Chapitre 7 :

- *Tiens, ça m'avait presque manqué...*

- Tu parles de la pluie ? On a eu de la chance, elle s'est arrêtée pendant que je te dessinais.

- *"Nous sommes de retour, pour vous jouer un mauvais tour..."*

- Pokemon, vraiment ? C'est ça tes références ?

- *Pourquoi pas ? C'est un classique comme un autre.*

C'est désespérant... souffle Levi, l'air navré.

Je lui fais un clin d'œil avant de piquer un morceau de poulet avec ma fourchette. Cuit à point, la viande est délicieuse. Le riz aussi, accompagné d'une sauce onctueuse et de champignons grossièrement coupés. Je ferme les yeux, savourant la bouchée qui réchauffe doucement mon palais. Cela semble faire sourire Levi, car même si je ne le vois pas, je peux l'entendre dans sa voix lorsqu'il me demande :

- Tu aimes ?

- *J'adore.*

- C'est l'un des rares plats que je sais faire. Et ça a le mérite d'être rapide...

Il regarde à l'extérieur à son tour.

- C'est dommage que tu n'aimes pas la pluie. Je la trouve belle.

- *Tu sais, au fond, je l'aime bien. Pas quand je suis dessous c'est tout… *

Il rit silencieusement et ses épaules tressautent. Pendant un court moment, nous ne disons plus rien. Levi ferme les yeux, se berçant aux tonalités de l'averse. Lorsqu'il rouvre ses paupières, j'ose lui demander :

- *Dis Levi, je peux te poser une question ?*

Il ne répond pas tout de suite, me scrutant du regard. Malgré ses sourcils froncés, il acquiesce d'un hochement de tête.

- *Pourquoi le mur orange ?*

De toute évidence, ce n'est pas la question à laquelle il s'attendait... Il semble désarçonné, et je ne peux m'empêcher d'en tirer une fierté.

- Et bien... C'est une location, alors j'évite d'y toucher. Je pourrais si je demandais au proprio, mais ce serait de la démarche inutile.

- *Pourquoi mon interrogation t'étonne autant ?* je lui demande, un sourire en coin.

- En toute franchise, après ce qui s'est passé, je pensais que tu poserais... d'autres questions...

- *Ce qui s'est passé ? D'autres questions ? Pourrais-tu être plus précis ?* je fais mine de ne pas comprendre.

Levi grogne et tourne la tête pour éviter mon regard.

- Tu sais très bien de quoi je parle…

- *Non je t'assure… Je suis confus…*

Il claque sa langue contre son palais avant de répliquer :

- Gamin insolent…

- *Gamin innocent…*

Il s'arrête de parler. Alors, pour le forcer gentiment, je pose mes coudes sur la table et place ma tête entre mes mains, prenant un air de chien battu. Efficace le chien battu, puisque c'est à la suite d'une injure étouffée qu'il daigne me répondre.

- Je te parle de l'incident de mercredi, avec Erwin.

Je le trouve très touchant. Il a beau parler avec mépris, voulant me faire croire qu'il préférerait clore la discussion rapidement, je suis agréablement surpris de le voir bouger sa main droite en même temps qu'il donne le prénom du grand blond. Avec Petra, je devais épeler son prénom. Alors que Levi me donne le signe approprié pour le prénom d'Erwin, et que je puisse ainsi en discuter avec lui. Il me donne l'opportunité de continuer la conversation. La question qui reste en suspens, c'est pourquoi.

- *Je ne vais pas te mentir, ça fait des jours que je me demande qui il est.*

- Ça doit être pesant en effet.

- *Veux-tu bien m'aider à soulager mon esprit et répondre à ma question ?*

- Qui est ?

*Qui est Erwin ?*

- Erwin Smith, le propriétaire de l'imprimerie et de l'atelier dans lequel je fais mes cours.

- *Je voulais dire, qui est Erwin pour toi ?*

- Ca fait deux questions.

- *Non, la première ne comptait pas.*

- Tu es exigeant.

- *Têtu. Alors ?*

Un vieil ami.

- *Rien que ça ?*

Il hoche la tête

- *Tu mens.*

- Si je t'assure.

Il croise ses bras, me regardant dans le blanc des yeux. Rien dans son attitude ne peut me faire croire qu'il pourrait me mentir. N'importe qui y aurait cru. Même moi…

- *Tu mens, ça se voit.*

Il hausse les sourcils, légèrement étonné.

- Comment as-tu deviné ?

- *Je n'en savais rien, au contraire. Il faut dire que tu es très convaincant. Mais j'espérais que tu te fasses avoir. Ce que tu as fait. Maintenant, réponds.*

Il fronce les sourcils et se penche sur la table. Je remarque alors que je m'étais également avancé pendant la discussion, et que nos visages qu'à une vingtaine de centimètres. J'avale difficilement ma salive.

- Personne ne me donne d'ordre, morveux.

- *Pas même d'une princesse ?* dis-je en faisant les yeux doux.

- Si je dis oui la princesse finira pourri-gâtée.

- *Ca veut dire non ?*

- Il faut croire que je ne sais pas dire non aux jolies filles…

- *Alors c'est oui ? Je ne sais pas si je dois te sauter au cou ou t'insulter…*

- J'éviterais si j'étais toi.

- *Oui, j'éviterais si j'étais moi aussi.*

Je prends une courte pause avant de reprendre :

- *Et donc… ?*

Il soupire, puis cale nonchalamment sa tête dans sa main, sans s'éloigner de mon visage.

- Je ne peux pas tout te dire, mais sache simplement qu'Erwin et moi nous nous connaissons depuis longtemps. Même si notre relation est compliquée, il accepte de me prêter l'appart au-dessus, dont je me sers comme atelier.

- *Compliquée ? C'est-à-dire ?*

- Ca gamin, c'est personnel.

- *Je croyais que tu ne pouvais pas dire non aux jolies filles ?* je lui demande, un sourire taquin aux coins des lèvres.

- Les jolies filles seulement. Les beaux garçons rien est encore certifié.

Mon air joueur s'efface instantanément pour laisser place à des rougeurs sur les joues.

- Ne rougis pas comme ça ou tu vas passer de beau garçon à garçon carrément bandant, m'achève-t-il.

Je laisse échapper un bruit étrange, mélange entre un gémissement de gêne et un hoquet de surprise. Mon visage me brûle désormais. Je m'en veux de réagir ainsi. Ce n'était qu'une blague… Je me retourne vivement pour l'empêcher de me regarder dans cet état, mais je me cogne le coude contre la table. Une onde désagréable se répand dans celui-ci et je couine de douleur. Comme si ce n'était pas assez, mon cœur se déchaîne dans ma cage thoracique, en même temps que le rire cristallin de Levi parvient à mes oreilles. Ce dernier, toujours en riant, se lève et vient s'asseoir sur une chaise à ma gauche. Son hilarité se calme rapidement. Une fois la crise passée, il prend mon bras et dépose un chaste baiser sur mon coude endoloris. Ses lèvres sont froides contre ma peau. Mais elles sont douces, comparable à une plume. Si douce, qu'elles laissent à leur départ un long frisson courir dans ma chair. Je ne dis plus rien, médusé, le regard perdu dans ses orbes grises. Ses yeux étincellent, brillent d'envie. Mon cerveau n'envoie plus aucun signal, si ce n'est un seul, un simple besoin. Le besoin de poser mes lèvres sur les siennes. Je veux pouvoir sentir la caresse de ses lèvres fines contre les miennes. Je veux pouvoir les toucher, de mes doigts ou de ma bouche, les cajoler, de mes dents ou de ma langue. Je veux les voir rosir, avides de désir. Je veux le dévorer.

D'un mouvement commun, nos visages se penchent et se rapprochent. Le temps passe lentement. Trop lentement. Alors que je sens nos souffles se mélanger, Levi se lève brusquement. Sa chaise se renverse dans un bruit sourd, me faisant sortir de ma torpeur. Mon professeur semble perdu, face à un dilemme. Les mains dans ses cheveux, il me tourne le dos. Je prends seulement conscience de ce qui allait se produire. J'allais embrasser Levi. Je frôle mes lèvres du bout des doigts, imaginant malgré moi le goût des siennes.

- Non. Non je ne peux pas. Ce n'est pas bien, pas bien du tout.

J'aimerais lui demander pourquoi, mais il ne peut pas me voir. Il se tourne brusquement vers moi.

- C'est mal, très mal. Tu es mon élève, tu comprends Eren ?!

On pourrait croire qu'il me sermonne pour ce qui vient d'arriver - ou ce qui n'est pas arrivé -, mais je sais qu'au fond ces mots sont adressés à lui-même. Levi a peur. Mais de quoi ? De moi ? De la morale ? Je suis majeur…

- *Veux-tu que je m'en aille ?*

- Non !

J'ai un mouvement de recul face à la force qu'il met dans ce simple mot. Il l'a hurlé, un cri proche du désespoir. Mais qu'est-ce qu'il lui prend ? Levi Ackerman, pourtant maître de ses émotions, froid et hautain, perd pied en face de moi. Je lève une main vers lui, mais il ferme les yeux et se retourne à nouveau, tirant sur ses mèches de cheveux ébène. Il me fait de la peine comme ça. Devant le doute, la confusion, proche de la crise d'angoisse. Doucement, je me lève de mon fauteuil, et m'approche de lui en faisant le moins de bruit possible. Je ne veux surtout pas le brusquer. Toujours dans des gestes lents, je passe un bras autour de ses épaules pour le retourner et le serrer contre moi. Je le sens se crisper, mais je n'arrête pas mon geste. Je passe ma seconde main dans ses cheveux pour les caresser d'un geste affectueux. J'ai fait ça naturellement, sans me poser de question. Je n'avais qu'un objectif en tête, rassurer Levi. Cette position, la panique de Levi, tout ceci me paraît encore plus improbable que si je l'avais embrassé. J'aimerais tellement lui demander ce qui ne va pas, le rassurer, en apprendre plus, mais pour l'instant il a besoin de silence. De silence, et de réconfort. De réconfort… C'est tellement… impensable…

Au bout de quelques minutes, Levi se recul pour s'éloigner de mes bras. Cherchant à reprendre contenance, il a repris un visage froid, impassible, mais ses yeux semblent me remercier silencieusement. Il s'assoit sur le canapé, toujours sans rien dire. Voyant que je ne bouge pas, il me fait signe de m'asseoir d'un signe de tête. Je m'installe à une distance respectable de lui. Les secondes passent, le silence règne.

- Dis Eren… Pourquoi tu ne parles pas ?

La question. En temps normal, je me serais braqué, mais est-ce que la normalité est vraiment importante avec Levi ?

- *J'avais 16 ans lorsque ma mère est décédée. Un accident de voiture, totalement inattendu. Ça faisait un moment qu'il y avait des tensions entre nous. Depuis la mort de mon père, quand j'avais 11 ans, ma mère a cherché par tous les moyens d'être là pour nous, Mikasa et moi. Elle cherchait à combler ce vide que mon père avait laisser. Si bien qu'elle en a délaissé son autorité, préférant me laisser faire tout ce que je voulais. Je crois qu'elle a eu peur que je ne l'aime pas… Quand j'ai eu 15 ans, j'ai commencé à boire, à fumer, aller en soirée avec des potes, … Elle n'osait pas me dire quoi que ce soit, elle avait trop peur que je lui en veuille. J'étais devenu ce qu'elle avait de plus précieux. Après plusieurs sermons de la part de Mikasa, elle a fini par vouloir se reprendre en main. Mais c'était trop tard, elle n'avait plus aucune crédibilité pour moi. La nuit du 2 au 3 mai, je suis rentré complètement bourré. Nous nous sommes disputés, comme toujours, et je lui ai lâché que parfois j'aurais préféré qu'elle n'ait jamais été ma mère. Elle qui m'avait tout donné, pour qui j'étais la personne la plus importante au monde, je venais de la traiter de mauvaise mère. Elle est partie faire un tour en voiture, et à un feu rouge c'était fini. Je m'en suis tellement voulu…*

Mes mains tremblent, mes yeux sont embués de larmes, mais Levi ne dit rien. Il me couve du regard, et lis mes signes attentivement.

- *Tu te rends compte ? C'était mes derniers mots. « J'aimerais que tu n'aies jamais été ma mère. » Le pire c'est que je ne le pensais même pas ! Même si elle n'a pas tout fait parfaitement, elle m'avait offert plus d'amour que n'importe qui sur cette planète ! Elle méritait la reconnaissance de son fils… Alors, quand la police est venue sonner à notre porte pour nous annoncer le décès, j'ai clos mes lèvres. J'ai empêché les cris, les plaintes, la colère et la tristesse d'en sortir. Je n'entendais que ces mots qui se répétaient en boucle. Je n'aurais même pas pu entendre ma propre voix. Je ne voulais plus être hanté par une nouvelle horreur. Ça fait plus de deux ans maintenant, et encore aujourd'hui, je ne peux pas parler. La simple idée d'entendre à nouveau ma voix, cette même voix qui a provoqué la mort de ma mère, me donne envie de vomir. J'en ai fait des cauchemars, des crises d'angoisses. Pendant très longtemps, tous les soirs, je m'endormais la boule au ventre. Je… J'ai tué ma mère Levi !*

Je ne tiens plus, je lâche tout. Un poids dans ma poitrine vient de s'envoler, laissant derrière elle un cri. Un cri de désespoir, de douleur et de rage, bloqué dans ma gorge. Ça fait tellement mal… J'ai essayé de taire ce cri pendant des mois, puis des années, mais aujourd'hui il a besoin de s'évaporer, de sortir au moins quelques instants. Même si je ne peux pas le faire entendre à Levi, la peine se propage dans tout mon corps, jusque dans mes yeux. Alors je pleure, je pleure comme jamais je n'avais pleuré. Soulager d'avoir enfin dit ce que je ressentais, mais anéanti face à la vérité. Mikasa m'a répété en boucle que je n'avais pas à me sentir coupable. Mais comment voir les choses différemment ? Levi lui, ne me juge pas. Il n'essaie pas de me berner sous des phrases se voulant rassurantes, sous des mots doux essayant de combler ma solitude. Ce genre de tentatives veines, mais dont les gens ne se lassent pas, parce que c'est la seule chose qu'ils savent faire.

A l'instar de moi précédemment, il me prend par les épaules pour me rapprocher de lui. Les bras serrés autour de ma poitrine, je me laisse aller contre lui. Dans ses bras, je me sens bien, protégé. Je peux librement m'ouvrir. Pas besoin de mot pour ça. Les mots, c'est dangereux. Ils représentent ce qui passe par nos pensées. Ils sont indélébiles. Une fois prononcés, c'est trop tard. Au moins, avec les mains, je réfléchis plus à ce que je vais dire. Mais le mieux, c'est que je n'ai pas à m'entendre. Et aucun autre individu n'a à le faire. Personne ne devrait avoir à entendre un monstre. Je ne mérite pas le droit à la parole.

Je peux sentir le doux contact des lèvres de Levi sur mon crâne, ainsi que ses caresses dans mon dos. Il passe sa main sur mon tee-shirt, dans ma nuque, dans mes cheveux, inlassablement. La pluie qui tape contre les barreaux, mes larmes qui cavalent sur mes joues. Une libération, une confession, après plus de deux ans.

Merci Levi…

OoooO

- Je ne comprends pas ce que tu aimes là-dedans.

- *Je te l'ai dit. La perception de l'humain, la manière dont le tueur anticipe toutes les actions, les morales entre le Bon et le Mauvais, comment tout est lié à travers le jeu,…*

- Mais c'est dégueulasse !

- *C'est amusant je trouve.*

- Amusant ? Les types sont piégés et doivent s'entre-tuer ou se mutiler pour survivre ! C'est gore, juste gore.

- *Ce n'est pas la réalité. A partir de là, je ne peux qu'être bluffé par le talent des maquilleurs et des effets spéciaux.*

- Je peux concevoir que le premier avait une histoire. Mais il y en a 7 ! 7 films avec juste pour but d'enchanter des ados dans leur trip rebelle ou de les traumatiser !

- *Tous les Saw sont liés entre eux, c'est passionnant de voir l'évolution des personnages.*

- Franchement Eren, y a des moments où tu me fais flipper.

Ça va faire trente minutes que nous marchons. Nous étions encore sur le sofa, dans les bras l'un de l'autre, quand la pluie s'est arrêtée. Pour profiter du soleil, et aussi se vider la tête, Levi m'a proposé de sortir. Au début, le silence était gênant entre nous. Mais petit à petit, la discussion s'est installée, laissant place à une complicité plus qu'agréable.

- *Bon, imaginons que tu aies raison. Mais Seven ? L'enquête policière avec Brad Pitt et Morgan Freeman sur les sept péchés capitaux ? Tu l'as vu ?*

- Oui, je l'ai vu.

- *Et… ?*

- J'ai bien aimé.

- *Ah ! Tu vois !*

- D'accord, Seven c'est aussi dégueulasse. Mais l'histoire est beaucoup plus intéressante, le meurtrier est vraiment un personnage captivant. De plus, le final reste grandiose. Alors que Saw, il n'y a pas de final ! Ça se répète en boucle, avec comme seul principe, du sang et des humains qui meurent abominablement. C'est juste immonde.

- *T'es juste un fragile.*

- Ca n'a rien à voir, fit-il après un claquement de langue, c'est juste que je sais faire la différence entre un bon film, et comment acheter le consommateur.

- *C'est un autre débat, mais pour moi les deux ne sont pas incompatibles…*

- Je n'ai pas envie de me lancer là-dedans non plus. Mon appartement est à la prochaine rue. On rentre ou on continue ?

- *Tu me laisses le choix ? Intéressant…*

- Ne rêve pas trop morveux. Je t'autorise à prendre cette décision seulement parce que je n'arrive pas à me décider moi-même.

- *C'est évident.*

- Bon, qu'est-ce que tu décides ?

- *J'hésite… Aller, va pour rentrer. Ta grande télé à l'air de bonne qualité.*

- J'admets que regarder un film dessus est des plus agréable. Surtout un bon film.

- *Mais qui es-tu, Levi Ackerman, pour dire quel film est bon et quel film ne l'est pas ?*

Personne. Mais comme je vis pour moi et moi seul, seul mon avis m'importe. Donc, sauf si une personne quelconque a de très bons arguments, un film est bon si je l'ai aimé et mauvais si je ne l'ai pas aimé.

- *C'est nul comme raisonnement !*

- Pour l'instant personne ne m'a persuadé du contraire.

- *Mais comment faire si tu n'écoutes que toi ?*

- Et bien, pour l'instant aucun moi intérieur ne m'a persuadé du contraire. Si tu veux tenter ta chance, libre à toi. Après tout, la vie est faite de défi.

- *Je ne suis pas sûre d'être préparé à un défi de cette taille…*

Notre discussion s'étend longtemps. Finalement, nous avons raté la rue de son appartement. Lorsque nous l'avons remarqué, nous avons décidé de reprendre notre route, l'air de rien. Après tout, aucun des deux ne voudrait mettre fin à cette conversation. C'est bien trop agréable et détendu, pour songer à la stopper sans un réel motif. Pourquoi s'arrêter alors que nous sommes si bien ?

Les rues et les minutes défilent, et nous arrivons à une intersection, au bord de la Vilaine. Nous marchons tout droit sans regarder en face de nous. Nous passons sur un pont qui traverse le fleuve. Mais comme si la journée n'avait pas été assez chargée en émotion, une voix malheureusement familière se fait entendre.

- Levi.

Une voix froide, puissante, qui par un simple mot, un seul prénom, fait frissonner de peur même les passants autour. Erwin Smith. Juste devant nous, dans notre trajectoire. Avec toujours le même manteau bleu marine, soulignant l'imposante carrure de ses épaules.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demande l'homme, le regard lourd de sous-entendu, ancré dans celui de mon professeur.

Le blond ne m'a pas adressé un coup d'œil, à croire que je suis inintéressant pour lui. Pourtant, je sais que je suis le motif de son ton impassible. Pour le moment, je préfère faire profil bas.

- Je me promène, répond simplement Levi.

- Un samedi, alors que tu n'as pas cours, avec un de tes élèves ?

- Pourquoi pas ? Je l'ai croisé en chemin.

- Te fous pas de moi Levi.

Sa voix a claqué sèchement, fouetté l'air sans laisser la moindre issue à mon ami. Il sait qu'il se passe quelque chose. Erwin est intelligent, et c'est ce qui le rend dangereux.

- Laisse-nous passer Erwin.

Levi veut s'imposer, sa voix est dure, mais je sais qu'il n'en mène pas large.

- Tu connais notre accord.

Un accord ? Entre Erwin et Levi ?

- Oui. Je peux difficilement l'oublier, tu me le rappelles presque tous les jours.

- Alors pourquoi ne le respectes-tu pas ?

L'imprimeur a articulé toutes les syllabes, la mâchoire serrée. Il serre les poings, son regard se noircit, sa colère se décuple. Il est plus que terrifiant. Mon professeur, lui, ne répond rien. Bordel Levi, mais défends toi !

- Quel est ta relation avec ce gamin ?

Levi aussi enfonce ses ongles dans ses paumes. Il ferme les yeux, ne pouvant supporter le lourd regard qui lui fait face plus longtemps. De mon côté, je suis complètement perdu. Levi sait se faire respecter. Pourtant, de toute évidence, il a peur de cet homme. Mais pourquoi ?

- Réponds !

Erwin a hurlé, le visage déformé par la rage. Je tremble. Je ne le connais pas. Je ne sais pas de quoi il est capable, jusqu'où il peut aller, pour une simple balade. Devant l'absence de réponse de Levi, Erwin se redresse et reprend une posture inébranlable, aussi vite qu'il s'était laissé déborder. Même si ses traits ne sont plus tirés, sa colère ne semble pas s'être diminuée.

- Je veux qu'il s'en aille, dit le blond sèchement.

Levi ouvre les yeux, fixant le sol en béton.

- Erwin tu ne peux pas…

- Si je le peux. Tu connais notre accord.

Erwin se retourne, puis dans un regard noir qui m'est pour la première fois adressé, il énonce, hargneux :

- Celui-là, je ne veux plus jamais le revoir.

Ses talons martèlent le sol lorsqu'il s'éloigne. Il repart, l'air de rien. Comme si l'échange n'avait jamais eu lieu. Loin de Levi, loin de moi, loin de nous et de nos douleurs muettes. Les secondes passent, peut-être même les minutes. Je peux voir mon professeur serrer ses poings, si fermement que ses phalanges blanchissent. Nous sommes immobiles. Les voitures roulent, l'eau glissent en-dessous de nous. Mais nous, nous ne bougeons pas. Nous étions sur un petit nuage. Et Erwin l'a envoyé valser. Si rapidement, que nous nous sommes retrouvés démunis. Finalement, le brun brise le silence.

- On va devoir arrêter notre marché.

Je ne comprends rien. Médusé face à la haine de l'autre homme je n'avais pu régir. Maintenant que j'essaie d'assembler les pièces du puzzle, je remarque qu'il manque beaucoup trop d'infos. Des questions, encore des questions. Je m'approche de lui rapidement. D'une main, je relève sa tête pour que nos yeux se croisent. Pour qu'il me voit.

- *Pourquoi ? C'est quoi cet accord Levi ?*

Levi ne répond pas tout de suite, il semble aussi perdu que moi. Je m'apprête à insister, mais il me coupe dans mon élan :

- Il y a longtemps, alors que j'étais seul et misérable dans un bar miteux, Erwin s'est approché de moi et a lancé la discussion. J'avais perdu il y a peu mes deux meilleurs amis, et Erwin m'a offert du réconfort, chose dont j'avais désespérément besoin. Les nuits, les semaines, les mois passèrent. Nous avions une aventure, mais j'étais persuadé que c'était passager. Il n'était qu'une consolation… Mais pas pour Erwin. Au bout de 10 mois, il a fini par m'annoncer qu'il m'aimait. J'ai mis les choses au clair, seulement il n'a pas voulu s'arrêter là. Sur le coup il ne m'a rien dit. Il m'a fait croire que nous pouvions rester amis, que ça lui passerait. Finalement il était devenu un ami important pour moi, un confident. Un jour il en a eu marre de jouer la comédie. Il a décidé que si je ne pouvais pas lui appartenir, je ne devais appartenir à personne. Erwin a une famille assez influente, son boulot d'imprimeur c'est juste un jeu pour lui, un passe-temps. Il a fait jouer ses contacts pour pouvoir me surveiller en permanence, il cherchait à contrôler ma vie et mon entourage par tous les moyens. Il restait une chose qu'il ne pouvait pas contrôler, ma passion pour l'art. Il savait que j'avais un rêve ; enseigner ce que je savais à de jeunes recrues dans le dessin. Au départ, quand il m'a proposé d'utiliser l'appartement au-dessus de l'imprimerie comme atelier, et de financer mon projet, j'ai vraiment cru que… qu'il avait changé… Mais une fois que j'y ai pris goût, que j'ai plaqué mon ancien job pour ça, il m'a forcé à passer un accord avec lui. Une chose toute simple. Si je m'attachais trop à un élève, c'était fini. Je pensais que ça ne serait pas un problème, puisqu'il est vraiment rare que je m'attache à quelqu'un mais… mais t'es arrivé… Toi, Eren Jaeger, grand châtain frêle aux yeux pétillants, est entré dans ma vie telle une tornade…

Sa phrase se tue dans un murmure. Son visage, sa posture, ses yeux, … Tout son être me montre à quel point il est triste. Et moi, au lieu de le prendre dans mes bras, de le rassurer, je reste sans bouger, les bras ballants, comme spectateur à ce qu'il nous arrive.

- Je suis désolé Eren, tellement désolé… reprend-il. Je ne voulais pas que ça se passe comme ça… J'aurais tellement voulu que… que tout soit différent… Mes cours, mes élèves, c'est tout ce que j'ai. Je ne peux pas prendre le risque de perdre ça. Tu comprends ? On va devoir arrêter notre marché…

Arrêter ? Comment ça arrêter ? Ne plus aller aux cours ? Ne plus poser ? Ne plus voir Levi ? Non c'est impossible ! C'est vrai que nous n'avons jamais dit qu'il y avait quelque chose entre nous, mais c'était évident ! C'était muet, mais bien là ! Ce n'est pas que le marché qu'il veut arrêter, c'est tout le reste. Tout se passe trop rapidement, j'ai besoin de réfléchir. J'ai besoin de temps !

- J'ai été heureux de t'avoir rencontré. Bien plus que tu ne peux l'imaginer.

Pourquoi ça ressemble à un adieu ? Moi aussi j'ai aimé te rencontrer ! Qu'est-ce que tu fais Levi, arrête !

Son pouce effleure délicatement ma joue, faisant disparaître une larme, sortie sans mon accord.

- Au revoir Eren Jaeger… chuchote-t-il, avant de se retourner.

Il s'en va. Il s'en va loin de moi. Pourquoi tu t'en vas Levi ? Non reviens ! Tu ne peux pas me laisser ! Pas comme ça ! Pas après cette journée ! Pourquoi ça fait si mal ? J'ai mal Levi, j'ai besoin de toi ! Ma poitrine, mon ventre, j'étouffe Levi ! Viens m'aider, viens me sauver ! Mais surtout, pourquoi je ne fais rien ? Pourquoi mes jambes refusent de bouger ? Il faut qu'il s'arrête, il ne faut surtout pas qu'il parte. Je sais que s'il part c'est définitif. Je ne peux pas, j'ai besoin de lui dans ma vie. Il est entré il reste ! Levi arrête de marcher je t'en prie ! Pourquoi il ne m'entend pas ? Pourquoi je ne fais rien ? Il faut que je l'appelle, maintenant !

- L…

Ma gorge se noue, ma voix se brise. C'est douloureux, j'ai presque oublié comment on fait. Comment on parle. Il doit m'entendre, maintenant, tout de suite. Il doit m'entendre, et revenir vers moi.

- L… Le… Levi !

Je cris son nom, d'une voix rocailleuse, presqu'inhumaine. Ça brûle, mais ça fait du bien de se sentir vivant, de ressentir une autre douleur que celle dans ma poitrine. Il s'est arrêté. Il a stoppé ses jambes, immobile sur le trottoir. C'est bien, maintenant reviens Levi. Reviens-moi !

- Levi ! Je t'aime Levi !

Je n'ai pas réfléchi, je ne réfléchis plus. Je veux juste qu'il reste avec moi. Il marche à nouveau. Il marche, mais vers moi. J'oublie la douleur, j'oublie la peur, je ne pense qu'à Levi. Il s'approche, rapidement. Il semble presque courir, mais sur la fin, tout se fait doucement. Ses pas, mes pensées, tout ralenti.

Je me redresse, les muscles tendus par l'anxiété. Petit à petit mon pouls s'accélère. La nervosité monte également, pendant que ses mains viennent se perdre délicatement dans mes cheveux. Les secondes semblent interminables, ou c'est le temps qui s'est arrêté je l'ignore. Nos yeux ne se lâchent pas, par peur d'apercevoir un signe de découragement chez l'un comme chez l'autre. Timidement, son visage s'approche au même rythme que nos paupières s'abaissent. Puis, tout doucement, nos bouches s'effleurent, nos corps s'électrisent, nos pensées s'estompent. Un simple baiser chaste, proche d'une caresse appuyée. Seulement ça a le don de nous retourner les sens. Ses lèvres sont si douces. Légèrement humides, divinement délicieuses. J'ai chaud, très chaud. Toute ma chair et tout mon organisme s'embrasent. C'est maladroit, craintif, incertain. C'est étrange, sachant que nous avons tous les deux de l'expérience. Mais au fond, c'est peut-être ça aimer. Redevenir enfant et immature. Tout est une première fois. On veut bien faire, plaire et réussir. On reproduit des gestes maintes et maintes fois effectués, pourtant avec celui qu'on aime, c'est nouveau, plus beau, incomparable avec toutes les expériences passées. C'est dingue toutes les sensations que ça procure d'aimer et d'être aimé en retour. D'un côté on est fragile, comme des gamins. Excités devant les prochaines aventures, terrifiés devant l'inconnu. Mais d'une autre façon, on se sent fort, en sécurité, capable de soulever des montagnes. Comme si la seule barrière, c'était la perte de cet être qui nous rend invincible. Et le tout nous rend vivant. Notre cœur s'arrête de battre quelques secondes, puis s'active à nouveau, plus vif que jamais. Tel une deuxième naissance. Voilà, c'est exactement ça ; "venir au monde". Sentir ses lèvres se mouver contre les miennes, c'est naître une nouvelle fois. Après ça, je suis sûr que je ne pourrais plus jamais me passer de lui.

C'est en prenant compte de ce nouvel avenir qui s'offre à moi, plein d'obstacles mais vivant, celui d'une personne ressuscitée, que je ne peux m'empêcher de remercier ma mère de m'avoir donné la vie une première fois.

OoooooO

Bonjour à toutes et à tous ! (Mes princesses ;-;) (info : nous sommes environ à la moitié de la fanfic)

Je suis désolée, j'ai plus d'une heure de retard, mais ma correctrice n1 est absente pour trois semaines, et la deuxième n'était pas disponible avant 21h30... (d'ailleurs, merci ma schizo, love you) De plus, j'étais occupée toute la soirée, donc j'ai dû corriger en décaler. Mais voilà, pour me faire pardonner, ce n'est pas un chapitre de 3000 mots, mais un chapitre de 5000 mots (5316 pour être exact) ! (J'avais beaucoup de choses à dire, et beaucoup d'inspiration. Ca m'a pris trois nuits, mais ça valait le coup) En plus, c'est un chapitre où il se passe BEAUCOUP DE CHOSES ! J'étais dans tous mes états quand je l'ai écris ! Je passais à des émotions totalement contradictoire (colère tristesse joie...), et j'espère de tout cœur que ça s'est ressenti. J'ai beaucoup beaucoup hésité à mettre le baiser maintenant, mais je me suis dit que même si ça pouvait être rapide, c'était justement cette rapidité dans les événements qui fait perdre la tête à Eren. Je vous demande, à tous et à toutes, de me donner vos avis pour ce chapitre qui est vraiment important pour moi. Des critiques positives ou négatives, lâchez-vous, plus c'est construit mieux s'est, je tiens vraiment à progresser sur ce chapitre. Merci d'avance ! (Bisous à Kizzbloo, parce que la scène du baiser je l'avais écrite après une de nos discussions)

(Je me permets je rajouter une note en ce 27 juillet pour vous prévenir qu'il n'y aura pas de chapitre ce dimanche mais qu'il viendra la semaine prochaine puisque je vais au festival des Escales. La même note se trouve sur mon profil. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop, à la prochaine !)

Place aux reviews !

Calinneulbus : Je sais ta mère me l'a dit pastèque. Merci beaucoup pour la correction, et l'enthousiasme que tu y mets. Tu gères jaune pissou !

Kiki09531 : Coucou ! Mais moi ça va, je baigne dans la joie. Ravie d'apprendre que tu te portes bien :)) Ma maman aussi m'a dit ça... Tu es sûre qu'on doit aussi dire non quand le garçon est aussi beau que Levi :'( ? Aha c'est trop mignon j'adore ! J'espère que tu t'entendais bien avec elle quand la même... En tout cas si tu peux t'identifier à une des scènes, c'est top ! Le coup de la robe... Perso je crois que je préfère Eren en chat *-* T'inquiète barquette pour les mamans, je voue un culte à la mienne, d'ailleurs au départ, c'est en imaginant ce que ça faisait de la perdre que j'ai eu le concept de "vœux de silence". Non, j'ai juste sous-entendu sa mort et ceux des parents de Mikasa jusqu'ici, mais plus de renseignements seront donné plus tard. Cherche pas tu me feras toujours rougir, grosses bises à toi et à la prochaine !

Ninomaru : Merci ;) ne t'en fais pas, c'est souvent vague la première partie de l'histoire, j'espère que tu comprendras mieux avec le temps (ce chapitre devrait t'avancer normalement)

Kizzbloo : J'ai un tas de choses à te dire (toujours en fait). Mais c'était assez limite. Je tiens vraiment à être concentrée quand je t'écris pour ne rien omettre. Comme j'avais beaucoup la tête ailleurs, c'était compliqué cette semaine, je devrais pouvoir te répondre dès demain ! (dans la soirée normalement). Je t'embrasse, et j'ai hâte de savoir ce que tu as pensé de ce chapitre.

Fanakeh : 'Lut ! Merci beaucoup t'es un amour :3 . Voilà le retour d'Erwin (à mon plus grand damne je t'assure). En tout cas, tu devrais avoir les réponses à tes questions ! A dimanche prochain, encore merci !

Nenellelolipope : Ah bah ça me fait plaisir si tu vas bien grâce à moi :D Coucou ! Oui, c'était une pause dans le récit, surtout après les événements qui arrivaient o.O. En tout cas un gros merci ! Ca me touche que tu dises tout cela, sur mon style et tout ce qui va avec, c'est toujours une lute de s'améliorer, et j'essaie d'aller toujours plus loin dans mes idées. D'énormes bisous, à la prochaine ;)

Kawa neko : Hey ;) Et encore un merci :3 Sympathique les suppositions, mais là plus d'hypothèses, tout est dit ! Encore (oui encore) un merci à toi, c'était toujours agréable à lire, et j'espère vraiment que tu as aimé. On se voit dimanche prochain, je t'embrasse !