Bonne lecture !


A Tue-Tête


Joie faisait les cent pas dans le quartier cérébral. Peur et Tristesse suivaient ses va-et-vient avec angoisse. Peur lisait calmement son Daily Brain en sirotant son café. Joie regardait avec une tension certaine le conduit qui ramenait les souvenirs.

La scène qui se jouait actuellement dans le présent semblait faire écho à un souvenir lointain mais elle ne parvenait pas à mettre la main dessus. Tout un chacun savait que si Joie se mettait dans un état pareille, c'était qu'il y avait anguille sous roche...

- « C'est peut-être une fausse impression de déjà-vu, supposa Peur en se triturant les doigts nerveusement.

- Dans le tome 12 traitant de la mémoire, commença Tristesse de sa langueur habituelle en rajustant ses lunettes, il est stipulé que l'impression de déjà-vu est dû à un faux contact au niveau des synapses.

- Tu vois !, s'écria-t-il en songeant avoir trouvé la réponse tant attendu.

- Non, non, non..., » marmonna Joie en poursuivant sa marche effrénée.

Elle appela de nouveau les retrouveurs qui devait s'affairer dans la bibliothèque épisodique. Elle hurla dans son talkie-walkie, faisant sursauter le dragibus bleu à bras qui lisait les côtes des sphères.

Son acolyte, tout aussi rond et bleu, lui demanda :

- « Tout va bien, Muriel ?

- Oui, c'est juste cette maniaque qui me hurle encore dessus. Merci, Gérard.

- Elle s'énerve parce qu'elle ne comprend pas comment on travaille ici », lui répondit le retrouveur moustachu.

De sa main gantée de blanc, il prit une sphère et en regarda la côte. Il en vérifia le contenu par soucis du travail bien fait puis la reposa sur l'étagère.

Muriel tentait d'expliquer à une Joie hystérique et extatique l'impossibilité de répondre à la tâche demandée :

- Nous n'avons aucun souvenir ayant attrait de près ou de loin à ce genre de situations.

- Vous avez regardé les synonymes ?, interrogea Joie.

- Oui, soupira Muriel.

Elle roula des yeux et mima un vomissement qui fit sourire Gérard.

- « Vous avez regardé parmi les souvenirs les plus vieux ?

- Également, assura Muriel. Mais les souvenirs avant 4ans n'ont pas de côte, ils peuvent être partout dans les rayons.

- Ah... »

Joie raccrocha. Elle reprit ses cent pas, laissant les retrouveurs à leur lourde tâche.


Muriel et Gérard parcouraient les rayonnages d'un œil vif et aiguisé sans pour autant trouver ce qu'ils cherchaient.

Muriel et Gérard s'aventurèrent jusqu'à la frontière de la mémoire épisodique, traversèrent la mémoire sémantique et arrivèrent aux confins de la mémoire procédurale. Muriel nettoya ses lunettes et les reposa sur son nez.

Elle avisa la carte cérébrale qui était accrochée au mur. Elle survola du regard le quartier cérébral, les différentes îles fondamentales de la personnalité, le train de la pensée, les Dream Studios, l'inconscient...

Muriel plissa les yeux et Gérard tenta de voir ce qu'elle observait avec tant d'insistance. Un peu au Sud de l'Inconscient se trouvait un petit manoir lugubre que Gérard n'avait jamais remarqué.

- « Qu'est-ce que c'est ?, demanda-t-il.

- C'est le Manoir de la mémoire traumatique.

- La mémoire ?, répéta Gérard. Il doit y avoir une erreur : toutes les mémoires sont ici.

- Non, contredit Muriel en rajustant ses lunettes. La mémoire traumatique est dissociée du reste. Elle n'est pas pas consciente.

- Dissociée ?, répéta-t-il.

- Séparé du reste de la mémoire. », reformula Muriel.

Gérard hocha la tête sans trop comprendre. Muriel regarda une dernière fois la carte et commença son périple vers la mémoire traumatique, Gérard sur ses talons, clopin-clopant.

Ils passèrent l'Inconscient en toute quiétude étant muni de leur pass Brain Liberty qui leur donnait accès à toutes les zones cérébrales du point culminant cortex préfrontal jusqu'au méandre du cortex occipital. L'agitation des pulsions et des désirs refoulés passés, les terres cérébrales étaient bien calmes, trop calmes même aux oreilles de Gérard.

- « La mémoire traumatique est ici ?, souffla-t-il la moustache frémissante.

- Oui. Elle est séparée du reste afin que personne ne puisse la trouver.

- Pourquoi y allons-nous dans ce cas ?

- Parce que c'est nécessaire. »

Devant les yeux ronds et interrogateurs de son camarade, Muriel joignit ses gants blancs et lui explicita :

- « Pour avancer, il faut parfois déterrer le passé.

- Mais ne dit-on pas que "le passé c'est le passé. Ça parasite le présent" ?

- Je suis plutôt d'avis que "le passé est douloureux. Mais à mon sens, on peut soit le fuir, soit tout en apprendre."

- Certes », murmura-t-il.

Une sphère noire et éteinte roula sur le sol, poussé par un vent invisible. Gérard s'en écarta ostensiblement.

Les deux retrouveurs pénétrèrent dans le manoir qui bien qu'effrayant n'était gardé par personne.

- « Il n'y a personne qui garde un tel endroit ? », lança Gérard dans un souffle.

Sa question était légitime. Les gardes étaient postés ici et là aux frontières des Studios Dreams, de l'Inconscient, afin d'éviter un mélange hétéroclite des fonctions de chacun. Mais ici, dans ce sombre manoir, il n'y avait personne, pas âme qui vive.

- « Il n'y a pas besoins de gardiens. L'horreur est ici. »

Des souvenirs jonchaient le sol. Il aurait pu être donné de croire que ces souvenirs étaient morts mais il n'était pas de ce gris passé qui font les souvenirs effacés. Ils étaient d'un violet si tranché, d'un bleu si foncé que dans la faible lumière, ils en paraissaient noirs. Muriel se pencha afin d'en observer le contenu avec attention. Des gerbes vaporeuses laissaient deviner un souvenir obscur teinté de peur et de tristesse, des sentiments effroyables destinés pourtant à être à jamais reclus dans ces confins de la mémoire.

- « On dirait que c'est ce que Joie a demandé.

- Elle ne va pas être déçue du voyage. »

Gérard tapa dans ses mains et un long tuyau tomba du toit de verre. Muriel ramassa trois souvenirs, tous de ces teintes violacées et torturées par l'azur. Elle glissa son gant blanc jusqu'à l'entrée du tube. Ce dernier aspira goulûment chaque souvenir, les goba et les envoya aussitôt jusqu'au quartier cérébral.


L'autre extrémité du tube frémit et recracha les trois souvenirs. Joie les détailla, croyant bien apercevoir une quelconque boule de cristal qui répondrait à ses questions les plus profondes. Les souvenirs glissèrent sur les étagères du cortex cérébral, roulant jusqu'au projecteur qui permettrait de mirer leur contenu.

Les sphères s'encastrèrent dans le projecteur qui s'alluma et dévoila le contenu. Le quartier cérébral fut baigné par la lumière du souvenir. Ce halo pourtant si torturé et sombre étirait ses tentacules nébuleuses à travers le quartier cérébral, conquérant un espace saint et empreint de quiétude. Tout était violacé, bleu, violâtre et océan noyé dans ces trois souvenirs affreux et inextricables. Plus que les images, le cortex était assiégé par des sensations multiples : les sensations physiques agitaient le corps, les odeurs exaltait des images passées.

Joie se précipita vers le projecteur. Elle tenta d'arracher le premier mais le deuxième fut porté à la conscience, contaminant l'esprit de ces souvenirs putrides. En voulant déloger le deuxième, elle ne fit qu'accélérer la venue du troisième.

Tristesse pleurait à chaudes larmes, écœurée par les images d'une horreur insoutenable, une horreur inéluctable à laquelle elle ne pouvait se soustraire.

Peur disjoncta. Il courrait à toutes jambes comme une hamster dans une cage. Il poussait des cris stridents. Il dénoua le nœud papillon rouge de sa chemise, se sentant étouffer.

Dégoût, que l'on aurait presque oubliée, tellement elle était distraite, ne put que prendre les images de plein fouet. Elle blêmit, verdit, plus que de coutume, le teint maladif. Elle détourna les yeux, sentant son cœur se soulever.

- « Qu'est-ce que c'est que ça ?! », hurla-t-elle avec horreur.

Personne ne lui répondit. Tout simplement parce que chaque émotion intégrait peu à peu le contenu de ce souvenirs issus de la mémoire traumatique.

Colère fixait l'écran de ses grands yeux. Une rage vengeresse le gagnait peu à peu, bien que pour l'heure, la sidération était de mise.

Joie perdait de son éclat, soleil sans lumière. Les bras lui en tombaient. Elle était happée par les images qui lui dévoilait une partie insoupçonnée d'une enfance oubliée.

Les souvenirs tournèrent dans une ronde infinie et infernale. Sans que l'on sache bien comment, les souvenirs repartirent sur les étagères, roulèrent jusqu'au tube pour être de nouveau rangés. Il était désormais d'une couleur vivace et leur contenu, ainsi dépoussiéré à la lumière de la conscience, permettait d'en mirer le contenu sans avoir à froncer ostensiblement les sourcils.

Tut...tut...tuuuuuut...

La connexion fut établie et la voix de Muriel résonna dans le cortex :

- « Allo ? Le quartier cérébral ? Les souvenirs qu'on vous a envoyés c'est bon ? C'est bien ceux que vous vouliez ?... Allo ?...Allo ? »

Personne ne répondait. Personne ne le pouvait. La question de Muriel resta sans réponse. Le quartier cérébral accusait le coup : la mémoire traumatique était brisée...


La mémoire traumatique

La mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle dissociée du reste de la mémoire, enfermée dans une boite noire, inaccessible à la conscience. Des événements peuvent indicer cette mémoire et l'amener à la conscience, amenant des reviviscences (flash-back, sensations physiques, odeurs, etc).

La mémoire traumatique se crée après un vécu traumatique d'une extrême violence (abus sexuels, torture, etc). Afin de préserver la santé mentale de l'individu, le cerveau scelle les souvenirs traumatiques dans une mémoire dissociée.


Notes :

Les « retrouveurs » (dont le terme ne figure pas dans Vise-Versa) sont nommés Gérard et Muriel en référence à Gérard Lopez et Muriel Salmona ont écrit des livres sur les victimes d'abus sexuels et notamment sur la mémoire traumatique.

La mémoire épisode est la mémoire contenant les souvenirs de nos expériences de vie.

La mémoire sémantique est la mémoire des mots et la mémoire procédurale est la mémoire du corps.

« Le passé c'est le passé [darling]. Ça parasite le présent » est une citation d'Edna Mode dans les Indestructibles.

« Le passé est douloureux. Mais à mon sens, on peut soit le fuir, soit tout en apprendre. ». est une citation de Rafiki du Roi Lion.

Pour plus d'informations sur la mémoire traumatique, vous pouvez consulter le site memoire traumatique(point)org et sa définition ceci sera sans doute plus claire.