dégageait, pour qu'il pénètre son esprit, qu'elle le sente palpiter jusque dans ses entrailles, de tout son être. Il la regardait de ses prunelles puissantes, profondément sombres et froides, et semblait fusionner avec le vent qui, sur son passage rebelle, brûlait quelques une de ses mèches. Il s'exposait à elle dans toute sa sincérité de vie. Il la fascinait.
Pendant un instant, sourds au temps qui s'écoulait sans eux, ils sentirent un manque, un fossé qui les séparait et encombrait leur désir d'union. Quelque chose les retenait. Ils ne comprenaient pas exactement quoi, mais savaient que c'était l'obstacle qui s'imposait entre dignité et sincérité, entre fierté et amour.
Le temps les reprit dans sa course. Troublée par l'insistance de cette attraction qu'elle éprouvait indéniablement, Nami détourna les yeux d'embarras. Elle porta inconsciemment la main à son cou, effleurant ainsi la marque qui avait rougi sa peau la veille. Se remémorant alors ce qui l'avait causée, elle se pinça les lèvres et s'en alla, jetant un dernier regard confus vers l'homme qui agitait son esprit.
Dans l'ombre de leurs incertitudes, le regard rejeté dans l'immobilité du monde, ils faisaient face, émus, au lourd soupir de leur cœur.
Est-il déçu de moi ?
M'en veut-elle ?
Le temps liait leurs pensées d'un même élan sensible, pour le meilleur et pour le pire.
Sur le pont, Nami se mit à la recherche de Marco. Il devait être sur le bateau principal. Celui-là accueillait notamment les Commandants des différentes divisions lorsqu'ils n'étaient pas occupés sur leur propre bateau. La jeune femme y trouverait bien quelque chose à faire pour se rendre utile. Elle le vit finalement, parlant avec Thatch et Vista, et les salua.
« Tu t'es décidée à sortir finalement ! s'exclama Thatch heureux.
— Ouais, il fallait bien, répondit-elle en lui rendant son sourire.
— Tu te sens mieux ? lui demanda Marco d'une voix sincère et douce.
— Oui, merci. Je voulais savoir si je pouvais me rendre utile.
— Tu veux nous aider ? rit Vista. Il n'y a pas grand chose à faire avec autant de pirates !
— Vista a raison, on a déjà assez de bras comme ça, affirma Marco. Pourquoi n'étudierais-tu pas la navigation du Nouveau Monde plutôt ?
— J'ai déjà terminé de lire les livres que vous m'avez prêtés. Et à vrai dire, j'aimerais m'entraîner au combat. Avec votre aide.
— Tu veux t'entraîner avec nous ? l'interrogea Thatch, surpris. Pourquoi tout d'un coup ?
— Je me disais qu'il valait mieux que je sache au moins me protéger.
— Eh bien... tu as raison, mais tu veux t'entraîner à quoi ? Tu te bats déjà avec une arme effrayante. Et tu ne préfèrerais pas attendre d'arriver à la prochaine île ? »
Elle s'apprêtait à répondre à Thatch, lorsqu'elle fut interrompue par une main qui, survenant par derrière, se posa sur sa hanche avant de glisser le long de sa taille, la faisant ainsi reculer. Ceinturée juste sous la poitrine d'un bras ferme qui la serrait contre un torse, et d'un deuxième bras qui se faufilait sous son cou de façon à lui entourer les épaules, Nami ne put cacher sa surprise.
« Qu-
— Je vais t'entraîner » souffla l'homme d'une voix assurée.
Encore lui.
« Encore toi ?! » s'écria-t-elle en même temps que pestaient les regards menaçants des autres.
Il positionna son menton sur son épaule et elle pivota la tête pour rencontrer ses yeux malicieusement étirés. Il la ficelait dangereusement, enroulé autour d'elle comme un serpent. Comment faisait-il pour survenir de n'importe où, à n'importe quel moment ?
« Nami, je vais t'apprendre à te battre » lui susurra-t-il dans l'oreille d'un sourire sournois.
Il ne lui laissa pas le temps de protester et la prit par la main pour l'emmener ailleurs prestement.
« On va où comme ça ?! »
Il s'arrêta dans un lieu reculé et solitaire, à l'abri des regards. Là, il lui lâcha la main et la dévisagea calmement. Son regard était plus sérieux que d'habitude et ses cheveux sablés prenaient une teinte platine sous le soleil de midi. Qu'avait-il tout à coup ? Elle ne comprenait vraiment pas cet homme qui changeait de peau chaque fois qu'elle le voyait. Plus elle pensait se rapprocher de sa véritable forme, et plus il s'éloignait de ce qu'il semblait être. Il baissa lentement la tête vers elle, de sorte que leurs fronts soient presque collés. Elle en eut un mouvement de recul, mais il s'empara rapidement de son poignet pour l'immobiliser.
« Que fais-tu ?
— Je te l'ai dit, je vais t'entraîner. »
M'entraîner ? Mais pourquoi voudrait-il m'entraîner ? Je n'aime pas ça... Mais, et s'il pouvait m'aider ? Après tout, peut-être...?
« D'accord.
— Tu acceptes ? demanda-t-il surpris.
— Oui, j'accepte. Mais comment comptes-tu m'entraîner ?
— Je vais t'apprendre à te servir de ton corps. »
Elle entrouvrit les lèvres, étonnée de la réponse. Comment allait-il lui apprendre à se servir de son corps exactement ? Mais, préoccupée par cette pensée, elle ne le remarqua pas disparaître. Devant elle : plus rien. Il n'y avait plus que l'horizon bleu. Elle sentit alors une présence tout près et des frissons parcoururent son dos. En un instant, et sans le moindre bruit, il s'était retrouvé derrière elle. Une dague luisait dangereusement, appuyée sur son cou. Un mince filet de sang s'en écoula. Nami ne pouvait plus bouger, ne respirait plus, et son corps tout entier tremblait sous la menace, terrorisé par cette aura malsaine qui l'entourait. Elle était à sa merci.
« Perdu » lui souffla-t-il dans l'oreille.
Il relâcha sa prise et elle s'écroula au sol, haletante.
« Relève-toi. »
Elle tenta de calmer son cœur battant et releva la tête vers lui. Il la surplombait de toute son ombre et affichait un visage neutre.
« C'est comme ça qu'on se sert de son corps ? demanda-t-elle, incertaine.
— Tu t'es laissée distraire. Ton erreur réside principalement dans ton inattention. Tu ne dois jamais baisser ta garde. C'est mon premier conseil. »
Elle se releva difficilement et attendit ses instructions. Il n'arborait plus son habituel sourire moqueur. Bien au contraire, il la regardait avec le plus grand sérieux.
« À ton tour. Essaie de m'attaquer.
— Comment tu veux que je m'y prenne ? Je n'ai aucune force physique. Tu m'arrêterais avant même que je te touche.
— Tu n'as pas besoin de force physique. Comment crois-tu que je t'ai attaquée ?
— Tu... m'as distraite ?
— Exactement. Pour savoir utiliser ton corps, tu dois d'abord avoir une maîtrise parfaite de ton esprit.
— Que veux-tu dire ?
— Tu dois avoir une pleine confiance en toi. Ton assurance sera l'élément le plus important pour remporter le combat. Assez d'assurance pour faire faiblir ton adversaire d'un regard, mais toutefois pas assez pour te laisser croire en une victoire certaine. Il faut trouver la bonne mesure, le juste milieu.
— Et qu'est-ce que je fais avec cette assurance ?
— Une fois craintif, ton adversaire sera sur ses gardes, mais entrera également dans une forme d'angoisse, de paranoïa qui lui fera perdre ses moyens. Il faudra donc que tu en profites pour l'observer attentivement.
— Pourquoi l'observer ?
— Tu dois le connaître, déceler sa personnalité et ainsi les comportements qu'il sera susceptible d'adopter ; ce qui te permettra de deviner ses futures actions, ses attaques. Alors, tu pourras juger du moment opportun pour le piéger.
— Et comment le piéger ?
— Ça, c'est ce qu'il faut travailler : la technique. Mais avant tout, il te manque quelque chose d'essentiel pour te battre.
— Et c'est ?
— L'envie de tuer.
— Qu- Mais je ne veux tuer personne !
— Tu n'es pas obligée de le faire. Il suffit d'avoir assez de volonté pour fendre l'air sans hésitation. Il te manque la rage de vaincre. Allez, essaie de me tuer, Nami. »
Elle fronça les sourcils, confuse. Ce n'était pas vraiment le genre d'entraînement auquel elle s'attendait. Mais à bien y réfléchir, il n'avait pas tort. La force physique ne servait à rien sans la technique. Pour battre au corps à corps des puissants ennemis du Nouveau Monde, elle devait user de ce dont elle était capable d'acquérir : l'intelligence offensive. Mais tuer, ce n'était pas de son ressort. Elle ne voulait que se défendre, pas attaquer. Pourtant, attaquer était sans doute la meilleure défense. Même elle le savait.
La pirate ferma les yeux et inspira longuement. Lorsqu'elle les rouvrit, il vit un éclat de détermination y flotter. Mais ce n'était pas assez. Elle courut vers son adversaire et l'attaqua avec son Climat Tact sans en utiliser le pouvoir. Il n'eut même pas besoin de l'éviter et le para d'une main.
« Ça na va pas, commenta-t-il. Tu dois trouver ce qui t'est le mieux adapté. Trouve-toi, Nami. »
Me trouver ? Il n'a même pas bronché, ni même cillé. Comment suis-je censée battre un assassin ? Non, je dois le surprendre. Le battre ne m'amènerait à rien dans l'état actuel des choses. Si la situation nous confrontait réellement, il me faudrait penser à gagner du temps pour fuir. Ne serait-ce qu'un peu.
Elle réessaya encore et encore, sans jamais parvenir à toucher le Renard. Elle avait tenté diverses attaques, toutes les offensives qui lui venaient à l'esprit, mais chacune avait été soigneusement contrée et évitée. Il n'avait pas non plus hésité à contre-attaquer. De sorte que finalement, elle se retrouvait à bout de souffle, au sol, sans force. Comprenant qu'elle ne pouvait continuer, le blond s'avança vers elle, debout, comme au début de leur entraînement.
« Pourquoi aucune de tes attaques n'a fonctionné à ton avis ?
— Parce que je manquais de rapidité ?
— La rapidité viendra avec l'expérience. Mais pour l'acquérir, il te faudra d'abord utiliser ta tête. Souviens-toi de ce que je t'ai dit tout à l'heure. Tu dois t'adapter à ton adversaire, comprendre ce qu'il est pour trouver la bonne méthode à adopter. Tu as des qualités extraordinaires pour tuer. Il faut juste que tu les trouves.
— Je te l'ai déjà dit. Je ne tuerai pas.
— Ce n'est pas la question. C'est les moyens qui te permettront de vaincre qui sont importants.
— Et quelles sont ces qualités dont tu parles ? Je ne les vois pas.
— C'est à toi de les trouver. Mais tu dois d'abord te connaître, comprendre ce que tu es et en quoi tu es différente des autres. N'omets aucun détail de ton existence et la réponse t'apparaîtra d'elle-même. N'oublie pas qui tu es. Tu es ta propre arme. »
Le Renard s'accroupit devant elle et ses traits semblèrent devenir plus doux, quoique toujours neutres. Il plaça une main sur la mâchoire de la belle et lui tourna légèrement la tête. Il vit alors la blessure qu'il lui avait infligée dès la première attaque. Elle lui fendait le cou d'un mince trait rouge. Sans prévenir, il déposa ses lèvres sur l'écorchure et la lécha lentement. Pour une fois, et à l'étonnement du voleur, la pirate ne protesta pas, et ne fit même aucune remarque. Il s'autorisa alors à continuer son affaire. Cela ne le surprenait pas tant que cela finalement, et à elle non plus d'ailleurs. Ils avaient fini par être habitués aux mouvements de l'autre.
Lorsqu'il n'y eut plus de trace de sang, il reposa délicatement ses lèvres sur sa peau et descendit plus bas en suçotant doucement chaque parcelle enivrante de sa partenaire, ce qui eut pour don d'arracher à cette dernière un soupir de plaisir. Il s'arrêta à la tâche violacée qu'il avait laissée l'autre jour au-dessus de sa clavicule, et l'envie lui revint de la marquer à nouveau. Il se remémora la discussion qu'il avait eue avec le pirate ardent plus tôt dans la matinée. Il voulait la faire sienne, marquer son territoire. Mais malgré ses désirs, quelque chose l'empêcha de les assouvir.
Il se détacha du cou de la belle et plongea ses prunelles claires dans les siennes. Ses lèvres lui paraissaient infiniment appétissantes et il se mordit la chair de ne pouvoir se les accaparer. À ce moment-là, il ne comprit exactement ce qui privait ses instincts de la satisfaction qu'ils pouvaient atteindre, mais il retira sa main, et se releva sans un mot.
Elle resta muette face à la scène, examinant l'arrière du corps du blond qui rapetissait à mesure qu'il s'éloignait. Ce qu'il venait de se passer était, lui sembla-t-il, révélateur d'une nouvelle facette de sa personnalité nébuleuse.
Intéressant.
Elle allait l'observer, l'analyser, le tester et le déchiffrer, comme on le ferait avec une équation complexe. Là, une fois que sa faiblesse serait trouvée, elle le désarmerait, et n'en ferait plus qu'une bouchée.
