Bonne lecture !
Toujours le même refrain
La tête était calme et reposée. Joie était en train de parfaire la manucure d'une Tristesse léthargique. Colère était confortablement assis dans un coin du cortex cérébral, feuilletant le journal en marmonnant. A la une on pouvait lire : « Alimentation verte : l'avenir est vegan ».
« N'importe quoi, maugréa-t-il à voix basse, des braises crépitant sur son crâne, et après on deviendra des lapins ! »
Dégoût dressait la liste des choses à bannir de l'existence, mâchant allègrement son chewing-gum. Elle fit une bulle qu'elle explosa d'un coup de dents avant de reprendre sa mastication. Peur observait les souvenirs de la journée, à la recherche d'un danger potentiel.
Soudain, le tuyau du cortex cérébral s'avança près du socle de la conscience. Il expulsa un souvenir qui était teinté de bleu et de violet. Sous le regard interloqué des émotions, le souvenir prit vie.
On y voyait un pied, le nôtre de toute évidence, donner un coup dans un ballon qui rebondissait dans la maison avant de s'écraser sur le vase.
« C'est le vase de Mamie..., » pleura Tristesse, les larmes aux yeux.
Elle ôta ses lunettes afin d'essuyer ses larmes. Elle renifla à grand bruit. Peur accourut pour se rapprocher de l'écran. Le souvenir se reflétait dans ses grands yeux effrayés. Il se tortillait nerveusement les mains.
- « Oh Mamie voulait nous passer une savon... et on a accusé le chat..., fit-il en claquant des dents.
- On était jeune, on ne savait pas ! », s'écria Joie en sentant le crise pointer le bout de son nez.
La machine était lancée et nul ne pourrait plus l'arrêter. Le souvenir continuait. Mamie, que l'on voyait plus jeune qu'elle ne l'était à présent, s'emparait d'une savate pour la lancer sur le derrière de ce pauvre chat, bien inconscient du mal qu'il était sensé avoir causé.
- « Pauvre, pauvre Minette..., sanglota Tristesse.
- On aurait jamais dû faire ça..., souffla Peur.
- C'était vraiment dégueulasse, en effet. On pouvait difficilement faire pire. »
Joie se tourna, éberluée vers Dégoût qui venait d'enfoncer le clou. Tristesse pleurait à chaudes larmes à présent dans les bras de Peur tandis que le souvenir se rejouait inlassablement. Les deux émotions éprouvaient la plus vive culpabilité quant à cet événement qui remontait à des années.
«Minette est morte sans qu'on ne l'aie innocentée... », couina Tristesse entre deux hoquets.
Joie et Colère échangèrent un regard interloqué. Puis, le souvenir fut de nouveau avalé par le tube et rapatrié dans un recoin de la mémoire.
« J'espère qu'il finira dans les méandres de l'oubli, qu'on ne le retrouvera jamais dans les rayons... » marmonna Joie avec espoir.
Un autre jour, en plein examen, un souvenir qui n'avait pas été invité, se concrétisa en mémoire. Le souvenir datait de l'année précédente.
Une professeur d'espagnol, allègrement flanquée de bottes façonnées dans un similicuir douteux qui lui arrivaient aux genoux, d'une jupe et d'un haut à fleurs et à froufrous, passait une main dans ses longs cheveux. Elle était maquillée de façon outrancière et la colère qui empourprait son visage ne faisait que l'accentuer davantage. Elle vociférait :
« Vous en vous rendez pas compte de la catastrophe de la situation ! Vous êtes les pires élèves que j'ai jamais eus. Vous n'aurez JAMAIS votre bac d'espagnol, JAMAIS votre bac. Vous ne ferez jamais d'études supérieures ! »
- « Ooooh, trembla Peur de tous ses membres, quel odieux personnage.
- Notre première prof d'espagnol a dit qu'on avait un accent de paysanne à couper au couteau. » pleura Tristesse.
Elle laissa son corps bleu couler sur le sol, comme une larme.
« On aura jamais l'examen !, paniqua Peur. On va rater notre vie ! Tout est finiiiii ! »
L'image de la diabolique professeure répétait en boucle son oracle scolaire funeste, comme un disque rayé. Sa voix ne se faisait que plus menaçante à chaque répétition.
« C'est elle qu'on aurait dû couper au couteau... » grogna Colère en serrant les poings.
Joie lui tapota l'épaule. Colère se retourna. Joie lui tendit un maillot et un casque. Elle en était elle-même parés : elle portait un maillot blanc avec des rayures bleues verticales et un casque ronds qui descendait un peu sur ses oreilles. Colère enfila le large gant de cuir.
Il s'agenouilla de l'autre côté de la pièce, tenant le gant ouvert devant lui. Il rabattit devant son visage le casque grillagé qui le protégerait d'une balle éventuelle en pleine face. Joie piétinait sur place, tortillait son arrière-train, une batte de baseball dans la main. Elle leva la batte, se mit en position.
Elle prit la voix d'un animateur sportif :
« Les Athletics de Brain sont en tête du championnat. Ils ne leur manque qu'un point... Colère est sur la troisième base... Joie s'élance... »
Elle exécuta ses propres paroles. Elle courut et asséna un violent coup dans la sphère du souvenir... qui ne bougea pas d'un pouce. La violence du coup remonta dans la batte puis dans le bras de Joie qui fut agitée de tremblements incontrôlables. Elle sautilla de part et d'autre, toujours tremblotante.
« C-ça n'a paa-aas, mar-chééé » bégaya-t-elle au rythme de ses sauts incontrôlables.
Tristesse commençait à se liquéfier de chagrin et de désespoir. Peur jetait les voies de métiers qui leur seraient désormais fermés en raison de leur niveau d'espagnol misérable.
Colère s'agaça de cette harpie qui répétait son discours négatif.
« Je préférait la chanson de la pub... » maugréa-t-il.
Il se plaça, la tête penchée vers le souvenir, comme s'il pointait un canon. Il pensa aux choses qui n'énervaient le plus. Joie s'accroupit et se boucha les oreilles. Le sommet du crâne de Colère fuma. Une mince fumée s'éleva avec une odeur de brûlé. Tout à coup, des gerbes de flammes explosèrent du crâne de l'émotion furibonde. Elles engloutirent le souvenir sous la chaleur et laissèrent une trace noire au plafond.
« Ouiiii !, explosa Joie. Tu as réussi ! »
Les flammes se dissipèrent et ils purent tous deux se rendre compte que le souvenir était toujours là. Leurs épaules s'affaissèrent de déception.
« Mais comment c'est possible ? », demanda l'étincelle de bonheur.
Les flammes semblaient avoir lustré le souvenir pour le faire plus brillant. Il étincelait à la lumière. Puis, sans qu'aucun sache pourquoi, ni comment, le souvenir retourna dans la banque de la mémoire.
Par la suite, Peur devint envahissant. Il avait son mot à dire sur toute chose, il avait un avis sur absolument tout. Il avait systématiquement avec lui un sac pour pour calmer ses crises d'angoisse qu'on ne comptait désormais plus.
Agacée, Dégoût vint vers lui avec son habituelle nonchalance.
- « Tiens, prends ça et ,s'il te plaît. Peur, tiens-toi un peu à l'écart de la vie psychique, au moins le temps que tu redeviennes 'normal'.
- Mais je suis normal !, s'écria-t-il. C'est vous qui ne vous rendez pas compte que tous ces souvenirs sont des mises en garde pour l'avenir ! »
Il attrapa le petit cube que lui donnait Dégoût, un petit cube noir aux boutons rouges. Il y avait un bouton poussoir, de petites roulettes à faire tourner, un bouton interrupteur et de petits boutons à presser.
Dégoût rejoignit Joie et Colère qui étaient, à l'évidence, bien fatigués par ces souvenirs intempestifs.
- « Je lui ai donné un cube anti-stress, histoire qu'il se calme un peu.
- Lui se calme mais moi, ça va pas m'aider. » marmonna Colère.
Les boutons du cube émettaient en effet un cliquetis distinct. Le crâne de Colère crépitait.
- « C'est pas le moment d'en faire tout un barbecue, s'agaça Dégoût. Vaut mieux qu'il s'énerve sur le cube plutôt qu'il nous tape sur les nerfs avec ses discours apocalyptiques...
- Il faut quand même trouver un moyen de contrecarrer ce 'bug' neuronal, exposa Joie.
- Et avant que je décide de faire de la tête de Peur ma balle anti-stress », grogna Colère en lorgnant Peur.
Ce dernier pressait chaque bouton du cube à tour de rôle, faisant une cacophonie de petits clics. Il parvint à ébranler la solidité de l'objet. Le cube sauta de ses mains moites comme un savon dans des mains mouillées. Il manqua de le rattraper par trois fois avant que celui-ci ne s'écrase sur le sol en mille morceaux.
- « On va essayer de chasser le mal, par le mal. D'abord, l'autre fêlée de la sangria, on va lui opposer un ennemi de taille.
- Qui ?, demandèrent Joie et Colère en chœur.
- La vidéo du gamin qu'on a vu. Quitte à se faire enquiquiner par les hispaniques, autant pousser la chansonnette. »
Dégoût batailla quelque peu avec le tableau de bord cérébral. Elle se teinta brièvement de rouge et, sous le regard admiratif de Colère, donna un grand coup de poing sur un des boutons qui finit par s'enfoncer.
« Ouille ! » laissa échapper Dégoût en secoua sa main douloureuse.
Le souvenir appelé en mémoire se glissa dans le réceptacle de la conscience et tel le bras qui pointe son doigt sur le vinyle pour le lire, le souvenir tourna sur lui même et s'illumina.
On put voir un enfant gratter les cordes de sa guitare avec habilité et maîtrise. Il chantait avec allégresse, au rythme de sa musique :
« De quel couleur est l'azuuuur, ay mi amooor, ay mi amor
Tu me diiis rose crevette, ay mi amooor, ay mi amor »
Cela aurait au moins le mérite de leur donner le temps de penser à autre chose.
« Je vais préparer les mojitos, déclara Dégoût en mettant des lunettes de soleil sur son nez. On aura besoin de quelque chose de vert et de rafraîchissant... En plus de moi, bien sûr. »
Les pensées intrusives sont des pensées que nous avons et que nous ne pouvons pas contrôler. Cela peut être des images ou des choses désagréables qui peuvent être obsessionnelles quand on n'arrive pas à s'en défaire. Elles peuvent concerner des souvenirs mais aussi un événement présent ou bien l'avenir.
Nous avons tous des pensées intrusives, c'est normal. Comme beaucoup de choses, c'est la dose qui va déterminer si c'est normal ou pathologique.
La chanson est Un poco loco, chanson issue de Coco, le dernier Disney Pixar
