Croyez-le ou non, mais ce chapitre est de loin celui que j'aime le moins pour le moment. Dans sa première version, il était bourré d'erreurs bêtes, et c'est aussi le premier que j'ai rédigé en regardant un épisode en parallèle, décortiquant les scènes et les personnages. C'était casse-pied comme ce n'était pas permis, mais j'en ai pris l'habitude maintenant, et l'exercice m'amuse.
04
Âme seule – Florina
Ygrith frottait avec acharnement ses bras violets d'encre.
Encre qui avait été lancée par Merlin alors qu'ils s'amusaient à se courir après dans les couloirs, Arthur ayant demandé à son valet de le laisser le temps d'une réunion.
Si Merlin avait été sermonné par l'Intendante qui lui avait fait racler le sol où s'étalaient les taches, Ygrith s'en sortait un peu moins bien. Elle avait de l'encre jusque dans le décolleté, et c'était peu dire. Ça coulait, cette saleté, et elle avait du violet jusqu'au nombril, au moins.
Nue, debout au milieu de la salle de bain des servantes, avec seulement sa culotte sur les fesses, elle se les caillait sérieusement. Rien qu'à voir la chair de poule qui lui recouvrait les cuisses, on savait qu'elle se les pelait sévère. Elle jeta les linges qu'elle utilisait pour se nettoyer dans la baignoire, agacée.
Ce machin étalait plus qu'autre chose.
Bien entendu, l'encre ayant été lancée et enchantée par Merlin en personne, il était vain de penser à utiliser la magie.
Parfois, elle se disait qu'elle avait été stupide de lancer une guerre des farces avec lui. Puis elle se souvenait que ça lui ferait de bons souvenirs le jour où on la mettrait dehors ou au bûcher.
Plus ça allait, moins elle était convaincue du bien-fondé de son retour en arrière. Elle se ressassait tous les soirs ces histoires de paradoxes temporels qui lui faisaient froid dans le dos. Puis, elle se demandait comment allaient réagir les gens, et principalement Merlin et Arthur, le jour où ils découvriraient le pot aux roses.
Pas sûr qu'apprendre qu'elle était leur fille venue du futur allait jouer en la faveur d'Ygrith. Ils risquaient plus de l'accuser de folie et de lui mettre le feu pour calomnies.
Ou de la bannir à coup de pied aux fesses. Ce qui n'était pas non plus grandiose comme destin.
– Ygrith, Ygrith ! S'exclama Clarence, une servante avec qui elle s'entendait bien, en entrant en grandes pompes. Tu ne connais pas la – Est-ce que c'est de l'encre, Ygrith ?
– J'en ai bien peur, grimaça celle-ci en frottant ses bras.
– Comment as-tu fait ton compte ? S'étonna la jolie blonde.
– J'ai pincé Merlin, il m'a pourchassée à travers le château et il a piqué un pot d'encre aux archives quand je m'y suis cachée un moment. Il m'a rattrapée au niveau des cuisines et voilà le résultat, soupira Ygrith.
– Merlin, hein, sourit son amie d'un air conspirateur.
– Oh, je te vois venir, avec tes grands sabots ! Ne va surtout pas t'imaginer des bêtises ! Jamais je ne serais intéressée par lui, tu peux en être sûre !
– Oh, ça, je le sais, fit la jeune fille en haussant les épaules. Tout le monde sait bien qu'il en pince pour Dame Morgane depuis des années.
Ygrith se retint de se figer de justesse.
Son père, amoureux de sa tante ? La blague de l'année. Elle ne força même pas l'énorme sourire ironique qui prit place sur ses lèvres lorsqu'elle se tourna vers son amie.
– Vraiment ? Comme c'est romantique ! Un serviteur et une noble ! Fit semblant de se réjouir Ygrith en ricanant intérieurement. Au fait, tu voulais m'annoncer quelque chose ?
– Ah mais oui ! S'écria la jolie blonde de sa voix aiguë qui fit grimacer Ygrith. Le Seigneur Léon est de retour ! Isabeau m'a dit que Margot lui avait dit qu'elle avait entendu par Cassandre qui elle-même l'a su de la bouche de Guenièvre qu'il avait été sauvé par le peuple des druides ! Certes, il est le seul survivant, ce qui est bien triste, surtout pour Anne qui vivait une idylle avec Sir Osric, mais tu te rends compte ? Sauvé par la magie !
– Ce n'est pas censé être… une mauvaise chose ?
– Cela dépend du point de vue ! Souffla Clarence en balayant la question de la main. Je ne suis pas sûre que Sir Léon soit horrifié d'avoir la vie sauve ! Et puis, la magie, je n'y connais pas grand-chose. Je viens d'un petit village à quelques lieues de la forêt d'Assetyr, et même si la haine du roi est venue jusqu'à nous, mes parents m'ont toujours appris à juger une personne à sa valeur ! Sinon, ça fait belle lurette que j'aurais dénoncé tout un tas de gens, crois-moi ! À commencer par toi, tiens !
Là, elle ne put se retenir. Elle se figea comme une statue.
Elle devait avoir mal entendu.
Auquel cas, elle était véritablement profondément, désespérément et irrémédiablement enfoncée dans un tas de purin royal. Jusqu'au cou, voire même jusqu'au menton.
– M-moi ?
– Oui, toi ! Tu te crois discrète, avec tes yeux brillants de jaune quand tu n'as pas envie de nettoyer les meubles ? On me la fait pas, à moi ! Rit joyeusement la désinvolte jeune fille. Bon allez, j'me sauve, sinon la Dame Clélie va m'en faire voir de toutes les couleurs, encore une fois !
Et elle s'en fut ainsi, comme un courant d'air, laissant Ygrith plantée là, la bouche béante et les yeux écarquillés.
Alors elle avait eu raison de s'inquiéter ? Elle allait avoir des ennuis, de gros ennuis, si elle était aussi peu discrète… C'était décidé, elle n'utiliserait plus la magie jusqu'à nouvel ordre. C'était bien trop dangereux, même si Clarence était la jeune fille la plus pure et la plus gentille qui soit.
Si quelqu'un d'autre l'apprenait, elle serait fichue. Surtout qu'Uther Pendragon était toujours sur le trône.
Alors qu'elle enfilait de nouveau sa robe couleur pomme tâchée de bleu et de rouge, elle se figea en repensant aux paroles de son amie. Sir Léon était de retour, sauvé et guéri par le peuple des druides…
La jeune fille pâlit, et ses mains se mirent à trembler. Alors ça y était, la roue du Destin était lancée, l'invasion de sa tante Morgane allait bientôt commencer ? Elle savait comment les événements allaient se dérouler pour ses pères, pour le roi, pour tout le monde. Mais pour elle-même ? Allait-elle seulement survivre à la nuit ?
Tremblante de peur, elle finit de se préparer avec hâte, et se dirigea vers la salle du trône au petit galop.
Au dehors, une nuit d'orage s'installait doucement, les nuages obscurcissant les étoiles et le tonnerre grondant. Personne dans le château ne pouvait imaginer ce qui se jouait entre leurs murs en ce moment-même, hormis Ygrith.
Elle en avait le cœur au bord des lèvres.
La magicienne parvint à se faufiler entre les deux grandes portes avant que les gardes ne les referment, prenant place près de Gaïus. Il fixait Arthur alors qu'il donnait l'accolade à son frère d'armes qu'il croyait disparu.
– Nous étions sûrs que vous étiez morts, fit Arthur d'une voix vive, les yeux brillants d'émotion contenue.
– J'étais mort, confirma Sir Léon d'une voix épuisée par le voyage. À peu de chose près, et puis les druides m'ont trouvé.
Gaïus, Merlin et Ygrith échangèrent un regard interdit, tandis que le souverain et son fils unique se figeaient de stupeur.
La sorcière, elle, priait silencieusement pour que le chevalier rescapé ferme la bouche et ne l'ouvre plus jamais à ce propos.
Pour la postérité.
– Les druides ? Répéta Uther d'un ton doucereux.
– Oui Majesté, dit Léon, sans se douter du destin funeste qu'il venait de sceller. C'est à eux que je dois la vie…
– Comment vous ont-ils guéri ? Vous étiez pratiquement mort ! Questionna le roi en s'approchant, ses yeux brûlants de suspicion ne lâchant plus le pauvre chevalier.
– Je ne sais pas…
– Ils ont utilisé la magie, coupa le suzerain.
– Eh bien… Je…
– Ma question est simple, répondez par oui ou non, ordonna sèchement Uther.
La tension était palpable dans la salle du trône.
Les yeux d'Arthur brillaient d'hésitation, ne sachant quel parti il devait prendre. Ceux de Merlin scintillaient de peur pour ce pauvre Sir Léon, qu'il voyait déjà mené au bûcher au petit matin. Ygrith, elle, sentait son cœur couler comme une pierre, une boule dans la gorge.
Quel imbécile, mais quel imbécile…
– Je sais seulement que… Que j'ai bu quelque chose dans une sorte de coupe, répondit Léon en balbutiant.
– Dans une coupe ?
– Ça a été extraordinaire, Majesté, continua le chevalier alors qu'Ygrith suintait le désespoir dans son dos. Je n'ai jamais rien éprouvé de pareil… Aussitôt qu'elle a touché mes lèvres, j'ai senti que ma… Que toute ma vie me revenait.
Sa déclaration parut choquer Uther, qui se figea.
Ygrith nota le regard brillant de convoitise et d'intérêt que sa tante Morgane, ou plutôt sa version maléfique du passé, portait au chevalier revenu à la vie. Gaïus, quant à lui, fixait Merlin avec appréhension, se doutant qu'il aurait à répondre à quelques douzaines de questions après cette scène.
La jeune sorcière n'avait qu'une envie : coudre les lèvres de Sir Léon et utiliser un neurolaser pour effacer la mémoire des témoins comme dans Men In Black.
– Eh bien… Fit le roi d'une voix hésitante. Je suis sûr que vos épreuves vous auront grandement fatigué. Il faut le laisser se reposer, déclara-t-il d'une voix forte en tapotant l'épaule de son fils.
Il sortit de la pièce d'un pas vif, l'air préoccupé, tandis que le prince guidait son ami vers ses quartiers pour qu'il s'allonge et dorme.
Gaïus, Merlin et Ygrith suivirent le mouvement. Le premier était le médecin de la cour, donc il était légitime qu'il y aille. Le deuxième suivait son « maître » en tant que valet. La troisième voulait simplement en savoir plus sur la situation, et usait de son titre d'apprentie médecin.
Par pudeur, elle dût rester à l'extérieur des quartiers de Sir Léon tandis qu'on l'aidait à se débarrasser de son armure, ne le laissant qu'en chemise de nuit et sous-vêtements.
Entre-temps, Uther entra dans la chambre pour voir ce qui se passait.
Une fois le rescapé sous la couette, elle put entrer et assister Gaïus dans sa tâche, si toutefois il avait besoin d'elle.
Ce qui ne fut pas le cas. Il lui prit le pouls, la température, et ce fut à peu près tout, ce qui surpris toute l'assemblée.
– C'est tout ? Fit Léon.
– C'est tout, affirma le médecin. Il est exténué, il est gravement déshydraté, mais avec le temps il se rétablira complètement.
– Merci Gaïus, fit le prince, qui était resté debout au pied du lit.
Merlin, appuyé sur la monture du lit, se redressa et suivit son protecteur alors qu'il sortait, de même que le roi.
Il resta néanmoins à la porte le temps que le souverain et le médecin discutent, écoutant attentivement, tandis qu'Arthur discutait un peu avec l'alité pour le faire sourire. Restant dans son rôle, Ygrith épongeait son front d'eau fraîche avec un linge propre qu'elle trempait dans une cuve qu'elle avait remplie grâce à la carafe sur la table dans le salon.
Quel crétin, tout de même…
Révéler autant de choses sur les druides et sa guérison miraculeuse ne pouvait qu'attiser la haine d'Uther envers la magie.
Sans parler de la convoitise de Morgane et des craintes de Merlin quant à l'avenir du trône de Camelot.
– Stupid brat, jura-t-elle entre ses dents alors qu'elle essorait le linge.
– Que dites-vous ?
Ygrith sursauta en entendant la voix d'Uther Pendragon aussi près d'elle, manquant de renverser la cuve et de faire tomber ses lunettes.
Fichu roi de pacotille…
– Rien de bien intéressant, Majesté, j'en ai bien peur, sourit-elle affablement, comme elle avait appris à le faire en sa présence. Puis-je faire quelque chose pour vous ?
– Ton maître est parti, apprentie, il vaudrait mieux que tu le rejoignes, répondit-il simplement sans lui jeter le moindre regard.
La jeune fille manqua de l'insulter vertement, mais se retint de justesse. Ce souverain à la mords-moi le nœud était persuadé depuis quelques temps qu'il exerçait une quelconque forme d'autorité sur elle, ce qui la faisait ricaner dans son coin.
Néanmoins, elle hocha lentement la tête, une sourire toujours aimable sur les lèvres, et se leva, ramassant la cuve pleine d'eau et le linge. Elle prévint néanmoins Sir Léon qu'elle repasserait voir si son état s'améliorait plus tard, ce qui tira un regard amusé au prince. Ygrith manqua de lui adresser un doigt d'honneur, mais se dit qu'il ne comprendrait sûrement pas le geste.
La magicienne passa en coup de vent dans les appartements que Gaïus, Merlin et elle se partageaient, déposant ce qu'elle avait dans les mains. Elle récupéra simplement une miche de pain, une tomate fraîche, une pomme et son sac à dos qu'elle dissimula dans un baluchon de linge.
Les deux hommes ne s'inquiéteraient pas de son absence, elle sortait tous les soirs depuis quelques jours, sous prétexte de prendre une « pause féminine ». La sorcière eut un sourire torve en descendant dans la crypte sous le palais, et alluma les torches d'un claquement de doigts.
– Une pause féminine, mais bien sûr, ricana-t-elle, enfin seule. Comme si cette époque ne me forçait pas assez à être féminine et fragile comme une fleur ! Bande de crétins misogynes et écervelés… Bon, alors, où est-ce que j'ai mis mes kimonos moi…
Ygrith aimait bien parler seule, à voix haute, lorsqu'elle venait s'entraîner clandestinement dans la crypte. Cela lui permettait d'oublier la compagnie quelque peu mortelle.
Parfois, elle mettait même de la musique, pour retrouver un peu de son monde dans cette époque médiévale. Elle commentait ses performances, s'énervait toute seule sur des scènes survenues plus tôt dans la journée, dansait même parfois !
Mais elle n'oubliait jamais de lancer un sort qui l'enfermait dans une bulle de silence qui ne laissait passer aucun son à l'extérieur.
Grâce à sa magie, personne n'avait encore trouvé l'endroit où elle disparaissait tous les soirs.
Entourée par des centaines de sépultures et de tombes, elle enfila tranquillement son kimono de jōdō, sans se soucier d'être vue, considérant le peu de personnes qui visitaient les souterrains royaux d'ordinaire.
La jeune femme plia les branches de ses lunettes et les posa sur un tombeau fastueux, appartenant très certainement à un des ancêtres d'Uther et Arthur. Donc un des siens. Elle noua sereinement ses cheveux sur sa nuque grâce à un élastique moderne, un de ceux qu'elle économisait et qui lui manquaient tant dans ce nouveau monde.
– Alors, on commence par des étirements… Non, j'suis bête, on commence par la bulle de silence…
La sorcière lança son sortilège, puis commença enfin à s'amuser. Elle s'étira longuement, prenant soin de ne laisser aucun muscle noué ou détendu.
Puis elle s'échauffa lentement, grâce à des katas que ses senseïs lui avaient enseignés au fil des années. Elle utilisa son jō en premier lieu, l'arme qu'elle maîtrisait le mieux après son corps, puis sortit son bô.
Le bô était un bâton plus long que le jō, plus difficile à manier, mais senseï Alex Iseldir avait décelé en elle un talent pour les arts martiaux. Il avait décidé juste avant qu'elle n'obtienne sa ceinture marron de lui enseigner gratuitement le maniement du bô. Elle avait arrêté peu après, mais elle avait emmené avec elle tout son « arsenal de ninja » comme l'appelait son père.
Ygrith, toute à son plan de remise en forme pour survivre aux prochaines semaines, avait donc décidé de reprendre le maniement du bô.
La jeune femme avait longuement été fan d'une vieille série animée, basée sur des comics américains qui parlaient de tortues mutantes. Elles maîtrisaient l'art du ninjutsu et étaient influencées par le bushido, le code moral que les samouraïs japonais étaient tenus d'observer.
Même si cette série datait du début des années 2010, et était donc vraiment vieille, elle lui avait donné envie de s'essayer aux arts martiaux.
L'une des tortues, celle qui portait un bandeau violet et s'appelait Donatello, utilisait le bô. Imitant l'un des héros de son enfance, elle fit tournoyer son arme entre ses mains. C'était à la fois simple, vu qu'elle avait l'habitude avec le jō, et difficile.
Le bâton était plus long, et donc plus lourd. Il pesait sur ses poignets trop fins, bien que musclés. Il lui arrivait aussi de le cogner au sol, ou dans ses propres jambes.
Elle claqua la langue contre son palais, mécontente.
– Je vais finir par être couverte de bleus ! Râla-t-elle en envoyant une mèche vers l'arrière. Fais chier…
Ygrith se mordit la lèvre en voyant les parois de sa bulle de silence crépiter d'or. Il ne fallait pas qu'elle s'énerve, elle devait rester calme. Garder le contrôle.
Néanmoins, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir de la colère. C'était vrai, quoi ! Si cet imbécile de Sir Léon avait su tenir sa langue, l'invasion de Camelot par sa tante n'aurait eu lieu. Et, par la même occasion, Arthur serait devenu roi bien plus tard. Il aurait eu le temps d'apprendre, en s'éloignant de l'influence de son paternel, les bienfaits de la magie.
Et il aurait pu tous les sauver.
Avant de mourir de la main de cet être infâme qu'était Mordred, parce qu'il arriverait forcément à ses fins un jour ou l'autre. Le traître à son sang…
– Calme-toi, se morigéna-t-elle. Si t'es là, ma vieille, c'est pour éviter qu'il répète la même erreur…
Oui, enfin… En imaginant qu'elle reste en vie jusque-là.
Parce qu'elle était plutôt mal partie, si même des servantes remarquaient qu'elle était une sorcière. Et c'était sans compter son asthme, qui lui faisait vivre un Enfer.
Apparemment, ses bronches n'avaient pas bien apprécié le passage « air purifié à l'énergie solaire » à « air pur tout court ». Son système respiratoire s'était habitué à l'atmosphère artificielle offerte par les turbines photovoltaïques créées en 2031. Même si ça équivalait à respirer du plastique…
Elle soupira et s'assit au sol.
La jeune fille n'avait pas du tout pensé à ça. Le fait que ses poumons rejettent l'air non pollué par les gaz à effet de serre était d'une probabilité proche de 0,00000003%. Et elle s'était fait avoir en beauté par ce petit 3.
Tous les matins, elle se réveillait avec la nette impression qu'un éléphanteau avait élu domicile dans sa cage thoracique.
Respirer devenait alors un défi de taille, et elle devait se traîner jusque son sac pour prendre son traitement avant le réveil de Merlin. Si elle espaçait les prises de dix minutes à peine, elle se retrouvait en détresse respiratoire aiguë.
Elle combattait alors son propre corps pour obtenir ne serait-ce qu'un dixième de dioxygène dans le sang.
Gaïus, qui voyait bien son état se détériorer jour après jour, cherchait frénétiquement une solution. Scientifique ou magique, ils avaient besoin d'un remède efficace.
Complètement déprimée, elle se dirigea vers son sac. Elle avait besoin de méditer, et sur son téléphone se trouvait une playlist entière dédiée à ça. Chants d'oiseaux, musiques de relaxation d'inspiration hindou, bruits de cascade…
La sorcière n'avait pas touché à son téléphone depuis son départ, et retrouver l'appareil lui faisait bizarre.
Ça ne faisait qu'une semaine et demie qu'elle était arrivée. Pourtant elle regarda le petit cube aux surfaces couvertes d'écrans comme un poisson mort. Elle appuya sur un petit bouton qui faisait le coin de l'appareil, et aussitôt il se réveilla.
L'hologramme habituel de son fond d'écran de veille se présenta à elle, ainsi que le clavier du code PIN. Elle sourit et pianota gaiement dans l'air. 2019. L'année de mariage de ses parents.
– Initiation téléphone d'Ygrith Pendragon, fit une voix robotique et féminine en provenance du téléphone. Quel est le mot de passe ?
– Crocodile, sourit-elle comme une gamine. Bonjour Aithusa !
– Bonjour Ygrith, salua l'intelligence artificielle alors que s'ouvrait son menu. Vous avez un nouveau message de Percy Fils d'Apollon, voulez-vous le lire ?
Ygrith rougit comme une tomate mûre. Elle avait complètement oublié le surnom que Felix avait donné au contact de leur ancien camarade de classe.
D'accord, elle en pinçait pour lui depuis des années. OK, elle avait choisi le menu de bac de sport le plus intensif juste pour être dans son groupe. Oui, elle connaissait sa vie jusqu'au bout des doigts. Jusqu'à son parfum de glace préféré (pêche melba).
Mais ça ne voulait rien dire du tout !
Ygrith ricana dans son coin. Même quand elle le disait dans sa tête, ça ne paraissait absolument pas crédible. Elle était follement amoureuse de ce garçon depuis la première année de lycée. Elle soupira de dépit.
– Oui, s'il te plaît… Souffla-t-elle, s'attendant à un simple « bonjour ».
– Voici le message que vous avez reçu le dimanche 23 octobre, à 08 heures 47 du matin, annonça l'IA.
Ah. Il datait du jour même de son départ. Elle avait fourré son téléphone dans son sac en premier, et ne l'avait pas allumé de toute la journée.
Deuxième surprise : ce n'était pas un simple « bonjour ». Le message était même plutôt long, elle en fit défiler l'hologramme avant de commencer à lire. Eh bien mon cochon, il s'était senti fort inspiré pour le coup !
[23/10/2046 - 08 : 47 A.M] De Percy Fils d'Apollon :
Bonjour Ygrith :) Je voulais prendre de tes nouvelles,
Felix m'a dit que ça faisait un moment qu'il ne t'a pas vue… On ne te voit même plus dans la forêt de derrière !
La police est venue nous poser des questions pour savoir si on savait ce qu'il s'est passé, et où tu étais passée…
Quelle sotte elle faisait !
Bien sûr que la police irait fureter un peu partout, à la recherche du moindre indice sur les assassins de sa famille ou sur sa propre position. Après tout, le meilleur ami de son père, Lance Dulac, était la réincarnation de Lancelot et commissaire.
Elle fronça d'ailleurs les sourcils à l'énième présentation de ses condoléances. Bien que la douleur d'Ygrith soit toujours insidieuse et qu'elle n'ait toujours pas fait son deuil, c'était dérangeant.
Le massacre de sa famille s'était déroulé des mois plus tôt, et avait eu l'effet d'un cataclysme dans la presse locale. Tout le monde avait été au courant deux jours plus tard, et elle avait été assommée de questions, de paroles mielleuses, de regards curieux et dérangeants.
Percy avait passé près d'une semaine à l'entourer. À chaque fois qu'elle allait quelque part, il était là, aux petits soins pour elle, la consolant dès qu'elle en avait besoin selon lui.
Un peu trop souvent, d'ailleurs.
La jeune fille endeuillée avait fini par l'envoyer sur les roses au bout du millième « Je suis désolé… Tu as besoin de quelque chose ? Un chocolat chaud ? ». Le chocolat était assez cher pour qu'il le garde pour lui-même !
En fait, je t'envoie ce message pour t'annoncer que je pars.
J'ai été accepté à l'Académie des Sentinelles, à Paris. Je pars demain dans la soirée. Je vais enfin réaliser mon rêve et devenir Sentinelle :D
Je serais un peu un chevalier du coup ahah ! Percy Welsher, preux chevalier à l'épée rouillée ! (C'est une carte de ton fameux jeu de rôle, non ?)
Le teint de la jeune fille pâlit dangereusement. Une Sentinelle. Percy Welsher allait devenir une Sentinelle.
Les Sentinelles avaient peu à peu remplacé l'armée de l'air, pour finalement les supplanter totalement en 2037. Ces personnes étaient surentraînés jusqu'à ressembler à des machines de guerre. Le peu qui survivait aux entraînements en ressortait presque défiguré, couturé de cicatrices, et des fantômes pleins les yeux.
Le pire, c'étaient les opérations qu'ils subissaient.
On leur implantait des puces à électro-aimant un peu partout dans le corps, et on remplaçait un de leurs yeux par un œil de verre ultrasophistiqué. Ils avaient accès à de nombreuses fonctionnalités, comme la vision nocturne ou encore une communication quasi-télépathique.
Mais pour cela, ils devaient se laisser programmer par des algorithmes qui leur indiquaient où attaquer, quand et comment.
Parfois, ils les menaient à la folie.
Ou ils finissaient par oublier qu'ils étaient humains, et devenaient ce que les anciens appelaient des « cyborgs » ou des « terminators ». Des tueurs sans âme.
Les puces servaient à attirer des pièces d'armures en acier utilisant la nanotechnologie, recouvrant leurs corps d'un gangue de métal étouffant qui marquait leur peau. Ils étaient munis de propulseurs et de réacteurs à impulsion utilisant l'énergie solaire.
« Inspiré d'un héros de comics, Iron Man », qu'ils disaient. Sauf que Tony Stark ne se serait pour rien au monde laissé transformé en cyborg lobotomisé pour l'usage exclusif d'un État.
Je ne sais pas vraiment si je te reverrais un jour, Ygrith. Ma petite chouette…
Ygrith fronça les sourcils à nouveau, déboussolée.
« Ma petite chouette » ? Il ne l'avait appelée comme qu'une seule et unique fois. C'était lors d'une soirée bien arrosée, et il était beaucoup trop imbibé d'alcool pour savoir ce qu'il disait. Ou pour s'en souvenir, d'ailleurs.
Elle sentit une pointe étrange dans son myocarde et grimaça, à deux doigts d'éteindre son téléphone. Voilà la raison pour laquelle elle ne repensait pas à Percy depuis son arrivée.
Les sentiments. C'était nocif si elle voulait mener sa mission à bien. Il valait mieux oublier cette amourette au plus vite, passer à autre chose.
Ce n'était pas non plus comme si elle risquait de le revoir.
Tu te souviens de notre première rencontre ? Tu venais tout juste de sortir de la voiture de ton père,
il était au téléphone pour son travail. Du coup, tu as dû porter toutes tes affaires toi-même, et tu ne savais pas comment refermer le coffre.
Moi, je t'observais de loin, et je riais parce que tu étais toute petite ! Un vrai puceron !
Mais tu ne t'es pas démontée, tu as levé la jambe super haut, comme une ninja, et tu as claqué le coffre avec ton pied. Sereinement.
Alors que tu serrais contre toi une pile de livres, de feuilles, de cahiers impressionnante.
Tu as été sifflée par pleins de gars, mais tu les as fusillé du regard et ils n'ont plus bronché.
Oh, Ygrith se souvenait de cette fois-là. Elle venait tout juste de se rendre compte qu'elle pouvait faire ça, et s'était entraînée des dizaines de fois au supermarché. Elle avait visionné des centaines de vieilles vidéos de piètre qualité pour copier les femmes qui le faisaient.
L'adolescente qu'elle était alors s'était sentie fière comme un paon quand elle l'avait exécuté parfaitement devant tout le monde. Eh oui, mesdames et messieurs, cette minuscule fille était badass !
Je me suis approché, et je t'ai proposé de t'aider avec tes affaires.
Tu as souris, de toutes tes dents, même pas essoufflée par ton grand écart aérien, et tu m'as dit :
« Je suis ceinture marron en aïkido et en judo, je fais de la boxe américaine et je m'entraîne parfois au kung fu pour me détendre.
Je peux péter des plaques de bois d'un seul coup de poing. J'accepte ton aide, mais si tu espères autre chose de ma part que de la reconnaissance,
tu vas souffrir le martyr ».
Ça, en revanche, elle ne s'en souvenait pas.
Toutefois, une réplique bien sentie après avoir remis à leur place d'un seul regard un groupe de garçons ? Cela lui ressemblait pas mal, elle devait l'avouer. Un peu tiré par les cheveux, et crâneur, mais après tout elle était plus jeune. À l'époque, elle était parfaitement capable de dire quelque chose dans le genre…
Il n'empêche, elle était impressionnée par la mémoire précise, quasi-chirurgicale, de son ami.
Ygrith grimaça. De nouveau cette sensation au fin fond de sa poitrine. Pas bon, ça. Pas bon du tout. Si elle ne jugulait pas tout de suite ces sentiments, elle allait finir par craquer.
J'étais terrifié ahahah !
Mais tu as souris d'un air angélique, tu m'as donné tes affaires, ramassé ton sac à dos rouge et dis aurevoir à ton père.
« Je m'appelle Ygrith Pendragon », tu m'as dit alors qu'on traversait le lycée. « Percy Welsher », j'ai répondu.
Je venais d'emménager, et je ne savais pas encore que tu étais ma voisine.
Par contre, ce que je sais, c'est que je suis tombé amoureux de toi pile à ce moment-là.
Ygrith faillit en lâcher son téléphone. Par tous les Dieux de l'Ancien Temps.
Des larmes amères affluèrent au bord de ses paupières, tandis que son cœur tombait dans un puits sans fond. Un creux, un vide abyssal se forma dans son estomac. Ses doigts se pressèrent contre sa poitrine, ne comprenant pas trop ce qui lui arrivait.
Foutus sentiments. Elle haïssait sa condition d'humaine malmenée par un myocarde indécis et stupide.
Elle fut prise de violents sanglots, ainsi que d'une nausée incontrôlable.
Le vil serpent de la culpabilité sinuait désormais sous sa peau, emplissant son être d'un sentiment âcre et puissant et horrible et funeste.
Elle se sentait brisée, éviscérée, tordue de l'intérieur.
Tout cela, c'était sa faute. Elle l'avait provoqué, elle avait provoqué ce mal dégoûtant et ignoble qui la réduisait à l'état de loque en pleurs.
C'était juste horrible. Jamais elle n'aurait dû ouvrir ce message, elle n'aurait jamais dû rallumer son téléphone. Elle avait tout perdu, dans son temps, tout !
Son père, sa tante, ses amis, tout le monde était mort, réduit à l'état de poussière ! Alors pourquoi, par les Dieux, est-ce qu'elle se sentait aussi mal ? Plus rien ne l'attendait là-bas, elle avait fait le bon choix !
– Qu'est-ce que j'ai fait, putain… Balbutia-t-elle entre ses larmes, ignorant le goût salé de la morve et du liquide lacrymal qui trempait son visage plissé.
Longtemps, elle resta prostrée dans le noir et l'humidité de la crypte royale.
Elle ne s'était jamais sentie aussi seule et démunie que ce soir-là, pourtant si proche de ses ancêtres et de leurs sépultures.
Ygrith avait tout gâché. Sur un coup de tête royal, elle avait fichu en l'air sa vie, celle de Cirothe et son frère, celles de ses pères… Même celle de Percy Welsher ! Elle avait été plutôt fortiche, pour le coup !
Nombreuses étaient celles qui perdaient leurs parents, leurs familles, amis et maisons dans son monde. Certaines menaient même des vies rythmées par le viol, la faim et la maladie. Et malgré tout, la vie continuait. Elles avançaient, peu à peu, et se battaient contre leurs démons, jusqu'à finir victorieuses.
Mais pas Ygrith Pendragon, non. Elle, elle avait eu la possibilité de fuir une réalité trop dure, trop solitaire. Et elle avait fui, sans un regard en arrière. Sans possibilité de retour non plus.
Pendragon. Pen y Ddraig. Tête des dragons. Roi des dragons. Chef. Dirigeant. Modèle.
La jeune femme eut un sourire cynique. Elle était la dernière descendante de cette grande et brave lignée de héros. Et de tous, elle était la moins digne de ce glorieux patronyme.
Peut-être que sa présence seule mettait en péril l'existence même de ses pères, et donc d'Albion. Peut-être que le moindre de ses souffles provoquait le décès d'un habitant du royaume. Une vie pour une vie, un jour pour un jour. Une vie par jour.
Sans doute était-ce la raison pour laquelle elle était incapable de respirer sans médicaments. Les Dieux en avaient assez de sa présence en ce temps, et tentaient de la punir.
Elle ricana, au comble de l'épuisement. Mental comme physique.
– Ma pauvre, si tu crois que les vieux là-haut s'en carrent le cul de toi, souffla-t-elle dans le vide.
Si quelqu'un descendait, là, de suite, il la prendrait très certainement pour une folle. Une sorcière. Bonne à brûler au bûcher. Et il aurait parfaitement raison, le bougre.
Parce qu'elle était folle à lier, qu'elle pratiquait la magie comme d'autres chantonnent et qu'elle venait du futur. Pour sauver ses deux pères. Dont un qui lui avait donné la vie par magie. Plutôt inquiétant comme constat, donc.
Enfin, pour un royaume englué jusqu'au cou dans la haine de son roi envers la magie, soit la forme originelle de toute chose. Y compris lui-même. Ça lui ferait les pieds de l'apprendre, tiens.
Heureusement, ou malheureusement cela dépendait des points de vue, la seule compagnie à laquelle elle eut droit fut celle des rats, des chauves-souris et des tombes silencieuses.
Elle soupira, exténuée. Il fallait qu'elle rentre avant que Merlin ou Gaïus ne commencent à s'inquiéter. Il ne fallait surtout pas qu'ils partent à sa recherche… Elle se changea en silence, et rangea ses affaires. Elle était fatiguée, rompue jusqu'à l'os, et pourtant elle n'avait pratiquement rien fait comme entraînement.
C'en était frustrant.
Illuminant sa route grâce une flamme au creux de sa paume, elle traversa la salle à la voûte haute. De l'autre côté de la crypte se trouvait un second accès à la crypte, qui passait par les cachots.
Pourquoi par-là, aucune idée !
Néanmoins, c'était un passage moins fréquenté, car plus étroit et infesté de rongeurs. Elle remonta rapidement, et éteignit sa main dès qu'elle vit le flamboiement vacillant des torches se rapprocher.
La magicienne passa devant quelques cellules vides, se demandant en frissonnant si elle s'y retrouverait un jour, elle aussi. Alors qu'elle s'apprêtait à entrer vaillamment dans la lumière, elle se figea. Elle avait entendu des voix un peu plus loin, sur la gauche.
– Arthur va partir à l'aube, fit le timbre douceâtre et mielleux comme un serpent de sa tante Morgane, reconnaissable entre mille. Le roi l'envoie récupérer je ne sais quelle coupe… La Coupe de la Vie, tu connais ?
Ygrith faillit s'étouffer avec sa salive.
Ce vieux machin était exposé dans le musée tenu par la vieille Nimuë, et gare à celui qui osait poser ses sales pattes sur son Graal ! La vieille sorcière aigrie était passée du côté d'Emrys lorsqu'elle avait compris que, dans ce monde, seul l'union de la magie triompherait de la haine des Hommes.
Et Morgane ignorait ce que le Graal était ? Vraiment ?
– La Coupe de la Vie ? Répéta une voix qu'Ygrith ne croyait ne plus jamais entendre de sa vie : celle de Morgause, sa tata chérie numéro deux. Tu es sûre ?
– J'ai entendu chaque mot, affirma Morgane, sûre d'elle.
– Oh et moi qui la cherche depuis si longtemps…
Morgause semblait chamboulée, ravie et… un tantinet malsaine.
Ygrith se pencha imperceptiblement, pour voir au travers des trois rangées de barreaux ce qu'il se passait. Elle ne discerna que les boucles dorées de Morgause et la robe améthyste qu'avait revêtue Morgane. Elle manqua de pester, mais se rappela bien vite qu'elle allait se faire griller de façon littérale.
Tout de même, Tatie Morgause avec des cheveux longs…
– Est-elle aussi puissante qu'il le pense ? Demanda Morgane d'un ton dubitatif.
« Mon canard, t'as tout à apprendre de la vie » résonna la voix de la vieille Nimuë dans son esprit quand elle entendit ça.
– Oh oui ! S'exclama Morgause, presque offusquée que sa sœur pense qu'elle aurait pu se lancer dans une quête futile. Crois-moi chère sœur, si cette coupe était en notre possession, Camelot serait bien vite à notre merci… Où est-elle pour l'instant ?
– Elle est entre les mains des Druides pour l'instant, fit Morgane d'un ton jubilatoire. Tout ce que je sais c'est qu'ils vivent dans le royaume de Cenred…
Même si elle savait que son Tonton un peu gâteux était un ancien roi, ça lui fit tout bizarre de l'entendre. De plus, voix pleine de poison de Morgause et celle suintante de vilenie de Morgane la mettaient mal à l'aise.
Ce n'était pas elles.
Sans parler des longues et souples mèches d'or fondu de Morgause. Mais qu'est-ce que c'était que ces calomnies ? Sa Tatie avait les cheveux courts, à la garçonne, et bouclés autour de ses lobes d'oreille ! Elle portait de longues jupes à fleurs, passait des heures à peindre et avait toujours du rose, du bleu et du vert sur les doigts !
Naméo !
– Peut-être que Cenred va de nouveau nous être utile, jubila à son tour Morgause.
Oui ! Tout-à-fait ! « Utile » comme dans « épouser Cenred, lui donner une fille nommée Clarissa avec qui Ygrith sera amie jusqu'à sa mort » !
La jeune sorcière éructait dans son coin. Elle avait ses limites !
Non mais franchement, elle pouvait difficilement croire que cette femme au ton de belladone soit sa tante par adoption.
– Il a des espions un peu partout, continuait Fausse-Morgause. S'il peut faire suivre Arthur…
– Alors Arthur nous mènera tout droit à la coupe elle-même, termina Morgane, au comble du ravissement diabolique.
Elles pouffèrent toutes deux, puis se dirent au revoir.
Morgause disparut dans les ombres sous les yeux mêmes d'Ygrith, qui haussa un sourcil peu impressionné. Il y avait plus classe que le voyage par le Monde Obscur. Par exemple, elle adorait le dos de dragon ou de griffon.
Néanmoins, c'était la Fausse-Morgause. Et apparemment, cette Morgause-ci aimait beaucoup les mises en scènes dramatiques que lui offraient le Monde Obscur.
Pfu, débutante.
La jeune fille attendit patiemment que Dame Morgane, pupille du roi Uther, ne daigne enfin bouger son royal séant pour sortir des cachots derrière elle.
Elle trottina vers les appartements de Gaïus, se doutant que le médecin devait déjà être au lit, de même que Merlin. La sorcière se glissa sans bruit dans la pièce, dirigeant presque immédiatement son pas vers sa couche derrière le paravent. Elle y déposa ses affaires, et enfila une robe de nuit blanche, simpliste.
Ygrith alla voir si de la lumière filtrait ou non sous la porte de Merlin. Le magicien était profondément endormi, épuisé.
Parfait, songea-t-elle.
Elle murmura un sortilège qui fit scintiller ses yeux comme deux pièces d'or dans la nuit. Une marque s'imprima doucement, sans douleur, sur le bas du dos de Merlin. C'était un œil blanc, pratiquement indécelable sur sa peau pâle.
Le même s'installa sur ses deux poignets. Elle avait utilisé son lien de sang avec Arthur et Merlin pour lier temporairement leurs sensations. Si jamais ils se retrouvaient en danger durant leur mission, elle le saurait automatiquement. Elle serra les mâchoires et fit volte-face dans une envolée de boucles aile de corbeau.
Il n'était pas question de les perdre une fois de plus.
