Après mûre réflexion, Ygrith reste petite, mais n'est pas aussi minuscule que le pense Merlin…
Disons que celui-ci n'a pas le compas dans l'œil.
(oui, j'ai écris ces lignes dans l'unique but que le titre ne soit pas dérangé dans la version Web, laissez-moi être maniaque en paix)
01
L'Apprenti Sorcier – Paul Dukas
Ygrith était une bonne magicienne, une amie de confiance et avait de nombreuses qualités. Mais elle n'était pas du matin.
Alors ça, non, c'était trop lui demander.
C'est pourquoi elle ne fit que grogner et se tourner sur le ventre lorsque Cirothe lui souffla sur le visage pour la réveiller. Mais il fallait se rendre à l'évidence : un sol de grotte tout granuleux et caillouteux, ce n'était pas le top du confort. La jeune fille soupira, et grimaça de douleur. Elle avait atrocement mal absolument partout. Sa tête était horriblement douloureuse et elle bougonna en cherchant ses lunettes à tâtons.
Sans elles, Ygrith était quasiment aveugle. Redressée en position assise, elle les mit sur son nez et inspecta les alentours.
La grotte n'avait pas changé d'un pouce, et elle soupira de dépit en chassant une boucle noire qui vint chatouiller sa joue. Cirothe la regarda faire avec cet air de chat amusé qu'elle arborait toujours lorsque Ygrith agissait comme une enfant capricieuse. La magicienne lui tira la langue, libéra sa chevelure sombre pour la rattacher dans un chignon lâche qui lui retomba sur la nuque.
– Tu devrais enfiler la vieille robe que tu as emmenée, fit Cirothe en se léchant les griffes, comme chaque matin.
– Pourquoi ? Demanda Ygrith, qui se leva comme un ressors, oubliant momentanément ses courbatures. Ça a marché ?
– Je ne sais pas, je me suis réveillée une dizaine de minutes avant toi, répondit son amie en plantant un regard placide sur elle. C'est au cas où. Dans le pire des cas, on est en plein milieu de la forêt, tu ne risques pas de croiser qui que ce soit qu'on connaît ici. Dans le meilleur, tu peux passer pour une paysanne perdue dans les bois, vu ton état… Il suffit de salir la robe et de la déchirer un peu.
Ygrith hocha la tête docilement, un bâillement au bord des lèvres. Elle essuya une larme de sommeil au coin de son œil, tandis que son cerveau prenait le temps de se remettre en marche. Elle était plutôt malléable au réveil, ses capacités cognitives n'étaient pas à leur maximum.
Néanmoins, aussi mal réveillée puisse-t-elle être, un détail la frappa soudainement, et la secoua avec plus d'efficacité qu'un café noir.
– Je ne vais pas te laisser là ! S'insurgea la jeune fille. Toute seule, et sans défense !
– Bien sûr que si, c'était prévu comme ça je te rappelle.
Ygrith bougonna de nouveau, lui tira la langue, puis finit par soupirer et obtempérer. De toute manière, Cirothe était la seule qui arrivait à la faire plier à sa volonté. Elle était incapable de résister trop longtemps au regard couleur de vigne rouge de la dragonne.
La magicienne l'avait vue sortir de l'œuf, l'avait nourrie et éduquée. Et l'avait évidemment parée contre ses « Puppy Eyes Attack » comme disait son père. Elle avait vu ses écailles rouge vin devenir épaisses, brillantes et protectrices. Elle l'avait vue passer de la taille d'un chat à celle d'un poney Shetland en trois mois à peine.
Désormais, elle avait huit mois et avoisinait la taille d'un minibus. Raison de plus pour qu'elle reste cachée, au moins le temps qu'Uther quitte le trône de Camelot.
La jeune fille se débarrassa de son sweat-shirt noir, si grand qu'il lui tombait sur les genoux. Il avait appartenu à son père, et elle avait lancé un sort pour conserver son odeur intacte. Depuis qu'il était parti, elle le portait tous les jours, ou presque. Elle caressa le tissu épais et chaud, avec un motif sportif blanc au milieu.
La jeune fille frissonna sous la fraîcheur de la grotte, et s'empressa de fouiller son sac échoué à l'autre bout de la pièce pour trouver la fameuse robe. Ygrith enfila à une vitesse record la vieille robe vert foncé, râlant quand elle tomba plus bas que ses pieds. Si seulement elle avait eu le temps de la raccommoder… Quoique.
Une idée un peu dingue germa dans son esprit tout aussi farfelu et elle adressa un sourire à Cirothe, qui lui rendit un regard suspicieux.
Quel genre de plan grotesque et saugrenu lui était encore venu ?
– Eh, Cirothe...
– Oui ?
– Tu l'endommagerais pour moi s'il te plaît ? Sourit la jeune fille en pointant la robe.
La dragonne eu un mouvement facial qui ressemblait à s'y méprendre au haussement d'un sourcil sarcastique. Elle s'approcha, ses griffes cliquetant sur le sol de la grotte.
Cirothe souffla sur les manches et la jupe, les enflammant doucement pour faire des traces de brûlure, mais les éteignit bien vite du bout de la langue. Elle se servit de ses crocs et de ses serres pour déchirer le vêtement et grogna quand un bout resta coincé entre ses dents effilées.
Ygrith pouffa, puis enleva le tissu gênant, nullement effrayée. Elle brossait ces dents-là depuis tellement longtemps...
– Bon, maintenant que ça s'est fait, il me faut des blessures, déclara Ygrith, mortellement sérieuse.
– Pardon ? S'exclama son amie à écailles. Tu es folle, il n'en est pas question !
Sans l'écouter, la magicienne s'approcha d'un rocher tombé durant l'incantation et murmura une formule. Un morceau de pierre s'en détacha et vint la frapper violemment à la tempe, la faisant tomber dans les vapes pendant quelques minutes.
Durant lesquelles Cirothe paniqua et tenta de la réveiller… pour finalement se calmer et mettre au point une vengeance.
Quand elle rouvrit les yeux, elle adressa un grand sourire à son amie écailleuse, une plaie saignante barrant sa tempe droite. Par chance, et heureusement pour les nerfs de cette pauvre Cirothe, elle n'eut pas à réitérer l'expérience : tombée la tête la première, sa lèvre s'était fendue et elle avait une écorchure à la joue. Couverte de poussière à cause de sa nuit au sol et de sa chute, elle n'eut plus qu'à détacher ses cheveux et à les emmêler encore un peu plus.
La dragonne la regarda faire avec un mélange d'exaspération mêlée d'un certain amusement. Un léger ricanement fit vibrer son poitrail lorsque la magicienne se tourna dos à elle.
– Ygrith ?
– Ouais ?
– Ton chewing-gum est dans tes cheveux, ricana la dragonne.
– Merde !
La jeune fille galéra prodigieusement durant cinq minutes à arracher la boule collante, embarquant une bonne poignée de boucles noires avec. Ygrith, sous les rires de Cirothe, grimaça de douleur, et soupira avec dépit.
Non, vraiment, elle détestait qu'on touche à ses beaux cheveux, même si elle-même n'en prenait pas grand soin.
Le bon côté, c'était que ça rajoutait du poids à la mise en scène.
– Bon, je te laisse mon sac, fais-y attention, d'accord ? Ne l'écrase pas, il y a mes médicaments dedans. Oh, et ne touche pas à... L'OEUF ! Nom d'un cul de jatte ! J'ai failli l'oublier !
Ygrith se précipita vers l'œuf violet, qui n'avait toujours pas bougé de sa spirale. La magicienne le prit délicatement dans ses mains et essuya tendrement le liquide qui avait refroidi sur la coquille d'un violet profond.
La jeune fille murmura un sort, et bientôt la coquille fut comme illuminée de l'intérieur, et elle eut un sourire tendre en voyant le bébé à l'aspect reptilien qui grandissait dans l'œuf. Grithore et Athkor seraient tellement fiers de leurs enfants…
Un museau chaud et écailleux vint se coller à son flanc, et elle sourit à Cirothe, qui regardait l'œuf avait dévotion. La magicienne se sentit idiote de vouloir la mettre en garde et de lui dire de faire attention. Si elle-même aimait déjà l'autre dragon, Cirothe lui était entièrement dévouée, à tel point qu'elle n'oserait pas le laisser seul un seul instant.
Souriante, elle déposa un bisou bruyant sur le nez de Cirothe, et sortit de la caverne en laissant son sac et ses amis.
o0o
Il avait faim, mal aux fesses et mal aux jambes.
Cela faisait deux jours entiers qu'ils étaient à la recherche du magicien à l'origine de l'orage étrange, ratissant la forêt entière sur ordre du roi lui-même. Depuis le tournois de la mêlée, il accablait Arthur et les chevaliers de tâches en tout genre, les envoyant aux quatre coins de Camelot pour n'importe quelle bonne raison.
Et, évidemment, Merlin suivait le mouvement.
La troupe de chevaliers n'avaient même pas bronché, habitués à sa présence complètement incongrue au sein de leur groupe. Il s'estimait heureux de ne pas avoir à quitter les environs de la forteresse, pour une fois.
Oh, il avait bien compris depuis le temps qu'Uther cherchait simplement à ce que son fils voit un peu du pays, se rapproche du peuple pour en faire un roi juste. Malgré le fait qu'Arthur soit un crétin doublé d'un imbécile, il devait bien s'avouer que le prince était un héritier parfait au trône de Camelot. Cela n'empêchait pas Merlin de grimacer quand Arthur lui annonçait un voyage à plus de dix lieues.
Gaius aussi râlait, parce qu'il n'avait plus son larbin préféré sous la main.
C'était pire encore pour le sorcier depuis que Morgane s'était ouvertement déclarée hostile. Quand il n'était pas au palais, elle avait champ libre pour toutes ses tentatives d'assassinat rocambolesques. Il ne comptait plus le nombre de fois où il avait déjoué ses plans… et à imaginer ce qu'elle pourrait être en train de fomenter, là, tout de suite, il eut un frisson d'appréhension.
– Merlin ! Fit Arthur d'une voix autoritaire, le tirant de ses pensées.
– Oui, sire ? Souffla-t-il.
– Descend de cheval, tu as l'air idiot, pour changer. Et va chercher du bois, on bivouaque ici cette nuit.
Merlin cligna des yeux, et remarqua qu'effectivement tous les chevaliers avaient mis pied à terre. Il s'empressa de les imiter et attacha sa jument avant d'aller chercher des branches sèches.
Dans un petit soupir satisfait, il s'éloigna le plus possible pour dégourdir ses jambes. Toutefois, il ne pouvait s'empêcher de penser à Morgane et au danger qui planait au-dessus de Camelot tout entier comme une épée de Damoclès.
Nul doute qu'elle et sa sœur tenteraient bientôt de prendre le pouvoir, une fois de plus. Et si cela se produisait alors qu'Uther les avait envoyés à l'autre bout du pays…
Un craquement le fit se redresser vivement.
Les sens à l'affût, il regarda tout autour de lui à la recherche du danger. Nulle branche ne craquait comme cela sans avoir été écrasée. Il se remit à la tâche après un moment d'attente dans un parfait calme, pensant qu'il s'agissait d'un animal.
Toutefois, quelques minutes plus tard, le même bruit le fit se redresser de nouveau.
Il tourna sur lui-même et étendit imperceptiblement sa magie afin de pressentir la moindre présence. Elle se heurta à un mur fait d'énergie semblable qu'il ne sut cibler. La force semblait de tous les côtés, comme s'il était encerclé.
Il s'apprêtait à appeler à l'aide, quitte à passer pour un imbécile aux yeux d'Arthur, quand elle sortit des bois.
Elle avait les yeux écarquillés, remplis de terreur, agrandi par une paire de lunettes rondes en métal. Sa robe verte était sale et déchirée, noircie par endroits. Ses longs cheveux noirs étaient poussiéreux et dans un état effroyable.
Elle avait l'air d'un animal traqué. Une coupure saignait à sa tempe, sa lèvre était éclatée et sa peau était sale. Elle allait pieds nus.
Et malgré tout cela, malgré l'état déplorable dans lequel elle se trouvait, il ne put s'empêcher de la trouver magnifique. Elle était belle, avec un visage aux pommettes hautes et à la mâchoire ronde, son cou droit lui donnait un port de tête princier. Pas très grande, elle mesurait environ cinq pieds de haut*, toutefois sa silhouette était si fine et ses jambes si longues qu'elle paraissait un peu plus allongée.
Elle avait aussi de beaux yeux qui lui semblèrent vaguement familiers.
Merlin, étrangement fasciné par cette apparition mystérieuse, ne se réveilla que lorsqu'elle trébucha et se mit à sangloter. Il se précipita pour l'aider à se relever, et croisa son regard aussi bleu que le ciel, tacheté de gris et de vert.
– Mademoiselle, tout va bien ? Demanda-t-il.
Bravo Merlin, très habile. À peine eut-il dit ces mots qu'elle se mettait à pleurer franchement, perdant sa beauté.
Ses traits se tordirent comme une enfant grimaçant de tristesse. La pauvre avait l'air de n'avoir que douze ans à peine. Voir ce visage angélique aussi affecté remua quelque en lui, une sorte d'instinct qu'il lui gonfla le cœur et lui fit attraper la jeune fille délicatement par ses frêles épaules. Mû par il ne savait quelle impulsion, il la prit dans ses bras et la serra contre lui.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle l'enserra fermement contre elle ! Elle avait l'air désespérée, toute collée à lui comme une anguille et le nez dans son cou. Son corps était entièrement secoué par les sanglots.
– Tout va bien maintenant, je vous le promets, fit-il en lui caressant le dos d'une main. Que s'est-il passé ?Racontez-moi…
– Je… Bafouilla-t-elle d'une voix extrêmement douce. L'orage… Je l'ai vu…C'était terrible…
– Calmez-vous, respirez. Qu'avez-vous vu ?
– Le-le sorcier qui a provoqué l'orage… Murmura-t-elle, les yeux fuyants.
Merlin se figea. Uther et le prince avaient donc raison, c'était bien l'œuvre d'un sorcier.
Dans un soupir, il décida qu'il valait mieux ne pas trop la pousser dans ses retranchements, la pauvre semblait vraiment déboussolée et allait encore devoir comparaître devant le prince. Il lui caressa le dos pendant quelques minutes de plus, lui murmurant des paroles de réconfort.
Tremblotante, elle acquiesça lorsqu'il lui expliqua qu'ils allaient avoir besoin de son témoignage et le suivit d'un pas trébuchant. Elle s'agrippa au bas de sa veste comme une désespérée.
Et Ygrith l'était définitivement.
Non mais, pourquoi est-ce qu'il avait fallu qu'elle fonde en larmes en le voyant ? D'accord, ça avait été un choc, un sacré choc, mais tout de même.
Ygrith remonta son regard le long du dos de Merlin, enregistrant jusqu'au moindre détail. Il était plus grand qu'elle, ce qui n'était pas franchement difficile au demeurant, et avait une peau d'une pâleur surprenante pour un paysan. Son cou était long, tout comme ses bras et son torse.
La jeune fille eut un sourire microscopique en repensant à son odeur, qu'elle avait reniflée quand il lui faisait un câlin. Une odeur de plantes, de bois et de sueur.
Même s'il sentait aussi le cheval, il sentait bon.
Et puis, il avait les cheveux noirs, et les yeux d'un bleu irréel. Il lui rappelait ces fleurs, les myosotis… C'était une chose de le voir en photo, c'en était une autre de le constater par elle-même. Son père lui avait tellement fait l'éloge des yeux de Merlin…
– Merlin, enfin de retour ! Nous commencions à croire que tu t'étais perdu. Alors, où est ce b-…
Le regard du jeune homme en armure se posa sur Ygrith, qui dut se faire violence pour ne pas lui sauter dessus et l'étouffer dans une étreinte. Après tout, attaquer un prince avec une technique de poulpe-tique n'était pas franchement recommandé dans sa situation.
Ygrith le détailla minutieusement, même si elle connaissait par cœur ces yeux bleus tachetés, ces cheveux blonds et raides qui tombaient sur son front… La cotte de mailles et la cape écarlate lui saillaient à merveille, néanmoins elle préférait le voir en blue-jean, tee-shirt et veste en cuir.
Elle retint cette fois le flot de larmes qui menaçaient de couler, mais pas ses pieds qui s'empêtrèrent dans une branche et la firent trébucher.
– Son of a bitch, lâcha-t-elle en maudissant sa maladresse.
– Eh bien, Merlin ! Rit le prince. Il semblerait que tu aies trouvé quelqu'un d'aussi maladroit que toi ! Qui est cette jeune fille ?
– Ygrith, monseigneur, répondit Ygrith en se redressant, époussetant ses genoux. Ygrith, fille d'Ar-…mand. Fille d'Armand, sire.
– Elle a vu le sorcier, votre Altesse, ajouta Merlin en poussant gentiment la jeune fille au-devant de son maître.
Ygrith se ratatina sous le regard inquisiteur du fils Pendragon. Nom d'un chien, elle avait l'impression d'être retombée en enfance, quand il la sermonnait parce qu'elle faisait les quatre cents coups pour se débarrasser de ses nourrices.
Ces yeux plissés, elle les connaissait parfaitement bien. Il avait fait la même tête la fois où elle lui avait présenté son premier (et dernier) petit-copain, à quatorze ans. Jeremy avait tenu huit mois, puis avait déclaré que son père était trop flippant pour son pauvre petit cœur, et l'avait plaquée.
Bon, elle avait ensuite appris qu'il s'était empressé de se jeter dans les bras d'un autre, mais ça n'empêchait qu'elle avait boudé son père.
– Ah oui ? Eh bien, dis-nous ce que tu as vu, jeune Ygrith, fille d'Armand.
Le ton de sa voix était clairement sceptique.
Un peu comme lorsqu'elle lui avait juré ne pas avoir touché au totem de guérison alors qu'elle en avait piqué une améthyste pour guérir une grenouille de l'étang derrière leur maison. Après ça, elle avait passé deux heures à récurer la vaisselle à la main, et à la rivière.
– C'était… ma famille et moi, nous vivions assez loin d'ici… Mon père est mort, ma tante, mes amis, sont tous morts. Moi, il m'a prise, je ne sais pas pourquoi, bafouilla-t-elle en s'embrouillant dans ses fausses explications. Il y avait aussi Cirothe, mais elle a été abandonnée en cours de route. Et… Et on est arrivés près d'ici… Il-il m'a demandé d'aller chercher des herbes, et il m'a dit que si je m'éloignais trop, il le saurait et il me tuerait… Alors, alors je suis allée chercher les herbes… De la belladone, je crois, et, hum… D'autres choses…
Ygrith se sentait extrêmement stupide. Elle s'humecta les lèvres, gercées et au goût métallique de sang.
Bon sang, pourquoi est-ce qu'elle avait révélé un des ingrédients ? Ils allaient faire des recherches, mener des investigations, poser des questions… Et tout le monde découvrirait plutôt vite son larcin.
Quelle crétine elle faisait.
– Quand je suis revenue, il a commencé à faire une potion… Continua-t-elle tout de même sous le regard lourd du prince. Il a égorgé la dernière vache qu'il lui restait et qui nous suivait, et a mêlé son sang au chaudron… Et puis, il a commencé à dire des choses que je n'ai pas comprises. Il parlait une langue bizarre, et ses yeux étaient jaunes… Il y a eu l'orage, les secousses, et la lumière, et puis plus rien… Je me suis réveillée pas très loin d'ici, et j'étais seule, il n'y avait plus personne. Même plus de feu… J-j'y comprends rien ! C-c'est horrible et… Papa…
Ygrith dût plaquer une main sur ses lèvres pour s'empêcher de craquer. Le voir et être proche de lui, sans pour autant pouvoir le prendre dans ses bras, lui sourire et lui parler comme avant…
C'était bien plus difficile qu'elle ne le pensait.
Cela faisait des mois que l'Inquisition avait tué son père, et la douleur était encore vivace.
Impuissante, elle sentit son menton trembler, et son regard se remplir de nouveau de larmes. Elle essuya son nez et remonta ses lunettes qui grandissaient ses yeux au point où elle ressemblait à une chouette. Une main se posa sur son épaule, et elle leva les yeux pour rencontrer ceux de Merlin.
Nom d'un chien, son cœur n'allait pas tenir le coup… C'était une mauvaise idée, finalement. Elle allait finir par s'évanouir d'émotions. Si ça continuait, elle allait faire une crise d'asthme à force de pleurer et d'hyperventiler.
Génial.
– Écoutez, sire, fit Merlin en se mordillant la lèvre. Si elle affirme que le sorcier a disparu, il semble vain de continuer les recherches. Passons la nuit ici, puis rentrons demain à Camelot. De plus, Ygrith a besoin de soins, il faut qu'elle voie Gaius. Elle pourrait aussi témoigner auprès de votre père…
Il y eu un instant de malaise qui flotta dans l'air. Ygrith, après un moment de questionnement, se fit finalement la réflexion qu'un serviteur donnant des conseils ne devait pas être monnaie courante, surtout au milieu d'une troupe de chevaliers.
Curieuse, elle regarda furtivement si elle reconnaissait qui que ce soit autour d'elle. Elle écarquilla les yeux lorsqu'elle vit son professeur d'histoire, M. Cavaleiro. Il avait les cheveux plus longs et le regard plus triste, mais c'était bien lui.
Alors lui aussi était une réincarnation ? Son père aurait pu le lui dire !
Quoique, maintenant qu'elle y réfléchissait, ils ne s'étaient jamais rencontrés. La fille de son professeur était née le jour de la rencontre parents-professeurs, et il était donc absent. De toute manière, son père n'avait pas demandé à le voir.
Il n'empêche, voir Leone Cavaleiro en chevalier, c'était quelque chose.
– Messire Léon, qu'en pensez-vous ? Fit soudainement le prince Arthur, les yeux toujours plongés dans ceux de Merlin.
– Je pense que votre serviteur a raison, votre Altesse. Il est plus sage de faire comme il dit, répondit son ancien/futur enseignant, et d'attendre un jugement de votre père.
– Très bien, souffla-t-il. Par conséquent… Merlin, tu es responsable de cette jeune fille.
– Je… (Il sembla hésiter, puis hocha la tête:) Comme vous le voudrez, sire.
Et ce fut tout.
Ygrith passa la soirée à suivre Merlin partout comme un petit poussin. Ce qui fit bien rire les chevaliers et embarrassa grandement le serviteur. Elle, elle s'en fichait complètement. Elle se fichait de bien des choses, par ailleurs.
Par exemple, elle avait raccourci sa robe, qui l'énervait prodigieusement, avec une dague qu'un chevalier avait laissé traîner, sous les regards choqués de tous. Apparemment, dévoiler ses jambes pouvait avoir un caractère choquant au Moyen-Âge. Surtout quand on était pieds nus. Ce qui était débile à son avis, mais bon…
Ygrith se heurta néanmoins bien vite à un autre aspect de l'époque qui risquait de lui hérisser le poil : la misogynie.
S'il y avait bien une chose qu'Ygrith ne supportait pas, c'étaient les hommes qui se croyaient au-dessus de tous. Surtout au-dessus des femmes. Quand elle était petite, son père l'avait inscrite au judo, à l'aïkido et au jōdō pour qu'elle sache se défendre par elle-même. Il lui avait toujours dit qu'elle était l'égale des hommes, que jamais elle ne devrait se laisser marcher sur les pieds sous prétexte qu'elle était une fille.
À quinze ans, elle avait atteint la ceinture marron et son équivalent dans toutes ces disciplines, et avait décidé d'arrêter au profit de la boxe et du tir à l'arc. Ce dernier était juste une blague, entre son père et elle, concernant sa vue de taupe à nez étoilé.
Et elle était carrément pourrie avec un arc.
Toutefois, la boxe lui avait permis de remettre à leur place pas mal de garçons, ainsi que des soldats de l'Inquisition. Et il était révoltant pour elle de constater que les chevaliers la considéraient comme faible non pas parce qu'elle était blessée, mais bien parce qu'elle possédait un vagin.
– Non, messire, je ne dis pas que je sais manier une épée, cela ne m'intéresse guère, tempéra-t-elle en tentant de ne pas s'énerver. Je dis simplement que vous seriez surpris si vous vous battiez contre moi, voilà tout. Je tiendrais bien plus longtemps que vous semblez l'imaginer.
Les rires des hommes l'entourant la firent rougir violemment et ses yeux lancèrent des éclairs. Elle était censée être une rescapée, nom de non ! Pas une fille de joie, comme certains regards pourraient le faire croire, ni une effrontée féministe.
Il fallait qu'elle se calme, et vite.
Et, non, ne surtout pas tordre le bras de ce chevalier roux qui venait d'effleurer de façon un peu trop insistante le bas de son dos. C'était un chevalier, elle s'attirerait des ennuis si elle « l'agressait ». Non mais franchement…
La jeune fille eut soupir de soulagement lorsque Merlin vint s'asseoir près d'elle. Il ne lui adressa qu'un sourire avant de s'attaquer à son écuelle, mais ça réchauffa un peu le cœur d'Ygrith.
Malheureusement, ce fut inefficace pour réchauffer ses os. Elle soupira et serra un peu plus la mince couverture qu'il lui avait prêtée contre elle. Elle était épuisée – même si, d'après ce qu'elle avait compris, elle avait dormi pendant deux jours. Et il faisait frais, dans cette forêt.
Oh, elle allait tellement se les cailler…
– Tu as fini de manger ?
La jeune fille leva les yeux vers Merlin, puis les baissa vers sa propre écuelle en plomb. C'était à peine si elle y avait touché, aussi bon que ça puisse être. D'ailleurs, le goût l'avait surprise, vu l'aspect suspect de la chose.
Un peu trop salé, peut-être.
Cela aussi l'avait surprise : on lui avait toujours dit que le sel était rare à cette époque. Rare et cher. Mais bon, les chevaliers étaient sous la protection du roi Uther, ainsi que leurs vivres. Ça devait venir de là.
Et puis, on n'était pas très loin de la côte.
– Non, mais je n'ai pas très faim, soupira-t-elle avant de lui tendre son écuelle. Tu veux la finir ? Tu as l'air d'être ce genre de personne gloutonne qui pourtant ne prend pas un gramme de graisse.
Le serviteur rougit, et elle sourit d'un air un tantinet trop tendre.
Son père lui avait toujours raconté que Merlin mangeait pour six et pesait dix grammes tout mouillé. Au moins, elle savait d'où elle tenait son formidable appétit. Malheureusement, elle n'était pas de carrure sèche comme Merlin. Il fallait qu'elle fasse régulièrement des efforts pour rester en forme et ne pas s'épaissir.
Comme son père, en somme, sauf que lui ne l'avouerait jamais, même sous la torture. C'était leur petit secret génétique à eux.
Ygrith fut parcourue d'un frisson et demanda à Merlin si elle pouvait aller se coucher. Il lui sourit gentiment et lui dit qu'elle pouvait prendre sa couche si elle le voulait. Gênée, elle refusa et alla simplement s'allonger juste à côté.
Cela donna lieu à des moqueries chez les chevaliers, mais elle n'en avait rien à faire. Elle se sentait en confiance avec lui, les autres la mettaient mal à l'aise, sauf en ce qui concernait le prince. Toutefois, franchement, elle n'allait pas s'installer près de lui, ils penseraient qu'elle était là pour ravir la couronne en commençant par le cœur de l'héritier !
Ou un truc tordu dans le genre. Elle ne savait pas vraiment, mais était persuadée que ce serait le cas. Alors, autant résister et dormir à côté de Merlin. Il sentait bon, Merlin.
o0o
Ce furent les rires qui la tirèrent du sommeil.
Ygrith était roulée en boule dans sa couverture, et devait probablement ressembler à un sushi. Elle se redressa en grognant, regardant ses cheveux d'un air dégoûté. Ils étaient dans un de ces états… La jeune fille soupira avant de s'étirer comme un chat. Elle grimaça quand son dos se révéla douloureux, conséquence de deux nuits passées à même le sol.
Ygrith bailla à s'en décrocher la mâchoire, et regarda autour d'elle d'un œil morne et peu amène. Les chevaliers étaient déjà sur le départ, sauf le prince et elle-même.
Merlin tentait d'ailleurs de le réveiller depuis ce qui semblait être un bon moment.
Un petit rire lui échappa, repensant à toutes ces fois où elle avait prodigieusement galéré à réveiller son père. Au fil du temps, elle avait élaboré toute une technique et savait exactement comment le réveiller en toute circonstance.
En douceur comme vivement.
Les yeux bouffis de sommeil et la couverture enroulée autour d'elle, elle trottina vers le serviteur et s'agenouilla près de lui, regardant le visage princier endormi. Il bavait sur sa cape enroulée pour faire un oreiller. Silencieuse, elle haussa un sourcil gredin.
– Chatouille-lui le bout du nez, fit-elle d'une voix pâteuse à Merlin.
– Pardon ? Fit celui-ci en la regardant avec de grands yeux.
– Ça marchait avec mon père, et je peux t'assurer qu'il n'y a pas plus gros dormeur que lui, sourit-elle avec nostalgie. Chatouille-lui le bout du nez, tu verras. Comme ça, attends…
Du bout de l'index, elle grattouilla gentiment le pif royal. Il le retroussa et grogna mollement, s'éloignant de la main taquine. Circonspect, Merlin tenta à son tour, et ne put retenir un petit rire en voyant comment son maître bougeait le nez à la manière d'un chat sous l'attention.
Ygrith se leva en souriant, puis s'étira de façon féline. Elle observa un moment le groupe de chevaliers, et chaparda une pomme qui traînait près du feu. Ce n'était pas un bol de céréales, mais c'était déjà mieux que rien.
Croquant dans le fruit, elle essaya d'aider au mieux, ramassant les pièces d'armure qui étaient au sol ou les couvertures.
Les chevaliers semblaient trouver ça parfaitement normal qu'une femme, qui plus est une supposée paysanne, s'occupe de ça. Certains arrêtèrent même leurs activités et papotèrent entre eux sans plus rien faire.
– Bande de crétins, marmonna-t-elle en ramassant une selle.
Soudain, ça fit tilt dans sa tête. Elle se figea d'horreur.
Moyen-Âge voulait dire pas de carburant, pas de Diesel, pas de voiture. Moyen-Âge signifiait voyage à cheval. Quelle andouille ! À quoi elle s'attendait au juste ? À une Camaro rutilante ? Oh, le calvaire…
Elle pâlit quand elle tourna la tête vers la minuscule clairière où étaient attachées les bêtes.
– Merlin, tu prends Ygrith avec toi. Vous autres, en selle, on retourne à Camelot !
La jeune fille tourna un regard horrifié vers le prince Arthur. Il n'était pas sérieux, si ?
Merlin, la voyant figée, lui prit doucement le bras et la tira derrière lui en direction de sa jument baie brune. En soit, l'animal était beau. Le poil lustré, de grands yeux bruns, des naseaux noirs frémissants et de longues jambes musclées entraînées pour la course.
Toutefois, Ygrith voyait le cheval tel qu'il était réellement : un monstre à la mâchoire capable de déchiqueter l'épaule d'une innocente jeune fille de neuf ans.
Elle voyait la lueur sournoise dans ses yeux trop grands qui lui mangeaient la face. Ses pattes fines capables de la rattraper pour la mettre en pièces. Elle se figea, faisant s'arrêter Merlin qui la regarda avec étonnement.
– Ygrith ?
– No way. Je ne monte pas sur ce monstre ! Pas question !
– Écoute… Tenta-t-il de tempérer en levant les mains devant lui en signe de paix.
– J'ai une cicatrice grosse comme le poing d'un gorille sur l'épaule à cause de cette créature malfaisante ! S'exclama, le teint pâle.
– Ygrith, je comprends tout à fait ta peur, mais soit tu montes sur Houlyaën, soit tu nous suis à pied. Et vu ton état…
Est-ce qu'il avait conscience d'avoir appelé sa jument « terre fraîche » en Draconian ?
Rien que ce fait fit un peu sourire Ygrith, qui se laissa docilement guider vers la bête à quatre pattes. Elle lui adressa un regard noir d'avertissement en passant près de sa tête, et puis fixa la selle avec l'air d'un poisson mort.
Merlin lâcha un petit rire, puis l'attrapa par les hanches pour la hisser sur l'animal. Mue par un réflexe incompréhensible, elle posa ses pieds sur le cuir, et faillit les faire basculer au sol.
Après une bataille contre la phobie d'Ygrith et sa mauvaise volonté, elle finit par s'asseoir à peu près correctement, la mine boudeuse. Merlin grimpa agilement devant elle, et elle faillit l'étouffer dans une étreinte un peu trop serrée. Il lui tapota gentiment les bras pour la détendre, mais ce fut à peine si elle desserra sa poigne d'ours. Résigné, il talonna les flancs d'Houlyaën, la faisant rejoindre la file des chevaliers.
Le voyage fut un vrai calvaire.
Ygrith n'était pas montée sur un cheval depuis cette fameuse année de ses neuf ans, quand Furoncle, le cheval fou du centre équestre où elle jouait parfois, l'avait mordue à l'épaule.
Et ses fesses le lui rappelaient douloureusement.
De plus, elle n'avait pas pris ses médicaments depuis… environ deux ou trois jours, et ses bronches commençaient à le lui rappeler. Elle toussa, d'abord doucement, puis de plus en plus fort, faisant un bruit de trompette for peu grâcieux à chaque toux.
Finalement, ils durent s'arrêter, car elle s'étouffait véritablement, la gorge en feu et les larmes aux yeux. Elle était bonne pour un mal de gorge, après ça…
– Ygrith ? Fit Merlin en s'approchant. Tout va bien ?
– O…ui… ça va… hum… se calmer…
La jeune fille fit quelques pas vers les arbres, serrant le col de sa robe dans son poing. Elle fit un geste pour qu'il reste éloigné, et reprit doucement son souffle, assez pour pouvoir murmurer un sort.
– A Moristagus an Trócaire, de do chineáltas mór, deonaigh dom cúpla nóiméad faoisimh agus leighis**, fit-elle, si bas que personne ne l'entendit.
Ses yeux virèrent au doré une poignée de secondes.
Aussitôt, ce fut comme si une chape de plomb avait été enlevée de sa poitrine. Elle respirait toujours en sifflant légèrement, mais la magie garderait la crise éloignée assez longtemps pour qu'elle puisse faire léviter son sac jusqu'à elle une fois en sûreté.
La main contre le plexus solaire, elle se redressa, toujours appuyée contre un tronc d'arbre. Vive les détresses respiratoires au Moyen-Âge… Elle se tourna vers le serviteur et lui adressa un petit sourire, lui faisant comprendre que tout allait bien.
– Tu veux que je leur demande de partir devant sans nous attendre pour que tu te reposes un peu ?
– Non, merci, sourit-elle en se dirigeant d'un pas conquérant vers Houlyaën. Pas question que je passe un jour de plus sur le dos d'un canasson ! Plus tôt nous serons à Camelot, plus tôt je témoignerais, et plus tôt je me reposerais.
De nouveau, il dût l'aider à monter en selle.
Le sorcier ne put s'empêcher de penser que son discours ressemblait à celui d'Arthur, quand celui-ci était de mauvaise humeur et décidait de chercher des poux à Merlin. Généralement, cela arrivait durant les missions, pour la simple et bonne raison que son Altesse ne dormait pas assez et pas dans son lit moelleux aux milles coussins.
Secouant la tête comme pour chasser cette idée saugrenue, il monta avec elle et ils furent bientôt repartis en direction de la forteresse.
Et Ygrith maudit mille fois la selle qui endolorissait ses fesses et qui brûlait l'intérieur de ses cuisses à force de les garder écartées. Houlyaën fut maudite sur tellement de générations qu'elle doutait qu'elle tente un jour d'avoir une descendance, juste par précaution.
Entre-temps, elle avait dû s'endormir, car lorsqu'elle cligna des yeux, elle se rendit compte que le ciel était sombre et que la silhouette d'un château fort se détachait dans le crépuscule.
Elle se fustigea mentalement. Ah, bravo, bravo Ygrith ! Maintenant, tu n'as aucune idée du chemin à emprunter pour retourner à la grotte et prendre soin de Cirothe et encore moins donner naissance à l'œuf ! Félicitations !
La jeune fille fronça le nez quand ils arrivèrent à l'écurie. Fut un temps où elle appréciait cette odeur de purin, mais désormais elle lui donnait envie de foutre le feu au bâtiment. Ce qu'elle avait fait, quelques années auparavant, quand la colère et la peur avaient dominé son esprit.
Une pure erreur, qu'elle n'avait jamais reproduite. Son nez lui en voulait encore.
Ygrith ne bénit jamais autant sa petite taille que lorsqu'on avança un marchepied pour l'aider à descendre sans encombre. Elle eut l'impression que son sang circulait enfin librement vers le bas de son corps.
– Écoute, soupira Merlin en s'approchant d'elle, l'air gêné. Arthur pense qu'il serait plus judicieux que tu témoignes demain matin à la première heure. Il a dit qu'il valait mieux que Gaius te voie en premier, pour que tu sois au mieux de ta forme pour l'audience avec Uther. Je suis de son avis, ne t'en fais pas ! C'est juste que… Où vas-tu dormir, cette nuit ? Je veux dire…
– Sache, Merlin, fit-elle en savourant le nom sur sa langue, que j'ai déjà dormi dans des endroits bien étranges. Une nuit de plus à la rue ne me tuera pas.
– En fait, j'ai une amie dans la ville basse… Elle s'appelle Guenièvre, et je suis sûr que si je lui demande, elle accepterait volontiers de…
– Non !
Son exclamation surpris le serviteur, comme les chevaliers qui s'occupaient de leurs montures.
Ygrith les ignora, la rage bouillonnant en elle. Hors de question de devoir quoi que ce fut, même une vulgaire chaussette, à cette traîtresse !
Néanmoins, elle devait se sortir de ce mauvais pas… Prise d'une idée de génie, elle offrit un pauvre sourire à Merlin, et fit mine de s'évanouir. La bonne vieille ruse féminine qu'on voyait dans tous les films à l'eau de rose des années 90 et 2000… Heureusement, la mode était passée vers 2010, pour disparaître dans les 2020.
Et encore plus heureusement, Merlin tomba dans le panneau.
Il rattrapa précipitamment le corps d'Ygrith entre ses bras, et prévint les chevaliers qu'il l'amenait sur-le-champ à Gaius. Oh, elle avait hâte de revoir ce vieux hibou…
Oui, bon, ce n'était pas tout, mais être ballottée dans des bras frêles qui vous faisaient glisser toutes les dix secondes, ce n'était pas le top du confort. Elle s'était pris bien des ippon dans ses compétitions de judo, mais aucun ne lui avait fait aussi mal au dos que l'association mauvaises nuits + journée à cheval + bras de Merlin, et ce en un laps de temps assez court.
La jeune fille donnerait sa vie pour un bon massage de son kinésithérapeute chinois… Avoir un père fortuné avait ses privilèges. Mais elle était plutôt sûre de chez sûre de ne pas revoir la couleur de son cabinet avant un bon bout de temps.
– Gaius ! S'écria Merlin en poussant une porte avec sa hanche.
– Ah, enfin de retour, toi, fit une voix chevrotante. Merlin, qui est cette jeune fille ? Que s'est-il passé ?
– C'est Ygrith, un témoin qui a vu le sorcier qui a provoqué l'orage. Elle a passé des jours en captivité, elle est épuisée, et tout à l'heure elle a eu une drôle de toux, comme si qu'elle s'étouffait avec un bourdon ! On était à l'écurie, et elle s'est évanouie…
– Mais dépêche-toi donc, pose cette pauvre jeune fille sur la table, allons !
Ah. Rajoutez « table de Gaius » à l'addition ci-dessus. Ouh la, il allait lui falloir un bon bain chaud…
Ygrith, circonspecte, entendit des doigts claquer près de son oreille, et sentit une main vérifier son pouls ainsi que sa respiration. Oui, c'était plutôt conseillé si l'on souhaitait aider quelqu'un de malade. Merci d'y penser.
Le médecin lui palpa aussi le visage, sans qu'elle ne comprenne pourquoi, ainsi que la gorge, sûrement à la recherche de ganglions. Elle avait toujours été fascinée par l'art du médecin de famille, et avait vu assez de docteurs pour toute une vie. Et même plus encore.
– Merlin, veux-tu bien aller me chercher de l'eau au puits ? Fit le médecin de la cour en se penchant sur ses fioles pour choisir laquelle donner à la jeune fille.
– Oui, Gaius.
Les paupières toujours fermement closes, elle entendit la porte claquer.
Soudain, une odeur effroyable envahit son nez, et elle se redressa vivement en envoyant voler la fiole responsable d'un mouvement du poignet.
Nom d'un chien !
Ça sentait pire que les œufs pourris qu'elle avait retrouvés un jour au fond de son tiroir à chaussettes (Dagda seul savait comment ils avaient atterri là) ! Elle se tourna vers le médecin, debout à côté d'elle, qui la regardait avec un air peu dupe.
Lui aussi, il était la parfaite copie de Gaius Tobhibah, avec seulement la robe rouge en plus. Et les cheveux détachés, aussi. Sinon, tout pareil.
Ses yeux noisette qui avaient l'air de tout savoir en ce bas monde, ses rides qui le faisaient ressembler à une vieille pomme de terre rabougrie. Sa posture qui te faisait comprendre que si tu ne t'expliques pas rapidement, tu vas avoir des problèmes…
– Je m'appelle Ygrith Pendragon, née en 2029 à Brest. Je suis la fille d'Arthur Pendragon et Merlin Pendragon, né Emrys. Ils sont morts, et je suis venue du futur pour les retrouver. Je suis asthmatique depuis l'âge de quatre mois, je suis allergique au pollen de bouleau blanc et je suis végétarienne, débita-t-elle en un seul souffle.
Bonne entrée en matière. Bravo Ygrith.
Un sourire désabusé traversa son visage alors qu'elle venait de choquer à vie le seul allié potentiel sur lequel elle comptait dans toute cette folie. Et maintenant, comment elle faisait pour lui faire retrouver les couleurs qui avaient quitté son visage ?
* 1m52,4, mais en réalité elle fait quelque chose comme 1m60-62
**A Moristagus an Trócaire, de do chineáltas mór, deonaigh dom cúpla nóiméad faoisimh agus leighis - Ô Moristagus le Miséricordieux, dans votre grande bonté, accordez-moi quelques moments de répit et de guérison (Irlandais)
