Chapitre 5 : Le trou noir.
Lorsque l'Arcadia brûla ses moteurs en voulant échapper à l'attraction du trou noir des limbes, Harlock, retourné en urgence à la timonerie dès qu'il fut à bord, cramponné de toutes ses forces sur la barre, tenta de stabiliser le vaisseau. De violents éclairs parsemaient l'entrée du trou noir, frappant violemment le bouclier de leurs traits bleutés. L'Arcadia ne pouvait plus résister. Il vit ces étranges courants de gaz noirs entraîner le vaisseau de plus en plus profondément dans les limbes. La direction tenait encore bon mais l'appareil vibrait de toutes ses tôles sous l'effet de la pression. Il s'enfonçait inexorablement. Les éclairs cessèrent tandis que l'Arcadia se retrouvait à descendre le long d'un siphon d'énergie blanche où en son centre, des milliers de kilomètres plus bas, se trouvait un cercle d'énergie bleue. Harlock, à court d'idée, fit tester la résistance de cet étrange courant énergétique puis lança les grappins afin de cesser la descente de l'Arcadia. Le vaisseau s'était vraiment enfoncé très profondément. Il se retrouvait à mi-chemin.
Harlock, épuisé par une dizaine d'heures à retenir la barre de toutes ses forces, se retira dans sa cabine une fois l'appareil stabilisé. Il ne jeta même pas un œil sur Mimée. Celle-ci s'était bien rendue compte que quelque chose se passait à l'intérieur d'Harlock. Elle avait pu sentir les tourments de son âme sans même avoir à le sonder. Harlock était grièvement blessé psychologiquement et tout son être était à vif. Il risquait même de se montrer violent.
Au bout de plusieurs heures de silence Yattaran décida d'aller voir son capitaine pour s'assurer qu'il allait bien. Il entra dans la cabine. Une fois à l'intérieur, il entendit l'eau couler. Le lieutenant entra dans la salle de bain noyée de vapeurs qui emplirent ses lunettes de buée.
- Qu'est-ce qu'on fait capitaine ? s'enquit Yattaran en essuyant ses lunettes sur son pull.
- Va-t-en, Yattaran, on verra plus tard ! hurla Harlock sur la défensive.
Le lieutenant, surpris par une telle attitude, jeta un œil sur l'écran digital de la douche. Harlock avait poussé l'eau chaude à son maximum et se trouvait à l'intérieur depuis qu'il avait quitté la timonerie. Pour Yattaran, il était clair qu'Harlock allait très mal. Une boule d'angoisse se forma dans son estomac. Il sortit pâle comme un linge. Harlock était un roc que personne ne pouvait briser. Il s'inquiétât fortement de ce qui avait bien pu lui arriver aussi il alla voir le docteur Zéro. Il n'y avait que lui qui pourrait l'aider. Toshiro, très inquiet lui aussi, attendait qu'Harlock se décidasse enfin à quitter la salle de bain.
- Hans, il faut que tu sortes de là, supplia Toshiro.
- J'ai froid, je n'arrive pas à me réchauffer, avoua Harlock en tremblant.
Une telle réponse paniqua Toshiro qui comprit que son ami était grièvement affecté par ce qu'il s'était passé avec la reine des Mazones. Il fut soulagé en voyant le docteur Zéro passer le pas de la porte. Il alla directement couper l'eau puis il prit un peignoir qu'il enroula autour du corps d'Harlock. Celui ne bougea pas, se laissant totalement faire ce qui indiquait qu'il était au plus mal. Le capitaine suivit docilement le médecin qui le fit s'asseoir sur son lit avant de lui préparer un calmant ainsi qu'un verre d'eau.
- Prenez ceci, capitaine, conseilla le médecin en lui tendant les cachets et la boisson.
Le docteur Zéro regarda désolé, le cœur serré, Harlock prendre en tremblant le traitement. Il l'emmena ensuite à la timonerie sous les regards angoissés des membres d'équipage qui ne comprenaient pas une telle passivité de leur capitaine. Le praticien installa Harlock sur un lit où il aida celui-ci à se coucher. Il plaça ensuite une perfusion puis il fit une analyse de sang. Il trouva un médicament anti-rejet ainsi que des modules microscopiques qui l'intriguèrent. Le médicament étant actif, il attendit plusieurs heures avant de lui faire une dialyse qui le libéra totalement de ces machines. Après analyse de la programmation, il regarda Harlock en pleurant puis il quitta l'infirmerie en traînant les pieds pour se rendre dans la salle de l'ordinateur. Il croisa Mimée dans le couloir qui menait à l'infirmerie. Il se plaça devant elle et le regard empli de tristesse du médecin lui indiqua qu'Harlock devait être au plus mal.
- N'y va pas Mimée, il dort, révéla le médecin d'une voix douce.
- Il a besoin d'aide ! soutint la jurassienne.
- Je sais mais je ne sais pas qu'elle sera sa réaction à son réveil. Il vaut mieux attendre, conseilla le médecin.
- Qu'est-ce qu'elle lui a fait ? paniqua Mimée.
- Je n'ai pas le droit de te le dire, révéla le médecin tandis qu'une larme roulait sur sa joue. Sois patiente, Mimée.
Zéro était perdu, il ne savait que faire. Harlock se rendait très souvent auprès de cet étrange ordinateur à la recherche de réponses. Le capitaine n'était plus en état de venir. Le docteur avait grand besoin d'un conseil avisé aussi espéra-t-il que l'ordinateur répondrait à son appel. Une fois qu'il fut à l'intérieur, la porte se referma. Zéro comprit que l'âme de l'Arcadia accédait à sa requête. Protégé du regard des autres, il laissa couler ses larmes.
- Je me doute de ce qu'elle lui a fait, docteur, avoua Toshiro sans utiliser de code mais en se servant de son synthétiseur vocal.
- Je suppose que vous avez étudié le rapport de l'infirmerie.
- Je l'ai surtout trouvé dans le lit de Sylvidra au moment de son sauvetage et son état ne laissait pas le moindre doute sur ce qu'il s'était passé. Je ne pensais pas que les Mazones disposaient d'une telle technologie. Ce qui m'inquiète, ce sont les dégâts psychologiques.
- Je ne suis pas psy et Harlock ne se confiera jamais à moi, regretta le médecin.
- Alors, c'est à Mimée de le faire. Elle doit sonder son âme et l'aider à remonter la pente d'une manière ou d'une autre. Hans se sent sali, humilié tout comme ses souvenirs. Sylvidra ne respecte vraiment rien. Je ne peux que le soutenir moralement, il lui faut l'amour et la tendresse de Mimée.
- Je vais la prévenir, céda le médecin.
- C'est déjà fait, elle est à l'infirmerie. Si vous le souhaitez, vous pouvez rester ici en attendant d'aller mieux, proposa Toshiro.
- J'accepte avec plaisir, le remerciât le docteur en se laissant tomber sur le sol, ses larmes se remettant à couler. Vous n'auriez pas une bonne bouteille pour que j'oublie un peu tout ça ?
Pour toute réponse, un petit morceau de la cloison s'ouvrit laissant apparaître une bouteille de red bourbon. Le médecin sourit de gratitude, s'empara de la bouteille qu'il entreprit de vider sans se servir de verre.
Mimée, à l'infirmerie, avait posé sa main sur le front du capitaine, un halo doré se dégageant de son corps enveloppant celui du capitaine d'une douce chaleur réconfortante. Harlock sous sédatif ne put empêcher Mimée de le sonder et elle découvrit ce qu'il lui était arrivé. Une fois renseignée, elle alla dans la cabine du capitaine où elle attendit son retour. Harlock se réveilla une dizaine d'heures plus tard, se leva difficilement puis il retourna dans sa cabine. En voyant Mimée assise à sa place habituelle face au fauteuil du capitaine, il eut un mouvement de recul. Il saisit la poignée de la porte, la tourna mais celle-ci était verrouillée.
- Débloque cette porte, Mimée ! ordonna-t-il. Libère là de tes pouvoirs télékinésiques.
La jurassienne se leva.
- Hors de question, je t'en prie, ne refuse pas mon aide, supplia Mimée en tendant les bras vers lui.
- Je n'ai pas besoin d'aide ! Refusa Harlock d'une voix dure. Tu ne devrais même pas être à bord ! Toshiro a désobéi à mes ordres !
- Tu étais en grand danger ! Il ne pouvait pas te laisser entre les mains de Sylvidra ! rétorqua Mimée en s'approchant de lui.
- Je vois, grinça Harlock. Tu as sondé mon esprit pour savoir ce qu'elle m'avait fait. Finalement tu es comme la reine des Mazones, tu prends ce que l'on te refuse !
La gifle ne se fit pas attendre, claquant violemment sur la joue d'Harlock. Un halo doré se dégagea de Mimée, enveloppant le capitaine qui refusait de s'y soumettre. Mimée essayait d'entrer dans son âme pour tenter de l'aider mais il résistait de toutes ses forces. Il était blessé, sur la défensive, se fermant comme une huître, voulant affronter seul une douleur qui le détruirait si personne ne soignait son âme meurtrie. Au bout de plusieurs heures d'une âpre lutte, Harlock, à bout de force, plia puis s'effondra au sol. Mimée le releva, l'aida à aller jusqu'à son lit où il s'allongea. Pendant plusieurs jours, Harlock ne quitta pas sa cabine, Mimée restant avec lui, entourant le corps du capitaine dans un halo doré soignant son âme du mieux qu'elle le pouvait. Pour l'équipage, il allait lui falloir faire preuve de patience. Personne ne savait exactement ce qu'il se passait. Yattaran et Kei, réduits à l'impuissance, se contentaient d'observer l'énergie blanche à travers les vastes bais vitrés de la timonerie. Pendant des jours, allongée près d'Harlock, l'entourant de ses bras, Mimée soigna lentement son âme. Le capitaine devenait plus serein. Le quatrième jour, Mimée cessa d'émettre son halo doré tandis qu'Harlock s'était endormi. Elle alla vider une bouteille de red bourbon pour se remettre de toute l'énergie dépensée tout en surveillant du coin de l'œil le capitaine qui dormait paisiblement. En le voyant ainsi, hors de sa carapace protectrice, affichant toute sa douceur, elle sourit. Elle n'avait pu, malgré toute la tendresse de Pline, se détacher totalement de lui. Elle s'approcha du lit, caressa d'un doigt léger les contours du visage d'Harlock puis elle sortit d'un pas tranquille. Le capitaine était prêt à reprendre son poste. A son réveil, plusieurs heures plus tard, il s'aperçut que Mimée était partie. Il se leva, passa ses vêtements de pirate puis il se rendit auprès de l'ordinateur. Toshiro, se doutant qu'ils allaient avoir une longue conversation, referma la porte derrière lui. Il n'était pas nécessaire que tout le monde entende la scène de ménage qui allait avoir lieu entre ces deux amis de longue date. Harlock prit une longue bouffée d'air.
- Est ce que tu as analysé cet étrange trou noir ? s'enquit-il en essayant de garder son calme.
- Oui. Cette chose, bien qu'elle ne soit pas un trou noir, agit comme tel bien que sa pression soit bien moins forte dans l'endroit où nous sommes qu'au début des limbes, dans ces étranges gaz noirs. Je dois dire que j'ai eu l'impression que l'Arcadia avait été saisi par un animal qui essayait de le broyer entre ses mâchoires pour ensuite l'avaler. On pourrait presque dire qu'en ce moment nous sommes entre la trachée et l'estomac…
- D'après toi, qu'est-ce qu'il y a au fond ? s'inquiéta Harlock.
- Tu le sais aussi bien que moi, un monde inconnu, révéla Toshiro.
- Nous n'avons plus de moteur, les courants énergétiques vont finir par nous entraîner vers ce monde inconnu et tout ça, parce que tu as pris le risque de me récupérer. Tu aurais dû penser avant tout à protéger l'équipage et en aucun cas à t'approcher de cette zone dangereuse ! Ma vie ne vaut pas la peine de sacrifier le vaisseau et ceux qui en font partis ! Sans compter que tu pourrais me dire ce que fait Mimée ici, coincée avec nous alors qu'elle aurait dû être en sécurité sur Jura ? explosa Harlock. J'avais donné des ordres, Toshiro, tu ne devais pas tenir la promesse qu'elle t'avait forcé à lui faire !
L'ordinateur resta silencieux à attendre que la tempête passe. C'est vrai, il avait pris un risque énorme. Son cerveau qui résistait à tout en temps normal n'avait pu supporter l'idée de laisser mourir seul son ami dans les limbes. Il voulait être auprès de lui pour, qu'au cas où il y aurait ne serait-ce qu'une toute petite chance de le sauver, qu'il puisse la tenter. De toute manière, son équipage non plus n'aurait pu supporter une telle idée. Cela dit, ayant étudié la situation, Toshiro savait qu'il n'y avait plus d'espoir, l'Arcadia allait devenir un vaisseau fantôme. Harlock serrait les poings de colère. Il tentait vainement de se calmer puis il remarqua une bouteille au sol placée à gauche de l'ordinateur. Il la ramassa.
- Tu peux me dire ce qui est arrivé à la bouteille que je réserve pour fêter l'anniversaire du premier vol de l'Arcadia ? Quel est le pochtron qui l'a vidé ?
- Je comprends que tu sois déçu de ne pas être le pochtron en question mais le docteur Zéro avait besoin d'un petit remontant. J'ai pensé que je pouvais bien sacrifier ta précieuse bouteille pour soulager un ami.
Harlock soupira en s'adossant sur l'ordinateur.
- Quelles sont nos chances, Toshiro ? l'interrogea Harlock
- J'espérai que tu ne poserais pas cette question, Hans, avoua Toshiro tristement. Nous n'en avons aucune. Les moteurs sont morts, si nous suivons les courants contraires il nous faudra au minimum soixante années pour remonter. Il y a une chose que l'on peut tenter, c'est de suivre les courants et d'aller volontairement vers le point final du trou noir avec tout ce que cela implique. C'est risqué mais de loin la meilleure solution envisageable.
- Tu es sûr que la pression va en diminuant ?
- Oui. J'ai poussé mes capteurs au maximum et au point le plus bas la pression est celle que l'on trouve dans le vide sidéral, autrement dit il n'y en a pas, affirma Toshiro.
- On n'a pas vraiment le choix. On va suivre les courants, décida Harlock à contrecœur. Est-ce que tu te rends compte que Mimée ne reverra jamais ses enfants ?
- Je suis désolé, Hans, mais c'était son choix. Elle savait qu'en retournant à bord pour te sauver elle prenait un risque non négligeable.
Harlock, écœuré par la tournure des événements, quitta la salle de l'ordinateur sans un mot laissant Toshiro reprendre ses calculs. En traversant les coursives pour rejoindre la timonerie, il entendit l'Arcadia craquer bien plus que d'habitude. Ce bruit sinistre l'inquiétait. Il espérait que son ami ne se trompait pas en affirmant que la pression allait en diminuant. Un silence de mort régnait dans la timonerie. Les deux lieutenants se tournèrent vers leur capitaine pour le saluer. Harlock en fit de même en souriant. Il monta à la plate-forme de commandement.
- Retirez les grappins, nous allons suivre les courants ! ordonna-t-il.
- A vos ordres capitaine ! obtempéra Sabu en appuyant sur le bouton de rentrée des amarres.
L'Arcadia commença alors sa longue descente vers le point final à vitesse constante. En théorie, la vitesse aurait dû augmenter mais elle restait stable, ressemblant à s'y méprendre au cours d'une rivière. Alors que le vaisseau n'était plus qu'à un millier de kilomètres du point central, un étrange phénomène se déroula sur leurs yeux. L'énergie bleue qui se dégageait du disque central semblait aussi fine que du voile, et à présent que l'Arcadia voguait à proximité, Harlock pu constater qu'elle était translucide laissant apparaître les étoiles et l'espace de ce monde parallèle inconnu. Brutalement, des arcs électriques se mirent à furieusement la balayer, elle enfla sur plusieurs centaines de kilomètres puis elle expulsa brutalement un vaisseau Mazone en piteux état. Harlock fit virer de bord l'Arcadia pour éviter que le bouclier ne subisse un nouvel assaut lié à ces arcs puis il ordonna le lancement de toutes les amarres ainsi que des grappins. L'appareil Mazone prit les courants contraires et se mit à remonter très rapidement puis une fois qu'il fut à la même distance que l'Arcadia il ralentit sa course pour se retrouver à la même vitesse que celle du vaisseau pirate lorsqu'il se laissait emmener par le flux énergétique. Les membres d'équipage de la timonerie regardèrent l'état de l'appareil en étant quelque peu inquiets.
- Je commence à me demander si c'est vraiment une bonne idée d'aller vers ce cercle énergétique capitaine, il me semble assez dangereux, s'inquiéta Yattaran.
- Analysez l'appareil pour savoir s'il y a des survivants ! ordonna Harlock.
- Il vaudrait mieux pour nous que ce ne soit pas le cas car notre armement ne fonctionne plus, souhaita Yattaran en lançant l'analyse.
Harlock attendait les résultats en serrant la barre de toutes ses forces. Lui aussi commençait à craindre que Toshiro se fût trompé. Plusieurs longues minutes plus tard, le résultat tomba.
- Aucune vie à bord, mentionnait le rapport qui s'affichait sur l'écran principal. Vaisseau Mazone inconnu.
- Comment ça vaisseau Mazone inconnu ? s'exclama Yattaran abasourdi.
- Fais un zoom avec la caméra ! intima Harlock lui aussi étonné par cette affirmation.
L'image apparut sur l'écran. Non seulement la forme ne correspondait pas à un vaisseau Mazone habituel mais de plus les symboles d'identification ne correspondaient pas non plus à ceux utilisés habituellement par les femmes végétales.
- C'est à n'y rien comprendre, capitaine ! s'exclama Kei surprise
- Au contraire, c'est on ne peut plus clair. Si derrière ce cercle lumineux il y a un monde parallèle cela veut dire que lui aussi est infesté par les Mazones, supposa Harlock.
- On ne va pas encore se les coltiner ! ragea Yattaran.
- A quelle distance est le vaisseau Mazone ? l'interrogea Harlock.
- A moins d'une centaine de kilomètres et il se rapproche, indiqua Yattaran.
- Dès qu'il est à notre portée, tu lanceras les grappins, Sabu, nous partons à l'abordage ! ordonna Harlock en souriant.
Le vaisseau fut à portée deux heures plus tard. Sabu attendit qu'il se retrouve parallèle à l'Arcadia avant de lancer les grappins, l'immobilisant totalement puis il lança les tubes d'arrimage. Les membres de la timonerie se rendirent au niveau des sas pour passer des scaphandres puis ils s'engouffrèrent dans les tubes d'arrimage. La porte du vaisseau Mazone fut ouverte en manuel. Ils entrèrent lentement dans l'appareil plongé dans les ténèbres. Ils commencèrent l'exploration à l'aide du faible éclairage fourni par les lampes portatives. Le vaisseau servait pour le transport de troupes. Ils trouvèrent les cabines, la timonerie, la zone de l'armement mais aucune des passagères. Ils finirent par arriver dans une zone fermée par une porte blindée. Il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir en manuel aussi furent ils réduits à utiliser de l'explosif. Yattaran plaça les charges en espérant qu'elles occasionneraient le moins de dégâts possibles puis il rejoignit ses amis qui s'étaient éloignés du lieu de l'explosion afin d'être à l'abri. La porte fut déchiquetée. Des morceaux de métal furent projetés avec force puis l'absence de pesanteur fit ralentir leur course, les visiteurs n'ayant plus qu'à les balayer de la main pour passer. Ils reprirent leur exploration. Ils entrèrent dans une vaste salle emplie de caissons qui ne semblaient occupés que par de la cendre. Yattaran s'approcha, les examina et comprit très vite de quoi il retournait. Il rejoignit son capitaine qui faisait le tour de la salle pour essayer de trouver un ordinateur en état de marche afin de plus en apprendre sur ce mystérieux vaisseau. Il finit par trouver un étrange cristal qu'il comptait bien passer à l'analyseur. Il regarda vers son lieutenant qui lui souriait avec malice
- Qu'y a-t-il, Yattaran ? l'interrogea Harlock. A te regarder, on dirait que tu as une bonne nouvelle à annoncer.
- Je crois que nous avons là notre ticket de sortie capitaine ! affirma Yattaran. Il faut emmener ses caissons de stase à bord !
- Tu veux que nous nous en servions ? se moqua Harlock. Vu comment ont fini leurs dernières occupantes ils ne m'ont pas l'air très fiables.
- Ça, c'est parce qu'ils étaient rattachés au circuit d'alimentation du vaisseau qui a lâché mais si j'arrive à mettre au point de bonnes batteries, il ne serait pas nécessaire de nous aventurer vers ce monde parallèle ! suggéra le petit homme à lunettes.
- Fais les emmener à bord dans le hangar numéro trois, accepta Harlock.
- Merci, capitaine ! se réjouit Yattaran.
Il alla directement s'adresser à Sabu qui, aidé par un de ses amis, commença à déplacer les caissons. De retour à bord, Yattaran s'attela à la tâche sous le regard de Toshiro qui tenait à s'assurer que ces appareils étaient vraiment sans risques avant d'autoriser une telle aventure. Tandis que l'ingénieur travaillait à mettre au point des batteries à très longue durée de vie, l'Arcadia avait cessé sa progression.
L'équipage attendait patiemment la fin des recherches du lieutenant pour savoir s'ils allaient prendre le risque de confier leur vie à des appareils issus de la technologie Mazone. Toshiro relevait régulièrement l'état du vaisseau et, contrairement à ce qu'il pensait, l'Arcadia commençait à donner des signes de faiblesse. La structure même du vaisseau semblait souffrir alors que la pression était bien trop faible pour faire le moindre mal. Il devait y avoir quelque chose qui dans le trou noir même attaquait l'appareil. Progressivement les capteurs extérieurs de la coque tombèrent en panne. Ils cessaient de fonctionner les uns après les autres. Harlock envoya un homme examiner l'extérieur du vaisseau et le résultat fut sans appel. Même si la structure tenait, le risque de fuites d'oxygène était imminent. De plus, si le vaisseau prenait le risque d'entrer dans le cercle d'énergie bleue cela pourrait bien achever les joints des plaques de blindage, ce qui transformerait l'Arcadia en une véritable passoire. L'oxygène et la chaleur disparaîtraient en quelques secondes, tuant ses occupants sur le coup. Les caissons de stase Mazone devenaient le seul moyen pour les membres de l'Arcadia de s'en sortir. Le temps était dès à présent compté. Harlock, avertit par Toshiro, annonça la mauvaise nouvelle à Yattaran qui s'acharna à la tâche jusqu'à ce qu'il trouve enfin la solution. Celui-ci, soulagé, pouvait enfin annoncer à son capitaine que tout était prêt mais un problème de taille restait encore. En comptant le capitaine, il y avait quarante et une personnes à bord mais le lieutenant ne disposait que de quarante caissons. Il connaissait suffisamment Harlock pour savoir qu'il choisirait de se sacrifier pour son équipage, ce que le lieutenant refusait de toute son âme. Le petit homme à lunettes alla malgré tout annoncer à son capitaine que les batteries étaient fin prêtes. Le médecin commença les analyses médicales sur les membres d'équipage pour faire au cas où des injections visant à aider les organismes les plus vulnérables à supporter ce long sommeil. Tandis que , ayant fait le tour de la question, se décidait à annoncer à Harlock qu'il manquait un caisson, Mimée se trouvait à l'infirmerie à subir une série de tests. Yattaran, face à la porte du capitaine, prit une longue inspiration. Une larme roula sur sa joue qu'il essuya rapidement. Il frappa puis entra. Harlock était installé sur son lit à regarder les flots énergétiques en buvant du red bourbon. Yattaran s'arrêta à sa hauteur mais conserva le silence. Le petit homme serrait ses mains convulsivement, rongé par l'angoisse.
- Que t'arrive-t-il Yattaran ? s'enquit Harlock d'une voix douce.
- Je n'ai pas assez de caissons, capitaine, avoua le lieutenant. Il m'en manque un. J'en avais assez à la base mais un des appareils est défectueux. Au moment de la surcharge dans le système du vaisseau Mazone ses circuits ont grillés.
- Ne te désole pas pour si peu, le rassura Harlock. C'est à moi de rester. Où en sont les préparatifs ?
- Le docteur Zéro termine les tests, indiqua-t-il d'une voix blanche tandis que ses yeux se noyaient de larmes.
Yattaran s'en voulait, il s'était promis de ne pas pleurer devant le capitaine et il se retrouvait incapable de contenir le flot de ses larmes. Il se trouvait faible et méprisable. Harlock posa sa main sur son épaule puis il lui sourit avec douceur ce qui acheva le lieutenant dont les larmes se transformèrent en sanglots qu'il n'arriva pas à contenir. Harlock se rendit à l'infirmerie où le docteur l'accueillit avec une mine grave, ce qui l'inquiéta.
- Est ce que c'est dangereux pour le corps humain de se retrouver en stase dans ce genre de caisson ? l'interrogea Harlock.
- Non, en aucune façon. Tous vos hommes sont en parfaite santé, je n'ai eu à leur faire que des piqûres de vitamines pour les aider à supporter le long sommeil qui les attend, affirma le médecin en gardant les yeux rivés sur son rapport.
- Qu'est-ce qu'il y a, alors ? s'angoissa Harlock.
- C'est Mimée, son corps ne supportera pas la stase, cela la tuera ! révéla le médecin.
Le cœur d'Harlock se serra tandis qu'une boule d'angoisse se formait dans son estomac.
- Vous en êtes certain ? insista-t-il en pâlissant.
- Pas à cent pour cent mais le petit pour cent de chance qui reste me parait bien faible, capitaine.
- Elle le prendra ! intima Harlock. Si nous la laissons à bord de l'Arcadia, elle sera condamnée dès que les fuites d'oxygène se multiplieront !
- Capitaine, elle a déjà pris sa décision, elle refuse d'entrer dans le caisson d'autant plus qu'elle sait qu'il en manque un… avoua le médecin.
- Quel est l'imbécile qui le lui a dit ? explosa le capitaine.
- Personne, elle n'a eu qu'à sonder Yattaran pour découvrir la vérité.
- Je suis le capitaine de ce vaisseau, je suis celui qui prend les décisions et elle entrera dans ce fichu caisson ! s'exclama-t-il en colère.
Harlock, après cette terrible nouvelle, fila jusqu'à sa cabine où il trouva Mimée qui l'attendait patiemment avec un verre de vin à la main. Elle allait au-devant d'une rude bataille qu'elle savait perdue d'avance, ce fut pourquoi elle prit une précaution qui priverait Harlock de son droit de sacrifier sa vie inutilement. Elle posa le verre sur la table puis elle s'approcha d'Harlock. Le capitaine pouvait entendre une très ancienne chanson s'échapper du système acoustique. Il reconnut Dream a little dream of me tandis que Mimée se réfugiait dans ses bras.
- Je ne changerai pas d'avis, Hans, affirma-t-elle.
- Mimée ! gronda Harlock.
Elle posa sa main sur les lèvres de l'homme qu'elle n'avait pu cesser d'aimer.
- Je mourrai dans ce caisson tandis que toi, il te gardera en vie, alors je t'en prie, mon amour, accepte d'entrer dans cet appareil.
- Hors de question que je vive si tu dois mourir, décréta Harlock en enlevant la main de Mimée de ses lèvres.
La jurassienne pu voir dans l'œil de son amour tout le feu de la passion qui n'avait cessé d'exister malgré leur séparation.
- Je ne veux pas t'emmener avec moi dans la tombe, Hans, donc je t'en supplie, choisi de vivre !
- Ma vie et ma mort m'appartiennent, Mimée, ce n'est pas à toi de décider pour moi ! se défendit Harlock
C'est là où tu te leurres, mon amour, qu'en comprendras-tu enfin que ta vie ne t'appartient pas totalement, pensa Mimée.
- Qui plus est, je te signale que tes enfants attendent le retour de leur mère ! rappela Harlock d'une voix dure. Donc, tu entreras sans ce caisson de gré ou de force !
Un halo doré se forma autour du corps de la jurassienne.
- Qu'est-ce que tu comptes faire, Mimée ? T'opposer à moi peut être ? éructa le capitaine dont la colère augmentait.
- Je veux que tu vives, Hans ! Mon destin était scellé dès que nous sommes entré dans ce trou noir mais non le tien. Je t'aime, je n'ai jamais cessé de t'aimer et je refuse de te perdre ! Je ne monterai jamais à bord de ce caisson. Tu ne pourras pas m'y forcer et tu le sais ! Les drogues humaines ne marchent pas sur moi, tu ne peux donc user de cette ruse pour me faire obéir, de plus si j'utilise mon halo protecteur tu ne pourras pas utiliser la force non plus.
- Dans ce cas, nous mourrons ensemble car je ne veux pas me réveiller dans un monde dans lequel tu ne serais plus ! répliqua Harlock avec force.
Harlock se dirigea vers la table, saisit le verre de vin puis le vida d'un trait. Il le reposa. Mimée s'approcha de lui, son halo doré s'estompa puis disparut totalement dès qu'Harlock eut vidé son verre. Une fois qu'elle fut à sa hauteur, Harlock la saisit au poignet.
- Désormais, je te tiens et tu vas entrer dans ce caisson ! hurla-t-il.
Mimée ne bougea pas, gardant son calme. Harlock comprit que cette attitude signifiait que la jurassienne avait certainement prévu un plan de secours Alors qu'il voulut l'attirer vers lui pour l'emmener de force, il sentit ses jambes se dérober sous lui. Il s'effondra au sol en lâchant le poignet de Mimée. Il sentait une vague de fatigue l'envahir. Sa vue se brouillait, il n'arrivait pas à croire que Mimée avait osé le droguer. De plus le médicament devait être violent car il avait beau lutter de toutes ses forces, le sommeil le gagnait très rapidement. Il s'affala au sol, se retrouva sur le dos alors que la porte de sa cabine s'ouvrait avec fracas laissant entrer tout son équipage qui envahit la pièce.
Une heure auparavant, Yattaran avait regroupé l'ensemble de l'équipage pour leur annoncer la terrible décision de leur capitaine. Dès la nouvelle annoncée, une explosion de colère secoua l'assemblée.
- Hors de question d'accepter cela ! hurla le contremaître. L'Arcadia sans son capitaine ne serait plus l'Arcadia. Que se passera-t-il à notre sortie ? Nous serons dépositaires d'une pièce de musée ? Harlock ne peut pas nous abandonner ! Il faut le faire entrer de force dans ce caisson !
- Tu sais ce que cela sous-entend ? insinua Yattaran. Si nous nous opposons à lui, cela veut dire que nous faisons une mutinerie ! Maintenant il faut être clair, si à son réveil Mimée n'est plus là, il pètera le dernier plomb qui lui reste. Ça fait un moment qu'il est sur la corde raide. La mort de Mimée l'achèverait et pourrait bien le faire basculer dans la folie. Cela veut dire que l'un d'entre nous doit se sacrifier pour offrir à Mimée une chance de s'en sortir même si elle est très faible. Qui est volontaire ?
Le lieutenant leva la main ainsi que l'ensemble des personnes présentes.
- Bon, ben va falloir régler cela à la courte paille, proposa Kei.
Mazu prépara des bâtonnets qui furent tirés au hasard par l'ensemble des participants.
- Le problème est réglé, ce sera moi, révéla Yattaran en montrant son bâtonnet écourté. Nous savons tous à quel point Harlock est rapide donc il falloir tous se jeter sur lui pour qu'il n'ait pas le temps de réfléchir ! Vous êtes tous prêts ?
- Ouais ! Allons lui botter le cul ! hurla le contremaître.
Un silence gêné se fit après cette brutale exclamation puis un violent cri de guerre retentit dans les coursives de l'Arcadia alors que l'équipage se ruait vers les quartiers du capitaine pour les prendre d'assaut. En trouvant le capitaine qui se débattait comme un beau diable contre le sommeil, l'ensemble des mutins se calma. Mimée les regarda avec douceur, heureuse d'apprendre que jamais il ne l'aurait abandonné. Harlock ne tenait plus, il finit par s'endormir. L'ensemble de l'équipage se pencha pour le regarder.
- Il ressemble à ça quand il dort ? s'étonna le contremaître. C'est dingue, lui qui a l'air parfois si sévère, il a l'air tout….
- Mignon, termina Yattaran en souriant. C'est vrai que malgré les marques sur son visage quand il dort, il a une gueule d'ange !
- Il est même à croquer, sourit Mazu en le regardant attentivement. Il devait être adorable quand il était bébé.
Mimée ne put s'empêcher de rire en entendant de tels compliments sur son amour. Elle avait par précaution rapidement sondée les personnes présentes en douceur pour que celles-ci ne se doutent pas de cette intrusion et elle fut horrifiée en entendant le plan qu'elles avaient ourdi. Comment Yattaran avait-il pu penser qu'elle accepterait une telle chose ?
Une civière fut amenée. Les membres d'équipage installèrent le capitaine après lui avoir retiré sa cape que Mimée posa sur le lit. Ils emmenèrent ensuite Harlock dans le hangar où l'ensemble des caissons avait été installé. Il fut emmené à celui qui se trouvait au centre. Mimée suivit de près les deux hommes qui emmenaient l'amour de sa vie. Harlock fut déposé tout en douceur, les hommes faisant très attention à ne pas le heurter. Une fois qu'il fut confortablement allongé, Mimée leur demanda de sortir. Yattaran, pensant que son plan n'était pas découvert, fit évacuer le hangar. Mimée resta plusieurs minutes à le regarder dormir, l'entourant d'un halo doré. Elle caressa délicatement son visage puis elle appuya sur la commande de fermeture du caisson. Un halo vert envahit le caisson et elle entendit à travers les hauts parleurs de l'Arcadia le cœur d'Harlock ralentir.
Toshiro était lui aussi inquiet, c'était la première fois qu'ils se servaient de technologie Mazone. Il était anxieux à l'idée de confier la vie de son ami à cet appareil mais il savait qu'il n'avait pas le choix. Il ne savait que trop, si tout se passait comme prévu, la colère d'Harlock à son réveil lorsqu'il apprendrait que son ingénieur avait donné sa vie pour laisser à Mimée une chance de survivre. Si, en plus, il s'avérait que ce sacrifice avait été inutile, il n'osait imaginer la rage de Hans au moment de son réveil. L'organisme d'Harlock ralentissait de plus en plus, ses fonctions vitales se mettaient à leur tour en sommeil, les activités cellulaires et cérébrales étaient pratiquement nulles. Harlock se retrouvait dans un état proche de la mort. Il allait faire un long rêve qui, pour lui, ne représenterait qu'une nuit de sommeil alors qu'il allait durer un temps considérable.
Mimée ressortit du hangar en dégageant un halo bienveillant visant à rassurer l'ensemble de l'équipage. Elle se rendit directement à l'ordinateur central. Yattaran avec le docteur Zéro commença la lente installation des personnes. Pour s'assurer qu'aucun membre d'équipage ne serait en danger de mort, le docteur et le lieutenant faisaient entrer les hommes un par un. Ils attendaient ensuite que l'activité biologique de la personne baisse puis se stabilise pour passer au suivant. Le docteur avait installé dans sa desserte médicale un nombre conséquent de seringues emplies d'adrénaline pour qu'il puisse relancer directement le cœur au cas d'un mauvais fonctionnement des caissons et ainsi éviter les dégâts au cerveau. Yattaran les avait vérifiés dans l'urgence, il avait réparé du mieux qu'il pouvait et c'était avec angoisse qu'il surveillait les réactions des métabolismes de ses amis. Kei s'installa à son tour, en saluant le premier lieutenant qui lui rendit son geste avec le sourire.
Alors que la jeune femme entrait dans un profond sommeil, Toshiro remarqua un détail inquiétant. Yattaran lui aussi avait senti quelque chose, le vaisseau avait légèrement dévié. Il se précipita hors du hangar puis il se courut le plus vite qu'il le pouvait pour rejoindre la timonerie. Il se rua vers les baies vitrées alors que les premiers grappins lâchaient faisant dangereusement glisser l'Arcadia sur le flot énergétique. Les amarres lâchèrent à leur tour provoquant la descente de l'Arcadia vers la zone basse. Toshiro prit le contrôle de la barre en urgence pendant que Yattaran remontait les amarres ainsi que les grappins pour pouvoir les renfoncer dans l'énergie blanche en utilisant toute la force du lanceur. Il ne lui restait plus beaucoup de temps, l'Arcadia était presque à portée du cercle bleu qui n'aurait aucun problème pour l'absorber le faisant entrer dans un monde inconnu. Le vaisseau sillonnait sur le dernier cercle lorsque le lieutenant renvoya les différentes fixations qui se fichèrent profondément dans l'énergie blanche. Yattaran se releva en tremblant, L'Arcadia avait échappé de peu à la catastrophe, dans l'état dans lequel il était, il n'aurait jamais supporté le contact avec cette étrange énergie bleue.
- Il est temps d'en finir ! s'exclama-t-il en retournant dans le hangar.
Mimée avait attendu que la situation se stabilise pour reprendre sa discussion avec l'ordinateur.
- Tu es certaine de ta décision, Mimée ? s'enquit l'ordinateur très inquiet.
- C'est la meilleure solution, Toshiro. Tu sais très bien que ce caisson me tuera, je ne peux pas laisser Yattaran sacrifier sa vie en vain ! répliqua-t-elle avec sagesse.
- Hans…protesta Toshiro
- Je sais, mais je compte sur toi et l'ensemble de l'équipage pour veiller sur lui et lui faire accepter ce qu'il se sera passé. Toi et moi nous savons que c'est inévitable. Et puis, ce n'est pas comme si je me retrouvais seule pendant mes derniers instants, tu seras là et l'homme que j'aime sera en sécurité.
- Je ne pense pas que tu auras Yattaran aussi facilement que tu as eu Hans, douta Toshiro.
- Je sais que ce n'est pas un idiot, sourit Mimée. Et je me doute qu'il compte se servir de l'alcool pour pouvoir m'endormir, c'est bien connu que si j'en bois de trop, cela entraîne une digestion difficile et je finis par somnoler. Je vais juste le prendre par surprise
- Tu ne vas quand même pas… ? s'indigna Toshiro.
- Tout est bon pour sauver la vie de ceux que l'on aime, Toshiro. Ne t'inquiètes pas, il sera juste sonné, je ne veux pas lui faire de mal, le rassura Mimée. Où en sont les préparatifs ?
- C'est au tour du docteur Zéro, il est le dernier, indiqua Toshiro.
- Je vais rejoindre Yattaran, prendre un dernier verre en sa compagnie ensuite je l'installerai pour son long sommeil. On se revoit tout à l'heure, Toshiro, le salua Mimée en sortant.
Elle se rendit directement dans le hangar où elle fut accueillie par un Yattaran souriant qui tenait deux bonnes bouteilles de saké issues de la précieuse réserve de Mazu. Un halo doré de gourmandise s'échappa de la jurassienne, faisant croire au lieutenant qu'il avait ferré sa proie. Ensemble, les deux amis se rendirent dans la cabine du capitaine afin de partager un dernier verre.
Yattaran observait, inquiet, l'énergie bleue et l'étrange passage qu'elle dissimulait. Par précaution, le vaisseau n'avait pas emprunté les courants contraires, le docteur Zéro ayant suggéré que la mise en sommeil devait se faire le vaisseau à l'arrêt, parfaitement stable pour éviter que les systèmes aient des problèmes pendant la procédure de mise en sommeil. Mimée vidait verre sur verre, un halo doré se dégageant à chaque fois que l'un d'entre eux était terminé. Elle observa le petit homme à lunettes. Qui eut cru que, derrière cet aspect volontairement simplet, se cachait une telle noblesse d'âme. En fait, très peu de gens savaient qui était véritablement Yattaran, même les membres d'équipage ne le connaissaient pas vraiment, elle n'était même pas certaine qu'Harlock ne sache sa véritable personnalité. D'un certain côté, elle partait rassurée, Yattaran veillerait sur Harlock si personne ne le faisait.
- Ne t'inquiètes pas, Yattaran, pour l'instant cette force étrange est tranquille, affirma Mimée.
- Je l'espère, si elle nous attaque, le vaisseau se disloquera, Mimée, et nos amis n'auront aucune chance de s'en sortir.
- Tu baisses enfin le masque au bout de toutes ses années, Yattaran, sourit Mimée.
- Il n'est pas nécessaire que je le garde face à toi surtout vu ce qui nous attend, révéla Yattaran. Je dois dire que l'Arcadia est le seul endroit où je me suis senti bien, loin des convenances, libre de faire tout ce que je voulais avec des personnes qui ne me jugeraient jamais, dans une ambiance de franche rigolade souvent.
- Donc, tu peux comprendre ma décision, je sais quelle a été la tienne et je la refuse ! soutint-elle fermement. Tu vas monter dans ce caisson !
- Mimée, si tu n'es pas là à son réveil, il va s'effondrer, sois raisonnable, je t'en supplie, la pria Yattaran en la regardant. Harlock n'arrive pas à comprendre que sa vie ne lui appartient pas totalement. J'ai l'impression qu'il n'a toujours pas réalisé que l'on sait ce qui se cache derrière cette carapace glaciale. Je sais que ce que l'on a fait est égoïste mais nous sommes trop liés à lui pour accepter qu'il se détruise ou qu'il meure. Je dois avouer que, lorsqu'il a dissout notre groupe, cela nous a fait beaucoup de mal.
Yattaran rougit légèrement en pensant à l'aveu qu'il allait faire.
- En fait, je sais que cela n'a pas de sens mais je crois qu'on est une famille dont Harlock est le pilier, une sorte de père, si on le perd, tout s'effondrera et pour qu'il tienne, il faut que tu vives, Mimée.
- Ma décision est prise, Yattaran. Ta tentative pour contrer ma volonté ne peut être que réduite à l'échec, affirma Mimée.
- Mimée…tenta Yattaran une dernière fois alors qu'un halo doré se matérialisait autour de la jurassienne.
Le choc fut brutal. Yattaran ressentit une vive douleur puis ce fut le noir complet dans son esprit. Mimée le prit dans ses bras pour l'emmener jusque dans le hangar. Elle l'allongea dans le dernier caisson, suivit la procédure puis elle le recouvrit d'un drapeau marqué de l'emblème des pirates. A présent qu'elle se retrouvait seule, l'Arcadia allait être bien silencieux.
Elle retourna à la timonerie, Toshiro devant se charger de l'ultime manœuvre qui consistait à voguer tout près du cercle d'énergie puis de prendre le courant contraire sans se faire happer par l'énergie bleue. Elle défit les amarres, coupa la corde des grappins pour que l'Arcadia puisse poursuivre sa traversée. Toshiro contrôlait la barre tout en douceur en espérant que l'énergie ne détecterait pas l'appareil. Ils en étaient au dernier cercle d'énergie lorsque l'énergie se réveilla brutalement. Toshiro tourna la barre à cent quatre-vingt degrés en espérant échapper à son emprise. Alors que l'énergie commençait à l'englober, le vaisseau parvint à prendre le courant contraire qui allait les faire remonter jusqu'à la surface. Les lumières à bord commencèrent à clignoter. La génératrice, à cause de toute cette énergie qui envahissait ses circuits, se retrouvait en surrégime, le régulateur ayant lâché dès que l'énergie était arrivée jusqu'à elle. De violents arcs électriques frappaient le bouclier en continu, provoquant des surcharges dans les consoles de commandement dont les circuits fondirent. Mimée se protégea derrière le fauteuil d'Harlock pour éviter d'être frappée par les gerbes d'étincelles qui jaillissaient de toutes parts. A l'extérieur, les caméras furent détruites, rendant Toshiro complètement aveugle sur ce qu'il se passait dehors. L'énergie bleue englobait totalement le vaisseau mais elle ne pouvait l'entraîner, les courants contraires le faisant inexorablement remonter vers la surface.
Mimée, une fois les gerbes d'étincelles calmées, regarda vers la baie. L'énergie bleue envahissait tout l'espace et semblait s'épaissir de seconde en seconde. Elle tremblait comme une feuille. Ce n'était pas l'idée de sa propre fin qui l'effrayait mais l'idée que ses amis ne s'en sortent pas l'horrifiait. L'énergie se mit à battre comme une pulsation cardiaque et, alors que tout semblait se calmer enfin à l'extérieur, l'Arcadia commença à se dédoubler. Au bout de quelques secondes, son jumeau se détacha complètement, se faisant entraîner vers le cercle énergétique qui l'engloba totalement, l'emmenant vers ce monde inconnu tandis que l'Arcadia poursuivait sa lente ascension. Bien que le calme soit revenu à bord, l'éclairage ne revenait pas.
- Toshiro ? appela Mimée.
- Je vais bien et toi ça va ? s'inquiéta Toshiro.
- Je vais bien, j'ai juste le cœur qui bat beaucoup trop vite, avoua-t-elle en s'asseyant.
Elle respira profondément pendant de longues minutes puis elle décida de quitter la timonerie. En arrivant près de la porte, elle constata que celle-ci ne s'ouvrait pas de manière automatique. Elle l'ouvrit donc en manuel puis la referma derrière elle. Les ascenseurs eux aussi ne fonctionnaient plus. Elle dû faire tout le trajet par les échelles de secours. Une fois dans la salle de l'ordinateur, elle constata que beaucoup de systèmes ne fonctionnaient plus non plus.
- Est-ce que tout va bien, Toshiro ? s'enquit-elle
- Pas vraiment, Mimée, la génératrice est morte, annonça-t-il.
- Comment est-ce possible ? l'interrogea-t-elle d'une voix blanche.
- C'est cette étrange énergie qui a fait surchauffer ses systèmes. Je n'ai plus aucune réponse. J'ai donc coupé tous les systèmes qui n'étaient pas indispensables.
- Comment va-t-on faire pour le retour ? paniqua Mimée. Tu devais contacter l'îlot dès que l'Arcadia sortirait des limbes pour pouvoir réveiller tout le monde dans un endroit sûr !
- Je n'aurai pas l'énergie nécessaire, avoua l'ordinateur.
- Non, c'est impossible ! s'exclama Mimée au bord des larmes. L'Arcadia se retrouvera à la merci du premier pillard venu. Coupe les régénérateurs d'air et le chauffage ! Il faut transférer toute l'énergie dans tes batteries.
- Ils ont déjà lâché, Mimée, révéla Toshiro tristement. Cet endroit deviendra aussi glacial que l'espace d'ici quelques heures.
- Ça n'a pas d'importance. Est-ce qu'il y a des batteries de secours qui pourraient t'aider à récupérer l'énergie nécessaire ? insista-t-elle.
- Elles ne pourraient servir qu'à recharger les miennes, affirma Toshiro. Ce qui me permettra de maintenir la barre pour le temps du voyage, enfin j'espère car j'ai été obligé de revoir mes calculs.
- Combien de temps ? l'interrogea Mimée.
- Je n'en sais rien, bien plus que prévu en tout cas, annonça-t-il tristement. Il nous reste plus qu'à espérer que notre bonne fortune nous fera tomber sur des gens qui voudront nous sauver.
- Autrement dit, il n'y en a aucune, comprit Mimée, horrifiée. Avec la réputation que traîne Harlock, dès sa sortie, il y aura une cohorte de vaisseaux pour le descendre.
Ses larmes se mirent à couler.
- Nos amis sont perdus, réalisa-t-elle en pleurant. Que mes Dieux leur viennent en aide !
- Il faut garder espoir, Mimée. Je vais suivre le plan prévu, c'est tout ce que je peux faire, décida Toshiro.
- Je vais t'amener les batteries.
Mimée quitta les lieux et, sous les conseils de Toshiro, elle commença à prospecter à travers l'Arcadia pour ramener toutes les batteries nécessaires. Elle en trouva une vingtaine que Toshiro vida complètement pour recharger les siennes. Mimée, une fois cette tâche terminée, retourna dans la cabine du capitaine.
Elle regarda la pièce, cet univers qu'elle connaissait si bien. Elle saisit la cape du capitaine qu'elle décida d'emmener à la timonerie pour la déposer sur le siège de commandement. Elle observa l'intérieur du trou noir un long moment à travers les baies vitrées de la timonerie. La température baissait rapidement. Elle se demanda ce qui la tuerait en premier, les fuites d'oxygène ou la température glaciale qui n'allait pas tarder à régner à bord. L'Arcadia progressait lentement sur les courants contraires. Etrangement ceux-ci semblaient plus lents que le courant primaire qui les avait emmené jusqu'à la limite du siphon. Elle comprenait mieux les hésitations de Toshiro à donner une estimation du temps nécessaire pour le retour.
Elle retourna à la cabine, Toshiro ne pouvait même plus communiquer avec elle car chaque atome d'énergie était devenu indispensable pour qu'il puisse mener sa mission à bien. Elle s'installa exceptionnellement dans le fauteuil d'Harlock puis elle se mit à jouer de la harpe pendant des heures en buvant quelques verres de red bourbon. Le froid s'intensifiant, ses doigts commencèrent à avoir du mal à jouer, elle s'interrompit, posa sa harpe à côté d'elle puis elle but un autre verre. Elle savait qu'elle n'en avait plus pour longtemps aussi attendit-elle dignement que la mort arrive enfin. Ses membres s'engourdissaient. Elle ne pouvait plus bouger, ses jambes étaient devenues lourdes comme le plomb. Elle se sentait de plus en plus fatiguée, ses idées s'embrouillaient et son cœur battait de plus en plus vite en espérant que la circulation sanguine permettrait de faire conserver au corps une température normale mais il n'en fut rien. Le froid de la mort gagnait. Mimée sentit son cœur lâcher. Elle ne hurla pas, supportant la douleur, tenant à rester digne dans la mort pour ceux qui arriveraient jusqu'à elle, c'était là la seule chose qu'elle s'accordait. Toute sa vie défila devant ses yeux, son passé sur Jura, la destruction de celle-ci par les plantes mutantes, sa rencontre avec Harlock, leur amour, le terrible choix de Hans qui voulait qu'elle soit pleinement heureuse puis ce terrible accident qui allait lui coûter la vie. Elle souhaita de toute son âme que ses amis s'en sortent et ce fut dans une prière muette peu de temps avant que la vie ne s'éteigne en elle qu'elle souhaita que ses Dieux veillent sur ses amis ainsi que sur l'homme qu'elle aimait.
