Démons de minuit
Le corps s'était allongé, lové dans les draps. La lune était à présent dominante dans le ciel. Au vu de l'heure tardive, toutes les émotions se préparaient à se coucher. Joie s'étira nonchalamment et, de deux claps de la main, intima au cortex de tirer les rideaux.
Les yeux se fermèrent, la nuit tomba aussitôt. Le silence se fit entendre : l'absence du ronronnement du train de la pensée, de l'énergie des émotions laissa place à l'apaisement.
Les émotions étaient elles-mêmes lovées dans un lit de fortune. Tous arboraient un bonnet de nuit aux couleurs de l'émotion qu'ils incarnaient. Celui de Tristesse pendait tristement dans le vide, le pompon semblable à une larme. Le bonnet vert de dégoût était affublé d'un pompon moutonneux dont l'apparence n'était pas sans rappeler les brocolis qu'elle détestait tant.
Le silence. Le silence encore. Cette quiétude que seule le silence du sommeil peut apporter. Cette quiétude...
Soudain la lumière se fit. Aveuglante. Brutale. Le rugissement du cortex indiquait que le cerveau se réveillait, prêt pour s'activer. Les yeux s'ouvrirent et inondèrent le cortex de lumière.
Colère se leva d'un bond. Son lit de fortune laissa échapper un crissement gémissant avant de se refermer sur lui-même comme une huître. Son bonnet rouge fumait tel un volcan. Ses yeux rougis par la fureur surplombait des cernes immenses et violacées.
« MAIS QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE CIRQUE ?! », hurla-t-il.
Son hurlement laissa échapper une flamme de son crâne qui propulsa son bonnet sur orbite... avant qu'il ne retombe comme un soufflé sur le sol du cortex.
Peur se tirait le visage, tendu et à bout de nerfs. Il élargissait alors ses propres cernes.
- « J'ai lu dans le journal du Brain Times qu'on pouvait mourir du manque de sommeil.
- Si tu ne parles pas moins fort, marmonna Dégoût en enfonçant son bonnet sur sa tête aux cheveux verts ébouriffés, je te fais manger ton journal et tu dormiras pour toujours ».
Dégoût souffrait d'une migraine récemment, ce qui la rendait encore plus cynique.
- « Mais pourquoi le cortex ne peut-il pas s'éteindre ?!, se lamenta Joie en levant les bras au ciel.
- On s'est peut-être transformé en zombie, répondit Dégoût, avant de bailler à s'en décrocher la mâchoire. Ça expliquerait pourquoi on a tous cette tête de six pieds de long. »
Tristesse était à plat ventre. Elle patina sur le sol de ses pieds pour traîner son corps de marshmallow bleu auprès de ses camarades. Ses pieds patinaient dans un coincement comique.
- « Je suis tellement... fatiguée que je n'arrive plus à me lever.
- Si le système du cortex pouvait être fatiguée au point de pas pouvoir se rallumer ce serait mieux..., souffla Dégoût.
- Dégoût !, s'offusqua Peur, de nouveau tremblant. Tu ne penses donc pas à...
- Si, approuva cette dernière, une lueur d'espoir dans les yeux. J'aspire à une grasse matinée. »
Joie soupira, soulagée.
Elle s'approcha du tableau de bord. Elle testa quelques boutons qui semblaient fonctionner. Colère était avachi sur un coin des commandes. Il observait Joie, le regard vitreux.
- « Déjà, si les yeux pouvaient être fermés, ce serait pas du luxe, marmonna-t-il.
- Ce n'est pas si simple, expliqua Joie d'une voix pâteuse, le cortex ne s'éteint pas. On ne pourra jamais dormir dans ses conditions. Il doit y avoir un faux contact. »
A travers les globes oculaires, dans l'obscurité lancinante, il était possible de voir l'heure sur le réveil digital : 04:57. Cette simple vue arracha un soupir excédé ou un bâillement tout au mieux aux pauvres émotions, religieusement rassemblées autour des commandes cérébrales.
- « On va essayer de penser à quelque chose d'apaisant, dit Joie.
- Bien sûr, lança sarcastiquement Dégoût, c'est vrai que c'est l'heure pour un instant émotion et nostalgie.
- Activer une activité, est-ce que cela ne ferait pas qu'accentuer le mal... ?, chuchota Peur d'une voix fluette. J'ai lu... »
Colère lui donna un coup de poing dans le ventre. Ceci eu pour effet de lui arracher l'air de ses poumons et de le faire taire.
« Moi, j'ai lu que la douleur et la sécrétion de morphine détendait le corps », lança-t-il avant de lui donner une grande claque dans le dos pour appuyer son propos.
Avant que Joie n'aie pu tester l'une ou l'autre des propositions, le cortex s'éteignit de nouveau subitement. Le noir total rendit nécessaire leur accoutumance à l'obscurité.
« Amen !, cria Dégoût en transperçant le silence, les bras portés aux nues. Vive la nuit ! Gloire au sommeil ! Faites qu'il soit grand et réparateur ! »
En regagnant son lit, Joie glissa un mot de connivence avec Colère : « c'est la dernière fois qu'on regarde la messe de Pâques à la télé ».
Colère ne put que hocher la tête pour lui répondre, la fatigue et l'envie de dormir l'ayant soudainement rendu calme et muet.
Il fallait en profiter, dormir tant que le cortex le permettait... avant que ce court-circuit des méninges ne les réveille... encore.
L'insomnie se caractérise par une plainte prédominante d'insatisfaction par rapport à la quantité ou la qualité du sommeil, associée à un (ou plusieurs) des symptômes suivants :
Difficulté à initier le sommeil. (Chez les enfants, sans l'intervention de la personne qui en prend soin.)
Difficulté à maintenir le sommeil, caractérisée par des réveils fréquents ou des problèmes à se rendormir après des réveils. (Chez les enfants, sans intervention.)
Réveil matinal avec incapacité de se rendormir.
La perturbation du sommeil est à l'origine d'une souffrance cliniquement significative ou d'une altération dans les domaines social, professionnel, scolaire, universitaire, comportemental, ou un autre domaine important du fonctionnement.
La difficulté de sommeil se produit au moins 3 nuits par semaine.
La difficulté de sommeil est présente depuis au moins 3 mois.
La difficulté de sommeil se produit en dépit de la possibilité adéquate de sommeil.
L'insomnie n'est pas mieux expliquée par, et ne survient pas exclusivement au cours d'un autre trouble du sommeil(par exemple, la narcolepsie, un trouble du sommeil lié à la respiration, un trouble veille-sommeil du rythme circadien, une parasomnie).
L'insomnie n'est pas imputable aux effets physiologiques d'une substance (par exemple, une drogue, un médicament).
Des troubles mentaux et des conditions médicales coexistants n'expliquent pas adéquatement la plainte prédominante d'insomnie.
Notes :
La définition de l'insomnie provient du DSM-5 ( Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders).
