Si Ygrith était un homme, je pense qu'elle ressemblerait énormément à Mordred, tant physiquement que mentalement… Enfin, elle lui ressemble déjà, mais ce serait plus flagrant.
03
Si j'étais un homme – Chilla
Ygrith souffla sur sa tasse de thé, les yeux perdus dans les flammes qui dansaient dans l'âtre.
Gaius n'avait pas bien compris pourquoi est-ce qu'elle avait tenu à allumer un feu en pleine journée, mais cela l'apaisait, alors il avait accepté bon gré mal gré.
Enroulée comme elle l'était dans sa couverture, on aurait dit un œuf, avec seulement sa tête et ses mains qui dépassaient. Et encore, elle cachait ses mains dès que possible. Il soupira et vint s'asseoir près d'elle, sur le lit d'appoint.
– Je t'écoute, souffla-t-il simplement.
– On a été pris par la 108e Brigade Inquisitoriale. La Nova Inquisition… Commença-t-elle, avant de grimacer et de reprendre. Non, il vaut mieux que j'explique tout depuis le début. En l'an 1231, le pape Grégoire IX introduit un nouveau, disons, projet auprès des tribunaux ecclésiastiques. C'est l'Inquisition, la première créée. Le tribunal de l'Inquisition avait un seul but : combattre l'hérésie. Et par hérésie, j'entends toutes ses formes. Croyances dites païennes, port du pantalon chez les femmes, sodomites, … Tout ce beau peuple.
Ah, ses cours d'histoire lui manquaient.
L'Église avait enfin relâché la pression qu'elle exerçait sur les États voisins du Vatican, soit les pays européens. Les années noires et empreintes de faits sanglants étaient enfin dans les bouquins de cours.
Même son père en avait été étonné.
– Si les faits n'étaient pas établis, avérés, les accusés se retrouvaient avec une amende. Mais s'ils avaient le malheur d'être réellement hérétiques selon le dogme… Cela variait entre la confiscation de tous les biens et la peine de mort. Une petite partie de ce tribunal était, disons, réservée à une catégorie d'hérétiques : les sorcières. D'après eux, seule une femme pourrait pactiser avec le démon et devenir maléfique. Ils devraient rencontrer Mordred, tiens, ça leur ferait les pieds…
Gaïus sourit faiblement sous la tentative d'humour.
Ygrith lui rendit un regard quelque peu apaisé, sans être heureux pour autant. Difficile de l'être lorsqu'on racontait le massacre de son peuple…
– Enfin bon. Deux siècles plus tard, le livre le plus sanglant de l'histoire était écrit et publié : le Malleus Maleficarum, soit « Le Marteau des sorcières ». Répugnante lecture, je ne le conseille pas. Il présentait des arguments théologiques et juridiques contre la sorcellerie, fournissait des directives pour repérer et éliminer les sorcières. Nous étions la menace ultime, à l'époque. Nombreuses, trop nombreuses ont été les femmes brûlées à tort sur les bûchers, noyées, décapitées, torturées, … La majorité n'avait même pas une seule once de magie. C'étaient simplement des paysannes comme les autres...
Cette partie sombre de l'histoire la rendait toujours à la fois triste comme les pierres et folle de rage.
Ygrith but son thé, et se brûla la langue. Jurant, elle marmonna un sort pour refroidir un peu la boisson.
À ses côtés, Gaius était plongé dans un profond silence. Il comprenait à quel point il était dangereux pour le futur Albion que le roi Uther ait implanté la graine de la haine de la magie. Si elle était enracinée trop profondément, qui sait ce que deviendrait le monde…
Il se reprit lui-même. Ygrith savait. Il se tourna à demi vers elle, toute ouïe.
– L'Inquisition a en quelque sorte disparu vers 1800, je ne connais pas la date précise. Ce que je sais, c'est qu'elle a été reformée en 1908, sous le nom de la Sacrée Congrégation du Saint-Office. Il n'y plus de bûcher, de décapitations, de noyades, mais qui sait ce qu'il se passe dans les tréfonds de l'Église… Puis, la Nova Inquisition a été créée en 2019. C'est une partie secrète de la Sacrée Congrégation, une part sombre qui reprend les doctrines du Marteau des Sorcières. Enfin, ça, c'est la version sur le papier. En réalité, celui qui en est à la tête, vous le connaissez bien. Il s'agit d'Uther Pendragon.
Le souffle du médecin se coupa. Alors ce qu'il craignait depuis qu'elle avait commencé son histoire s'était finalement réalisé. Quelle horreur…
La voyageuse temporelle fit une pause, durant laquelle elle termina sa tasse de thé et alla s'en resservir une autre. Elle marmonna de nouveau, et deux carrés blancs apparurent dans sa main. Elle les fit tomber dans sa tasse, et touilla avec une cuillère qu'elle avait ramenée. Elle perdit de nouveau son regard dans l'âtre allumé.
– Uther a recouvré la mémoire de sa vie antérieure, autrement-dit l'actuelle, à peu près en même temps que son fils. En 2016, à vrai dire. À partir de cette année-là, il n'a qu'une idée en tête : traquer les dernières miettes de magie, jusqu'à purger définitivement l'humanité. Cette haine dévastatrice l'a consumé, apprendre que son gendre était Emrys lui-même n'a pas arrangé les choses. Elles se sont même envenimées quand il a appris qu'Arthur l'avait demandé en mariage. Il en a été anéanti, surtout quand il a compris que la magie de son fiancé ne le dérangeait pas. Loin de là, il l'admirait même ! Fit-elle dans un petit sourire, qu'elle perdit bien vite. Mais ça a failli foirer. En décembre 2019, alors que mes pères étaient sur le point de réciter leurs vœux devant les dieux de l'Ancienne Religion, Uther a débarqué avec la Première Brigade Inquisitoriale. Ils avaient été trahis.
Gaïus l'écoutait religieusement, comprenant qu'il était difficile pour elle d'en parler. Après tout, s'il avait bien compris, elle n'avait jamais connu Merlin, son second géniteur. Et cette partie de l'histoire devait l'affecter énormément…
– Au début, tout le monde a cru que la moucharde était ma tante Morgane, vu son passé. Quelques mois plus tard, on a découvert que ce n'était pas elle. Guenièvre a été pardonnée pour sa trahison, parce que personne n'était mort. Mais les raids étaient de plus en plus fréquents, et on a fini par ne plus croire en elle.
– Pourquoi Diable Guenièvre ferait-elle une chose pareille ? S'offusqua la médecin, qui était son ami.
– Vous n'avez vraiment pas une toute petite idée ? Demanda-t-elle en haussant un sourcil sarcastique.
Soudain, il comprit. Arthur. C'était évident. Elle l'aimait depuis des années, et devait certainement l'aimer encore dans ce futur. Alors le voir épouser un homme, qui plus est Merlin, cela avait dû la rendre folle de jalousie…
Et, bien qu'elle soit terriblement fidèle et loyale à ses amis et à son prince, il n'était pas difficile pour lui d'imaginer qu'elle fasse cette erreur. Après tout, peut-être que sa vie avait été bien moins facile, dans ce futur, et que cela jouait dans sa décision. D'un hochement de tête, il demanda à Ygrith de continuer.
Ce qu'elle fit, après une gorgée de thé chaud.
– La Nova Inquisition s'est développée, et vite. À peine cinq ans après sa création, on comptait trente Brigades, disséminées à travers le monde, à la recherche de la plus petite trace de magie. Les créatures furent exterminées, jusqu'au dernier dragon. Enfin, ça, c'était ce qu'ils croyaient, parce que Grithore et Athkor étaient bien vivants quand je suis née… Ils étaient les derniers, des descendants directs d'Aithusa et Kilgarrah. Ah, mais vous ne savez pas encore qui est Aithusa…
Gaïus haussa un sourcil. Un autre dragon, vraiment ? Il sentait que cette histoire n'allait pas lui plaire énormément… Pour changer, tiens.
– Tout ça pour dire, je suis née en 2029, le douze août. Dix ans après la création de la Nova Inquisition. Et Merlin est mort ce jour-là… Les protections autour de nous se sont drastiquement affaiblies, jusqu'à ce que ma tante ne retrouve celle qui, actuellement, est sa sœur, Morgause Orcanie. À deux, elles ont eu assez de puissance pour renouveler les boucliers. Pendant dix-sept ans, personne ne nous a retrouvés. On vivait dans une grande maison, aux abords de la forêt de Paimpont, en France… Il s'agit du futur nom de la Gaulle.
Un léger sourire flottait sur ses lèvres. Le vieux médecin se doutait qu'elle était plongée dans un souvenir heureux et doux.
Le vieux médecin de la Cour espérait sincèrement que cette enfant, car il lui était impossible de la voir autrement, vive plus tranquillement. Cette jeune dame avait déjà vu bien trop d'atrocités dans sa courte vie.
– Morgause s'est faite attrapée en 2045. On l'a sauvagement torturée pendant des mois pour obtenir l'emplacement de notre communauté. C'est son mari, Cenred, qui a dévoilé où nous vivions. Il pensait que ça sauverait à la fois sa femme et leur fille, mon amie Clarissa. Ils sont morts, tous les trois… C'est là que l'on a découvert qui menait la 108ème Brigade Inquisitoriale, celle qui avait enlevé et assassiné les Orcanie. Mordred n'avait pas supporté de renaître sans le moindre pouvoir, alors que nous en possédions. En 2046, il accomplissait de nouveau son destin…
Gaius savait, grâce à Kilgarrah et Merlin, que Mordred était celui qui mettrait fin aux jours d'Arthur. Et il comprit vite qu'elle avait vu son père mourir par la main du druide. Il passa son bras autour des épaules d'Ygrith, qui tremblait des pieds à la tête.
Voir son père périr était déjà horrible en soi, mais voir son père périr à cause de la magie… Pour une magicienne, qui plus est l'était depuis toujours, ce devait être une véritable torture.
Ygrith se laissa aller tout contre le médecin, retenant ces larmes qu'elle refusait de laisser couler pour la centième fois de la journée. Et midi n'avait même pas encore sonné ! Elle finit son thé tranquillement, serrée contre ce presque-papy.
Celui-ci lui tapota l'épaule.
– Bon, si tu veux vraiment devenir mon assistante, il faut tout de suite commencer les cours ! Déclara-t-il en se redressant. Commençons par un cours d'anatomie élémentaire…
– Anatomie élémentaire ? Sourit-elle. Pas besoin, j'ai appris ça quand j'étais au collège, et je le révise régulièrement avec G- … votre autre vous. Je connais par cœur l'emplacement de chaque os, de chaque muscle et les organes internes et externes n'ont aucun secret pour moi !
Ils passèrent l'heure à revoir les parties du corps humain, sous l'insistance de Gaius.
Puis ils mangèrent en compagnie d'un Merlin renfrogné. Apparemment, Arthur lui avait fait payer son éclat de ce matin en le martyrisant gaiement à l'entraînement, se servant de lui comme cible, entre autres choses.
Par la suite, le médecin dû aller à la Chambre du Conseil, et lui confia simplement un livre qu'elle devrait lire sur les onguents et autres pommades. Elle se mit donc en quête d'un endroit paisible où elle pourrait lire tranquillement, lorsqu'elle tomba sur nul autre que le prince Arthur, accompagné de Merlin.
Et quand elle disait tomber, c'était à prendre au sens littéral.
Obnubilée par son livre, elle vit pas l'escalier menant à la ville-basse, et rata deux marches, emportant avec elle celui qui montait. À savoir, Arthur. C'est ainsi qu'elle se retrouva les fesses dans la terre, complètement désorientée, avec un prince furibond allongé sur le dos devant elle.
Ah, et un Merlin hilare, aussi.
– What the holy fucking fuck ? Lâcha-t-elle en clignant des yeux.
– Voudriez-vous bien regarder devant vous lorsque vous marchez, Ygrith ? Râla le prince en se relevant. Merlin, arrête de rigoler ! Je ne t'ai toujours pas pardonné ta disparition de ce matin, alors fais en sorte d'alléger ton cas au lieu de l'alourdir, tu veux ?
– C'est bon, j'arrête, j'arrête ! Rit Merlin en aidant Ygrith à se relever. Alors, quel est le livre qui peut te captiver au point où tu ne regardes même plus devant toi ?
– Sache qu'il y a énormément de livres qui parviennent à m'obnubiler. Celui-ci m'a été prêté par Gaius, c'est un lexique d'onguents, comment les préparer, quels sont leurs effets, leurs contre-indications, leurs inventeurs… Fit-elle d'un ton passionné, les yeux pétillants. Tiens, là, regarde. C'est un baume à base de menthe poivrée et de myosotis. Il est dit qu'il réduit les infections des brûlures. Et c'est fascinant, parce que ces plantes ne servent pas du tout à ça à l'origine ! Là, c'est un tranquillisant pour…
– Je crois que tu épuises ta salive pour rien, coupa le prince en ricanant. Il ne comprend pas un mot de ce que tu lui racontes !
– Excusez mon impertinence, sire, mais est-ce que cela s'applique à vous, ou à Merlin, qui est accessoirement l'assistant de Gaius depuis de nombreuses années ?
Le sourire du prince fondit un peu, et il fronça les sourcils.
Toutefois, Ygrith n'attendit pas la réponse. Elle salua ses pères, un petit sourire obnubilé aux lèvres, et se remit à la recherche d'un coin paisible où elle pourrait lire sans être dérangée, ou sans danger. Elle déambula un long moment dans la ville-basse, trébuchant parfois et se retrouvant souvent à des endroits tout-à-fait improbables.
Comme une forge bouillonnante ou encore l'arrière-boutique d'un marchand de tissus. Bon, elle s'était fait éjecter de chez ce dernier, mais passons.
La jeune magicienne déambulait donc, complètement immergée dans les solutions pharmaceutiques à base de plantes médicinales qu'elle n'aurait jamais soupçonnées. Jusqu'à ce qu'elle tombe sur un spectacle qui la fit bouillonner de rage.
o0o
Arthur pestait encore à propos de l'insubordination de la jeune Ygrith, et Merlin ne pouvait s'empêcher de remuer le couteau dans la plaie en lui envoyant des piques.
Peu, bien peu étaient les personnes qui oseraient tenir tête de la sorte au prince de Camelot, et Merlin commençait à croire que la vie à la citadelle allait être mouvementée avec cette fille entre leurs murs. Entre les farces qu'ils se jouaient, son répondant envers le fils du roi et le fait qu'une jeune fille soit l'apprentie du médecin de la cour, il se demandait comment tout cela allait finir.
Peut-être deviendrait-elle la première femme médecin de la cour ? Sa mère avait étudié auprès de Gaius avant de partir pour Ealdor, là où il n'y avait aucun praticien, c'est pourquoi accepter une femme à cette fonction avait été plus simple.
Mais à la cour du roi de Camelot ? Jamais on n'avait vu chose pareille, même Alice n'avait pas été une soignante officielle.
Surtout Alice, en fait.
– Oh, allez, sire ! Sourit-il. Vous n'allez pas bouder toute la journée !
– Un prince ne boude pas, Merlin.
– Un prince non, mais un Arthur dont l'honneur a été mis à mal par une jeune fille…
– Merlin !
Celui-ci explosa de rire et s'enfuit à toutes jambes, tandis que le fils d'Uther le prenait en chasse à travers Camelot.
Pour rien au monde Arthur ne l'avouerait, mais il appréciait plus que de raison ces moments avec son valet. Ils étaient rares, les instants où il pouvait oublier la couronne posée sur sa tête depuis sa naissance et agir comme un jeune de son âge le ferait.
Lorsqu'il sautait au-dessus des meules de foin pour retrouver son ami qui s'était caché, il n'était plus question d'Arthur Pendragon, prince héritier de Camelot et champion des tournois. Et Merlin n'était plus le paysan assigné à son service personnel. Ils étaient Arthur et Merlin, deux amis qui se taquinaient et jouaient comme des moujingues.
Les écuries sentaient le purin, signe que les écuyers n'étaient pas passés.
Arthur savait que Merlin s'était caché dans la réserve de foin au-dessus des box, il l'avait vu s'y faufiler avant d'y pénétrer lui-même. Le prince était bon chasseur, et pour le moment sa proie avait des boucles noires et de grands yeux d'un bleu irréel.
Aussi silencieux qu'une ombre, il grimpa à l'échelle en tentant de la faire grincer le moins possible. Il escalada par la suite une des meules, grondant contre les fétus de paille qui se glissaient dans ses vêtements. Il se plaqua contre le foin et, du haut de son poste d'observation, tenta de déterminer la position de sa proie.
Cela ne lui prit pas longtemps : il aperçut du coin de l'œil un morceau de tissu écarlate, couleur du haut de son valet aujourd'hui.
Doucement, il se faufila contre la meule en descendant et se glissa furtivement vers l'endroit où il avait repéré son ami. Celui-ci était tout contre un ballot de foin, tentant de se faire minuscule tout en jetant des regards en coin à l'entrée des écuries, un léger sourire flottant sur ses lèvres ourlées.
– Pour Camelot ! Hurla Arthur en se jetant sur Merlin.
Ce dernier poussa un cri de surprise pour le moins effroyable, sursautant alors que le corps lourd de muscles du prince s'écrasait sur lui.
Ils roulèrent en riant dans la paille, bataillant pour avoir le dessus. Ils restaient gentils, mais se frappaient et se pinçaient comme dans un véritable combat. Le prince ne cessait de clamer des « Pour la gloire ou le déshonneur ! », « Sus à l'ennemi ! » ou encore « Vile félon, je vous terrasserais ! » qui provoquaient l'hilarité du brun.
Finalement, Arthur plaqua Merlin contre les planches de la réserve, s'assit sur les hanches maigres de son valet et lui maintint les bras au-dessus de la tête. Il affichait un sourire vainqueur et ses yeux pétillaient.
Le brun tenta de se dégager en gigotant comme un vermisseau, mais c'était sans compter sur les années d'entraînement chevaleresque qu'avaient suivi Arthur.
Il lui jeta un regard venimeux en pinçant les lèvres.
– J'ai gagné, fit simplement le prince d'un air suffisant.
– Pour cette fois ! Si vous me lâchiez, vous ne diriez plus ça !
Le blond éclata de rire et secoua ses mèches d'or pour en déloger les farouches fétus de paille qui avaient osé s'y loger.
La moue contrite de Merlin était adorable, il ressemblait à un enfant qui refusait d'admettre qu'il s'était fait battre par une fille. Comme lui lorsqu'il taquinait le fer aux côtés de Morgane, dans son enfance.
Arthur décida de ne pas bouger tant que son irrespectueux valet n'avait pas déclaré sa suprématie totale et indiscutable. Il s'installa confortablement sur le bassin du paysan, ramenant les mains qu'il tenait toujours prisonnières contre le flanc de son subordonné. Ils passèrent un bon quart d'heure ainsi, à se lancer des piques et à rire.
Le silence s'installa doucement. C'était tout simplement paisible et confortable. Certes, peut-être pas pour Merlin, mais il ne s'en plaignait plus tout-à-fait depuis un moment.
Merlin tira légèrement sur ses mains, et Arthur accepta de les lâcher. Le brun se frotta le nez en éternuant et le prince eut un sourire parce qu'il ressemblait à une souris. Le regard de Merlin fut attiré sur ce sourire, et lança une œillade furibonde au jeune homme qui refusait toujours de bouger.
Et, comme très souvent, ils finirent par se perdre dans le regard de l'autre.
À chaque fois, Arthur oubliait qu'il fixait les yeux d'une personne, tant ce bleu était pur, parfait. Il connaissait par cœur les nuances sous l'influence de la lumière, la petite tâche en bas à gauche de son iris droit.
Cela faisait presque trois ans qu'il avait appris à s'immerger dans ce bleu bien trop bleu.
Arthur était si obnubilé par le sujet de sa contemplation qu'il ne remarqua pas les joues de Merlin se tintant au fur et à mesure de rose, ni qu'il avait l'air de peser le pour et le contre d'une quelconque action.
Et encore moins qu'il déplaçait ses mains sur les hanches du prince.
Soudain, Arthur se retrouva plaqué à son tour contre le sol, un Merlin fier de son coup penché sur lui, une lueur illuminant son regard et un sourire espiègle fendant son visage pâle.
– Je vous avais bien dit que si vous me lâchiez, vous ne seriez plus vainqueur très longtemps !
– Tu as triché, bouda le blond en détournant les yeux.
– En quoi ?
Arthur ne répondit pas, comme souvent. Dès qu'il était question de leurs échanges oculaires, ou de leurs quotidiens moments de silence emplis de non-dits, il devenait muet comme une tombe.
Et, bien qu'il n'en dise rien, ça agaçait de plus en plus Merlin. Le valet soupira et se releva, tendant la main à son prince pour l'aider à se relever à son tour. Ils époussetèrent leurs vêtements et chassèrent le foin de leurs cheveux et redescendirent.
En sortant de l'écurie, ils faillirent entrer en collision avec deux jeunes femmes qui se hâtaient vers ce qui semblait être une animation, assez anormale en ces temps paisibles.
Merlin et Arthur échangèrent un regard intrigué lorsqu'ils remarquèrent que tout le monde dans les rues bifurquait dans cette même direction. D'un accord tacite, ils décidèrent de suivre le mouvement et se rendirent peu à peu à l'évidence, avec stupeur, que les villageois se dirigeaient vers le terrain d'entraînement des chevaliers.
Ils n'étaient pas au bout de leur surprise, comme ils purent le constater. Lorsqu'ils parvinrent enfin à percer la foule agglutinée autour des barrières de sécurité, ils restèrent sans voix.
Ygrith, cinq pieds de haut et mince comme une brindille, se mesurait à Sire Parador, un des chevaliers qui donnaient le plus de fil à retordre à Arthur. Lui et deux autres soldats passaient leur temps entre les entraînements, leurs lits et la taverne du Soleil Levant. Le reste du temps, ils le consacraient à remettre en cause la légitimité du prince, de ses ordres et à peu près toute forme d'autorité. Du reste, cela importait actuellement, car la situation semblait véritablement sérieuse et envenimée.
Parador faisait bien deux voire trois fois la taille d'Ygrith, avait des muscles épais et était plus qu'adroit avec une épée.
Ce que regrettait profondément Arthur à vrai dire : si au moins il avait été mauvais, il aurait pu trouver une raison pour le renvoyer chez sa famille.
Néanmoins, malgré sa corpulence et son adresse manifeste au combat, Ygrith ne lui cédait pas un pouce de terrain. Et que dire de sa technique de combat…
La jeune fille se mouvait telle un serpent, une vipère ou une anguille. Elle n'était armée que de ses poings et de ses pieds, mais les utilisait de façon étrange et pourtant diablement efficace. Sa lèvre inférieure était éclatée, sa joue écorchée, sa robe déchirée en lambeaux, et elle était toujours debout. Rares étaient les femmes aussi tenaces que Morgane ou Guenièvre, pourtant…
Du moins, de ce qu'en pensait Arthur.
D'ailleurs, chose qui l'avait à la fois surpris et quelque peu amusé, elle portait un pantalon sous sa robe. Un pantalon comme pourrait en porter Gwen lors de longs voyages. Ses lunettes étaient d'autre part dans les mains d'une jeune femme se tenant à quelques pas à peine du duo combatif.
– Elle est rapide, fit remarquer Merlin à son oreille. Et elle vise les jambes, le point faible des chevaliers. Elle est douée…
– Qu'est-ce que tu y connais, toi ?
– Sire, cela fait pratiquement trois ans que je suis au service de l'homme à la tête de cette troupe de brutes. J'ai fini par m'y connaître un minimum pour pouvoir comprendre vos monologues après les entraînements.
Arthur lui jeta un regard en coin, puis reporta son attention sur le combat. Et il devait bien admettre que le valet avait raison.
Les mouvements de la jeune fille étaient vifs, souples et précis. Elle fut envoyée au sol d'une poussée, et en profita pour planter ses paumes au sol et frapper du pied l'arrière du genou du combattant. Surpris, Parador plia le genou et manqua de chuter, mais se rattrapa en enfonçant son épée dans la terre.
Ygrith profita de ce bref répit pour attraper une lance et la planta à son tour dans l'herbe jaunie par le soleil. Elle la pencha et en brisa le fer d'un coup de talon ferme.
La foule était en délire, et Arthur aperçut quelques personnes qui menaient des paris. Il ne pouvait pas le leur reprocher, ils avaient eu peu de distractions ces derniers temps, ils devaient s'ennuyer ferme. Le moindre événement prenait des proportions énormes. Peut-être était-il temps d'organiser un nouveau tournois…
– Oh ! S'exclama Merlin.
Le prince se focalisa à nouveau sur le combat, et écarquilla les yeux à son tour.
Ygrith usait de la lance de façon… peu conventionnelle. Au lieu de chercher à de piquer son adversaire, elle faisait tournoyer la barre en bois dans ses mains. Elle tordait agilement les poignets et Arthur se souvint d'un peuple de l'Est qui usait des mêmes techniques. Elle asséna son arme si vivement qu'il ne comprit qu'après coup pourquoi Parador se tenait le bras.
C'est alors qu'Arthur remarqua le sourire qu'arborait la jeune fille.
Ses boucles terreuses volaient autour de sa tête comme elle se déplaçait d'un pas dansant, se courbant de façon incroyable pour esquiver les attaques du chevalier. Son air farouche et déterminé était désarmant, elle ne semblait pas vraiment se préoccuper de ses blessures.
L'incroyable jeune fille essuya le sang qui perlait à sa lèvre fendue et adressa un sourire carnassier au soldat.
– C'est tout ce que t'as, mon grand ? Ricana-t-elle. Tu penses toujours que les femmes sont inférieures aux hommes ?
– Tu n'es qu'une sale ribaude ! Tonna l'homme, écumant de rage. Et la petite catin que tu protèges n'est pas mieux !
Lorsqu'Ygrith perdit son sourire et afficha une colère froide, Arthur comprit deux choses.
D'une, elle pouvait être véritablement dangereuse, quel que soit son sexe. De deux, jamais plus il ne manquerait de respect à une femme, et encore moins en sa présence.
Le jeune prince observa Ygrith bander ses muscles, glisser un pied loin devant elle, plier sa jambe restée en arrière. Sa position était à la fois faciale et latérale. Le bras qui ne tenait pas la lance se plaça devant son visage, paume vers son adversaire, tandis que l'autre se courbait de façon étrangement menaçante au-dessus de sa tête.
La tension saturait l'air, la foule était aux abois. Cette damoiselle avait un don pour captiver.
Parador récupéra son arme et se mit en position offensive à son tour, jaugeant du regard la position quelque peu ridicule de la jeune fille. Celle-ci ne cilla pas, et attendit patiemment qu'il se décide à bouger.
– Elle commence à s'épuiser, elle ne semble pas très endurante, fit remarquer Merlin à voix basse.
En effet, la poitrine d'Ygrith se soulevait rapidement et ses joues étaient rouges. C'était bien le seul défaut de sa « cuirasse ».
Arthur fronça les sourcils. Quoiqu'elle fasse désormais, ce serait sa dernière attaque. Elle était morte de fatigue, il le voyait bien. Son œil était aguerri pour ce genre de détails, et il semblait bien qu'elle avait conscience de sa propre faiblesse momentanée.
Soudain, il sentit quelque chose sur son biceps et jeta un regard surpris à la main fermement accrochée à sa tunique. Il remonta son regard le long du bras rattaché à la main, et ne put qu'observer en silence les traits soucieux d'un Merlin fichtrement angoissé quant à l'issue de ce combat. Le fils d'Uther fronça les sourcils.
Comment pouvait-il s'être attaché à elle aussi vite ? Ce garçon était un mystère ambulant.
Arthur tapota maladroitement la main crispée de son ami, tentant de le rassurer, toutefois son attention fut vite détournée de Merlin, et par nulle autre qu'Ygrith.
S'il avait pu constater de la célérité de la jeune dame, il n'avait point douté que ce fut si fulgurant. En quelques millisecondes, elle avait comblé l'écart entre elle et Parador. Elle brandit la lance, la planta dans le sol aux pieds du chevalier et l'agrippa fermement à deux mains.
Usant de l'élan de sa course, elle se propulsa, prenant appui sur la tige de bois, et envoya son talon droit dans l'œil du guerrier. Le coup l'assomma, et il tomba vite au sol. Elle atterri d'un mouvement à la fois gracieux et précipité, et se redressa, dominant la carcasse du vaincu du haut de ses cinq pieds de haut.
Ygrith semblait épuisée, ses joues étaient rouges, son souffle haché, mais ses membres ne tremblaient pas, signe qu'elle pratiquait régulièrement.
La foule éclata. Certains riaient, au comble du ravissement car ayant gagné leur pari, tandis que d'autres hurlaient à la tricherie. Les plus bruyantes étaient sans conteste les femmes, qui semblaient avoir trouvé une nouvelle figure à aduler.
La jeune femme qui tenait les lunettes d'Ygrith accourut vers elle, extatique. Toutefois, Merlin fut plus rapide. En quelques enjambées, il était aux côtés de la jeune fille et la prenait par les épaules.
De là où il était, Arthur n'entendait rien, mais il avait l'air de lui passer un savon tout en lui demandant son état. Elle fut prise d'une quinte de toux violente, et adressa tout de même un grand sourire au valet.
Le prince décida de finalement s'en mêler et fit un pas hors du cercle de badauds.
Le silence s'installa tandis qu'il avançait d'un bon pas vers la petite brune qui enfilait ses lunettes. Se rendant sûrement compte du silence instauré, elle se tourna vers lui, les épaules toujours agitées par une respiration un peu trop rapide et léchant la plaie sur sa lèvre.
Arthur se planta face à elle, jambes écartées, bras croisés sur son torse, le visage ferme mais l'œil admiratif.
– Tu viens de nous offrir un sacré divertissement, Ygrith. Maintenant que l'effervescence est retombée, peut-être que tu ne verras aucun inconvénient à me dire pour quelle raison tu viens de régler son compte à un de mes chevaliers ?
– Vous appelez cela un chevalier ? Ricana-t-elle en montrant du pouce le vaincu. Moi, j'appelle ça un lapin en armure. Enfin, mon avis compte pas, soupira-t-elle en mettant ses poings sur ses hanches. Vous voyez cette jeune femme ?
– Heidrun, votre Altesse, s'empressa de se courber ladite jeune femme avec un fort accent étranger.
La jeune femme en question avait les cheveux coupés très courts, à ras des oreilles, comme un homme.
Brune, de taille moyenne et des yeux très clairs. Autre chose : elle était vêtue à la mode masculine, et rien hormis son visage en forme de cœur et ses hanches rondes n'attestait de son sexe. À part ces détails, elle était parfaitement androgyne. Mais néanmoins banale à pleurer.
Arthur haussa un sourcil à l'encontre d'Ygrith, l'enjoignant à continuer son récit.
– Sachez qu'avant sa rencontre avec sir Parador, ses cheveux étaient longs. Vous pouvez vérifier, il y a une tresse de cheveux bruns qui traîne quelque part par terre, marmonna-t-elle d'une voix pleine de hargne. Ce n'est pas tout : en passant devant la taverne, j'ai vu cet homme l'agresser, la forçant à des pratiques… peu chastes, dirons-nous. Sous son refus, il l'a tirée jusqu'ici par les cheveux, puis l'a brutalisée. Je suis intervenue pour lui demander d'arrêter, il m'a insultée. Elle a tenté de fuir, c'est alors qu'il lui a tranché les cheveux. Il a tenu des propos hautement insultants à notre encontre à toutes les deux, et lorsque j'ai tenté de lui faire lâcher sa prise, il m'a frappée, énonça-t-elle d'une voix égale en montrant sa lèvre éclatée. Je n'ai pas été élevée dans l'optique de m'écraser face à l'adversité, alors j'ai répondu. C'est de là que tout est parti. Vous connaissez la suite.
– Vous attestez donc qu'il s'agissait de légitime défense ?
– Oui, votre Altesse. J'ajouterais d'ailleurs qu'il était plus rempli de bière et de vin qu'un fût de la cave de votre père.
– MENSONGE ! SORCIERE ! C'EST ELLE QUI M'A ATTAQUE ! Rugit ledit chevalier en se réveillant.
Le regard d'Arthur passa de l'une à l'autre.
Oh, oui, bien sûr. Elle était haute comme trois pommes et aussi agressive qu'un chaton lorsqu'on ne venait pas lui chercher des puces, mais à part ça elle l'avait agressé et violenté de façon gratuite. Alors qu'il était un chevalier aguerri.
Oui, tout-à-fait.
Le fils d'Uther inspecta du regard la jeune Heidrun, remarquant alors les marques sur ses bras et son visage. Il y avait témoin, et vu la populace amassée, il n'y en avait pas qu'un. De plus, cela faisait un bon moment qu'il cherchait une bonne raison de le mettre dehors, Ygrith la lui servait sur un plateau doré.
En parlant d'Ygrith, son état commençait à l'inquiéter. La jeune fille ne parvenait pas à retrouver une respiration normale, et ses inspirations se faisaient sifflantes. Son teint semblait pâle et ses yeux vagues, comme si elle se concentrait pour respirer.
Arthur fronça les sourcils et se fustigea silencieusement. Il n'aurait pas dû lui demander un témoignage dans cet état.
– Merlin, emmène-la voir Gaius, elle est mal en point. Vous, fit-il en pointant du doigt Heidrun, vous restez avec moi. Vous êtes un témoin clé. Vous, Parador… Par les Anciens Dieux, levez-vous ! Ayez un minimum de dignité ! Suivez-nous, nous allons voir le roi pour établir la justice.
Le temps que le chevalier soit sur ses pieds, Arthur regarda Merlin qui s'éloignait avec la jeune Ygrith pendue à son bras, une inquiétude tout-à-fait irrationnelle serrant son cœur.
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Ygrith fit tourner entre ses mains le tube de sa chambre d'inhalation, perdue dans ses pensées.
Après que Merlin l'eu ramenée, ils avaient dû ruser pour le faire quitter les appartements du médecin de cour. L'argument qui avait fait mouche concernait Arthur et son manque de témoins pour le procès. En fait, dès que le nom « Arthur » était prononcé, Merlin changeait du tout au tout.
C'était pour ainsi dire magique.
La jeune magicienne était positivement sûre de chez sûre qu'elle serait capable de lui faire croire que le château était attaqué par des oursons en guimauve à paillettes simplement en lui affirmant que leur cible était Arthur.
Gaius la regardait avec ce même regard qu'il lui servait à chaque fois qu'elle avait fait une bêtise dans son cabinet médical. Une fois, elle avait fait tomber le squelette près de son bureau. Sa punition avait été de replacer tous les os, même les minuscules, tout en les nommant. Après six ou sept fois, elle avait compris la leçon, et mémorisé le squelette humain par la même occasion.
Néanmoins, sa bêtise était un peu plus grosse qu'une simple bourde d'enfant.
Fortiche comme elle l'était, elle s'était sûrement débrouillée pour se mettre à dos tout Camelot. Et principalement les chevaliers… Elle allait devoir comparaître devant le roi, à peine quelques heures après qu'il l'eut acceptée dans sa citadelle.
Ygrith avait besoin de vodka, là, tout de suite.
Elle s'en était sortie avec quelques désagréments mineurs, comme sa lèvre éclatée, une joue écorchée, une estafilade le long de son biceps et des bleus un peu partout. Le médecin avait dû bander son bras, et étalé une pâte odorante sur son visage. Quand elle avait essayé de plaisanter sur la couleur du mélange, elle s'était heurtée au regard grave du médecin et avait ravalé sa blague.
Le vieil hibou pouvait être terrifiant parfois.
– Si j'avais encore des doutes, ils ne sont plus, marmonna-t-il en rangeant son bocal plein de pommade. Tu es aussi entêtée et tête brûlée que tes pères !
– Je sais que ça ne vaut rien de dire ça, mais il l'avait bien cherché ! Bougonna-t-elle en rangeant ses affaires dans son sac enchanté. Si vous aviez été témoin de la scène, je vous promets que vous comprendriez mieux pourquoi j'ai agi comme ça !
– Je comprends parfaitement, détrompe-toi. Tout de même, n'oublie pas de faire profil bas pour le moment, tu viens d'arriver. Le roi Uther n'est pas clément lorsqu'on s'en prend à ses chevaliers.
Dit comme cela, ça ressemblait à l'amour d'un coach pour ses favoris dans son équipe de sport. Elle eut un reniflement dédaigneux et s'empara vivement de la robe jaune que lui tendait Gaius.
Un cadeau de Guenièvre, pour son plus grand déplaisir. Il valait mieux pour la servante qu'elle ne la croise pas alors qu'elle était en pétard. Ygrith avait un vrai sale caractère, le genre à prendre la mouche facilement si elle n'était pas calmée.
En enfilant le vêtement à force de bougonnements, elle remarqua qu'il avait été reprisé pas mal de fois, notamment au niveau de la poitrine et des manches. Elle en conclut donc à une vieille robe de jeune fille que la servante ne mettait plus depuis des lustres. La jeune fille grimaça lorsque la jupe toucha le sol quand elle la relâcha.
Ygrith tenait sa taille de microbe de sa grand-mère Ygraine Pendragon, et honnêtement, elle s'en serait bien passée.
À cause de ça, tout le monde la traitait comme une gosse, et l'effet était renforcé par son visage, son air de « poupée en porcelaine », comme disait si bien sa tante. Son paternel était d'ailleurs très fier de l'expression ahurie de bébé chouette de sa fille. Il disait que ça lui rappelait Merlin.
La jeune fille ne comprenait pas très bien pourquoi, même en l'ayant rencontré, mais bon, la logique d'Arthur Pendragon n'en était une qu'à ses yeux.
– Cesse donc de rêvasser et hâte-toi ! La dépêcha Gaius en apparaissant derrière le paravent après s'être assuré qu'elle était vêtue. Un garde est venu nous chercher, le roi s'impatiente.
– J'arrive, ça va ! S'agaça-t-elle en sortant, suivie de près par le médecin. Ah, tiens, bonjour Sir Léon.
Ce dernier lui lança un regard peu amène, ce qui la fit soupirer. Oui, définitivement une équipe de foot bafouée dans son honneur dès que l'on osait s'en prendre à l'un d'entre eux. Bande de coléoptères mutants.
Ygrith les suivit en marmonnant dans sa barbe inexistante, ce qui exaspéra le médecin comme le chevalier.
Une fois devant les grandes portes de la salle du trône, Ygrith inspira à fond et se concentra pour éviter de faire une bourde. Chose qu'elle faisait généralement quand elle était confrontée à un professeur pas content.
Règle d'or dans les remontrances : la boucler et ne surtout pas manquer de respect. Encore moins si c'est un roi qui vous fait face.
À l'intérieur régnait une cacophonie digne des plus grands théâtres comiques. Parador hurlait à qui voulait l'entendre qu'il était innocent et que tout cela n'était qu'un complot. Heidrun brandissait sa tresse tranchée comme le flambeau de la Statue de la Liberté, réclamant un châtiment à grands cris. Arthur faisait face au roi et tentait d'exposer les faits dont il avait été témoin, mais le bruit environnant rendait le tout compliqué. Merlin discutait avec un groupe de paysans qui avaient été témoins de la scène, essayant de réunir le plus d'éléments possible.
Et le roi Uther, assis sur son trône comme l'aurait fait Cersei Lannister, avait la mine concentrée. Il se pinçait régulièrement l'arête du nez en ayant l'air de se demander ce qu'il pouvait bien fiche là.
Les nerfs déjà échauffés d'Ygrith s'enflammèrent et elle inspira bien fort. Que la fête commence.
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Les doubles portes de la salle du trône claquèrent dans son dos, le son dramatique résonnant quelques secondes contre les pierres du château.
Ygrith resta quelques minutes figée comme cela, et ne réagit pas quand la main de Gaius se déplaça dans un bruissement de tissu pour venir se poser sur son épaule.
Le procès se rejouait dans sa tête, depuis son entrée dans la pièce jusqu'à l'énonciation de la sentence du roi Uther. Elle revoyait le chevalier qui, sous le coup de la colère d'avoir perdu face à une pucelle arriviste, s'était jeté sur le prince. Elle revoyait Merlin, qui avait figé la scène un court instant et d'un seul mot magique, venant se placer entre son maître et l'ex-sir Parador.
L'épée de celui-ci n'avait fait que raser son épaule sans la toucher, mais ç'avait été horrible de croire, pendant un court instant, qu'elle avait pu avancer l'heure de la mort de son père.
La jeune magicienne lança un regard à Gaius, un regard perdu et plein d'épouvante. Il lui rendit un simple sourire indulgent, et elle eut l'impression d'être en présence du grand-père qu'elle n'avait jamais eu.
– Gaius… J'ai fait une grosse bêtise, pas vrai ? Souffla-t-elle. Je n'aurais jamais dû remonter le temps, je suis trop dangereuse, je pourrais faire basculer le cours de l'histoire par maladresse…
– C'est vrai, tu pourrais, acquiesça le médecin de la cour en hochant la tête. Mais ce qui est fait est fait. Et puis, qui sait, peut-être que cela ne serait pas essentiellement négatif ?
– Que voulez-vous dire ?
– Eh bien, peut-être qu'en changeant les choses ici et maintenant, tu aiguilleras le monde de la magie vers un avenir meilleur que celui que tu as vécu…
– Non, non, non ! S'exclama-t-elle en s'écartant de lui pour le fixer d'un air abasourdi. Je vous arrête tout de suite ! C'est le destin de papa et de père de faire bouger les choses de ce côté-là, pas le mien ! Le mien, c'est de vivre paisiblement en compagnie de mes parents tout en restant dans l'ombre !
– Même en ce qui concerne la mort du Prince Arthur ?
Ygrith se sentit grimacer alors que son cœur loupait un battement.
Ah, le sujet qui fâche… Honnêtement, la mort d'Arthur était l'un des deux décès qu'elle comptait éviter.
L'autre étant celui de Lancelot… C'était un peu triste de le réduire à ce rôle, toutefois il était un pion de choix dans sa stratégie pour mettre Merlin et Arthur ensemble. Plus longtemps il vivrait, plus longtemps la relation entre son père et Guenièvre pataugerait dans la semoule.
La jeune voyageuse avait d'ailleurs hâte de rencontrer les autres chevaliers de la Table Ronde. Léon n'était pas un exemple pouvant illustrer la troupe de soldats au complet.
Elle soupira et se frotta les tempes.
– Il se passera ce qu'il se passera, mais soyez-en sûr : mon père ne mourra pas cette fois-ci. Je m'en assurerais personnellement.
– De quoi vas-tu t'assurer personnellement ?
Ygrith sursauta et se tourna vers le grand sourire idiot de Merlin. Elle pria tous les dieux existants, dans ce monde et les autres, qu'il n'ait rien entendu de compromettant, sinon il serait bien capable de ruiner tous ses plans.
Elle repensa à sa punition et prit l'air accablé.
– Je m'assurerais personnellement que les écuries soient propres, que les armures soient brillantes et tout le bazar qu'on m'a demandé de faire ! Soupira-t-elle en faisant mine d'être déprimée.
– Ce n'est tout de même pas la fin du monde ! Sourit-il. Je fais ça tous les jours ! Et puis, tu aurais dû y penser avant de t'en prendre à un chevalier…
– Oui, UN chevalier, justement ! Pas les cinquante d'un coup !
– Estime-toi heureuse d'être toujours à Camelot, le roi aurait très bien pu te bannir. Je crois que c'est d'ailleurs sa sentence favorite, après le bûcher…
Ygrith ferma sèchement la bouche et lui adressa un regard noir. Le message était très clair : au moins, personne n'avait remarqué ses pouvoirs, sinon la situation aurait été mille fois pire.
Son humeur s'adoucit un peu lorsque Merlin lui promit de l'aider un peu durant la semaine de sentence. Elle soupira et suivit le médecin et son père dans la cour, où étaient rassemblés la moitié des chevaliers. Léon en faisait partie, resserrant les lanières de cuir de sa selle.
Le prince Arthur, qui avait emmené sir Parador au donjon, s'y trouvait aussi. Merlin se dirigea naturellement vers lui, Ygrith laissa Gaius rejoindre son cabinet et rejoignit le duo.
– Prince Arthur ? Fit-elle en se plaçant devant lui. Je vous remercie pour votre témoignage et votre aide durant cette affaire, et je m'excuse d'avoir été, disons… Impertinente, un peu plus tôt.
– Veillez simplement à ne pas recommencer, tout simplement, sourit-il.
– Si vous n'étiez pas aussi susceptible, aussi ! Ricana-t-elle. Une vraie princesse !
Merlin regarda le prince et Ygrith qui se chamaillaient gentiment, un inexplicable sentiment de malaise tordant ses entrailles.
Tout cela était inhabituel, surtout pour Arthur qui n'était comme ça qu'en présence de ses amis. Comme Gauvain, Lancelot, Morgane et Merlin lui-même. Décidément, cette jeune fille l'intriguait…
– Au fait, c'est quoi ce rassemblement ? Demanda soudainement Ygrith en lançant un regard à la troupe de chevaliers. Où vont-ils ?
– En patrouille du côté de la forêt d'Assetyr. Cenred est plutôt calme ces temps-ci, un peu trop même.
– Pourquoi ne partez-vous pas avec eux ? Vous êtes le Premier Chevalier de Camelot, non ?
– Oui, mais j'en suis aussi le prince héritier, et mes devoirs me retiennent ici… Souffla-t-il, avant de lui lancer un regard étrange. Rappelez-moi pour quelle raison je vous dis tout cela ?
– Parce que je suis irrésistible ! S'exclama-t-elle en prenant la pose, un grand sourire idiot aux lèvres.
Ledit sourire fondit légèrement quand, du coin de l'œil, elle aperçut un mouvement au niveau du balcon royal qui surplombait la cour de la citadelle.
Morgane était là, aux côtés du roi, dans une magnifique robe de soie couleur émeraude et ses lèvres peintes d'un rouge puissant. Son regard, posé sur la troupe de soldats, était froid. Elle fixa un court instant Merlin et Arthur, qui parlaient avec entrain, et ses yeux se posèrent finalement sur la silhouette mince d'Ygrith.
De là où elle était, celle-ci la vit plisser les yeux d'interrogation, tordre légèrement la bouche en une moue méfiante et incliner un peu la tête sur le côté.
Ygrith connaissait toutes les mimiques, mêmes microscopiques, de sa tante. Elle s'interrogeait sur l'identité d'Ygrith, le camp qu'elle choisirait une fois la guerre venue et se demandait si elle lui serait utile en temps voulu.
La gorge de l'adolescente se serra. Le moment était venu…
