Salutations lectrices, lecteurs, bichons de tout horizon,

Je sais que je vous le dis à chaque fois (mais le dit-on jamais assez ?) : merci d'être là ! Toujours au rendez-vous, toutes les semaines (ou presque, pour les deux du fond qui ne suivent pas), y'a pas à dire, ça fait chaud au cœur.

Bon, suite à ce chapitre 27 qui était un gros morceau, un peu de calme après la tempête ? ... on peut dire ça. ^^ Et avec ce chapitre, on passe la barre des 100k mots ! *wééé* *hourraaaa* *faites péter le champomiii* c'est une sacré étape mine de rien, un beau bébé cette fic déjà ! La plus longue que j'ai jamais écrite. Et la plus mieux aussi \o/ (non je ne suis pas objective).

Itsme : yeees je t'ai convaincue \o/ ahah ça me fait trop plaisir, surtout ta mention de "réconciliation", je n'avais pas vu ça comme ça mais il est vrai que c'est ce que les dernières lignes du chapitre 27 laissent entrevoir... et ça me plait beaucoup ! J'espère que ce chapitre 28 te donnera des éléments de réponses à toutes ces questions ! (spoiler alerte : normalement, oui :3). Mais le pari est réussi, le chapitre 27 t'a plu, mon travail ici est terminé *mic drop* ... nan je déconne, évidemment que je la finis, cette histoire, avant de faire un mic drop digne de ce nom :D

amegonys : merciiii :3 c'était effectivement un sacré ballet description du combat / description des émotions, finalement tu as mis le doigt sur ce qui m'a tant plu à écrire dans le chapitre précédent ^^ en tout cas ton commentaire m'a vraiment fait plaisir, je suis ravie de te compter parmi mes lecteurs assidus ! Merci de me suivre :3


Chapitre 28 - Temple abandonné

Loki avait cinq ans lorsqu'il maîtrisa l'Air pour la première fois. Ou, du moins, la première fois dont il se souvenait. Certains disaient qu'il était né avec ce don, lui n'en savait rien. Il se rappelait uniquement de cette journée d'été où il manipula un petit coussin de vent qui amortit une chute qui aurait pu lui faire très mal. Sa mère s'était alors précipitée, et plus que tout, Loki se souvenait du sourire de soulagement et de bonheur de cette dernière.

Le premier jour où Loki se surprit à aimer.

Elle le souleva et le tint fort contre elle, le berçant à moitié.

« Mon petit prince de l'Air, souffla-t-elle. Quelle peur tu m'as fait !

— Désolé maman, souffla le bambin, contrit de lui avoir infligé de mauvais sentiments.

— Ce n'est rien mon chéri, tu es en sécurité. »

Auprès de Frigga, Loki se sentait plus qu'en sécurité. Il se sentait intouchable.

On ne lui donnait pas d'âge, elle était à la fois l'incarnation de la sagesse et de la beauté, savant mélange de délicatesse et de bon sens qui faisait envier pareillement les vieux maîtres du Conseil et les jeunes femmes des quatre nations. Ses rides du bonheur caressaient deux grands yeux marrons emplis de douceur, accompagnant dignement sa peau et son parfum auprès desquels Loki avait appris à se lover.

Elle remontait les marches où l'enfant avait chuté en conservant le trésor dans les bras, fredonnant l'une de ses chansons préférées. Celle qu'elle lui chantait avant de le coucher, ou lorsqu'il pleurait. Un air qu'il ne connaissait nulle part ailleurs que dans la bouche de sa mère, et qui, il en était convaincu, pourrait soumettre une armée entière.

C'était un air de la nation du Feu.

La femme du Seigneur de l'Air affichait sans honte les couleurs de sa nation natale. Ses grandes robes rouge, ocre ou jaune, en plus d'une discrète flamme sur la poitrine, insigne du Feu, ne laissaient planer aucun doute quant à son origine première. Ses longs cheveux habilement tressés en chignon élaborés revêtaient à eux seuls un blond vénitien qui aurait fini de la dénoncer.

Loki ne l'en trouvait que plus belle. Elle représentait une flamme de défi à laquelle personne n'osait se frotter. Elle inspirait respect et admiration par son seul charisme, même si loin de chez elle. Chez elle, c'était maintenant le Temple Mère de la Nation de l'Air, aurait-elle rétorqué. Et cette diplomatie bienveillante ne faisait qu'accroître l'émerveillement que lui portait son plus jeune fils.

Ils rentrèrent au temple, Loki à moitié endormi au sein des bras protecteurs qui le berçaient encore.


À huit ans, Loki apprit qu'il n'aimait pas les entraînements.

« Tiens-toi droit ! » l'encourageait son grand frère.

Le petit brun décroisa ses bras mais garda sa mine boudeuse. Thor avait revêtu un casque débile avec des ailes sur le côté et brandissait un marteau acier.

Les ailes ne l'aideront pas à voler ! railla le fils de l'Air, regrettant le caractère si belliqueux de celui du Feu.

Il s'arma lui-même d'un bâton en bois et se mit en garde.

Après cinq chutes, trois coups mal parés et une brûlure, l'exercice prit fin lorsque le bâton de Loki s'enflamma. Il quitta le terrain d'entraînement en refoulant ses larmes, ignorant les appels de la petite brute.

« Allez Loki ! C'était bien, reviens ! »

Il trouva refuge dans sa chambre, et Frigga vint l'y rejoindre.

Il se détourna, piqué dans sa fierté. Il refusait qu'elle le voie pleurer. Thor ne pleurait jamais, lui ! Les maîtres du Feu étaient fiers et ne se laissaient pas faire. Loki voulait prouver qu'il en était capable aussi. Lui aussi pourrait être fort, comme sa mère.

Elle s'assit sur le lit sans chercher à ce que le petit vaincu ne se retourne pour lui faire face.

« Il ne te veux pas de mal, tu sais, » et ces mots ne parvinrent pas à calmer la détresse du petit prince. « C'est sa façon à lui de prendre soin de toi. »

Il resta face au mur sans arriver pas à contrôler ses larmes. Les essuyer d'un revers de manche ne faisait qu'appeler les suivantes à couler. Maintenant sa belle tunique blanche, en plus d'être tâchée et brûlée, était mouillée de larmes et de morve. Il détestait se retrouver dans cet état !

« Je vais dans les jardins pour méditer, annonça sa mère qui s'était levée. Rejoins-moi, si tu le souhaites. »

Il la laissa partir sans rien ajouter, la boule dans la gorge l'en aurait de toute façon empêché. Lorsqu'enfin il parvint à retrouver son calme, il se changea et sortit en direction des jardins.

Sa mère était assise en lotus, entourée de fleurs de lys rouges, jaunes et blanches. Elle sourit en le sentant arriver, il s'assied à ses côtés et l'imita.

Il s'était toujours demandé à quoi servait la méditation pour les non-maîtres, qu'est-ce que sa mère pouvait bien y trouver ? Mais puisqu'elle lui avait appris elle-même, il se convainc sans peine qu'elle savait y faire.

Confortablement installé, il apprécia un instant les reflets roux dans la chevelure de sa génitrice, ses légères rousseurs sur le haut des pommettes, amplifiées à la chaleur du soleil. Jamais sa beauté ne s'affadirait-elle ? Il regretta un instant ne pas lui ressembler.

« Es-tu concentré ? » questionna la reine, consciente du regard posé sur elle.

Loki s'empressa de fermer les yeux et de se laisser bercer par l'énergie spirituelle qui baignait son palais.


À douze ans, Loki troqua les bâtons en bois pour un sceptre en acier. Il n'éprouva aucun remord à devoir laisser de côté les planeurs intégrés aux bâtons volants, petite voile que les maîtres de l'Air enclenchaient d'un geste habile pour leur permettre de voltiger. Il préférait savoir son matériel non-inflammable. Trop de fois avait-il chuté parce que son abruti d'aîné y avait mis le feu.

Aussi, il ne se séparait plus de son sceptre doré. Thor maîtrisait maintenant les éclairs. De petites décharges d'électricité fusaient sans attendre l'entraînement, surtout lorsque le prince du Feu était bien entouré. Pour épater la camaraderie, des étincelles de toute part et à toute heure. Les filles adoraient.

Les filles étaient des gourdes facilement impressionnables. Elles allaient bien de paires avec l'idiot du Feu.

Se savoir armé, quelque part, permettait à Loki de se sentir fort, lui aussi.

La frime du blondinet cessa assez rapidement : à ses quinze ans, Thor parti pour la Nation du Feu. En tant que prince, il devrait y vivre s'il voulait y régner. Ç'aurait pu être un soulagement pour le prince de l'Air.

Il n'en fut rien.

Frigga partit avec lui.

La douleur du cadet se transforma rapidement en colère. Sa mère l'avait abandonné... pour Thor ! Cet effronté ne méritait pas tant de douceur. Il ne méritait pas sa tendresse ! Pourquoi Loki devrait-il en être dépossédé, et pourquoi Thor pourrait indûment en profiter ? C'était injuste ! Il ne s'en satisfit pas, et entra alors en conflit avec son père.

Odin.

Figure paternelle lointaine et terrifiante. Il ne lui inspirait ni le respect ni l'admiration de sa femme, à s'en demander comment il avait fait pour la courtiser.

Il n'avait pourtant rien fait de mal, le grand homme barbu. Il était resté relativement absent de l'éducation de ses deux fils, ne leur accordant que des contacts très formels et une éducation stricte et démunie d'affect. C'était peut-être ça que Loki lui reprochait. Quoi qu'il en soit, lorsque le monarque s'enquit d'apprendre à Loki comment faire un bon seigneur, il trouva un prince distant, évasif. N'étant pas réputé pour leur grande patience, père et fils alimentèrent rapidement des ressentiments respectifs.

Et Loki fut convaincu de ne pas être né dans la bonne nation.


À l'orée de ses vingts ans, il réalisa à quel point il avait vu juste.

Il était parti du Temple Mère. "Fugué" aurait été un bien grand mot, il avait simplement eu besoin de voir autre chose pour quelque temps, ne supportant plus les remontrances de son patriarche.

Il visita les monts isolés, un peu plus au nord, alla se perdre dans un récif particulièrement hostile. Pas par sens du dramatisme, mais parce qu'une énergie particulière l'y appela. Il se sentit attiré, convié. Sa curiosité étant bien plus affirmée que sa prudence, il s'y aventura.

Il y découvrit un temple abandonné. Creusé au cœur d'une montagne austère, des ruines en indiquaient l'entrée. Il pénétra dans ce qui semblait être une cave sombre et insalubre. Il s'orienta sans lumière, choisit de suivre son instinct. Il ne ressentait aucune présence humaine, aucune agitation anormale, rien que du vide. Du vide, et une énergie spirituelle dévorante.

Guidé par une sensation dangereusement familière, il pénétra dans la salle du cœur de l'édifice, sanctuaire de spiritualité plongé dans une obscurité insondable.

Il fit un pas en avant.

Un pas, qui changea à jamais le reste de sa vie.

Un pas qui lui fit franchir le pentagramme gravé au sol, étoile encerclée d'insignes variés, dont le sillage s'illumina d'une couleur violacée.

Étoile qui pointait aux quatre éléments – Eau, Terre, Feu, Air – et au bout de la cinquième branche un sigle inconnu, exalté par la lumière pourpre, presque vivant sous les ondulations de la vive illumination. Un signe que Loki n'aurait pas dû reconnaître.

Celui des esprits.

L'énergie foudroya soudain le prince. L'envahit, le recouvrit, le dévora.

Submergé, il tomba au sol et convulsa.

Des visions s'imposèrent à lui.

Un peuple de l'Air. Dans ce temple.

Un peuple de l'Air farouche, aux traits tirés.

Un peuple de l'Air aux couleurs sombres, beaucoup de noir, de vert.

Des cheveux bruns, des nez effilés. Une maîtrise de l'Air perfectionnée, de la spiritualité.

Des esprits, beaucoup d'esprits.

Des esprits sombres. Des espoirs noirs.

Un peuple de l'Air qui vouait un culte aux esprits en colère.

Une guerre, des combats. Des maîtres de l'Air contre d'autres maîtres de l'Air.

Quelques esprits, peu. De moins en moins.

Des rayons de lumière, jaune contre violet.

Un peuple de l'Air en blanc qui écrase un peuple de l'Air en vert.

Odin, Père De Toute Chose.

Triomphant, vainqueur.

Écrasant la rébellion d'une tribu dissidente.

Il se baisse, ramasse quelque chose. Délicatement, enveloppé de tissu.

Deux grands yeux noirs percent le jour. Les cris d'un nourrisson apeuré, il se débat.

Propulse quelques jets d'Air.

Loki.

Et Odin décide de le garder.

Les visions s'évanouirent.

Le pourpre du pentagramme s'estompait.

L'obscurité réclamait à nouveau son territoire.

Loki, haletant, choqué, ne pouvait plus bouger.

Il resta au sol encore longtemps. Déboussolé, meurtri.

Il n'avait que trop bien compris.

Son père n'était pas son père. Il était le bourreau de sa tribu d'origine. Tyran, dictateur génocidaire. Réclamant l'enfant qui n'était pas sien pour s'en faire un héritier. Plongeant dans l'oubli une civilisation entière et arborant sa prise comme un trophée. Si Loki était un fils de l'Air, il n'était pas un fils d'Odin.

Voilà la certitude qui lui resta en travers de la gorge lorsqu'il trouva son chemin hors du temple abandonné.

Ce jour-là, il prit une décision.

Odin paierait.


Il fallut attendre plusieurs années pour que Loki se décide à agir. Odin ne rajeunissait pas, sa mort serait perçue comme naturelle et Loki serait nommé Seigneur de l'Air dans la foulée. Il avait suffisamment prétendu. Suffisamment joué le jeu du fils du monstre, prétexté ignorer la véritable identité de son ennemi juré. Sa patience s'était consumée, il agirait sans plus attendre.

Un soir comme un autre, il pénétra dans la chambre du souverain. Ombre parmi les ombres, il glissa au chevet de l'homme endormi. Il avait revêtu une toge noire et verte. Couplé au souci de discrétion, il voulait que sa victime découvre la raison de son assassinat. Il voulait qu'il le regarde bien en face lorsqu'il lui ôterait la vie, qu'il comprenne d'un battement de cils l'ampleur de l'erreur qu'il avait commise. Le vert et le noir de la tribu de Laufey serait la dernière chose qu'Odin verrait sur les épaules de son héritier volé.

Loki se redressa en s'approchant de la figure paternelle. Il découvrit une main sous sa sombre cape tombante. L'avança au niveau du visage barbu. Et lentement, en extrait l'air alentour.

La respiration d'Odin se bloqua. L'homme endormi suffoqua. Des yeux paniqués s'ouvrirent alors, tandis que la vie se vidait de ses poumons. Il s'étrangla, ses yeux s'agitèrent, commencèrent à révulser. D'une grotesque laideur, exulta Loki. Le prince se redressa encore, s'assura de ne pas manquer une miette du spectacle. Il se fit certain que son père le voie, le dévisage avec toute l'horreur et la surprise qu'il lui serait possible.

Les yeux s'agrandirent encore lorsqu'ils se posèrent sur Loki. Une main suppliante se tendit vers lui, le prince l'ignora avec ivresse, apprécia que le regard d'épouvante le suive.

Il ne s'était pas douté du plaisir qu'il trouverait à abattre sa vengeance. La satisfaction avait fait place à l'excitation, ses veines se remplissaient d'adrénaline au même rythme que celles de son faux père s'asséchaient de vie. Loki jubilait.

Soudain une chaleur le fouetta. Il fut aveuglé, percuté, projeté contre le mur opposé, sonné, brûlé.

« Père ! »

Une grande silhouette s'approchait du lit que Loki avait voulu transformer en cercueil. L'homme qui aurait dû être mort se redressait, suffoquant.

« Loki ! » tonna la voix.

La douleur au flanc du prince dissipait ses sens. Il se sentit tracté, soulevé. Plaqué au mur derrière lui.

Les lumières s'allumèrent et la vue de Loki se rétablit.

Thor le maintenait hors du sol, le regard furieux, confus. Frigga tenait deux mains en horreur devant sa bouche rendue muette de terreur.

« Explique-toi ! » rugit le futur Seigneur du Feu.

Le prince gardait deux mains sur celle qui le maintenaient en l'air, désireux de fuir cette poigne oppressante.

Il y avait été.

Il avait été à deux doigts d'accomplir son dessein. À deux doigts d'obtenir sa vengeance dûment méritée. De quoi cet arrogant se mêlait-il ? De quel droit s'interposait-il ? Pourquoi ce devait être encore lui qui vainquait ! Thor, encore Thor, toujours Thor ! Il aurait dû commencer par lui ! L'éliminer lui, avant tout autre ! Avec Thor, Loki ne triomphait jamais. La prochaine fois, ce serait Thor.

« Loki... » l'appela sa mère.

Le prince se débattit avec plus de virulence. Non, pas cette douce voix. Il ne survivrait pas au supplice de cette voix ! Il fallait qu'il s'échappe d'ici, il ne pouvait plus rester. Dans un cri de panique il généra un vent de dernière chance, son cerbère fut contraint de reculer. Le parjure resta adossé au mur, chancelant, la main portée au flanc.

« Pourquoi, mon fils... » continua la voix angélique du démon.

Loki ne pouvait plus le permettre.

« Ne m'appelez pas ainsi ! » hurla-t-il avec la force du désespoir qui l'habitait.

Frigga se recula, la main sur le cœur, le visage plein d'effroi.

« Vous le saviez, accusa-t-il. Vous l'avez toujours su.

— Su quoi ? questionna le blond. Mère ?

— Tu es notre fils...

Vous mentez ! »

Thor s'embourbait dans la confusion, Frigga dans la désolation, Loki dans la consternation. Odin s'était levé. D'une voix à peine retrouvée il commanda aux gardes alertés par l'agitation de saisir Loki et de l'emmener.

La fierté qui lui restait le fit obtempérer. Il ne cilla pas lorsqu'on le menotta et tira hors de la scène du drame familial. Dans le process il vit sa mère pleurer, et cette vision-là finit de l'accabler.

Comment pouvait-elle à ce point prétendre ? N'avait-elle donc aucun remord ! Lui l'avait aimée, elle l'avait trahi. La faute était pleinement sienne, elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même.

Loki ne lâcha pas un mot de plus de la soirée. Il n'en lâcha pas les jours suivants, lorsque les traîtres lui rendirent visite dans sa cellule. Il n'en lâcha pas non plus le jour du procès, lorsque Le Père De Toute Chose expédia le jugement. Tentative de régicide, parricide. Il le condamna à l'exil.

Trop lâche pour m'exécuter.

Loki partit.

Depuis ce jour, il ne revit plus son père, plus sa mère, plus son frère.

Jusqu'à aujourd'hui.


Thor se remettait de ses émotions dans son palais de la Cité du Feu. Réfugié dans un bureau soigneusement décoré de tapisseries au mur et d'un mobilier poli, les larges fenêtres ouvertes imbibaient la pièce d'un orange crépusculaire. Les rideaux dansaient avec légèreté sous l'envoûtement du vent chaud de fin de journée.

Il avait retrouvé la femme qu'il avait blessée lors de l'entraînement qui avait dérapé. De cette boule de feu malheureuse qu'il n'avait pas dosée, qui l'avait percutée. La femme avait été prise en charge par les médecins du palais, anesthésiée pour la libérer de la morsure ardente le temps de soigner la plaie.

Elle vivrait, à jamais défigurée.

Le Seigneur, debout contre sa large table en bois massif, contemplait son erreur, le regard dans le vague. S'était-il laissé bercer par une illusion ? Son frère n'était jamais revenu. Il avait été naïf de penser que tout redeviendrait comme avant, il ne retrouverait jamais le Loki d'antan. Rongé par la rancœur et le ressentiment, son frère n'était plus le même. Sa légendaire discrétion s'était transformée en vile sournoiserie, son esprit affûté en bas cynisme. Il était changé. Thor soudain douta de pouvoir jamais le ramener, lui retrouver la dignité et l'intelligence qu'il lui avait toujours envié.

Un frottement plus furtif que les autres dans la valse langoureuse de ses rideaux lui fit lever les yeux.

Loki apparut derrière les voiles translucides.

Plus discret qu'une brise d'été, il s'avança. Ses vêtements noircis de poussière et de brûlures, la cape lourde des marques du combat à peine terminé. Une entaille au flanc de sa tenue laissa apparaître le temps d'un éclair une cicatrice mal pansée. Celle d'une brûlure ancienne, âgée de cinq ans déjà. Elle disparut sous un mouvement de cape ternie lorsque Loki fit un nouveau pas.

Il dévisageait le Seigneur avec détachement. Son visage n'était plus sale, mais résolument fermé. Le menton légèrement rentré, il conservait une distance que le grand frère se savait incapable de combler.

Ils s'observèrent ainsi quelques interminables secondes.

Thor enfin s'écarta du bureau.

« Es-tu venu finir de me tuer ? »

Loki continua ses quelques pas sur le côté. Il ne répondrait pas à cette provocation.

Il savait qu'il ne risquait rien. Physiquement, du moins. Jamais le grand dadais ne le blesserait sans raison, grosse peluche inoffensive, quand on le connaissait. Quand on le manipulait. Mais sans son sceptre Loki se sentait dénudé. Exposé, vulnérable. Jamais il n'avait quitté son précieux bâton depuis le jour où il l'avait adopté. Ainsi désarmé, il se sentait à la merci des impulsions de son idiot d'aîné.

« Tu crois être un héro, dénonça-t-il soudain dans un murmure macabre. Tu me répugnes. »

Thor dû prendre une inspiration un peu plus grande que les autres pour faire passer cette pilule-ci.

« Tu les dupes peut-être eux, tu ne me duperas jamais moi. Tu es un clown que personne ne prend au sérieux. Ils t'acceptent parce que tu les amuses, tu les distrais. Tu es une bête de foire. Tu ne leur inspires aucune peur, aucun respect.

— C'est là où tu te trompes. Tu n'as pas besoin de crainte pour régner dignement.

— Ta naïveté signera ta perte.

— Ton cynisme signera la tienne. Abandonne ce mépris, il ne te sied guère. Accepte de voir de la générosité dans ce que tu appelles naïveté. Vois-y non pas une marque de faiblesse, mais de force. Accepte cela, et revient pour que Père fasse de toi-

Ton père, le coupa le prince.

— Notre père, Loki. Il t'a élevé. T'a aimé en tant que fils.

— Je ne suis pas son fils, » fit-il en haussant la voix.

Loki arrivait au bout de la pièce, il entama une nouvelle série de pas en rebroussant chemin. La colère pointait le bout de son nez, Thor prit grand soin de rester immobile dans une tentative peu ambitieuse de la temporiser.

« N'es-tu pas le fils de Mère ?

— Elle est complice de sa trahison.

— Elle t'aime. »

Les poings serrés du prince étaient mal dissimulés sous sa grande cape tâchée.

« Tu peux nous détester, reprit le grand blond. Tu en as le droit. Mais tu ne pourras jamais effacer les sentiments que l'on ressent pour toi. Il n'est pas trop tard, on peut encore tout arranger.

— Comment ? J'ai voulu le tuer.

— Tu n'as rien commis d'irréparable.

— J'ai voulu te tuer.

— Je suis encore là. »

Les pas du maître de l'Air se faisaient imperceptiblement plus lents. Avait-il sous-estimé l'optimisme dégoulinant de son rival ? Il n'avait donc aucune limite.

« Pourquoi as-tu accepté mon appel ? » questionna le Seigneur.

Le prince s'immobilisa.

« Pourquoi as-tu accepté d'entraîner l'Avatar ? De revenir vers nous ? » insista le guerrier.

Loki dévisagea son frère du coin de l'œil.

« Je n'ai rien à vous prouver.

— C'est vrai. »

Alors pourquoi ? la question demeurait en suspens.

« Je ne serai jamais comme toi, éluda-t-il à nouveau.

— On ne te le demande pas. »

Réponds à la question, Loki, hurlait le silence qui planait autour d'eux.

« Je peux faire mieux, » susurra-t-il enfin.

Et Thor ne masqua pas son soulagement.

« Oui. »

L'étincelle d'espoir qui brilla dans la pupille du blond contracta le ventre du cadet.

« Tu penses que je peux faire mieux, déduit-il alors.

– J'en suis persuadé. Tu n'es pas quelqu'un de maléfique, malgré tout le mal que tu te donnes pour le faire croire.

– Et si tu as tort ?

– À toi de décider. »

Le maître de l'Air abandonna sensiblement sa garde défensive. C'était donc une seconde chance que Thor lui offrait. Et il serait suffisamment stupide pour ne pas s'en saisir ?

Voilà pourquoi il préférait y voir de la naïveté et non de la générosité. Il était bien plus confortable, moins pesant de regret de et culpabilité, de considérer la première à la seconde. Il est facile de cracher sur de la naïveté, de s'en détourner. Loki désirait rester sur sa première opinion, il n'appréciait que très peu que Thor tente de l'en éloigner.

« Ne t'attends pas à un miracle, avertit-il en reprenant sa marche vers la fenêtre, soucieux de se changer les idées.

– Attends. »

Le cadet se stoppa à l'appel de son antagoniste, méfiant de ce qu'il lui préparait à présent. Thor fit trois pas et se saisit du bâton que Loki n'avait même pas aperçu, trop oppressé par la simple idée de cette entrevue. Le monarque le lui tendit en souriant.

« Tu as progressé. »

Le prince saisit son sceptre doré. Pour toute réponse il accorda un regard circonspect, et bondit par la fenêtre.

Il disparut comme il était venu.