J'ai beaucoup hésité avec « Place, je passe » pour la simple et bonne raison qu'il y a mention de lèse-majesté, mais…

Mais Ygrith est une agitatrice, un trublion, une emmerdeuse.


06
Le trublion – Mozart Opera Rock

Le jour n'était point encore paru par-delà la cime des arbres et le ciel se teintait doucement de quartz rose lorsque les tambours de guerre retentirent à Camelot.

Les chevaliers avaient revêtu leurs armures et leurs capes écarlates brodées de l'écusson royal, attendant dans un lugubre silence que le massacre ne commence. Les montures renâclaient, les oiseaux n'avaient pas émis le moindre pépiement, seuls les cliquetis froids du métal retentissaient dans les rues.

Un premier coup de bélier contre les portes de la ville basse éclata comme un coup de tonnerre dans l'atmosphère.

Messire Léon serra les dents et clôt un court instant ses paupières, les entrailles prises dans un étau glacial. Sa poigne se réaffermit sur ses rênes et son destrier secoua l'encolure, mécontente. Le heaume qu'il portait commença à le gêner légèrement au niveau des tempes, et il eut une moue, hésitant à l'ôter rapidement. Un chevalier mal équipé était un chevalier en danger, toutefois un chevalier sous-équipé était un chevalier mort.

Votre heaume n'est pas la source de cette gêne, Monseigneur.

Le claquement des plaques de son armure lorsqu'il sursauta fut couvert par un nouvel assaut du bélier de l'ennemi.

Quel genre de diablerie était-ce là ? Pour quelle fourbe raison entendait-il la voix de Dame Ygrith, alors même que les rues étaient vides de monde ? Un mouvement dans la noirceur de l'aube attira son regard vers les toits de chaume. L'ombre, portant un vêtement large qui la rendait méconnaissable, sembla lui adresser un léger signe de tête.

Je vous confie ma vie, Monseigneur, ainsi que mon plus grand secret. En échange, permettez-moi de vous demander de me faire confiance. Je ne suis pas votre ennemie, je ne veux pas le moindre mal à Camelot ou son peuple, encore moins au prince ou ses chevaliers.

Si seulement Gaius savait ce qu'elle était en train de faire, il ferait très certainement une apoplexie.

Toutefois, si les estimations d'Ygrith et si la chance – ainsi que probablement l'entièreté du panthéon de l'Ancienne Religion – étaient de son côté, Sir Léon ne la trahirait pas. Après tout, il ne semblait pas entretenir d'animosité envers les druides qui l'avaient sauvé, ni ne s'était empressé d'aller dénoncer son avertissement sans fondements valables au roi.

De plus, il n'était pas idiot, ils avaient tous deux conscience qu'il risquerait sa peau s'il la dénonçait. Après tout, cela faisait un moment qu'il entretenait ses doutes, il était donc quelque part complice.

Son manque de réaction, psychique ou physiologique, indiqua à la magicienne qu'il l'écoutait – ou qu'il avait suivi ses réflexions, elle n'était pas sûre de la portée de sa télépathie.

Merci pour votre discrétion. Aujourd'hui, je me battrais à vos côtés autant que faire se peut. J'ignore si vous y aviez déjà pensé, toutefois si ce n'est pas le cas, faites passer le message à vos frères d'armes : assommez simplement vos ennemis, ne tentez pas de les tuer. Je me chargerais de les enfermer dans un endroit où ils ne pourront pas faire le moindre mal au réveil.

Un troisième coup de bélier fit trembler les genoux de la jeune fille.

Transporter les corps inconscients des soldats ennemis par les airs jusque l'étable et les y enfermer magiquement allait être une tâche pour le moins indiscrète et fastidieuse, néanmoins elle se devait d'essayer.

Satisfaite, elle observa avec un léger sourire Sir Léon pousser un petit soupir et se pencher vers le chevalier le plus proche pour transmettre les directives de la jeune magicienne. Les rangs des soldats écarlates furent animés de murmures quelques instants, puis le calme revint sur Camelot.

Merci. Tâchez de rester en vie, je serais triste de perdre mon nouvel allié aussi vite.

Dans un fracas épouvantable qui déchira le silence avec la force d'un typhon alors que quatrième et dernier coup de bélier défonçait les doubles portes de chêne de la ville-basse. Un torrent de soldats se déversa et se répandit dans les rues tel un poison sombre.

Les bras d'Ygrith tremblaient, une sueur froide coulant le long de sa colonne vertébrale lui tira un frisson incontrôlable. Inspirant à fond le peu d'air que sa gorge serrée lui permit, la jeune femme raffermit sa poigne sur son jō, bénissant son père pour l'avoir poussée vers les arts martiaux et remerciant sa tante pour lui avoir transmis son caractère.

Dans un cri de guerre qui résonnera certainement à jamais dans la mémoire d'Ygrith, les chevaliers chargèrent.

Suivant le mouvement, elle fit scintiller ses prunelles d'or et les rejoignit au sol, prenant soin de dissimuler la longue tresse sombre dans la capuche du sweat-shirt de son père. Avec la force de la détermination, elle abattit son bâton dans la mâchoire d'un ennemi ayant réussi à percer les défenses des chevaliers, l'assommant sur le coup.
It's show-time, laddies.

o0o

Ils avaient bravement combattu.

Une troupe d'une vingtaine de chevaliers était même parvenue à remonter le court du flot ennemi jusque la bordure de la forêt, et Ygrith, un court moment, s'était autorisée à un peu d'espoir. Le souffle fébrile, les bras brûlants, elle avait pris une poignée de secondes pour adresser un sourire triomphant au Sir Léon, le premier depuis plusieurs heures.

Malheureusement, après avoir perdu le gros de leurs troupes aux frontières du royaume de Cenred, les chevaliers de Camelot étaient trop peu nombreux pour espérer remporter la bataille.

– Fuyez, Dame Ygrith ! Lui avait ordonné Messire Léon, encerclé. Protégez ceux que vous pourrez !

Ygrith, l'estomac dans les talons et la sueur perlant au front, n'avait pas attendu une seule seconde pour s'exécuter.

Illuminant ses prunelles d'or une ultime fois, elle avait emporté dans sa fuite autant d'ennemis inconscients qu'elle avait pu, les enfermant à double-tour magiques dans les étables. La citadelle n'avait pas encore été prise, mais cela ne tarderait.

La magicienne s'était hâtée vers les appartements de Gaius et avait enfermé le pauvre homme dans son arrière-boutique sans sommation. L'image brûlante du cadavre sans vie de Clarence, éventrée par un ennemi sur le pas de sa porte alors qu'elle tentait de faire entrer Ygrith chez elle, hantait la mémoire de la combattante. Elle ne risquerait en aucun cas que son mentor soit enfermé ou assassiné comme le fut son amie.

Alors même qu'elle se précipitait vers les appartements du roi pour vérifier s'il avait déjà été emmené aux cachots, elle avait croisé le chemin de Dame Morgane.

La vipère resplendissait, l'œil plus acéré que d'ordinaire et la bouche peinte d'un carmin sanglant. Le blanc cassé de son habit de soie, d'une pureté infâme aux yeux d'Ygrith, semblait être une insulte pour la jeune fille. Morgane était trop impure pour une telle nuance.

– Pas celle-ci, avait susurré la couleuvre pour stopper l'offensive de ses gardes. Je la veux vivante. Enfermez-la avec les chevaliers.

Un long frisson de mauvaise augure avait traversé Ygrith lorsque ses yeux avaient croisé ceux de la Haute Prêtresse.

Ce fut ainsi que, à peine quelques minutes après que les chevaliers écarlates se furent faits enfermés dans l'une des cellules poussiéreuses du donjon, Ygrith fut jetée à leurs pieds, son jō confisqué. Grommelant à la fois pour la douleur de son épaule malmenée et pour la couche de terre présente sur le sweat-shirt de son père, la jeune fille se redressa sur le côté et adressa une insulte imagée au soldat qui refermait la geôle.

De la centaine de chevaliers ayant défendu Camelot ne restaient que les quelques dizaines de soldats rouges dispersés dans le donjon.

– Dame Ygrith ! S'exclamèrent plusieurs voix.

Dans un soupir excédé, l'apprentie médecin se remit sur pieds et observa la douzaine de compagnons de cellule qui l'accompagnaient. Par chance, ou par coup du sort, le Seigneur Léon se trouvait là, la mine défaite.

Il ne lui glissa pas le moindre regard, ni ne réagit lorsqu'elle vint s'installer près de lui. D'un certain côté, cela était positif : il n'avait pas encore tenté de l'exécutée.

– Sa Majesté a été arrêtée, souffla-t-elle, le timbre empreint de lassitude. Ils l'ont sûrement enfermé dans les donjons de l'aile ouest, auquel cas vous l'auriez remarqué.
– Qu'en est-il de Dame Morgane ? S'enquit-il immédiatement.

Ygrith lui offrit une œillade curieuse. Il ne l'avait donc pas croisée…

La jeune sorcière fit la moue et massa les paumes de ses mains, cherchant une manière appropriée de délivrer la nouvelle.

– Ne vous en faites pas pour elle, Monseigneur, soupira-t-elle finalement, attirant nombre de regards curieux. Ces soldats m'ont enfermée sur ordre de Dame Morgane elle-même.
– Balivernes ! Eructa un chevalier brun, blessé à la tempe.
– Vous vouliez la vérité, vous l'avez. Si elle ne vous plaît pas, ne vous faites pas aveugle à elle pour autant. Maintenant, si vous le permettez, je souhaiterais inspecter vos plaies.

Etrangement, aucun d'eux ne refusa ses soins. Ils patientèrent chacun leur tour et acceptèrent l'aide sommaire qu'elle leur offrit au vu des circonstances.

N'étant pas entièrement inconsciente et malgré le fait que Léon soit désormais au courant pour sa magie, Ygrith ne se risqua pas à les soigner de cette manière. Ils étaient nombreux, entraînés et bien mieux bâtis qu'elle. S'ils réagissaient mal à une démonstration de ses pouvoirs, ils pourraient l'étrangler, ou briser sa nuque comme un fétu de paille.

De plus, rien dans l'attitude de Léon n'indiquait qu'il la protégerait. Les chevaliers restaient incroyablement loyaux à Uther et ses lois.

Plusieurs heures s'écoulèrent dans un morne silence entrecoupé par les entrechocs des gantelets de maille contre les barreaux ou par les soupirs de désespoir. La cour de la citadelle, dont ils pouvaient en voir une parcelle par la meurtrière de leur cellule, était emplie de soldats immortels, tout de noir vêtus. Le rouge profond de leur écusson, d'une nuance plus sanguine que les capes de Camelot, leur était devenu insupportable.

Ygrith, les yeux perdus dans les nuages se teintant d'orange pastel, ne put s'empêcher de s'inquiéter. Cela faisait trop longtemps qu'elle n'avait aucune nouvelle de ses pères, cela commençait à l'inquiéter…

Et si les choses s'étaient déroulées différemment pour eux, s'ils avaient été attrapés avant d'atteindre la grotte ? Et si son père avait succombé au poison, finalement ?

– Des gardes approchent, murmura-t-on près d'elle.

Les pas lourds des soldats de Morgause s'en venaient dans leur direction, en effet.

Intriguée, la magicienne quitta son poste d'observation au pied de la meurtrière et s'approcha des barreaux. Léon l'y avait devancée et lorgnait d'un mauvais œil les trois gardes qui s'avançaient vers eux.

Sous leurs foulards sombres, ils semblèrent froncer les sourcils et ils menacèrent de leurs épées les chevaliers trop proches des barreaux.

– Ecartez-vous, nous devons emmener l'apprentie, gronda l'un d'eux.
– Dame Ygrith ? S'enquit un guerrier de Camelot. Pour quelle raison ?
– Sa Majesté la Reine Morgane requiert sa présence, la raison ne nous regarde pas.

L'annonce eut l'effet d'un coup de massue sur les restants de l'armée écarlate. S'ils avaient entendu les dires d'Ygrith, peu y avaient cru. L'indéniable preuve de la trahison de leur bien-aimée Dame venait de leur être crachée au visage.

La jeune femme serra les dents et s'avança, se dégageant de la poigne des rares qui tentèrent de l'en empêcher.

– Emmenez-moi à votre soi-disant reine, siffla-t-elle, pleine de colère. Mais gardez vos lames prêtes à me trancher la tête, car si c'est ma loyauté qu'elle désire, je préfèrerais le trépas plutôt que courber le dos devant elle.
– Dame Ygrith, vous n'y pensez pas ! S'exclama un des plus jeunes, celui qui avait de jolis yeux gris orage.
– Ne vous mêlez pas de cette affaire, Sir Auderic. Il s'agit de mon choix et j'apprécierais que vous le respectiez.

Lorsqu'il tenta à nouveau de la retenir par la manche, ce fut Léon lui-même qui l'en empêcha, s'attirant tout un panel de regards outrés et choqués.

Ygrith hocha simplement la tête à son encontre, reconnaissante, et il y répondit d'un air fort solennel. Ce chevalier était un grand homme, d'une loyauté sans faille et d'un cœur noble. Elle était contente de pouvoir le compter parmi ses alliés, et peut-être même ses amis.

Lorsque les soldats ouvrirent la cellule pour l'en faire sortir, les soldats de Camelot qui l'accompagnaient ne tentèrent rien. Après tout, ils ne pouvaient mourir, alors cela ne servirait à rien de s'enfuir en les laissant simplement évanouis. De plus, s'ils tentaient un déguisement, seulement trois sortiraient, et ils étaient bien trop fidèles pour laisser les autres derrière.

On lui enchaîna les mains et les pieds de métal lourd, mais elle ne se débattit pas, ou alors si peu. L'un d'eux avait serré son épaule douloureuse trop fort et écopé d'un coup de boule monstrueux dans le menton.

– Plus doucement, vous voulez ? Vos collègues m'ont déjà assez abîmée comme ça !
– Silence, vipère ! Beugla le garde en la poussant dehors.
– Ah tiens, c'est drôle, c'est exactement le surnom que je donne à votre souveraine…

Dans le corridor principal du château, elle croisa brièvement le regard éteint d'un roi Uther dépouillé de sa couronne.

Lorsqu'ils arrivèrent en salle du trône, pleine de soldats immortels armés jusqu'aux dents et drapée de fanions frappés d'un arbre sanglant, Ygrith baissa la tête. Fermant les yeux, elle invoqua sa magie, cherchant les sorciers alentours.

Aussitôt, elle se heurta aux énergies sombres de ses tantes. Celle de Morgane, moins venimeuse, émettait une pâle lueur mauve sous les paupières d'Ygrith. Celle de Morgause, en revanche, était d'un pourpre profond, sans chaleur ni lumière, et cela colla un frisson de dégoût à la jeune fille.

Dans un petit soupir, elle s'éloigna mentalement des demi-sœurs maléfiques et chercha plus profondément, à la recherche d'une autre magie.

Ce fut comme… une embrassade. Ygrith émit un son étranglé tant la magie de Merlin, d'un vif bleu électrique et parcourue de filaments d'or brûlant, lui semblait familière. Elle palpitait, vivante, en rythme avec le cœur de la jeune fille, l'entourant d'un cocon chaleureux et tellement… Tellement…
Paternel.

Ygrith ? Est-ce bien toi ?

Saperlipopette et saltimbanques en baskets. Ygrith ouvrit les yeux au moment-même où elle fut présentée face à une Morgane jubilante, le front couronné et secondée de sa sœur. La jeune fille pria tous les dieux de sa connaissance que son père n'ai rien entendu d'incriminant dans ses pensées, puis réalisa que cette prière devait sembler hautement suspecte en elle-même.

J'ai senti ta magie m'appeler, est-ce tu vas bien ? Que te veut-elle ?

Alors ça, c'était la question à mille écus. Le pire étant que Morgane ne semblait pas disposée à y répondre elle-même, bien trop plongée dans sa bulle d'autosatisfaction. Elle fixait Ygrith en silence, un sourire sournois aux lèvres, les ongles pianotant sur l'accoudoir du trône. Elle avait l'air d'un prédateur, jubilant sur sa proie pour lui faire sentir qui menait la danse.

Visiblement, elle ignorait tout du Charleston*.

– Ygrith, fille d'Armand, susurra-t-elle au bout d'un moment qui sembla interminable à la susnommée. Comme l'on se retrouve, très chère
– J'imagine que vous ne m'avez pas faite mandée pour une infusion contre les crampes menstruelles, ironisa la sorcière platement. Que me vaut l'horreur, Dame Morgane ?
– Adressez-vous à moi sur un autre ton, je vous prie, siffla la couleuvre. Ce sera « Votre Majesté », dorénavant.
– Pardon, je manque à tous mes devoirs. Que me vaut l'horreur, Votre Majesté Dame Morgane ?

Dans un lointain coin de son esprit, Ygrith crut entendre le ricanement hilare de son père – le brun, le télépathe.

Quant à Dame Morgane, ses narines palpitèrent d'indignation. Son sourire avait fondu comme neige au soleil, remplacé par une moue mécontente et pincée. Le cliquetis de ses ongles se fit plus impatient, presque insupportable.

– Je sais ce que vous êtes, Ygrith, cingla-t-elle d'un ton venimeux.
– Charismatique, intelligente, d'une beauté à couper le souffle et d'un humour désarmant ? Merci, on me le dit souvent.

Cette fois-ci, elle était sûre de ne pas avoir imaginé l'éclat de rire qui résonna dans son esprit. Heureusement, son père avait assez de retenue pour ne pas glousser réellement, auquel cas il se serait fait attraper depuis un moment.

– Vous êtes comme nous, très chère, intervint Morgause, dont le ton laissait suggérer qu'elle serait bien moins magnanime que sa cadette si elle venait à se moquer d'elle. Vous êtes une sorcière.
– Laissez-moi vous dire une bonne chose, cracha Ygrith en réponse. Je suis peut-être magicienne, mais si vous osez insinuer que vous et moi sommes faites du même bois, vous vous trompez. Jamais je ne trahirais la couronne de Camelot, et jamais je ne transgresserais les lois de la mortalité afin d'asservir de pauvres âmes !
– Les lois de la mortalité, certes, mais qu'en est-il des lois de la temporalité ?

Le souffle d'Ygrith mourut dans sa gorge.

Elles savaient. Elles avaient compris. Comment ? Gaius ne la trahirait jamais, Cirothe non plus et…

Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur.

– Vous m'avez suivie, réalisa-t-elle dans un souffle ahuri.
– Ce fut d'ailleurs une ballade fort enrichissante, gloussa la souveraine auto-proclamée. Je n'ai certes pu passer votre barrière pour pénétrer dans la grotte, toutefois j'en ai entendu bien assez depuis son entrée…
– Vous n'avez pas la moindre idée de ce dont vous parlez !
–Vous n'êtes donc pas la sorcière ayant lancé le sortilège pour remonter le temps il y a de cela seize jours ? Sembla s'amuser Morgause. C'est pourtant étrange, votre arrivée à Camelot coïncide… ainsi que votre puissance, à ce que m'en a dit ma très chère sœur.

Ygrith avait envie de vomir.

Ses pères étaient juste là, allongé sur le sol du balcon surplombant la salle du trône, avec une parfaite vue d'ensemble et une acoustique encore meilleure. Le silence était lourd dans son esprit et témoignait du sentiment de trahison que devait ressentir Merlin.

Une unique larme roula le long de sa joue, traçant un chemin hasardeux sur sa peau couverte de poussière et de sang.

– Répondez, exigea la bâtarde du roi.
– Vous connaissez déjà la réponse, cracha-t-elle, le timbre aussi tremblotant que son menton.
– De quelle époque venez-vous ? Passé ou futur ?
– Parce que vous pensez sincèrement que je vais répondre ? Ricana-t-elle, retrouvant un peu de sa flamme intérieure. Je ne vous suis d'aucune utilité si je viens du passé, donc vous me tuerez. Si au contraire je viens du futur, vous tenterez de faire de moi votre pythie personnelle, et j'aime mieux mourir que vous servir ! Dans un cas comme dans l'autre, je meurs. Et sachez que personnellement, je serais ravie de voir votre demi-frère vous chasser et rétablir l'ordre que vous avez bafoué !

Ygrith dût s'avouer surprise qu'on l'eut laissée achever sa tirade, mais elle n'y prêta pas grande attention. L'éclat de rire venimeux et moqueur de Morgane ne lui en laissa pas le loisir.

– Arthur ? Me chasser ? Encore faudrait-il que cet imbécile soit en vie !

La jeune apprentie manqua d'éclater de rire à son tour, mais se fit la réflexion que cela serait bien trop suspect. Elle préféra faire mine de perdre espoir, baissant la tête pour que ses mèches rebelles couvrent son visage le temps d'un rapide sourire désabusé.

Sauras-tu t'échapper et nous rejoindre ?

Très honnêtement, Ygrith aurait pu s'échapper bon nombre de fois depuis son enfermement dans les donjons. Le faire un peu plus tard ne lui poserait aucun problème, sans compter qu'elle savait déjà où ils iraient se cacher…

Fort bien. Nous t'attendrons, et tu pourras m'expliquer cette histoire.

Ygrith grimaça imperceptiblement. Elle aurait mieux préféré qu'ils patientent encore un peu, le soir n'allait pas tarder et elle s'apprêtait de toute manière à avouer quelques vérités aux démoniaques demi-sœurs. Il valait autant qu'ils restent un peu plus longtemps…

Ce n'est pas complètement stupide… Arthur pourra t'entendre, par la même occasion…

– Maintenant, réponds, cingla Morgane d'un ton tranchant. Pour quelle raison as-tu lancé ce sort ? Pourquoi être venue à Camelot ?
– Tout ce que j'ai raconté à mon arrivée, mis à part en ce qui concernait mon enlèvement, était véridique, Votre Majesté, siffla-t-elle avec autant de colère que de sincérité. Mon entière famille a été sauvagement assassinée, j'ai perdu tout ce que je possédais et il m'était impossible de trouver un nouveau foyer qui pourrait accepter ma magie. J'ai donc lancé ce sort contre-nature, je l'ai lié à mon sang pour qu'il m'emmène au plus proche d'un parent, dans une époque où je serais plus en sécurité pour pratiquer la magie. Je devais choisir une époque assez éloignée de ma naissance pour ne pas risquer un paradoxe, et c'est ainsi que la magie m'a faite venir ici, à Camelot, il y a seize jours.

Un silence contemplatif accueilli sa réponse, et Ygrith sentit ses scapulas brûler sous l'intensité des regards de ses pères. Les yeux scrutateurs de Morgane et Morgause n'étaient pas en reste, et elle se fit bientôt l'impression d'une malheureuse souris sur le point d'être disséquée.

– Tu recherches un endroit sécuritaire pour vivre pleinement ta magie, résuma platement Morgause en l'observant sous toutes ses coutures. Tu as donc tout intérêt à te soumettre à ta reine, elle te protégera.
– Excusez-moi, êtes-vous malentendante ? Gronda aussitôt la jeune femme. Quelle partie de « j'aime mieux mourir que vous servir » ne comprenez-vous donc pas ?
– Tout cela est insensé ! Tonna Morgane en se levant d'un bond, la colère vibrant autour d'elle. Uther vous ferait brûler vive pour le simple fait que vous respirez, n'en espérez pas plus d'Arthur !
– Parce que vous trouvez qu'envahir un royaume avec des soldats immortels dérobés à un souverain assassiné et perpétrer un véritable massacre parmi des innocents est mieux, peut-être ? Vous n'êtes pas mieux que votre père, Morgane Pendragon !

Les prunelles d'Ygrith luisirent d'or pur et ses chaînes chutèrent à ses pieds dans un fracas de métal. Pourtant, si elle s'éloigna de ses liens, elle ne s'enfuit pas, toisant Morgane avec fiel.

– Faites-moi raccompagner à ma cellule si vous ne comptez pas vous débarrassez de moi de façon immédiate, ordonna-t-elle d'un ton bien trop impérial pour s'adresser à une reine. J'ai des vies à sauver, moi.
– Comment oses-tu ! S'insurgea Morgause, le regard scintillant. Nous avons fait preuve de clémence, et tu ne cesses de nous insulter ! D'insulter ta reine !
– Une reine ne vole pas sa couronne, asséna la jeune fille avec panache. Elle la mérite.

Tout du moins, sa réplique aurait dû finir ainsi, si Morgause ne lui avait pas magiquement cout les lèvres avant de faire signe aux gardes qui l'avait sortie de geôle de l'y ramener. De fait, cela sonna plutôt de cette manière : « Enn hh mmhh ».

Cette fois-ci, nous devons partir, Arthur a besoin de soins. À bientôt, Ygrith, et tâche de rester en vie, je t'en prie !

La jeune fille ne pipa mot, tentant toujours de se débarrasser de ce satané sortilège de mutisme. En revanche, elle lui envoya le plus de soutien mental possible et lui transmit un souvenir de lever de soleil pour lui faire comprendre qu'elle devrait les avoir rejoints au petit jour. Seul un lourd silence lui répondit.

Léon avait été isolé loin de ses hommes et, à sa plus grande joie interne, le même sort lui fut réservé. Sa fuite serait bien plus aisée, et le fait qu'un garde soit désormais constamment posté face à sa cellule n'y changeait rien.

Ygrith, éreintée, éleva ses défenses mentales haut dans son esprit et se laissa glisser dans un sommeil sans rêve jusqu'au moment propice.

o0o

La lune était haute dans le ciel lorsqu'Ygrith émergea lentement de son sommeil.

Son corps, à peine protégé du froid de la nuit par le sweat-shirt de son père et un épais legging de sport, était frigorifié.

L'esprit brumeux, elle se souvint d'une nuit, passée chez Daphnn à boire et danser, où elle s'était réveillée sur le sofa, couverte par trois ou quatre vestes immenses. Elle se rappelait son rire touché, de l'espoir qui avait fait battre son cœur comme un colibri en reconnaissant la première déposée sur ses épaules. Grande, usée aux épaules, l'étiquette arrachée et un nom au feutre écrit maladroitement dans l'encolure, son propriétaire ne faisait aucun doute.

Dans cette geôle glacée, un millénaire dans le passé, Ygrith n'avait que le souvenir de Percy au réveil. Ce garçon était d'une nature généreuse, toujours à couvrir les autres de petites attentions touchantes, prenant soin d'eux à sa manière maladroite et honnête.

Poussant un soupir désabusé, Ygrith se redressa sur le sol de pierre du donjon. Le garde posté devant ses barreaux lui tournait le dos. Il était temps.

Ses prunelles s'illuminèrent d'or dans le clair-obscur du clair de lune.

Tagann O Ceridwen, banríon na ndraíodóirí, i gcabhair ar dhuine de do dhílseoirí, impím ar do bheannacht d'fhonn taisteal trí na Scáthanna**, incanta-t-elle dans un souffle.

Certes, elle aurait pu simplement se glisser dans l'obscurité et braver les lois régissant les déplacements magiques comme Morgause aimait tant faire. Toutefois, Ygrith préférait autant rester en vie et éviter de faire de malencontreuses rencontres sur le chemin…

Avec toute la langueur du monde, elle laissa son corps se fondre dans les ténèbres de sa cellule, sa peau se hérissant de chair de poule au froid mordant du Monde Sombre. La déesse dût entendre sa prière, car ses yeux d'or ne virent pas la moindre silhouette démoniaque ou fantomatique dans la noirceur opaque. Un éclat de lumière attira son attention, et elle émergea doucement de la pénombre.

Les appartements de Gaius. Parfait.

– Dame Ygrith ?

Eh merde.

Les yeux toujours illuminés d'un or indéniablement magique, Ygrith fit volte-face et brandit ses poings, prête au combat. Au point où elle en était, que son adversaire sache qu'elle était une sorcière ne lui faisait ni chaud ni froid !

Néanmoins, l'intrus ne bougea pas d'un iota, et la sorcière dût plisser les yeux pour discerner ses traits dans la nuit.

– Guenièvre ? Mais qu'est-ce que tu fous là, bon sang ! Gronda-t-elle. On est au beau milieu de la nuit, Morgane va se douter de quelque chose si tu ne fais pas plus attention !
– Je... Cherchais un somnifère, mais... Dame Ygrith, vos yeux…
– Oublie-les un instant, veux-tu ? Et oublie que tu m'as vue, par la même occasion !

Sans plus se préoccuper de la servante que cela, Ygrith courut vers la chambre de son père pour récupérer son sac à dos, caché dans le placard qu'il n'utilisait de toute manière jamais.

Adressant une nouvelle prière à la déesse Ceridwen, cette fois-ci elle sauta pratiquement à pieds joints dans la première ombre venue. Elle resta encore moins longtemps dans le Monde Sombre, émergeant de sa noirceur à peine quelques instants après s'y être engouffrée.

La forêt, même assombrie par la nuit, ne lui parut jamais aussi accueillante de sa vie.

Si elle se souvenait bien de ce que lui avaient raconté son père et ses oncles, la grotte où s'étaient réfugiés les rescapés du massacre était vers le Nord, dans les bois sombres. Oncle Lancelot, toujours très précis, avait même rajouté qu'elle se situait à cinq minutes à l'Est d'un chêne couché – peu importe ce que cela voulait dire, elle verrait bien en y arrivant.

– Ben mon cochon, ça va pas être une sinécure, bougonna la jeune fille.

Avant qu'elle n'entame son périple, elle prit un moment pour remplacer ses inconfortables lentilles de contact par ses précieuses lunettes. Heureusement que les deux étaient protégées par un sort de préservation, auquel cas elle aurait été à tout jamais damnée…

À son plus grand regret, elle n'avait pas le temps d'aller rendre visite à Cirothe pour la rassurer. Leur grotte se situait au Sud-Est de Camelot, loin de son objectif.

La jeune magicienne poussa un profond soupir et enfila les bretelles de son fidèle sac, mâchonnant une barre protéinée. Armée de son téléphone ouvert sur une application de boussole, elle commença sa longue marche pour rejoindre sa famille, ayant pour unique compagnie les animaux de la forêt et l'éclat de la lune pour éclairer ses pas.

Et dire qu'il y avait environ 70,4% de chances que son père l'accueille à coup d'épée dans le ventre…


* Danse réputée pour son rythme endiablé, contrairement à la réactivité de Morgane dans cette scène
** Tagann O Ceridwen, banríon na ndraíodóirí, i gcabhair ar dhuine de do dhílseoirí, impím ar do bheannacht d'fhonn taisteal trí na Scáthanna - Ô Ceridwen, reine des magiciennes, vient en aide à l'une de tes fidèles, j'implore ta bénédiction afin de voyager par les Ombres (Irlandais)