Réponses à toutes les reviews en fin de chapitre, car j'ai été assez stupide pour oublier de les conserver… - Noah, l'homme à la mémoire la moins efficace du monde.


05
I'm a Mess – Bebe Rexha

Ygrith banda soigneusement la pauvre petite cheville gonflée.

La jeune fille déposa un bécot sur la blessure, faisant rire son jeune patient en lui disant que son bisou magique allait le guérir plus vite de son effroyable entorse. Elle l'aida à descendre de la table de soins et tendit un pot d'onguent à la mère. Elle lui donna quelques pièces en échange.

L'apprentie médecin répéta une dernière fois ses conseils, ayant remarqué que la femme semblait plutôt tête-en-l'air.

– Vous n'oublierez pas d'appliquer la pommade toutes les deux heures, d'accord ? Dit-elle en rangeant son matériel. Il doit tenter de poser le pied au sol le plus souvent possible, même si ça fait mal, pour faire circuler le sang, alors donnez-lui une seule béquille lorsqu'il est à l'intérieur et les deux seulement pour jouer dehors, mais avec prudence. Il faut masser le bleu en cercles lorsque vous appliquerez l'onguent, ça détendra le muscle, finit-elle d'un sourire affable.
– Merci beaucoup mad'moiselle, fit la maman, soulagée.

Ygrith, connue à Camelot sous le nom de Chasseuse de Rustres Chevaliers, balaya les remerciements d'un sourire contrit.

C'était normal, après tout elle n'allait pas laisser le gamin gambader avec un pied gros comme une pomme… L'entorse pourrait mal guérir, et causer des dégâts bien plus profonds au gosse. Energique comme il l'était, cela serait dommage de le priver de ses jeux.

La jeune apprentie médecin jeta un œil par la porte des appartements de Gaïus. Elle ne put s'empêcher de pousser un soupir à fendre l'âme. Une file interminable de patients s'étirait à perte de vue. Depuis que Gaïus, deux jours plus tôt, avait décrété qu'elle serait en charge des soins des « petites gens », le flot était continu.

La sorcière se massa le tempes, sentant une migraine poindre. Elle savait bien qu'il faisait ça pour la détourner de son inquiétude maladive pour ses pères, mais tout de même… À croire qu'il était allé lui-même dans la ville basse demander des volontaires pour simuler le moindre mal.

« Cherche malades imaginaires pour occuper apprentie éplorée », tout-à-fait le genre de la maison, cela dit.

Ygrith souffla profondément, prit un air aimable et chaleureux, et ouvrit la porte à son prochain patient. Des échardes plein les mains. Ah. Peut-être que la mère du gamin n'était pas l'unique tête-en-l'air de Camelot, finalement.

– Comment vous êtes-vous fais cela, sans indiscrétion ? Demanda-t-elle alors qu'elle cherchait la pince réservée pour ce genre de cas.
– J'suis tombé et je m'suis rappé l'long d'la rambarde du paddock, rougit le jeune palefrenier.
– Hm. Sale affaire.

Ygrith ôta les épines de bois machinalement, perdue dans ses pensées.

Merlin et Arthur n'étaient partis que depuis quelques jours à peine, pourtant elle avait le sentiment qu'ils s'étaient déjà fourrés dans les ennuis jusqu'au cou.

Lors de sa dernière « sieste », elle avait vu par les yeux d'Arthur qu'ils traversaient une forêt, et qu'il pleuvait légèrement. Rien de bien dramatique en soit. Si ce n'étaient les mouvements suspects qu'elle avait remarqués derrière eux lorsqu'il s'était tourné pour parler à son valet.

La jeune fille offrit un sourire immense à son patient, qui n'avait pas bronché durant toute l'opération. Elle appliqua un linge imbibé d'alcool pour désinfecter les petites plaies, épongeant les rares gouttes de sang.

– Eh voilà, des mains toutes neuves ! S'exclama-t-elle en lui relâchant les poignets. La prochaine fois, faîtes plus attention.
– Merci m'dame, rosit le jeune homme en lui tendant deux pièces de bronze. V'là pour vous…
– Pour si peu ? Rit-elle gentiment en les lui rendant. Non, non, gardez-les. Ça n'en vaut pas la peine. Si vous tenez à me remercier, restez en bonne santé et évitez de vous écorcher trop souvent !

Il prit une jolie couleur coquelicot, sourit, et sortit, laissant la place à d'autres malades. Ygrith soupira, puis retroussa ses manches.
C'est parti !

Malgré la fatigue, et l'inquiétude profonde qu'elle pouvait ressentir, elle ne pouvait pas les laisser là. Il fallait que quelqu'un s'occupe d'eux.

Durant la nuit, elle avait assisté à un combat épique entre le prince et un jeune homme brun au sourire communicatif. Gauvain. Ygrith l'avait reconnu au premier coup d'œil, pour avoir grandi en rêvant des contes et légendes qu'il lui racontait. Il la faisait rebondir sur ses genoux quand elle était enfant et lui tressait les cheveux en y piquant des fleurs une fois adolescente.

Elle avait ricané à son réveil en repensant à la réplique de son père, Merlin, exténué et exaspéré par leurs jouxtes continues. « Une minute de plus et vous étiez morts tous les deux ! Aucun de vous n'a gagné, votre plan ne pouvait aboutir qu'à un désastre ! Et s'il n'y avait pas eu ce feu… On mangerait tous les pissenlits par la racine ! »

Glorieux. Épique. Elle adorait son géniteur. Enfin, l'un d'eux.

La jeune apprentie médecin adressa un sourire doux à la jeune fille de douze ans venue par elle-même, sans sa mère. Elle venait d'avoir son premier cycle menstruel, et était terrifiée. Ygrith prit donc son temps pour lui expliquer, autour d'une tasse de tisane, ce qu'étaient les règles.

La gamine ressortit toute joyeuse, bien qu'embarrassée par les changements de son corps.

– À qui le tour ? Demanda aimablement la petite sorcière en ouvrant la porte.

La sorcière à lunettes se figea, et son sourire se crispa. Devant elle, toute pimpante dans une magnifique robe couleur forêt, se tenait Dame Morgane.

La pupille du roi plissa les yeux et sourit d'un air de vipère, puis entra de son propre chef dans les appartements de Gaïus. Ygrith déglutit silencieusement en refermant la porte sur les quatre derniers patients qui lui restaient.

Morgane s'était déjà installée sur une chaise, et la jeune fille dût patiemment attendre son autorisation pour s'asseoir à son tour, face à elle.

– J'ai ouïe dire que vous soigniez les paysans de la ville-basse, commença la Dame d'un ton mielleux. Comme c'est honorable de votre part… Bien qu'inhabituel.
– J'ai conscience, ma Dame, qu'inviter de simples paysans dans la citadelle, qui plus est pour leur offrir mes services, n'est pas très commun, fit Ygrith en maîtrisant sa voix au mieux. Mais Gaïus est fortement occupé avec les affaires du Conseil et les malades nobles, dont je n'ai pas encore le droit de m'approcher. Il a pensé que cela serait bon pour moi d'exercer de cette manière.

Vue de près, Morgane était encore plus impressionnante.

La pupille du roi était plus jeune que sa tante, qui avoisinait la cinquantaine à sa mort. Néanmoins, sa beauté à couper le souffle lui était restée intacte. Dame Morgane avait une peau de nacre, des lèvres charnues soulignées par un rouge-à-lèvres puissant, et d'immenses yeux émeraude.

En un mot : parfaite.

Toutefois, face à Ygrith, elle dissimulait mal le pli méprisant de sa bouche, ni le froncement imperceptible mais dédaigneux de ses sourcils arqués. Une vipère, une couleuvre dans le poulailler. Voilà ce que Dame Morgane, pupille du roi Uther et bâtarde inavouée de celui-ci, était.

– Je voulais simplement constater par moi-même les miracles de guérison que vous prêtent vos patients, susurra la noble en esquissant un doux sourire plein de fiel. On vous attribue bien des talents, pour une apprentie.
– J'ai toujours été passionnée par la science, roucoula l'ex-lycéenne, sans même avoir à mentir. Lorsque nous allions au village, avec mon père, je m'empressais d'aller voir le médecin pour l'assommer de questions. Et j'apprends très vite. Je ne suis en aucun cas faiseuse de miracle, je suis un médecin en devenir.

Eh toc, dans ses chicots.

Si elle croyait qu'elle allait abattre toutes ses cartes simplement parce Madame s'était pointée… Elle se fourrait le doigt dans l'œil, jusqu'à l'os ! Elle n'était pas née de la dernière pluie, tout de même. Dame Morgane plissa les yeux encore un peu plus, visiblement surprise du mur qui avait été établit par la jeune médecin.

Ygrith agrandit un peu plus son sourire, et prit un expression plus douce, moins provocatrice. Il s'agissait tout de même de bien se faire voir, pour éviter qu'elle n'aille hurler au scandale dans les oreilles de son paternel.

La jeune fille remonta ses lunettes sur son nez, et se racla la gorge.

– Donc, puis-je faire quelque chose pour vous, Dame Morgane ? Fit-elle d'un air aimable.
– Nous verrons cela, très chère, susurra la Haute Prêtresse en la fixant avec curiosité.

Ygrith fronça les sourcils, intriguée.

Quelle était cette étrange sensation au niveau de ses tempes ? Elle avait l'impression que deux mains invisibles s'y étaient posées, et cherchaient à entrer dans son crâne.

La jeune fille jeta un regard à Morgane, qui continuait de la fixer, immobile. La couleuvre tentait de pénétrer son esprit et d'espionner ses pensées afin de savoir si elle était une sorcière ! Elle haussa un sourcil et eut un petit sourire. La jeune magicienne mit en place ses défenses mentales, élevant autour de son esprit un mur d'acier impénétrable, hérissé d'épines semblables à celles présentes sur le dos d'un dragon, un motif qu'elle connaissait très bien.

Morgane parut pour le moins… déstabilisée. Eh dire que c'était elle-même, ou plutôt sa version future, qui avait entraîné Ygrith à établir de solides défenses psychiques…

– Je crains fort que vous ne verrez rien d'utile ici, ma Dame, dit-elle d'un ton enjoué. Si vous n'avez besoin de rien, j'en suis désolée et veuillez excuser mon impolitesse, mais je dois m'occup-…
– J'ai besoin d'herbes médicinales contre les crampes.
– Quel genre de crampes ? Embraya Ygrith en se levant in extremis pour fouiller les étagères. Musculaires, menstruelles ?

Morgane lui jeta un regard scandalisé, les joues roses.

Ah, oui, le début de l'implantation des religions monothéistes et le tabou mis en place autour du cycle féminin… Elle les avait presque oubliés, tiens. La jeune scientifique poussa un lourd soupir désespéré en retournant à ses fioles.

Elle n'était pas rendue, si elle devait faire face à la misogynie, les tabous moyenâgeux et la haine de la sorcellerie !

De son temps, les femmes avaient obtenu gain de cause et toutes les petites filles du monde étaient scolarisées. Les femmes avaient droit à des métiers égaux et des salaires égaux aux hommes. Les préservatifs n'étaient plus les seuls à être gratuits : les protections hygiéniques avaient suivi. Il suffisait d'en demander à une pharmacie, un cabinet médical ou d'en acheter dans des distributeurs.

Bien sûr, son monde n'était pas parfait. Loin de là. Il y avait toujours la question des viols, de la polygamie, des stéréotypes qui avaient la vie dure… Mais la situation c'était améliorée. Enfin, ça, c'était son point de vue !

Cela étant, les mouvements féministes continuaient à se battre jusqu'à ce que leur monde soit parfait, exempt de violence. Un but louable, mais utopiste si on lui demandait son avis.

Ygrith inspira profondément, et secoua la tête imperceptiblement. Elle prit une poignée d'herbes dans un des nombreux pots de Gaïus, les fourra dans un sac en tissu et tendit le tout à Dame Morgane.

– Voici, fit-elle simplement. Laissez infuser quatre feuilles durant six minutes dans l'eau bouillante, et buvez-en tous les soirs jusqu'à la fin de votre cycle. Si la douleur persiste, ne rajoutez pas de feuille, revenez plutôt me voir. Demandez à votre servante de remplir une bouillotte tous les matins, et plaquez-la contre votre bas-ventre. N'oubliez pas d'enrouler la bouillotte avec un drap pour éviter de vous brûler.
– Je vous remercie, fit Morgane, les joues toujours colorées, en prenant le sac de tisane.

Elle partit sans demander son reste, ce qui tira un sourire amusé à Ygrith. Gênée, la grande sorcière inébranlable ?

La jeune fille soigna tranquillement ses derniers patients, attendant le retour de Gaïus pour le repas du soir. Elle avait hâte de lui raconter son entrevue avec sa tante ! Enfin, il s'agissait de Gaïus, alors il allait forcément râler et trouver à redire sur quelque chose.

Comme par exemple le fait qu'elle venait implicitement de se déclarer sorcière à la pupille du roi Uther. Bizarrement, à partir du moment où elle songea à cela, elle fut beaucoup moins empressée de lui raconter sa journée.

Avant que Gaïus ne pointe le bout de son nez à la porte d'entrée, Ygrith fit de la soupe pour le repas. Elle vérifia attentivement que personne ne l'espionnait, avant d'utiliser la magie pour réduire les poireaux, pommes de terre et autres légumes en purée liquide et chaude. Elle laissa le tout dans la casserole au-dessus du feu de cheminée, et alla s'asseoir sur son lit.

Ygrith se laissa emporter dans une douce transe, devenue habituelle, et murmura une incantation tout en fixant aveuglément les flammes dans l'âtre. Aussitôt, sa conscience fondit, et se retrouva à la place de son père, Arthur.

Partageant jusque ses pensées.

« Ce garçon ne vous veut aucun mal », mon œil, oui. C'était un druide, il maîtrisait la magie, c'était déjà bien assez pour moi. Rien qu'en songeant à toute la malfaisance coulant dans les veines de ce gamin, mes doigts se resserrèrent contre son épaule.

Je manquai de froncer les sourcils à ce comportement bien trop expéditif. Sortir de Camelot plus souvent me ferait le plus grand bien, visiblement. Après tout, ce n'était qu'un moujingue…
Certes, un moujingue druidique, mais tout de même. Il avait, quoi, dix ans ? Onze, peut-être ?

Pas sans ce que je suis venu chercher, affirmais-je.
Vous cherchez la Coupe de la Vie, n'est-ce pas ? Sourit le vieux druide encapuchonné avec lassitude.

Comment le savait-il ? Avait-il osé pénétrer mon esprit, lire mes pensées ? Cette quête était secrète, même Merlin n'en savait rien ! Enfin, à l'origine, toutefois il était à l'évidence un poil trop observateur pour mon propre bien.

Derrière moi, je sentis mon valet se tendre. Le druide avait-il fouillé son esprit ? À quoi pouvait-il bien penser d'intéressant, outre notre quête supposément secrète ? Voilà qui était intriguant…

En effet, lâchais-je entre mes dents, yeux plissés.

Qu'allait-il se produire, à présent ? Allais-je devoir me battre pour obtenir cette satanée Coupe ?

Père m'avait enseigné, enfant, à me battre pour ce que je voulais. À vrai dire, cela faisait partie des rares leçons que je ne renierais point. Ou peut-être allais-je devoir me sacrifier, et laisser Merlin et Gauvain ramener la Coupe à Camelot. Une leçon que tout noble se doit d'apprendre était que les serviteurs devaient donner leur vie pour leurs maîtres, néanmoins je n'aimais pas l'idée que Merlin puisse mourir pour cette quête.

Aussi noble soit-elle.

Toutefois, le vieux druide, sans pour autant cesser de me fixer droit dans les yeux -ce qui était fort mal éduqué, mon rang méritait un traitement bien plus respectueux, tout de même !-, sortit la Coupe en question des plis de sa cape. Et il me la tendit. Ce fut aussi simple que ça.

Je jetai un drôle de regard à la cape du druide, me demandant ce qu'il cachait de plus là-dessus. Des pierres précieuses, un poulet rôti, une cheminée allumée ?

Elle est à vous, affirma le magicien. Je vous en prie maintenant… L'enfant.

Mes yeux ne pouvaient se détacher de la Coupe de la Vie.
La relique scintillait doucement à la lueur des torches, soulignant ses motifs ciselés. Elle était tellement… Banale.

Je manquai de rire à l'idée que tout ce foin ait put être remué pour de la vulgaire quincaillerie. Père aurait pu en trouver des milliers comme celle-ci dans l'argenterie de Camelot. Certes, elle était magique et dangereuse. De toute façon, selon Père, tout ce qui était magique était dangereux. Comme quoi, la magie était une chose des plus vicieuses : elle se dissimulait même dans les objets les plus communs d'aspect… Personne n'en était à l'abri.

Je retins un frisson de malaise. On eut cru entendre mon Père.

Lentement, ma prise sur l'épaule du gamin se défit. Je le poussais même doucement vers son aîné, jetant un coup d'œil au sol pour vérifier qu'il ne trébuche sur un quelconque gravas. Les enfants et leur maladresse…

Aussitôt le petit du côté des druides, je posai les doigts sur la Coupe, cherchant à m'en emparer. Plus vite je l'aurais, plus vite on sera rentrés, et plus vite Merlin pourra me faire couler un bain bien chaud. Je la sentais d'ici, l'humidité opaque d'une baignade bouillante…

Néanmoins, le vieux druide ne lâcha pas la relique et ne cessa de me fixer de façon outrageusement dérangeante. J'en serrai les mâchoires, agacé.

Cet imbécile se dressait entre un prince de Camelot et son bain. Quel infâmie !

Vous touchez là un pouvoir que vous ne comprenez pas, Arthur Pendragon, déblatéra le magicien d'un ton grave. En prenant la Coupe de la Vie, vous risquez plus que vous ne croyez.

Ce petit bout de ferraille dorée ne m'intéressait en rien, je devais bien l'avouer. J'accomplissais cette quête par devoir, s'il n'avait tenu qu'à moi cette satanée Coupe serait restée avec ce peuple d'encapuchonnés.

Quant à moi, je prendrais du bon temps, en compagnie de Merlin, qui me laverait les cheveux en babillant comme un adolescent prépubère. La dernière fois remontait à bien trop longtemps – avant notre départ, cela faisait outrageusement long…

Je voulais bien le croire, très sincèrement : je ne comprenais pas le moins du monde cette Coupe.

Néanmoins, mon orgueil se dressa face à ma raison, et mes doigts se refermèrent sur la relique, un brin insolent. J'étais un prince, tout de même ! Qu'il retourne donc à ses herbes de perlimpinpin ou ses potions magiques, et qu'il me laisse rejoindre mon bain !

J'en prends la responsabilité, sifflais-je en lui retournant son regard.

Tout autour de nous, les druides nous fixaient d'un air à la fois désolé et désabusé.

Cela était des plus étranges, comme s'ils savaient quelque chose que nous ignorions. Ou comme s'ils savaient tous que je rêvais d'une baignoire pleine de bulles brûlantes et de Merlin massant mon crâne.

Mal à l'aise, je lâchais un simple « Allons » pour signifier à Gauvain et Merlin que nous devions partir. À mon plus grand soulagement, ils comprirent, bien que Merlin, encore et toujours Merlin, prenne un peu plus de temps. Très honnêtement, j'avais envie de courir loin de ces grottes glaciales, honteux à l'idée que les druides aient pu fouiller mon esprit.

Tandis que je me retournais pour vérifier si mon valet suivait, car Merlin possédait un talent certain en ce qui concernait le retard, j'haussais un sourcil : les druides avaient de nouveau disparu dans les ombres.
Et après, on s'étonnait des histoires terrifiantes racontées à leur sujet…

Ygrith émergea doucement de sa transe, laissant s'évaporer devant ses yeux les dernières images de la forêt aux couleurs apaisantes.

Bien, ils avaient la Coupe. Elle espéra, sans trop y croire, que les événements ne seraient pas identiques à ceux survenus dans le passé de son père. Peut-être sa présence avait-elle changé quelque chose, un brin infime dans l'espace-temps, et peut-être que Camelot s'en sortirait sans invasion zombique ?

Ygrith se lança un regard des plus placides à travers le miroir installé au-dessus de sa tête de lit. Mais bien sûr. Il fallait vraiment qu'elle cesse de prendre ses espoirs pour la réalité…

– Tu as déjà fini de t'occuper de tous les malades, et en plus tu as préparé le repas ? S'étonna Gaïus en rentrant ce soir-là. Honnêtement, je ne sais pas ce qui me retient de te bénir !
– Oh, ce n'est rien, rougit-elle en balayant ses compliments de la main, asseyez-vous plutôt ! Ce soir, c'est sou- AAH !

Ygrith s'effondra, la jambe soudainement douloureuse comme lorsqu'elle avait reçu une balle. La casserole brûlante s'effondra, répandant son contenu au sol, tandis que la sorcière se tordait de douleur sur les dalles.

Gaïus, quant à lui, tentait de l'aider tant bien que mal, mais était déboussolé : rien ne semblait aller mal chez Ygrith ! Elle était même en pleine forme physique !

C'est alors qu'il lui saisit le poignet, pour prendre son pouls. Depuis le départ de ses pères, elle s'efforçait de les garder couverts, sans qu'il n'y fasse particulièrement attention. Mais lorsqu'il posa les yeux sur le symbole du Lien, une colère sourde s'empara de lui.

– Es-tu complètement inconsciente ? Siffla-t-il en l'aidant à se redresser pour l'adosser contre le pied de la table. Faire un Lien de Râ, alors qu'ils ne savent même pas qui tu es et qu'ils ne sont probablement pas consentants !
– Je-le-devais, marmonna-t-elle entre ses dents.
– Eh bien désormais je sais d'où provient ta soudaine douleur ! Tu t'es mise en danger inutilement !
– Ce-n'…est-pas-ça, crachouilla-t-elle, respirant difficilement alors qu'elle sentait les forces s'évanouir chez Arthur. M-mon père…

Le vieux médecin blanchit subitement, comprenant. Cette douleur fulgurante n'était pas sienne. Il s'agissait de celle d'un de ses pères, très certainement blessé.

Cela n'annonçait rien de bon pour la suite de événements…

Il prit la jeune fille par les épaules, la forçant à le regarder droit dans les yeux. Elle avait les prunelles brûlantes de fièvre, et pourtant ce n'était pas la sienne non plus. Son front était en sueur, tout son corps crispé sous la souffrance.

– Poison, diagnostiqua-t-il d'un ton sombre. Fait à base de racine d'Uranus, une plante qu'on ne trouve que sur les falaises de Mercie, le territoire de Cenred. Pas d'antidote scientifique…
– Mais on peut le soigner avec la magie, chuchota-t-elle d'un ton épuisé. Papa le devinera, il s'en chargera, je le sais…

Gaïus comprit alors deux choses.

D'une part, Ygrith distinguait Arthur et Merlin en les appelant respectivement « père » et « papa ». Ce qui était assez logique en soi, et qui voulait dire que le prince s'était pris une flèche dans la cuisse.

D'autre part, que cette jeune fille avait une foi infinie et un amour encore plus grand envers ses parents.

Touché, il prit la main de son apprentie pour la soutenir, et hocha la tête. Oui, Merlin trouverait la solution. Merlin trouvait toujours la solution à tout. C'était d'ailleurs parfois incroyablement insultant et révoltant de constater à quel point ce gamin pouvait être chanceux. Il y avait clairement du favoritisme chez les dieux de l'Ancienne Religion.

Un sanglot étranglé le coupa de ses pensées.

Ygrith, les joues en larmes, regardait dans le vide, un air désespéré peint sur le visage. Son nez coulait et sa bouche était étrangement plissée, comme celle d'un bébé.

Comme Merlin lorsqu'il pleure, songea-t-il avec nostalgie.

– Je s…uis tellement désolée, bafouilla-t-elle, la respiration mise à rude épreuve. Je n'aurais jamais dû venir dans le passé…
– Tu as fait cela pour tes parents, affirma-t-il en tapotant son crâne brun. Parce que tu les aimais, et c'est normal de vouloir revoir nos êtres chers lorsqu'ils meurent. Toi, tu avais la capacité de le faire, alors tu l'as fait…
– L'amour est un poison, cracha-t-elle, pleine de rancœur envers elle-même. Il détruit tout, ça me dégoûte… J'aimerais ne pas en ressentir !

Alors, elle déversa tout son fiel.

Ygrith parla de son amour inconditionnel pour sa famille, pour son père, sa tante et les parents de Cirothe. S'il n'avait pas été, elle n'aurait jamais remonté le temps.

Elle parla de son amour pour ses amis, amis auxquels elle avait sciemment tourné le dos pour éviter de les faire souffrir de son départ soudain, avant qu'elle ne réalise qu'ils n'existeraient peut-être même plus si jamais elle parvenait à retourner dans le futur. Si elle ne les avait pas aimés, chéris, la culpabilité constante qu'elle ressentait n'existerait pas.

Désinhibée de son embarras par la fièvre, elle parla de Percy Welsher et de son amour pour lui. De son béguin, de son amourette, de ses sentiments qui lui donnaient envie de vomir tant son souvenir lui serrait le cœur. Elle lui parla du message, qu'elle avait tenté de l'oublier, gardant son esprit occupé jour et nuit pour ne pas y repenser.

Mais pourquoi diable se sentait-elle si sale ?

– J'ai tout essayé, tout, murmurait-elle, les yeux dans le vague. Je me suis interdite de penser à qui que ce soit pour éviter d'être perturbée en vain… La vieille Nimuë, Percy, oncle Lance, oncle Gwaine, Felix, Elias, Daphnn… Tous les vivants que j'ai lâchement laissés derrière moi… Je ne comprends même pas pourquoi est-ce que je vous en parle, là, maintenant !
– C'est la fièvre du Lien de Râ, l'apaisa Gaïus en plaçant un linge mouillé et frais sur son front. Tes nerfs craquent parce que ton corps ne comprend pas ce qu'il lui arrive : tu as mal sans être blessée ni malade.
– Regardez où m'a menée l'amour que tous prêchent avec tant de déférence, éructa-t-elle en direction de ses poignets marqués. Une folie de plus !

Désœuvré, le vieux médecin de la Cour ne put qu'écouter dans un silence compatissant les confessions d'une jeune fille à bout de nerfs.

Le plus dur était certainement qu'elle ne réalisait point qu'elle ressentait un mal du pays intense. Ne cessant de soupirer de lassitude et se faisant aussi réconfortant que possible, il tapotait son épaule gentiment et prenait soin d'éponger sa fièvre correctement.

Les prunelles d'un bleu céruléen d'Ygrith s'illuminèrent d'un or chaud reconnaissable entre mille, tandis que les marques sur ses poignets prenaient une teinte sombre. Après quelques instants, les tatouages se fondirent dans le grain de sa peau et disparurent, emmenant avec eux sa fièvre et la douleur indicible dans sa cuisse. Gaius poussa un imperceptible soupir de soulagement.

Néanmoins, Ygrith semblait loin d'avoir terminé de vider son sac, et se remit sur pieds avec un air déterminé. Elle passa un linge sur son visage pour en chasser la transpiration et les larmes, puis se tourna vers Gaius, une flamme nouvelle et emplie de détermination dans le regard.

– Je dois absolument parler au Seigneur Léon avant qu'il ne quitte l'enceinte du château, fit-elle d'un ton expéditif en revêtant une tenue propre d'un claquement de doigts.

Avant de quitter les appartements du médecin, elle s'empara d'un parchemin vierge qui traînait sur le bureau de son mentor et murmura un sortilège qui fit scintiller ses iris à nouveau. Un texte à l'encre brunâtre, d'une écriture rustre et non-identifiable, s'y inscrivit petit à petit.

– Avant qu'il ne quitte le château ? Et pourquoi cela ?
– Le roi Uther l'envoie à la recherche de mes pères avec quelques hommes, il s'inquiète car la quête prend trop de temps, expliqua-t-elle alors que Gaius la suivait d'un pas vif dans les couloirs. Il ne doit surtout pas prendre la grande route après la forêt d'Assetyr, l'armée de Morgause est en ce moment-même en marche vers Camelot.

Fort heureusement, Ygrith avait songé à les entourer d'une bulle magique de silence.

Certes, ses reflets d'or en transparence étaient fort peu discrets, mais le sujet de leur conversation l'était encore moins et il valait mieux éviter que Dame Morgane, rôdeuse de couloirs qu'elle était, les surprenne.

– L'armée de Morgause dis-tu ? S'enquit-il à nouveau. Alors la Coupe est tombé entre les mains de Cenred…
– Non, entre les mains de Morgause. Elle a activé le sort d'immortalité sur les soldats de Cenred, il est vrai… Toutefois elle a lié sa magie à celle de la Coupe et l'armée lui obéira au doigt et à l'œil tant que le sortilège sera en place. À l'heure qu'il est, soupira la jeune femme dans un froncement de sourcils, j'ai bien peur que le roi Cenred ne soit plus des nôtre, de toute manière. Elle l'aura tué afin d'avoir la mainmise sur son royaume.
– Tu me sembles admirablement bien informée, nota simplement le médecin. Quelque part, cela pourrait être à notre avantage…
– Ma famille ne m'a jamais caché leurs vies antérieures, sourit-elle alors qu'ils avaient enfin retrouvé la trace de Sir Léon. J'ai grandi avec leurs histoires, et mes tantes m'ont raconté comment s'est passé le siège de leur point de vue. Et sachez que je compte bien me servir de ce savoir… autant que faire se peut.

Gaius opina du chef et n'hésita pas une seule seconde à lui emboîter le pas dans l'armurerie.

Cette dernière était d'ailleurs fort étrangement active au vu de l'heure tardive : une troupe de quelques chevaliers en armure s'apprêtaient vraisemblablement à en ressortir, mené par Messire Léon. La bulle de silence éclata dans un chuintement couvert par les bruits de métal des soldats.

– Monseigneur, héla-t-elle d'emblée lorsqu'ils firent face à Léon lui-même. J'ai quelque chose d'extrêmement urgent à vous dire.
– Cela ne peut-il attendre, ma Dame ? S'excusa piteusement le rescapé. Nous sommes malheureusement sur le point de départ d'une mission de la plus haute importance.
– Sir, c'est justement à propos de cette mission qu'il me faut vous parler.

Aussitôt, les regards des chevaliers alentours, jusque là quelque peu grivois car ils s'attendaient certainement à un adieu énamouré et plein de larmes, devinrent lugubres.

L'expression de Messire Léon se métamorphosa complètement en quelque chose d'à la fois extrêmement suspicieux, curieux et dangereux. Ygrith remercia tous les dieux auxquels elle put songer que Gaius fut à ses côtés, auquel cas sa tête aurait déjà roulé loin de son corps.

Après que le médecin de la Cour eut fait signe à Sir Léon de les suivre dans le corridor, la tension s'amenuisa quelque peu et le chevalier consentit à s'entretenir avec eux.

– Comment se peut-il que vous soyez au courant ? Siffla immédiatement le Seigneur, des éclairs de rage dans le regard. Auriez-vous osé nous trahir, nous espionner ?
– Pas le moins du monde, mon ami, tempéra Gaius d'un ton aussi posé que possible. Cette affaire n'est en vérité que le malheureux fruit du hasard : mon apprentie était à votre recherche pour s'enquérir de votre état, lorsqu'elle a entendu votre échange avec Sa Majesté. Au vu des circonstances plus que sérieuses, elle m'a demandé conseil et je lui en ai offert.

Ygrith, muette comme une carpe et le visage tout aussi expressif, glissa une œillade admirative au vieux sorcier.

Nom d'un chien, comment faisait-il ? Son mensonge était à la fois empreint de vérités – c'était effectivement un sacré coup du sort et elle avait cherché son conseil – et de malices habilement formulées – elle avait vraiment cherché Léon les jours précédents pour s'enquérir de son état, c'était plus que plausible qu'elle ait recommencé.

Cet homme était un Serpentard dans l'âme, ou tout du moins une version édulcorée et vieillie d'un Serpentard un millénaire avant leur création.

Messire Léon, un poil apaisé, coula un regard certes méfiant, mais avant toute chose contrit et légèrement… désolé à la magicienne. Ygrith manqua d'ailleurs d'en hausser les sourcils : c'était bien la première fois qu'il la regardait droit dans les yeux sans froncer les sourcils – comme après sa fâcheuse bataille contre Parador – ou sans être malade.

Elle en viendrait presque à trouver celui qui sera son professeur d'histoire – rajeuni, pour le bien de sa santé mentale – mignon, avec ses boucles châtain-roux et ses yeux compatissants.

– Est-ce vrai, Dame Ygrith ? S'enquit-il d'un timbre bien plus calme.
– Parfaitement, affirma-t-elle avec toute la sincérité dont elle était capable. Je voulais vous voir pour vous prévenir : une personne de ma connaissance m'a faite parvenir une missive il y a quelques jours, il faisait route vers la Cour de Cenred pour vendre des produits. La grande route est apparemment extrêmement dangereuse depuis quelques temps, ne la prenez surtout pas !

Ygrith, qui se révéla être d'une efficacité redoutable alors ses nerfs étaient mis à rude épreuve, sortit de sa manche le parchemin qu'elle avait fort heureusement songé à ensorceler avant qu'ils ne sortent des appartements de Gaius. Glissant un clin d'œil discret à celui-ci tandis que le regard de Léon était happé par la fausse missive, elle la lui tendit de bonne grâce.

En résumé, la lettre envoyé par cet « ami » décrivait de nombreuses attaques par moults bandits, plusieurs enlèvements nocturnes par ce qui semblait être des marchands d'esclaves, des troupes armées aux patrouilles musclées… Rien de bien dangereux pour un groupe de chevaliers entraînés, certes, mais de quoi le convaincre que s'il désirait rester discret, mieux valait éviter ce passage bien trop fréquenté.

Pour être tout-à-fait honnête, Ygrith s'était impressionnée elle-même d'y avoir songé. Comme quoi, même la plus maladroite des sorcières pouvait servir à quelque chose.

La jeune fille se retint de glousser alors que les traits de Sir Léon se plissaient en une moue concentrée qu'elle ne connaissait que trop bien. Il faisait généralement la même, en tant qu'enseignant, lorsqu'il récupérait ou rendait une copie particulièrement mal écrite.

– Des marchands d'esclaves écumant la frontière ne sont sûrement pas anodins, soupira-t-il après lecture en lui rendant son message. Cenred aura certainement pactisé avec eux…
– Certainement, s'immisça Gaius.
– Dame Ygrith, veuillez accepter mes plus plates excuses pour mon précédent comportement.
– Il n'en est pas question, sourit-elle avec malice. Je suis absolument outragée que vous ayez pu me prendre pour une traîtresse alors que j'avais des informations secrètes et dangereuses sans en avoir la légitimité !

Sa pirouette eut au moins le mérite de tirer un léger rire au chevalier, ce qui rassura Ygrith : son humour à la mord-moi-le-nœud fonctionnait toujours.

– Je vous suis reconnaissant pour votre compréhension, ainsi que pour vos informations, sourit Léon avec, cette fois, gentillesse. Il nous avait été ordonné d'être discrets, toutefois dorénavant nous redoublerons de prudence. Merci.
– Si vous voulez nous remercier, ne sut-elle s'empêcher de rajouter alors qu'il avait presque disparu au coin du couloir, revenez donc en vie et bien portant !

Le chevalier se tourna à demi dans leur direction, un sourire aux lèvres, et leur adressa un simple hochement de tête en guise de promesse.

o0o

Trois jours plus tard, lorsque le Seigneur Léon revint bredouille de sa mission et unique survivant de leur groupuscule, Ygrith eut envie de vomir en croisant son propre reflet dans le miroir.

La jeune sorcière ne pouvait que se ronger les sangs à l'approche d'une bataille que tous savaient perdue d'avance, une bataille qu'elle aurait pu prévenir des milliers de fois en une semaine. Elle aurait pu dénoncer la trahison de Morgane, elle aurait été appuyée par Gaius et Merlin. Elle aurait pu prévenir le roi que l'armée marchait sur Camelot et les faire se tenir prêts bien plus tôt. Elle aurait pu divulguer la solution à ce désastre et éviter un bain de sang…

Cirothe avait soufflé avec mélancolie lorsqu'elle lui avait livré ses doutes, puis rappelée à l'ordre aussi sec.

Ygrith et Cirothe avaient fait un pacte verbal avant le voyage : elles ne seraient pas autorisées à intervenir directement et quelque façon que ce soit pour prévenir un événement capital. Qu'il fût épouvantable n'y changerait rien. Seuls les trépas ciblés – son père et Lancelot – seraient évités, dans la mesure du possible.

Le massacre de Camelot et l'intronisation de Morgane étaient nécessaires. Si jamais elle parvenait à modifier aussi profondément l'Histoire, les conséquences pourraient être effroyables.

Le pire fut lorsqu'elle croisa malencontreusement le chemin de Sir Léon alors qu'elle se rendait aux cuisines pour rendre service à Clarence. Son professeur avait toujours été d'une vivacité d'esprit incroyable, rebondissant sur les remarques de mauvais goût de ses élèves avec brio.

L'œillade qu'il lui servit n'était pas de bonne augure.

– Vous saviez, avait-il sobrement affirmé. Vous avez tenté de me prévenir pour l'armée de Cenred.
– J'ai du mal à suivre votre raisonnement, Monseigneur, avait-elle répondu. Si vous voulez bien m'excuser, je suis attendue.

Sa réplique aurait pu avoir un impact un poil plus marquant, si son visage ne suintait pas la culpabilité pure par tous les pores de sa peau. Par chance, il ne l'avait pas retenue plus longtemps.

Dame Morgane, en revanche, ne cessait de lui tourner autour, tel un vautour patientant indéfiniment que sa proie exhale son dernier soupir et refroidisse pour s'en sustenter. Les défenses mentales d'Ygrith étaient régulièrement mises à l'épreuve, et cette dernière commençait à en avoir plus qu'assez de subir de constants assauts psychiques.

La gredine avait même manqué de découvrir ses origines alors qu'elle prenait un bain dans la rivière en contrebas ! Et il était minuit passé !

Ygrith poussa un soupir exaspéré alors que son esprit repoussait pour la énième fois celui de sa tante. Agacée, elle posa avec brutalité le panier d'herbes médicinales qu'elle venait de cueillir pour renflouer les placards de son mentor.

– Dure journée ? S'enquit une voix délicate.

Ygrith serra les mâchoires et retint le violent sursaut qui lui aurait fait renverser le précieux contenu de son panier. Elle avait été tellement concentrée sur ses tâches, à savoir envoyer paître mentalement Dame Morgane et porter un chargement de verdure, qu'elle n'avait pas remarqué la jeune femme présente dans le laboratoire.

Grand mal lui pris de vérifier l'identité de l'inconnue, car son humeur ne s'en arrangea pas le moins du monde.

De taille moyenne, l'individue avait un teint cannelle rayonnant et un sourire de miel. Ses larges frisottis bruns retombaient sur son front en désordre, et le chocolat profond de ses prunelles pétillait de compassion. Certes, son visage était un peu émacié et ses mains abîmées par le travail, mais ça ne rajoutait que de la détermination à son regard.

Arf. Guenièvre.

– On peut dire ça comme ça, oui, bougonna-t-elle d'emblée.
– Gaius vous a demandé de cueillir plus que d'ordinaire, j'imagine ? Souffla la suivante avec tristesse. Vous vous préparez à votre manière à la bataille, vous aussi.
– Hm.
– Est-ce que vous avez besoin d'un peu d'aide pour les ranger ?

Dans toute sa mauvaise foi, Ygrith dût bien admettre qu'un coup de patte ne serait pas de refus. Le panier était véritablement plein à craquer, si bien qu'elle avait dû se résoudre à bourrer ses poches et le capuchon de sa cape pour convenir aux attentes de son mentor.

Il n'empêchait que travailler avec Guenièvre n'était pas vraiment pour l'enchanter. L'image qu'elle avait de cette femme n'était pas des plus glorieuses, après tout.

– Merci, c'est gentil, marmonna la jeune fille tout de même – elle avait reçu un excellente éducation.
– Oh, mais il n'y a pas de quoi ! À vrai dire, je suis assez contente de pouvoir enfin vous rencontrer, sourit Gwen à nouveau en imitant à la perfection les gestes d'Ygrith. J'étais curieuse de rencontrer la nouvelle apprentie de Gaius, celle dont tout le monde parle ! Enfin, tout le monde ne parle pas de vous, enfin si, mais pas dans votre dos. Je veux dire… Si, évidemment, dans votre dos, mais ce n'est pas uniquement pour dire de mauvaises choses… Pas que j'ai entendu quoique ce soit de méchant à votre sujet !
– Guenièvre, respirez, vous allez faire de l'hyperventilation, soupira la magicienne.

Grands Dieux, Ygrith doutait qu'un jour elle puisse rencontrer une personne aussi bavarde qu'elle-même ou son père.

L'apprentie médecin ne put s'empêcher de l'observer du coin de l'œil, curieuse tout de même à l'encontre de cette femme qui, supposément, devait un jour épouser son – autre – père. Guenièvre faisait partie des rares personnages de légende auprès desquels elle n'avait pas grandi, ou par lesquels elle n'avait jamais encore été menacée personnellement. Ils étaient peu dans cette catégorie, mais ils existaient – par exemple, elle ne se souvenait pas avoir rencontré ni Elyan, ni Perceval, ni Agravain ou encore Freya, dont elle tenait son deuxième prénom.

Alors qu'elles finissaient d'organiser le laboratoire, Gaius apparut enfin, sourcils froncés et la mine basse. Ygrith s'empressa de lui apporter un gobelet d'eau lorsqu'il fut assis, grommelant et maudissant le sort. Guenièvre, quant à elle, s'installa face au vieux médecin, l'air sombre.

– Quelles nouvelles du conseil ?
– Pas grand-chose de bien brillant, j'en ai peur… L'armée de Morgause approche, on peut désormais les voir avancer depuis nos fenêtres. Les chevaliers se préparent pour la bataille…
– Le peu qu'il en reste, vous voulez dire, siffla sombrement Ygrith, l'humeur morose. Permettez, je dois me changer.

Ignorant impérieusement les œillades outragées des deux compères, Ygrith s'empara de son sac à dos sans même le dissimuler et alla s'enfermer dans la chambre de son père.

Les chevaliers allaient avoir besoin d'aide. Le temps était compté, ils ne pourraient appeler aucun de leurs royaumes alliés à la rescousse. Et s'ils tentaient uniquement de tuer les envahisseurs immortels, ils se feraient exterminer comme des mouches.

Ygrith était maladroite, inconsciente, tête-brûlée et doutait de ses choix au point où cela l'empêchait parfois de dormir la nuit. Toutefois, si l'occasion se présentait pour elle de sauver un maximum de vies, elle ne fuirait pas. Ce n'était pas dans son sang, dans sa nature profonde. Elle avait été élevée par le plus grand chevalier de tous les temps et un roi de légende, elle était la chaire de la chaire du plus grand sorcier qui eut jamais existé.

Ygrith avait assez fait honte à son nom comme cela. Il était temps qu'elle fasse amende pour ses erreurs, quoi qu'il en coûte. Et si cela voulait dire exposer sa magie ou périr sous la lame d'un soldat de Morgause, alea jacta est.

Son choix était fait.


Guest Odchan (15/04/2017) : Merci beaucoup pour ta review, elle a été la première que j'ai reçue pour cette histoire et je me souviens encore du baume qu'elle a appliqué sur mon pauvre petit myocarde (j'avais un peu peur que le concept de l'enfant du Merthur soit mal accueilli), et comme tu auras pu le constater par la suite, effectivement, elle n'a pas bien supporté la misogynie haha

Guest (15/04/2017) : Après une longue pause (je pense d'ailleurs ne jamais vraiment oublier à quel point j'ai été lâche sur ce coup-là), ta demande est exécutée ! Pour ce qui est du lien avec Moïse, en vérité ce n'est pas grand-chose, tu verras. Et tu as totalement raison : c'est simple comme bonjour cette histoire, mais complexe à vivre pour Ygrith haha

Tahury (20/04/2017) : Hello ! C'est vrai, l'idée est étrange (quoique, pas tellement si on jette un œil aux autres fandoms, mais je crois que c'est assez rare pour Merlin), et je suis content que ça t'ait plu déjà à l'époque ! Et merci énormément pour ton appréciation du caractère d'Ygrith haha, rassure-toi elle est la digne fille de ses parents

Guest (23/04/2017) : … Je viens de réaliser que tu es potentiellement la même personne du 15 avril, mais passons. Disons que personnellement, je vis un truc similaire, soit je vire psychopathe du style Massacre à la tronçonneuse, soit je m'en remets jamais et je pleure toutes les larmes de mon corps jusqu'à noyer mes voisins. Ça va te paraître étrange, mais trois ans après avoir écrit ce passage sur le chocolat Milka, eh bien je n'en suis plus tellement fan… J'en ai sans doute trop consommé. Pour ce qui est des relations d'Ygrith avec ses pères, je te laisse le découvrir (si tu es toujours présent.e), parce que c'est plus drôle haha ! Morgane m'a toujours fait l'effet d'une punk-emo refoulée mille ans avant l'heure, ce n'était que mérité. Et idem que pour le chocolat Milka, trois ans après, Gwen ne me paraît plus si insupportable… Simplement… Mal développée en tant que personnage dans les dernières saisons. Elle avait plus de potentiel avant…

Guest Odchan (24/04/2017) : Tant de compassion pour ma petite chouette, ça fait chaud au cœur même trois ans plus tard ! Pour ce qui est de leur guerre de farces, tu pourras remercier ma meilleure amie, car 75% des idées des frasques dans mes histoires proviennent d'elle haha (je vais mourir en colocation l'an prochain, sauvez-moi). Il est vrai que son histoire (encore une fois, ça fait trois ans que je l'ai pas vraiment relu, alors je suis assez objectif, croyez-moi) est plutôt crédible, mais je pense que dans ce genre de situation, on a toujours un doute au fond de notre esprit pour nous torturer (je repense au gif d'Uther hurlant SORCERY ! haha). Et je pense que, dans le fond, elle a de quoi culpabiliser… Tu verras bien pourquoi hehe

Guest Clary19 (24/04/2017) : Maintenant !

Sakura-Okasan (24/04/2017) : Merci beaucoup pour ces jolis compliments ! J'adore instaurer de l'humour dans mes histoires, je ne vis que pour vous tirer des larmes de joie haha

Razhensha Raven (28/07/2017) : Etant donné la longueur de tes reviews et le fait que je me souviens y avoir répondu en MP il y a longtemps, je ne répondrais qu'à ton tout dernier commentaire en date, d'accord ?

DinaChhaya TalaNokomis (19/08/2017) : Pour commencer, ton pseudo m'intrigue énormément. Bref. Merci beaucoup, ça me rassure que ça t'ait plu, j'avais vraiment des doutes à l'époque (beaucoup de fictions sur les enfants des pairings principaux existent, j'avais peur de n'avoir aucune originalité). Tu réponds toi-même aux questions que tu te poses, certes, mais je vais te donner un petit indice en guise de cadeau de retour : Ygrith va faire des étincelles et certaines choses vont changer du synopsis original… Haha

Guest Maria (05/05/2018) : Je me souviens avoir déjà répondu à tes reviews, mais voici à nouveau la réponse : merci beaucoup pour ton intérêt, ça fait chaud au cœur, et je ne la reprends que tardivement pour la simple et bonne raison que j'ai mille projets d'écriture en attente, dont un roman, et que lorsque je tentais d'écrire la suite de cette histoire, je n'y arrivais tout simplement pas. Mais voici la suite !

DinaChhaya TalaNokomis (02/07/2018) : … Rien à faire, ton pseudo m'interpelle vraiment, c'est fou. Du coup : oh wow, ta review était un ascenseur émotionnel assez vif. Inquiétude, inquiétude, et BIM ! « Mais bon, ce n'est pas comme si elle pouvait retourner retrouver Percy maintenant » hahaha ! Le pire étant que tu as totalement raison, et pour Morgane et Morgause… Eeeh, no spoilers !

Razhensha Raven (09/07/2018) : Tu vois ce dont je parlais par « longueur de tes reviews » ? Haha. Pas que je te le reproche, au contraire, j'adore, merci encore ! Bon, pour faire court : MERCI. Merci beaucoup pour cette review élaborée et ciblée, car elle m'a énormément aidé à écrire ce cinquième chapitre, à réécrire les précédents, à corriger les erreurs de l'époque que je ne voyais plus mais qui m'agaçais tout de même. Tu m'as été d'un grand soutien sans même que tu ne t'en rendes compte, ce qui est assez impressionnant. Je n'irais pas jusqu'à dire que tu m'as inspiré la suite, car sans vouloir me vanter (oui je crâne, laissez-moi), j'ai toujours eu une idée extrêmement précise des événements qui allaient se produire et de quelle manière, mais tu m'as redonné l'envie de vous les partager et vous les faire vivre. Alors, un grand merci à toi pour ce soutien vieux de presque deux ans et qui pourtant m'a permis de reprendre une histoire qui me tenait à cœur et de la poursuivre. Bon, maintenant : le fait est qu'Ygrith a toujours été comme Marinette, à la fois Ladybug Et Marinette mais parfois emplie de doutes car son rôle est lourd à porter pour quelqu'un d'aussi jeune. Ensuite, pour ce qui est de Percy étant la réincarnation de Perceval, sache qu'il y a bien des paramètres que pourraient faire qu'Arthur ne l'ait pas reconnu, mais je ne vais pas te spoiler plus que je ne l'ai déjà fait. Et puis, même si elle est maligne est entourée de réincarnations, c'était pas vraiment son but premier dans la vie de tous les retrouver… Puis, vu les décalages entre chaque réincarnation par rapport à leurs vies antérieures (Lancelot est plus âgé que Gauvain et Arthur, qui eux-mêmes sont plus vieux que Léon, par exemple), ça n'est pas surprenant de se dire qu'elle ait pu louper d'autres réincarnations, ou qu'elles ne soient pas encore nées. Voilà, je ne suis pas sûr que tu repasseras par ici mais sache que dans tous les cas, je t'ai répondu à nouveau ! Et surtout, n'hésite pas à corriger ma syntaxe ou mes erreurs, j'aime beaucoup tes critiques, ça me permet de m'améliorer. Au plaisir de relire tes reviews de quinze mètres de long sur douze lieues de larges, Noah (ah oui, d'ailleurs ça me fait penser que je dois expliquer ça dans mon profil…).