Cet OS a été écrit pour la 97ème nuit du FoF, en je-ne-sais-pas-exactement-combien-de-temps mais plus d'une heure c'est certain, pour le thème « coupable ». Le FoF est un forum francophone où l'on peut venir jouer et discuter de tous sujets concernant la fanfiction (lien sur mon profil ou dans mes auteurs favoris).


Ta faute.

Pas directement, certes et pas totalement, peut-être. Mais quand même. Regarde-toi en face. N'essaie pas de mentir, de nier la responsabilité que tu portes, les choix que tu as fait.

Tu as encore merdé. Merdé ? Non, imbécile. Si tu n'avais que merdé, ça ne serait pas si grave. Tu as merdé un nombre incalculable de fois dans ta vie et tu sais, sans l'ombre d'un doute, que ça ne ressemblait pas à ça. Parce que quand tu as merdé, tu as toujours trouvé un moyen de réparer les choses, pour ensuite pouvoir prétendre que rien n'était arrivé…

Soudain, toi, le génie des mots, toi qui te délectes de noyer tes opposants sous des flots de paroles intimidantes et bien senties, tu ne sais pas bien comment nommer l'énorme erreur de jugement que tu as commise.

Si tu ne lui avais pas demandé de s'inscrire sur le ticket démocrate aux côtés de Santos… Si tu n'avais pas songé que ce serait une putain de bonne idée de s'appuyer sur son expérience de l'exercice du pouvoir pour maximiser tes chances de gagner… Si tu avais su penser autrement que politique… Ce n'est pas comme si tu ignorais la fragilité de son état de santé, tu étais aux premières loges depuis neuf ans mais tu as appuyé le fait qu'il pouvait le faire, comme le connard égoïste que tu es. Parce qu'il n'y a que ça dans ta vie, la politique. Sais-tu seulement penser autrement ?

Bien sûr, Donna t'a dit que ce n'est pas de ta faute. Que ce n'est pas toi qui l'as tué. Donna, douce et compatissante, comme toujours. Comment et pourquoi elle a plongé dans cette nouvelle relation avec toi après toutes ces années, ça, c'est un mystère. Après tout ce que tu as pu lui dire pour l'éloigner ? Ou après tout ce que tu n'as jamais su lui dire, justement ?

Ce n'est pas toi qui l'as tué. Cette phrase, tu l'as déjà entendue. « Ce n'est pas toi qui l'as tué, c'est la maladie », c'est ce que t'a dit ta mère après la mort de ton père. Bien sûr, que c'était la maladie. En attendant, la maladie s'est pointée chez ton père, est restée, s'est aggravée et finalement, a gagné et tout ça, sans toi. Toi, tu étais loin, occupé à parcourir le pays parce que tu voulais gagner aussi là où tu t'étais engagé. Tu étais tellement occupé par ta propre bataille que tu n'as pas pensé une seconde que ton père risquait de perdre la sienne.

« Ce n'est pas toi qui l'as tué, c'est l'incendie »… C'est ce que t'ont répété ta mère, ton père et, semblait-il, tous les adultes de la terre, après la mort de Joanie. Alors, pour qu'ils arrêtent de s'inquiéter, pour qu'ils arrêtent de te bombarder de paroles de réconfort qui ne faisaient que rendre la réalité plus cruelle encore, tu as dit que tu savais. Que tu étais d'accord avec ça finalement, que tu allais mieux… Mais par pitié, tu voulais qu'ils se taisent et eux, après tout, ne demandaient qu'à te croire.

Alors, pour échapper au regard attentionné de ta mère et au visage impuissant de ton père, tu t'es réfugié dans ton travail scolaire et tu es devenu le meilleur de ta classe. Tu n'avais pas beaucoup d'amis, ce pour quoi ta mère continuait de s'inquiéter, mais ton père lui disait que tout allait bien. Que tu étais simplement un enfant solitaire et qu'il fallait être fier d'avoir un petit garçon qui aimait tant apprendre. Y croyait-il lui-même ? Tu ne penses pas vraiment. Mais, après la mort de leur fille, lui aussi essayait de réconforter sa femme comme il pouvait.

Dans cette maison où tout le monde faisait semblant d'avoir encaissé le choc avec le temps, l'université est arrivée comme une bénédiction. Tu as pu quitter tes parents mais tu as continué ton dur labeur. Il fallait que ce soit difficile, il fallait que tu en baves. La vie ne pouvait pas être facile pour toi, tu pouvais bien réussir pour deux.

Tu es resté bon, très bon. Dans les universités les plus prestigieuses du pays, tu n'as jamais failli. Là encore, les autres étudiants ne te faisaient que peu de cadeaux. Tu ne savais pas assez t'amuser à leur goût… Contrairement à l'école secondaire, tu avais quelques amis mais tu voyais bien que, toujours, il y avait quelque chose en toi qu'ils ne saisissaient pas. « Tu es complètement obsessionnel et rigide, franchement, détends-toi un peu ! », lançaient-ils tantôt avec affection, tantôt avec exaspération.

Peu importe. Tes efforts ont payé. Tu es entré au service de ténors de la politique très jeune. Très rapidement, tu as été considéré comme une étoile montante du parti démocrate, comme l'atout secret que les opposants au Congrès avaient intérêt à surveiller de près. Tu as pu évoluer rapidement car, dans un premier temps, tu ne menaçais personne. Tu n'as jamais eu d'ambitions électoralistes, tu voulais conseiller dans l'ombre des personnes brillantes et humainement meilleures que toi. Là, tu t'épanouissais. Tu voyais la fierté dans le regard de ton père et, rien que pour que ça ne s'en aille jamais, tu cravachais jusqu'à l'épuisement.

Le jour où Leo McGarry est venu te chercher, tu dois bien admettre que tu étais un peu circonspect par son pari improbable. Mais tu l'avais toujours respecté et, surtout, ton père le respectait. Tu ne te souvenais que peu de lui avant qu'il ne se fasse un nom dans la politique nationale, à peine quelques souvenirs diffus d'enfance mais dans lesquels Leo dégageait, toujours, cette aura d'un Monsieur intelligent et important. Alors, tu l'as suivi, d'abord à reculons puis finalement, tu as écouté et tu y es allé à pas de courses, totalement convaincu.

Tu as découvert en Leo un homme droit, juste, exigeant. Il ne te passait pas grand-chose lorsque tu te plantais, mais il s'appliquait avant tout cette intransigeance à lui-même. Alors tu as voulu être à la hauteur de son intelligence et de ses attentes. Il a placé sa confiance en toi et le décevoir est devenu ta pire angoisse.

Ton père était fier, là encore. Certes, parfois, il regrettait ton choix de carrière qui te tenait éloigné d'eux, mais il n'en disait rien. Il reconnaissait dans ce que tu faisais un combat politique nécessaire et juste et toi, tu bénissais chacun de ses mots d'approbation. Et puis, tant que tu pouvais te tenir un peu à distance de tes parents, pour ne pas contempler de trop près tout ce que tu n'avais pas su leur apporter comme famille en tant que seul enfant restant…

Bien sûr, que tu étais préoccupé. Tu appelais à la maison à chaque fois que ton père avait un rendez-vous à l'hôpital pour sa chimio. Mais là où tu étais, c'était une course de chaque jour, de chaque heure et de chaque instant. Le travail payait, le candidat Bartlet montait en puissance, gagnant à tout moment en crédibilité et en chances de l'emporter. L'adrénaline était un moteur et une drogue si puissante... Jusqu'à ce que la vraie vie ne te rappelle brutalement à la réalité, au soir des primaires dans l'Illinois.

Ton père était mort. Ça avait été dur, très dur. Pour ta mère comme pour toi. Vous étiez désormais les derniers membres restant de votre famille… Sans jamais vous le dire, vous trembliez (et vous tremblez encore) à l'idée que le prochain qui s'en ira laissera l'autre définitivement seul…

Alors il y avait eu le travail et la politique, comme toujours, pour t'enterrer jusqu'au cou, fuyant ainsi tes angoisses et tes névroses. Tu ne pouvais plus guetter la fierté dans le regard de ton père mais tu la cherchais désormais dans le regard de Leo. Tu ne sais pas vraiment à quel moment ton supérieur est devenu pour toi une figure paternelle au centre de ton existence, mais c'est arrivé et tu n'as jamais douté que les choses étaient parfaitement à leur place ainsi.

Bien sûr, ça n'a pas été sans accroc. Tu n'as jamais cessé de mal vivre les réprimandes de Leo et, lorsque tu étais confronté à la froideur qu'il manifestait parfois, c'était pire que tout. Mais, comme tu as toujours eu des airs de gosse pas bien fini, tu aurais tout donné pour ses mots de reconnaissance et d'approbation.

Sauf que tu n'es plus un gosse depuis longtemps et que, maintenant, Leo n'est plus là. Tu ne sais plus vraiment à quoi tu vas pouvoir t'accrocher pour t'assurer que tu es sur un chemin juste. Car Leo n'a pas seulement été ton maître en terme de manœuvres politiques et tacticiennes, il a également été celui qui, dans ce monde de requins de Washington, haussait le ton lorsque ce que tu faisais était à la limite de la morale. Il était celui qui t'indiquait les routes alternatives lorsque tu étais sur le point de devenir fou et de te perdre toi-même. Comment vas-tu être sûr, à présent, de te souvenir où est le nord dans ta volonté farouche de l'emporter et de gagner tes batailles ? De qui vas-tu guetter l'approbation pour avancer dans le bon sens ?

Ta faute. Tu as voulu l'impliquer trop loin parce que pour toi, Leo pouvait tout et que toi, sans lui, tu ne pouvais pas aller au bout. Ta faute. Tu aurais dû être à la hauteur et te débrouiller tout seul.

Mais dans cette chambre d'hôtel où Leo a vécu ses derniers instants, Donna est soudain près de toi à nouveau. Donna, qui sait toujours où te trouver lorsque tu disparais. Donna, qui te dit doucement que tu n'y es pour rien, que personne n'a jamais forcé Leo à faire ce qu'il ne voulait pas. Donna, qui te dit que c'est ta journée, que Leo était fier de toi et qu'il voudrait que tu sois avec les autres. Donna, qui te prend la main pour t'emmener avec elle et qui insiste avec douceur lorsque tu résistes un peu.

Tu ne sais plus quoi faire, quoi penser. Une partie de toi aimerait s'effondrer et pleurer jusqu'à l'épuisement mais Donna s'accroche, comme toujours. Alors, pour cette fille que tu aimes et que tu admires, pour Santos en qui tu crois de toutes tes forces et dont tu as bouleversé la vie, et puis pour Leo et même pour ton père, qui t'ont appris à assumer tes choix et tes actes, tu te lèves et tu la suit hors de cette chambre lugubre.