Sachez que, culturellement parlant, c'est très bon pour moi de chercher à alterner entre titres étrangers et titres francophones. Parce que je dois admettre être une vraie bille en chanson française…
02
Memories – Within Temptation
Franchement, jamais elle n'aurait pu tenir une nuit de plus sans ses médicaments.
Accoudée à la fenêtre de la chambre de Merlin, Ygrith regardait d'un air ravi son sac qui flottait paisiblement vers elle dans le ciel.
Plus loin, au niveau de la forêt, elle aperçut un reflet de flamme et sourit. Cirothe lui manquait atrocement, et elle espérait de tout son cœur que tout se passait bien pour elle. En huit mois, c'était la première fois qu'elles étaient séparées plus de quelques heures. Et encore, quand les cours étaient finis pour Ygrith, celle-ci se précipitait à la maison pour enlacer son adorable bébé dragon.
Quand ce n'était pas Cirothe qui se faufilait à l'arrière de la voiture de son père pour aller la chercher au lycée…
La jeune fille s'empara de son sac avec un petit soupir de soulagement. Merlin était pour le moment retenu par ses fonctions auprès du prince Arthur, mais il n'y resterait pas indéfiniment. Elle retourna auprès de Gaius, qui était en train de ranger ses étagères comme ses pensées.
Il lui avait demandé des preuves, alors il en aurait.
Déterminée, elle posa son sac sur la table à manger, et sortit un épais ouvrage à la couverture en cuir rouge. Le médecin, intrigué, s'approcha d'elle, et écarquilla les yeux quand elle ouvrit le livre supposé. C'était un album photo, datant d'avant la naissance d'Ygrith.
– Ces images sont ce qu'on appelle des photographies, expliqua-t-elle en les désignant. C'est… difficile à expliquer. Ce sont un peu des tableaux miniaturisés, dirons-nous. Elles sont prises par un appareil photo ou un téléphone portable ou quelque chose du genre. Elles capturent l'instant, le rendent immortel, si vous voulez. Celles-ci couvrent la période 2016-2028, avant ma naissance. Et là, c'est mon père, Arthur Pendragon, à seize ans.
Sur le cliché, on voyait un adolescent en tenue de basket rouge et jaune, les cheveux complètement décoiffés et un sourire crétin aux lèvres.
Il était brillant de sueur, portait ses basket crades et ses chaussettes sales à la main, l'autre tenant une petit bouteille d'eau toute cabossée et presque vide. Et surtout, il était en pleine rue. Son père lui avait parlé de cette fois-là, où son ami Gwaine Gauvain lui avait piqué son sac et ses affaires, afin de l'attirer à l'extérieur pour l'embêter.
Ygrith ne put s'empêcher de sourire au souvenir de son empaffé d'oncle.
– Et là… c'est mon autre père, Merlin Emrys, à 1038 ans.
Pendant tout ce temps, il n'avait presque pas changé.
C'était toujours un garçon fin, dégingandé, au grand sourire un peu idiot, avec des cheveux noirs qui bouclaient sur ses oreilles décollées. Son père était un peu dans un style émo, avec du khôl autour de ses yeux, des bracelets en acier et des piercings aux oreilles. Il avait été pris en photo alors qu'il travaillait au milieu d'un parc, entouré par leurs amis, stylo en bouche et les yeux brillants.
À cette époque, ses parents n'étaient pas encore ensemble, et Arthur n'avait toujours pas retrouvé sa mémoire. Mais Merlin et lui étaient réunis, et c'était le principal.
– Je pourrais vous révéler des choses sur eux que vous n'auriez jamais soupçonnées, vous confier la « nouvelle » enfance d'Arthur Pendragon et vous en faire rire aux larmes. Mais avant toute chose… Je vous présente ma tante, Morgane Pendragon.
La lycéenne sur la photo faisait la grimace, langue tirée et joues aspirées, yeux qui louchent. Elle avait une paire de lunettes fantaisie sur la tête, et ses longs cheveux étaient méchés de toutes les couleurs. Ses lèvres étaient peintes en violet, et elle avait un tatouage à l'épaule.
On était très loin du style médiéval et extrêmement féminin. Sa tante avait les robes en horreur, fuyait les jupes et vouait un véritable culte à l'extravagance.
Ygrith eut un petit rire en voyant la mine effarée du médecin de la Cour. C'était à peu près celle qu'elle avait faite quand on lui avait que sa tata chérie était une ancienne mégère au cœur de pierre et passant son temps à tenter d'assassiner les membres de sa famille.
– Je sais que la situation paraît complètement dingue, Gaius… Mais je dis la vérité, affirma-t-elle en plantant des yeux déterminés dans ceux du médecin. Mon nom, Ygrith, est le mélange d'Ygraine et Hunith, et mon deuxième prénom est Freya. Je crois que vous savez parfaitement d'où il me vient ?
– La Bastet, celle dont Merlin est tombé amoureux…
– … Mouais, pas vraiment, mais si vous voulez. Son amour pour mon père ne date pas de la réincarnation, soyez-en sûr.
Gaius ne répondit pas, mais son regard à peine surpris parla à sa place. Il s'en doutait depuis longtemps, il fallait être aveugle ou sot pour ne pas voir l'évidence même. Il hocha silencieusement la tête, et s'éloigna pour préparer le repas.
Ygrith, quant à elle, sortit une petite trousse blanche ornée d'une croix verte de son sac. Elle y prit un objet violet, circulaire et un peu épais. Il l'observa alors qu'elle l'actionnait, collait sa bouche à un embout et aspirait profondément.
Ensuite, elle le rangea et prit une petite boîte blanche et bleue, en tira un rectangle argenté avec de drôles de petites bosses. La jeune fille en poussa une, et un petit cachet jaune clair perça l'opercule. Cherchant autour d'elle, elle mit la main sur une cruche et goba le comprimé avant de prendre une lampée d'eau.
Sans un mot, elle rangea le tout, avant de remarquer l'attention toute particulière dont elle faisait l'objet. Elle grimaça, toutefois elle donna réponse aux interrogations muettes du médecin.
– Je suis asthmatique, je vous l'ai dit… Soupira-t-elle en prenant un autre cachet. C'est une maladie respiratoire, chronique dans mon cas. Je dois prendre un traitement quotidien, et j'ai aussi un traitement d'urgence. Le machin violet, c'est un bronchodilatateur et un corticoïde. En gros, il aide à dilater les bronches et diminue l'inflammation des poumons. Le cachet, pour résumer, améliore ma vie de pauvre petite asthmatique sévère et sportive.
– Je sais ce qu'est l'asthme. La science semble avoir fait d'énormes progrès en un millénaire, commenta simplement le médecin.
– Si vous le souhaitez, je pourrais vous apprendre tout ce que je sais, jeune padawan, ricana-t-elle.
– Impertinente !
La jeune fille rit plus franchement.
Quand elle était petite, elle passait son temps à le faire tourner en bourrique et rechignait à prendre son traitement. Elle n'aimait pas l'idée d'être différente, jusqu'à ce qu'elle réalise que, étant une magicienne, elle était forcément différente des autres enfants.
Apparemment, ce n'était pas normal de faire léviter ses jouets seulement pour embêter son père qui les retrouvait toujours à des endroits improbables.
Songeuse, elle alla poser son sac près du lit d'appoint que Merlin avait préparé pour elle quand il était revenu du puits.
Comme elle refusait la proposition de dormir chez Guenièvre, et que Gaius – béni soit-il – l'avait approuvée en insistant qu'elle devrait rester au cas où elle rechutait, ils avaient décidé de la faire dormir dans les appartements du médecin.
À l'origine, Merlin avait proposé de lui céder sa chambre, chose qu'elle avait vite refusé. Elle ne voulait absolument pas déranger son papa, même s'il ignorait qui il était pour elle.
La porte s'ouvrit sur le serviteur en personne, il entra d'un pas énergique et guilleret. Ygrith le trouva un peu enfantin, et s'en amusa. Décidément, son père connaissait Merlin sur le bout des doigts… Il lui avait tout dit, ou presque, de cet homme qu'elle aurait tant aimé connaître.
L'occasion se présentait, désormais.
– Je meurs de faim ! S'exclama-t-il en s'asseyant à table. La prochaine fois que sa Majesté décide de nous envoyer en voyage, j'embarque six pains de savon ! Vous avez de la chance de ne pas sentir les chaussettes d'Arthur, vous ! C'est fou ce qu'il peut sentir des pieds…
– Laisse-moi deviner, sourit Ygrith en prenant place en bout de table. Ça sent tellement fort que l'on s'attendrait presque à voir des champignons lui pousser entre les orteils… Oh, et ses chaussettes sont généralement trempées de transpiration, à tel point qu'on pourrait les essorer.
– Exactement ! Rit-il, les yeux brillants. Ah, d'ailleurs, j'aurais dû vous remercier plus tôt, mais votre idée pour réveiller le prince a parfaitement fonctionné. Il était même agréablement surpris que je l'ai réveillé en douceur, pour une fois. Autre chose à me conseiller peut-être ?
– Eh bien, vous devriez parfumer ses oreillers avec de la lavande et de la camomille, il s'endormira plus vite et n'en sera que de meilleure humeur au matin ! Mon père ne l'a jamais remarqué, mais il était bien moins ronchon avec ça.
– J'en prend note !
Ygrith eut un petit sourire. Si seulement il savait que le prince et son père avaient exactement les mêmes problèmes parce qu'ils étaient la même personne… mais à des époques différentes.
Lorsqu'elle remarqua que Gaius lui avait servis une tranche de jambon à elle aussi, elle grimaça et se dit qu'elle devrait peut-être lui donner le sens de « végétarienne ». Merlin accepta sa part avec un grand sourire quand elle la lui proposa. Oui, décidément un grand estomac.
Et aussi une grande bouche, comme elle le constata lorsqu'il se mit à parler, faisant presque la conversation à lui tout seul. Gaius et elle n'intervenaient que rarement, juste assez pour relancer le moulin à parole. Cela la fit sourire autant que grincer des dents.
Alors c'était ça, l'effet qu'elle faisait aux gens qui mangeaient avec elle au lycée ? Normal que seul Felix la supporte !
Quand l'heure fut venue d'aller se coucher, une idée germa en Ygrith. Elle savait pertinemment qu'elle serait incapable de dissimuler sa magie très longtemps, en tout cas dans les appartements de Gaius. Se connaissant, elle allait devenir barge au bout de quelques heures.
Peut-être qu'elle pouvait en parler à Merlin, lui demander son avis sur la question…
Après tout, quoi de mieux pour se rapprocher de lui de d'aborder les sujets qu'il aimait et auxquels il s'intéressait ?
Décidée, elle attendit que Gaius se couche et s'endorme pour aller toquer à la porte de la chambre du serviteur, après avoir vérifié qu'il y avait de la lumière sous la porte, histoire de ne pas le réveiller. Elle entendit un vague « Entrez », et inspira profondément avant de pousser la porte.
– Merlin ? Excuse-moi si je te dérange…
– Non, non, non ! Vas-y, entre ! Sourit-il en cachant prestement un livre sous sa couverture. Tu as besoin de quelque chose ?
– Oui, enfin, non, je veux dire… C'est juste que… j'aurais une question à te poser.
– Je t'écoute. Oh, viens, assieds-toi, tu seras plus à l'aise, fit-il en se décalant pour lui laisser une place sur le lit. Alors, cette question ?
– Quel est ton avis au sujet de la magie ? Dit-elle en un souffle tout en s'asseyant.
Aussitôt, elle vit une étincelle d'intérêt dans son regard, mêlée à de la méfiance.
La jeune magicienne soupira de nouveau, réalisant que ce n'était peut-être pas la meilleure manière de poser cette question. Après tout, il était en constant danger de mort à cause de cette même magie. Le roi Uther était vraiment aveugle comme un pot de chambre...
– Qu'est-ce que tu entends par là ?
– Eh bien, imaginons que, de façon tout à fait hypothétique, cela va de soi, un ami vienne un jour te voir et t'annonce qu'il est magicien. Comment réagirais-tu ?
– Pourquoi une telle question ? Rétorqua-t-il à nouveau après un court silence suspect.
– Je cherche juste un allié, Merlin, alors veux-tu bien cesser de fuir et me répondre franchement s'il te plaît ?
Visiblement déstabilisé, il prit son temps pour répondre.
Au début, il fixa ses mains, jointes et qui s'agitaient. Puis le sol, ses yeux suivirent les veinures des planches et les petits trous causés par les vers à bois.
Puis, les yeux d'Ygrith. Ils lui étaient tellement familiers…
Maintenant qu'elle avait le visage lavé, il nota que sa peau n'était pas rosée, mais avait des reflets miel, bien qu'elle soit pâle. Elle avait aussi débarrassé ses cheveux de la poussière et de la saleté, et ses boucles noires encadraient son visage doux d'un rideau aile de corbeau. Elle avait des cils longs… trop longs, peut-être. Et ses sourcils étaient épais.
S'il avait eu un point de vue externe à la scène, il aurait peut-être remarqué à quel point ils se ressemblaient.
– Je chercherais à l'aider, souffla-t-il finalement en fixant de nouveau ses mains. Je lui dirais que rien ne change à mes yeux, qu'il est toujours l'ami que j'apprécie et en qui j'ai confiance. Je lui dirais que je comprends parfaitement pourquoi il a gardé ce secret aussi longtemps…
– Merlin.
– Oui, Ygrith ?
– Je sais pourquoi le sorcier m'a gardée en vie.
Confus, il se tourna vivement vers elle, surpris.
Le fait qu'elle le regarde en coin, avec ses lunettes qui lui donnaient des yeux de chouette, était extrêmement perturbant. Elle eut un petit sourire un peu triste, et, sans même prononcer la moindre formule, elle agita la main, ses yeux virant au doré.
De la neige se mit à tomber du plafond, et tourbillonna un moment, avant de disparaître sans une seule trace.
Il y eu un instant de flottement entre eux durant lequel un ronflement particulièrement sonore leur fit hausser les sourcils vers la porte, puis un sourire se forma sur les lèvres de Merlin. Il allait ouvrir la bouche pour commenter ce petit tour, mais elle fut plus rapide que lui.
– Je sais que tu as aussi des pouvoirs, Merlin.
– Comment le sais-tu ? S'étonna celui-ci, le regard de nouveau suspicieux.
– S'il te plaît, ne me prends pas pour une débutante ! Soupira la lycéenne en se levant. J'ai beau n'avoir que dix-huit ans, cela reste dix-huit années passées avec ma magie ! Je suis capable de sentir quiconque a des dons autour de moi. Je soupçonne ma propre tante d'avoir voulu me cacher pour toujours sa propre magie sans cette faculté.
Merlin, pris au dépourvu, tourna la tête vers le mur, fuyant son regard inquisiteur.
Ses yeux, énormes à cause des verres de ses lunettes, étaient inquiétants. Beaucoup trop remplis d'émotions, brillants d'espoir et d'un million d'autres sentiments. Un regard qui lui rappelait celui de sa propre mère, Hunith.
Le jeune valet se racla la gorge, embarrassé.
– Je ne vois pas de quoi tu…
– Emrys, le coupa-t-elle, le réduisant au silence. Ce n'est pas un nom que l'on entend très souvent, n'est-ce pas ? Le sorcier m'en a parlé. Il faisait partie d'une petite communauté druidique autrefois, et il avait la marque des Devins. Il a vu mon potentiel avant d'attaquer, et il a vu que je te rencontrerais. Il me l'a dit, Merlin Emrys, même si j'ai eu peine à le croire…
Ygrith ferma les yeux, en colère contre elle-même.
Comme toujours, elle s'enfonçait trop dans son mensonge. Et comme toujours, ça allait mal finir, très mal. En même temps, ce n'était pas franchement bien plaisant d'apprendre qu'une personne que l'on côtoie nous ment depuis le début !
Pour ce qui lui semblait être la millième fois, elle poussa un profond soupir et sursauta violemment quand des flammes lui sortirent de la bouche.
Merlin, lui, était écroulé de rire, en boule sur son matelas.
– Tu veux vraiment jouer à ça, Merlin ? Ricana-t-elle d'un air machiavélique. Tu te rends compte que tu viens de me déclarer la guerre ouvertement ? Et que tu vas le payer très cher ?
– J'ai plus d'années de pratique de la magie et des farces que toi ! Rétorqua-t-il, sûr de lui.
– J'ai dix-huit ans, tu en as… vingt-cinq je pense. Je suis excentrique et je baigne dans les grimoires depuis que j'ai appris à lire. Tu vas en baver !
Sur un accord commun, ils décidèrent d'en rester là pour ce soir, ne désirant nullement s'attirer les foudres de Gaius. Personne ne pouvait être psychologiquement prêt à affronter un Gaius au réveil et en rogne. Encore moins en chemise de nuit, soyons honnêtes.
Ygrith, un sourire mystérieux aux lèvres, salua son « nouvel ami » (qui, au passage, était un de ses pères) et retourna se coucher dans le lit d'appoint installé près de la cheminée à sa demande.
Celle-ci n'avait pas été utilisée depuis des lustres, en témoignait la couche de poussière qui y régnait. Elle la décrassa d'un mot et ramona magiquement le conduit. Elle était frileuse, et déjà qu'elle supportait mal les nuits fraîches à son époque…
Si en plus elle devait affronter des nuits glaciales d'avant le réchauffement planétaire, elle allait finir en Croustibat de Findus®. Et dire que cette marque existait encore…
Alors qu'elle fermait les yeux, son ventre se tordit et elle grimaça.
Cela aussi risquait d'être un problème. Sans les portions de viande qu'elle ne mangeait pas, elle allait vite déchanter à cette époque où le tofu et autre steak de soja n'existaient pas. Elle n'osait imaginer la tête de la populace si elle se mettait à se goinfrer d'insectes…
La jeune fille marmonna contre le régime un peu trop carnivore à son goût, et se pencha vers son sac.
Oh, qu'elle avait été intelligente d'apprendre ce sort ! Elle s'était largement inspirée d'Hermione Granger, dans Harry Potter, et l'avouait sans honte : oui, elle avait appliqué un sort d'extension indétectable à son sac. Ce qui était fort pratique, avouons-le.
Même si, en réalité, il portait un autre nom et était un peu plus complexe. Elle ne pouvait pas choisir quel objet elle attraperait, il fallait qu'elle cherche un bon moment avant de mettre la main sur ce qu'elle désirait. Sauf si, évidemment, elle l'avait rangé sur le dessus. Ce qui était franchement plus facile à atteindre que le fond, qui n'existait pas vraiment.
– Ah, voilà ! Murmura-t-elle d'un ton victorieux.
Vive l'industrialisation et la découverte des fèves de cacao. Pas nécessairement dans ce sens-là.
Avec un sourire mutin, elle tira du sac un long rectangle de papier glacé violet et l'ouvrit en inspirant profondément l'odeur de la tablette marron. S'il y avait bien une chose pour laquelle elle remerciait la société pourrie de son temps, c'étaient les tablettes maxi format de chocolat Milka® au lait alpin. C'était terriblement bon.
Le chocolat qui fondait lentement sur la langue, contre le palais, moussait sur les gencives, desservait une saveur inimitable…
Bon, elle allait devoir être particulièrement modérée, puisqu'elle n'avait pu acheter que neuf tablettes. Pour le modique prix de 300 balles, quand même. Le chocolat était devenu tellement rare… Elle prit un dernier carré en soupirant de désespoir. Elle rangea son Saint Graal dans son sac, le mettant en évidence.
Bon, maintenant, mission « Dodo sur un lit dur comme de la pierre ». Oh, elle sentait qu'elle allait apprécier le Moyen-Âge…
o0o
Ygrith, encore mollasse de sommeil, ricana lorsque Merlin s'assit vivement sur son lit, en proie à la panique face à la teinte rose fuchsia de sa peau. Elle lui fit un clin d'œil, et sortit en le laissant la maudire sur six générations.
Les hostilités étaient ouvertes ! Elle ne put s'empêcher d'exploser de rire quand Merlin hurla son nom d'une voix tout à fait féminine et aiguë.
Oh, elle adorait ce sort, elle le jetait souvent à ses amis quand ils étaient un peu trop misogynes. Si seulement elle pouvait le jeter à toute la troupe de chevaliers de la veille… Mais non, elle ne tenait franchement pas à perdre sa tête, ou finir comme Jeanne d'Arc.
Ou, pire encore, bannie.
– Eh bien, vous êtes tous deux bien agités dès le matin, fit Gaius en lui tendant une miche de pain. Que se passe-t-il donc ?
– Merlin m'a déclaré la guerre des farces, hier soir, sourit-elle en mordant à pleine dents dans son petit-déjeuner.
Le médecin haussa simplement un sourcil intrigué et lâcha un rire en voyant un Merlin couleur framboise sortir de sa chambre en furie, le pantalon enfilé à l'envers dans la hâte. Il la supplia à moitié de la débarrasser de cette voix geignarde et de cette peau fantaisiste.
Souriante, elle lui effleura le front du pouce, comme Rafiki dans « Le Roi Lion », et ses yeux devinrent dorés. Le rose reflua, et il souffla de soulagement. Voyant l'heure, il s'empressa de disparaître en direction des appartements royaux, une miche de pain sous le bras, et Ygrith ne put s'empêcher de glousser comme une pintade.
– Qu'y a-t-il encore ? Sourit le vieux médecin de la Cour.
– J'imagine juste la tête qu'il fera quand il se rendra compte que je lui ai laissé sa voix, ricana-t-elle d'un air conspirateur.
Gaius rit, et se dit que, peut-être, prendre cette jeune fille sous son aile n'était pas une si mauvaise idée.
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Merlin était rouge écarlate, la honte semblait presque suinter de tous ses pores.
Comment avait-il pu ne pas le remarquer plus tôt ?
Il s'était précipité dans les cuisines pour récupérer le petit-déjeuner du prince, son propre morceau de pain dans la bouche et avait salué tout le monde d'un hochement de tête de par le fait.
Puis, il était allé réveiller Arthur, ouvrant ses rideaux, tirant sa couette, tout en babillant sur le monde et la beauté du jour. Même là, rien ne lui avait paru anormal. C'était tellement coutumier, tellement anodin, que rien ne semblait pouvoir perturber cette routine. Rien.
Jusqu'à ce moment terrible.
– Merlin, peux-tu me dire pourquoi diable tu as la voix de Morgane lorsqu'elle avait huit ans ?
Alors Merlin avait clos ses lèvres, et avait rougi. Et il avait remarqué que quelque chose était différent, aujourd'hui. Entre autres choses, sa voix, par exemple.
Mortifié, il laissa tomber la tunique qu'il portait, et se précipita à l'extérieur, à la recherche d'Ygrith. La petite diablesse !
Merlin ignora impérieusement les cris d'Arthur, qui devait certainement enrager et prévoyait de le faire payer par mille corvées de plus. Il fonça comme un boulet de canon vers les appartements de Gaius, et hurla de rage en les trouvant vide.
Le magicien se maudit de cet excès lorsque son propre cri lui apparut comme le son d'un chat que l'on égorgerait.
Oh, elle allait lui payer très cher ! Enfin, quand il lui mettrait la main dessus, bien entendu.
– Merlin ?
Le pauvre valet se tourna vers Sir Léon, le regard noir et la moue boudeuse.
Le chevalier haussa un sourcil amusé. Cette expression donnait au serviteur un air enfantin et grognon. En un mot : adorable. Toutefois, il se garda bien de lui dire, n'ayant absolument pas envie de le vexer. Il aimait bien ce petit valet maladroit à la langue bien pendue.
– Il semblerait que le prince Arthur te réclame à grands cris, lui fit-il remarquer. Je ne saurais trop te conseiller de le rejoindre le plus vite possible.
– Dès que j'aurais trouvé Gaius, répondit Merlin en rosissant à cause du timbre candide de sa voix.
– … Il est… Dans la salle du trône, avec Ygrith… Dis-moi, est-ce que c'est contagieux ?
Les mâchoires serrées d'embarras, Merlin ne prit même pas la peine de lui répondre.
Hochant sèchement de la tête, il s'en fut vers ladite salle, les lèvres pincées et le teint coquelicot. Il se figea face à la porte à double battants, comprenant rapidement qu'une entrée en grande pompe ne serait pas vraiment judicieux. Il grimaça et fit un détour par le passage des domestiques.
Pitié, pas Guenièvre…
– Ah, Merlin !
Le sort s'acharnait véritablement, ou il devait être maudit. Sur huit générations, illégitimes ou non. Ou alors, son père était maudit. Ou sa mère, il paraissait qu'Hunith était une vraie petite teigne dans son adolescence avec Gaius. Peut-être que la malédiction venait de lui.
Oui, c'était très certainement ça…
Le sorcier se tourna lentement vers son amie, qui souriait avec lui rendit un sourire crispé, et il se fit l'effet d'un constipé quand il se vit dans le reflet du plat propre qu'elle tenait, sûrement pour le ramener aux cuisines pour qu'il soit rempli par le petit-déjeuner de Dame Morgane.
Guenièvre dû avoir cette impression aussi, puisqu'elle fronça les sourcils et l'observa un peu plus nettement.
– Est-ce que… Tout va bien, Merlin ?
Toujours sans piper mot, il hocha vivement la tête, ne souhaitant pour rien au monde ouvrir la bouche face à elle.
Elle était adorable, à toujours s'inquiéter pour les autres. Mais pour cette fois, il aurait aimé qu'elle soit un peu plus égocentrique. Histoire qu'elle ne se fasse aucun souci pour lui, surtout à cet instant précis. Puis, il entendit un son qui lui colla un frisson d'appréhension.
– MEEEERLIIIN !
Le malheureux déglutit, et poussa délicatement Guenièvre de son chemin pour mieux se ruer dans la salle du trône, juste derrière une rangée de colonnes blanches.
Ygrith était là, dans sa robe verte qu'elle avait apparemment magiquement rapiécée. Ses cheveux n'étaient plus un fouillis sans aucune grâce, mais une longue crinière de boucles noires qui lui tombaient au milieu du dos. Ses lunettes argentées glissaient un peu sur son nez, étant donné qu'elle avait le visage baissé en signe de respect envers Uther.
En cet instant, elle lui parut l'air fragile, pâle et menue, dans cet endroit qui allait sans doute ne faire qu'une bouchée d'elle.
Enfin, si elle n'avait pas eu son caractère.
Etrangement, il la connaissait à peine, mais pouvait affirmer qu'elle était une forte tête. Il suffisait de voir comment elle avait répondu à Sire Parador la veille, ou la farce dont il était l'objet…
Ygrith n'avait qu'une envie : que Gaius arrête d'exposer son état de santé et sa propre investigation, pour qu'elle puisse livrer son joli petit discours, rentrer dans les appartements du lui piquer un bouquin et trouver un coin où bouquiner en paix.
Du coin de l'œil, elle vit Merlin qui la fixait avec une moue mécontente, et elle se retint à grand peine de ricaner. Enfin une distraction !
À dire vrai, elle avait été plus que surprise de voir le roi Uther. Il était… complètement stéréotypé.
Il avait le regard dur et les traits coupés au couteau, sa cicatrice au front accentuait son air sévère. Ses vêtements sombres, agrémentés de nombreux colliers en argent et de gants noirs, lui donnaient un air froid et distant.
La veille, elle avait vu le prince, vêtu comme tous ses chevaliers, sans le moindre signe de distinction. C'était bien plus louable que l'attitude du roi.
Uther était bon envers son peuple, elle l'avait demandé à Gaius avant de venir. Ma sa haine de la magie sous toutes ses formes et sa sévérité le rendaient amer, tyrannique. Elle grinça des dents. Même dans les livres, on n'en brossait pas un portrait très avantageux.
– Avec votre accord, Votre Majesté, je vais maintenant laisser la parole à Ygrith, fille d'Armand, qui est notre principale intéressée, finit Gaius en reculant. Ygrith, chuchota-t-il à la jeune fille perdue dans ses pensées, tu fais comme nous avons convenu, d'accord ?
– Oui Gaius, fit-elle en prenant la place que le médecin venait de quitter, et faisant une révérence à peu près correcte. Votre Majesté, je suis Ygrith, fille d'Armand. Je viens d'une ferme de l'autre côté des montagnes blanches, un peu avant la frontière avec la Mercie.
Le souverain la jaugea d'un air glacial, impassible, et elle dût se maîtriser pour ne pas lui envoyer son poing dans la face.
Si elle avait son jō entre les mains, il ferait moins le fier… La jeune fille pinça les lèvres lorsqu'il ouvrit enfin la bouche, déversant tout le mépris qu'il ressentait pour le moment à son égard. Et ce, en quelques mots. Impressionnant.
– Parle, jeune fille, je t'écoute. Parle-moi de ce magicien, raconte-moi tout ce qui s'est passé, ordonna le roi.
– Tout, Votre Majesté ?
– Tout.
– Bien, commença-t-elle en relevant la tête, plantant ses yeux droit dans ceux du souverain, faisant hoqueter d'horreur la Cour. Cela s'est produit il y a… un peu plus d'un mois, maintenant. Je vivais avec mon père, ma tante et leurs amis. J'ai grandi aux côtés de leurs enfants, ils sont tout aussi des membres de ma famille… On venait de finir la journée de travail, et on allait souper, quand… Quand on a frappé à la porte…
Le problème, lorsque l'on raconte une telle histoire, c'était qu'il y avait toujours une part de vérité.
Ygrith sentit sa gorge se nouer et la scène se rejoua dans ses souvenirs comme un odieux requiem. Elle avait l'impression que cela s'était déroulé des siècles auparavant… Néanmoins, il ne s'était écoulé que quelques mois, quelques malheureux mois.
– Mon père est allé ouvrir la porte. Enfin, il a tenté, mais on l'a défoncée avant même qu'il ne puisse l'atteindre. Nous avons entendu des cris et puis… ils ont envahi la maison. On aurait dit des ombres. Ils étaient trop nombreux pour qu'on puisse les compter… Ils entraient partout. Par les fenêtres, la porte, celle du jardin qui donnait sur la cour… C'était… terrifiant…
Sa voix vacilla, sur le point de se briser comme du verre pilé.
La foule s'était tue, pendue à ses lèvres. Ils ne se rendaient même pas compte du traumatisme qu'elle avait subi, ces abrutis… Avides d'histoires et de ragots tels des hyènes pourchassant la moindre charogne. Elle les méprisait.
– Mon père, ma tante et leurs amis se sont battus, mais ils étaient trop nombreux… Souffla-t-elle, le regard éteint. Il y avait du sang partout, des cadavres qui faisaient des montagnes… Grithore s'est rapprochée de nous, et elle nous a dit de fuir. On a essayé de résister, mais elle avait une de ces poignes… elle nous a fichus à la porte. Elle m'a mis le petit frère de Cirothe dans les bras, et nous a obligés à nous cacher dans les réservoir à grains… C'était atroce, on entendait tout…
Les larmes dévalaient à présent ses joues rebondies, et elle essuya son nez plusieurs fois.
Les cris, le feu, le sang, tout repassait devant ses prunelles comme un film des plus macabres. Les nobliaux chuchotaient dans son dos, la noyant de regards circonspects ou pleins d'une pitié affligeante. Les Dames s'éventaient, choquées par la violence de son récit. Bande d'écervelés finis…
– Les hurlements de douleur de ma tante que l'on torturait par je ne sais quel moyen, les sorts qui pleuvaient, le feu qui consumait peu à peu notre maison… Puis, d'un coup, le silence. Un silence froid, mort, comme lors des batailles que me contaient mon père, avant que la violence des coups ne s'abatte, avant que le sang n'abreuve les sols… J'ai entendu une voix qui parlait avec mon père, mon père qui se prenait des coups, qui crachait, qui n'arrêtait pas d'envoyer paître son tortionnaire… Le sorcier a fini par se lasser, et l'a achevé. Quand je l'ai compris, j'ai hurlé de colère… Jamais je n'aurais dû… Ils nous ont trouvés, et le sorcier était là… Il nous a souri. Il était… il avait des cheveux noirs, bouclés et striés de gris… une petite barbe, des yeux bleus, la trentaine, peut-être…
Un des conseillers du roi prit en note la description du meurtrier de sa famille.
S'ils pensaient pouvoir le retrouver, ils se fourraient le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Cet enfoiré allait naître dans 1000 ans, ils avaient le temps. Crétins.
– Il nous a enlevés. On a marché des jours, et des jours… C'était atroce… Il y avait la puanteur des troupeaux qu'ils nous avaient volés à la ferme, la fatigue, les rires gras et immondes des mercenaires… Tous les jours, lorsqu'on s'arrêtait, le sorcier nous envoyait, Cirothe et moi, chercher des choses. Des plantes, des baies, des pierres… Quand on passait près d'un village, il nous forçait à voler ces pauvres paysans… Et-et puis un matin, je me suis réveillée, et Cirothe et son frère n'étaient plus là… Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, je sais juste que tout le monde a fait comme s'ils n'avaient jamais existé… Et ça a continué… Tous les matins, un homme disparaissait, jusqu'à ce qu'il ne reste que le sorcier et moi…
Le regard du roi Uther se plissa, ne laissant visible de ses yeux qu'un mince filet couleur granit.
Néanmoins, Ygrith l'ignora superbement, perdue dans ses souvenirs et cherchant à en créer de nouveaux tout aussi crédibles. Quitte à faire passer la magie comme malsaine, une fois de plus.
– Puis on est arrivés près d'ici, et il m'a envoyée chercher des fleurs, de la belladone je crois… J'étais terrifiée à l'idée d'être la prochaine à disparaître, alors je l'ai fait… Quand je suis revenue, il avait allumé un feu, et il y avait posé un chaudron énorme. Il nous restait qu'une génisse de tout le troupeau, et il l'a égorgée au-dessus du chaudron… Il a fait des choses étranges, il a bu sa potion, et a commencé à psalmodier dans une langue étrange. Ses yeux sont devenus jaunes et la terre s'est mise à trembler, le ciel à hurler… J'étais terrorisée, alors je me suis écartée, et j'ai remarqué que ça faisait comme une bulle autour de lui, rien ne le touchait, pas même la pluie…
Bon, cette partie-là était plus ou moins tirée de la vérité.
Le dôme de brume l'avait effectivement protégée de la chute des pierres. Et elle était presque sûre qu'il l'aurait protégée contre la pluie si elle avait été dehors.
Du coup, ce n'était pas vraiment un mensonge, si ?
– J'ai dû m'évanouir à un moment, parce que quand j'ai rouvert les yeux, il n'y avait plus rien… Plus personne, plus de chaudron, même plus de feu ou de cadavre de vache ! Alors j'ai couru, et j'ai rencontré Merlin… C'est comme je vous l'ai dit Votre Majesté…
Saperlipopette. Il y avait des différences entre ce discours, et celui qu'elle avait tenu la veille.
Bon, elle n'avait qu'à utiliser la carte du « Je suis bouleversée, regardez, je pleure et j'ai une couverture ! ». Merci Sherlock.
La jeune magicienne secoua un peu les épaules, afin de faire bien, et baissa la tête en grimaçant, même en geignant un peu tiens… Voilà, parfait, comme ça tout le monde n'y voyait que du feu. Elle en rajouta même une couche en couvrant son visage de ses mains tremblantes.
Ygrith sentit une main sur son épaule, et rencontra le regard peu dupe de Gaius. Elle se retint de jurer vertement. Génial, il allait falloir qu'elle lui raconte toute la vérité !
Ah, elle imaginait déjà quel genre de cauchemars allaient la troubler pendant des semaines…
– Si vous le permettez, Votre Majesté, je vais ramener cette jeune fille à mes appartements. Elle est bouleversée, et je ne pense pas qu'elle puisse ajouter quoi que ce soit aujourd'hui.
– Très bien. Dites-moi, Gaius, qu'adviendra-t-il d'elle, désormais ? Demanda le souverain d'une voix froide. Elle n'a plus de maison, et n'était qu'une fermière.
– Si vous le permettez, j'aurais grand besoin d'une assistante, Votre Altesse.
– Merlin ne vous sert-il pas déjà d'assistant ?
– Ce n'est qu'une solution temporaire, il a déjà son travail auprès du prince. Ygrith deviendra mon assistante, mais aussi mon apprentie. Nous sommes tous deux conscients que je ne saurais exercer mon art encore longtemps, Majesté, et qu'il me faut à tout prix trouver quelqu'un pour me remplacer. Elle a de bonnes compétences, j'ai pu en juger hier. Elle est prometteuse.
– Ainsi soit-il, soupira le roi en les fichant à la porte d'un mouvement de main.
Gaius s'inclina devant son roi, et lança un regard à Ygrith pour qu'elle l'imite. La jeune fille, peu habituée, fit une courbette approximative, manquant de s'étaler au sol. Elle suivit le médecin à l'extérieur, un peu sonnée de la tournure des événements.
Devenir l'apprentie de Gaius ? Comme sa grand-mère, et accessoirement son père ? Alors ça, c'était une sacrée surprise !
Non pas que ça la dérangeait, loin de là, elle rêvait de devenir médecin, mais ça la prenait de court. Elle avait toujours admiré ce vieil hibou savant, à tel point qu'elle l'avait harcelé pendant un bon moment pour qu'il accepte de lui donner des cours de soutien en sciences.
– Ygrith !
– Woah, Merlin, tu as vraiment une voix de souris, fit-elle en souriant faiblement, toujours sous le choc.
– Je suis désolé pour tes parents.
La jeune apprentie se figea.
Ils étaient au beau milieu de la cour. Elle était traversée par des écuyers qui menaient les chevaux aux écuries ou au paddock, par des courtisans se rendant dans les jardins et des serviteurs qui courraient partout.
Un frisson parcouru le corps d'Ygrith, qui se retint de pleurer. Bon sang, mais elle était une vraie fontaine depuis trois jours !
Mais l'entendre, lui, lui dire qu'il était désolé pour elle, c'était pire que tout.
C'était elle qui était désolée pour lui, elle qui était rongée par la culpabilité à chaque fois que son père l'amenait à la tombe de son amant perdu. Elle qui regrettait d'être née, simplement parce qu'elle avait enlevé la vie à la personne que son père aimait le plus au monde. Elle qui était prête à échanger sa vie pour qu'Arthur retrouve Merlin, prête à parcourir 1000 ans en arrière pour le rencontrer enfin.
Elle serra les poings, et se mit à trembler furieusement. Et il le remarqua dès qu'il posa sa main sur son épaule pour la réconforter. Elle murmura la contre-sort à sa farce de mauvais goût.
– Écoute, fit-il avec sa voix d'origine. Je… Je sais ce que c'est, de perdre son père. Et j'imagine que perdre en plus sa mère, ce doit être…
– Je n'ai pas de mère, le coupa-t-elle. Il n'y avait que mon père, sa sœur, et moi. Je n'ai pas de mère.
– Je suis désolé…
Elle ne tint plus. Elle se dégagea de son emprise, pour mieux se tourner vers lui et se jeter dans ses bras. Elle n'avait pas de mère, non.
Juste un deuxième père, qui lui avait donné naissance au prix de sa vie et de sa magie. Elle se haïssait tellement pour ça… Elle se dégoûtait. Après tout, elle avait volé ses dons. Et sentir les bras de Merlin qui se serraient autour de ses épaules alors qu'elle inondait sa chemise de ses larmes, ça lui brisa encore un peu plus le cœur.
