Notes de l'auteur : Bonjour à tous ! Tout d'abord, je voudrais vous remercier pour vos reviews qui m'ont fait extrêmement plaisir. Je n'ai pas pu vous répondre personnellement, mais je tenais à vous dire un grand merci !

Comme précédemment, les personnages sont la propriété de Eichiro Oda. Bien sûr !

Je vous souhaite une bonne lecture et vous laisse avec le second chapitre !


Chapitre II : Le Marine et le Pirate

Les bois de l'île étaient clairsemés et ordonnés. Ayant subis plusieurs incendies au cours du siècle, on avait replanté des arbres en lignes droites. Deux chemins principaux, également, orchestrés par la main de l'Homme les traversaient et rejoignaient les deux seules villes. Si l'appellation de ville pouvait se montrer décente au vu de leur taille. Il était impossible de s'y perdre. Pour les avoir parcourus de fond en comble, Beckman pouvait se vanter de les connaître par cœur. Si Shanks s'y était bel et bien réfugié, il le dénicherait sans mal. Cet amas d'arbres représentait si bien East Blue : calme, ennuyeux et terriblement prévisible. Dénué d'avenir palpitant.

Méthodique, Beckman longea les routes officielles. Il se doutait que Shanks ne se trouvait pas à proximité. Le gosse paraissait avoir de l'expérience dans l'illégalité et être doué pour se cacher. Mais, au cas où, il était plus prudent de les éliminer en premier lieu. Ensuite, il quadrilla les bois avec un soin militaire des plus pointus. Pour une fois, sa formation lui servait à quelque chose. Depuis sa prise de poste, il n'avait encore jamais eu l'occasion de mettre quoi que ce soit en pratique. Son arme de service, un vieux fusil, n'avait jamais tiré en dehors des entraînements hebdomadaires. Quelle pitoyable unité de soldats ils faisaient ! Si des pirates débarquaient sur cette île, ils ne rencontreraient sûrement aucune réelle résistance. Le sergent chassa ces pensées. Pour le moment, il cherchait un gosse. Il ne courrait après aucun criminel et il n'y avait aucun pirate à l'horizon. À l'image de la Marine, les flibustiers semblaient ignorer l'existence de ce trou paumé.

Deux heures s'écoulèrent sans qu'il ne trouvât une trace du rouquin. Il s'assit sur une bûche et s'alluma une énième cigarette. Il se refit le plan des bois dans la tête et cocha les zones déjà faites. Les yeux vers le ciel, il observa la fumée de nicotine s'élever lentement avant de se fondre dans l'air. Ce fut à ce moment-là que Beckman se rendit compte qu'il gaspillait sa journée de permission à chercher un gosse qu'il connaissait à peine et qui – de toute évidence – n'avait pas besoin de lui. Pourquoi cette obsession pour Shanks ? Sa vie était-elle si monotone que la moindre distraction devenait une drogue ? Certes, Shanks était un gamin hors de commun et constituait à lui seul tous les mystères qui peuplaient la vie de Beckman. Je suis vraiment tombé bien bas, songea le sergent en écrasant sa clope. Il ferait mieux de d'abandonner. Le môme n'était peut-être même plus sur l'île disparaissant comme il était apparu. Faut que je me trouve un hobby, décida le sergent en se relevant. Il était temps d'arrêter sa quête stupide et inutile. Et si par miracle il avait retrouvé le garçon que ce serait-il passé ? Le gosse aurait sûrement paniqué de voir un quasi inconnu, soldat de surcroît, retourner toute l'île pour lui mettre la main dessus.

Pour se changer les idée et profiter mieux de sa journée de libre, Beckman bifurqua et se dirigea vers la plus haute falaise de l'île. Depuis qu'il était gosse, c'était son endroit préféré. On pouvait apercevoir toute les terres d'un côté et l'horizon infini marin de l'autre. Le vent soufflait toujours très fort et lui donnait l'impression de voler. Une sensation de liberté qu'il n'avait jamais pu retrouver ailleurs. Elle lui redonnait l'espoir d'un jour quitter cet endroit étroit et morose.

Il n'y avait guère de route à faire pour atteindre ce point. L'île n'était pas grande. Beckman sortit des bois et traversa une grande plaine rocheuse. Plus le vent soufflait, plus il savait qu'il approchait. Enfin, la mer immense se dessina sous ses yeux. Elle était agitée et grise sous le ciel nuageux. Le jeune sergent sourit en s'allumant une nouvelle cigarette. Rien de tel que cette vision pour lui vider l'esprit et l'apaiser. Il laissa les mèches échappées de son catogan battre son visage dans l'indifférence. D'ici, il pouvait voir une grande partie des côtes de l'île. Si cela ne tenait qu'à lui, il aurait fait construire un phare ici. Mais il n'y avait pas de phare dans ce pays et personne ne semblait décidé à en bâtir un. Quand à une réunion de la mairie, Beckman en avait glissé un mot, les autres habitants l'avaient regardé comme s'il lui poussait une seconde tête. Aucun de ces péquenauds ne semblait capable de voir au delà de son palier et de ses misérables intérêts. Le sergent soupira. Finalement, sa falaise n'arrivait pas autant à l'apaiser aujourd'hui. Peut-être un peu de trop plein – ou de ras-de-bol – il devrait prendre des vacances. Mais il doutait d'y avoir droit. Il faudrait qu'il relise son contrat de travail ce soir. Ça le changerait des Grandes Batailles Maritimes du XIVe siècle sur Grand Line. Peut-être la relève ne le regarderait pas d'un œil ahuri en voyant sa lecture cette fois. Il ne comprenait pas une telle réaction. Même Shanks s'était fichu de lui quand il avait vu la couverture de son pavé. Et Herman s'était rendormi avant d'avoir fini le titre. C'était pourtant un excellent bouquin.

Beckman se dit qu'il aurait dû ramener une bouteille. La mer se révélait bien plus agréable à admirer avec un peu d'alcool dans le sang. Comme le reste de ce monde de fous en vérité. Un mouvement vers le sud lui fit tourner l'œil. Il reconnut malgré les quelques kilomètres de distance une petite crique isolée. L'un des endroits privilégiés par les adolescents pour leurs rendez-vous galants ou beuveries. Lui-même y avait passé un nombre certain de soirées. Mais ce n'étaient pas des jeunes des environs qui s'y agitaient cette fois. Quelques hommes traînaient des silhouettes vers la grève où des barques patientaient. Aussitôt, les yeux sombres du soldat fouillèrent la mer. Là, derrière un récif, un petit sloop se balançait mollement. Son attention se reporta vers les hommes sur la plage. Les silhouettes qui se débattaient entre leurs mains se révélaient plus petites et plus frêles qu'eux. Sans davantage attendre ni réfléchir, Beckman s'élança en direction de la crique.

Il emprunta un raccourci en passant par les bois. Il avait rarement couru aussi vite. Il pensa en avoir perdu sa clope en route, mais n'avait pas le temps de s'en assurer. Il lui suffirait de s'inventer un alibi si un feu se déclenchait. Ce ne serait guère la première fois. Ignorant un virulent point de côté qui lui poignardait les reins, il atteignit un talus à quelques pas de la crique. Il entendit la rumeur des conversations mêlées de rires d'hommes et de pleurs d'enfants. Beckman allait quitter sa cachette, la colère rongeant sa poitrine,quand on le saisit par la taille. Son adversaire surprise le fit chuter et le bâillonna de sa main sans qu'il n'eut le temps de réagir. Le sergent allait riposter quand il aperçut le visage de son agresseur. À moitié allongé sur lui, Shanks lui fit signe de garder le silence. La vue de ce visage familier le calma. Beckman opina du chef et le garçon le lâcha. Sans faire de bruit, ils s'avancèrent dans les buissons en rampant pour s'approcher de la scène.

Il y avait cinq gosses de moins de quinze ans. Le sergent en reconnut deux comme faisant partis de l'orphelinat de Sœur Héloïse. Il eut un geste pour se lever, mais Shanks l'en dissuada.

« Ils sont armés, pas vous. » chuchota t-il en désignant les pistolets aux ceintures des étrangers.

Effectivement, Beckman était en civil et son fusil resté dans son dortoir de la caserne. Il ne pouvait pas donner tord au roux. De plus, il y avait huit hommes sans compter ceux qui devaient attendre dans le bateau derrière le récif.

« Qu'est-ce qu'ils foutent avec les gamins ? Ils les emmènent où ? siffla t-il sans les quitter du regard.

– Marchands d'esclaves, souffla Shanks.

– Comment tu sais ?

– Ils ont essayé de m'embarquer hier. Apparemment, ils sont spécialisés dans le ramassage d'orphelins.

– Une minute, réfléchit Beckman. L'esclavage est interdit par le gouvernement mondial. »

L'adolescent eut un ricanement sinistre. Sur la plage, les enfants avaient tous été mis dans les barques et les kidnappeurs s'installaient autour.

« Sauf aux Saboady et à Marigeoise. Ils doivent les emmener pour Grand Line.

– Je ne sais pas pourquoi ce genre d'exception ne m'étonne pas. »

L'amertume et le dégoût rendaient la voix de Beckman rauque. Les gosses étaient agités et terrifiés. Les kidnappeurs imposaient le calme à renfort de cris et de menaces. Un adolescent plus virulent que les autres reçut un violent coup de poing dans le ventre. Les plus jeunes commencèrent à pleurer. Le soldat s'agitait et la colère le possédait lentement.

« On peut pas rester sans rien faire, souffla t-il à Shanks.

– Et que peut-on faire ? répliqua le roux qui conservait un calme olympien.

– J'ai un escargophone, se souvint soudain Beckman. Je contacte la base. »

Sans attendre de réaction de son compagnon, il composa le numéro. Le gastéropode sonna dans le vide pendant deux interminables minutes. Même pour décrocher, ces soldats se montraient incompétents. Les barques commençaient à s'éloigner. Beckman marmonnait des jurons fleuris tandis que Shanks suivait les embarcations du regard. Son visage enfantin était fermé et sombre. Son sérieux inattendu le faisait paraître plus âgé. Un « catcha » sec retentit enfin.

« Bonjour, base mari…, commença une voix morne.

– Ici, le sergent Ben Beckman de la seconde division. J'ai besoin d'un renfort d'hommes à la crique aux mouettes le plus vite possible. »

Cette plage déserte et caillouteuse avait été surnommé ainsi car les oiseaux marins y faisaient leurs nids depuis plusieurs décennies. Le manque d'imagination et de fantaisie de cette île se ressentaient même dans leurs nominations.

« Pourquoi ?

– Un trafic d'esclaves s'y déroule. Il me faudrait au moins une vingtaine d'hommes. »

Beckman n'oubliait pas le sloop qui rôdait non loin.

« Faut que je prévienne le Colonel…

– Rien à foutre de la procédure ! Active-toi, c'est urgent !

– C'est trop tard » annonça Shanks d'une voix sombre.

Le garçon s'était relevé, quittant leur cachette. Les barques avaient disparu et leurs prisonniers avec. Avec des gestes automatiques, Beckman raccrocha et se mit aussi debout. Le rouquin avait raison. La mer était calme et vide. Les trafiquants avaient dû virer de bord pour retrouver le navire principal. Dans quelques minutes, l'ancre serait levée et les enfants emportés vers un bien triste destin.

« Putain ! » ragea le brun en balançant son escargophone à terre.

La malheureuse bête rampa se cacher derrière Shanks, les yeux écarquillés et embués de larmes.

« C'est pas fini, poursuivit le roux. Ils sont pas encore partis. Ils vont sûrement rester encore quelques jours.

– Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

– Je vous l'ai dit, ils s'en sont pris à moi hier. Le soir, je les ai suivis. Apparemment, ils sont là depuis presque deux semaines. Ils ont trouvé une planque dans le coin et ils parcourent cette île et celles des alentours pour dénicher leurs proies. Je crois pas que leurs cales soient pleines.

– Ils ont trouvé un bon filon, comprit Beckman, calmé. Ils vont l'user jusqu'au bout. »

Il s'alluma une cigarette sans s'en rendre compte.

« J'ai vu un sloop amarrés plus au nord. Ils vont sûrement le bouger, mais ça fait un point de départ pour l'enquête. Tu as vu leur planque ?

– Non, ils avaient passé la nuit sur une plage plus au sud. Ils devaient être trop loin pour y arriver. »

Beckman souffla un épais nuage. Il avait retrouvé son calme et pouvait réfléchir. Ils avaient de bons éléments. Avec les hommes nécessaires, débusquer les trafiquants ne prendrait que quelques heures, au pire deux ou trois jours. Il devrait interroger les enfants de Sœur Héloïse. Certains de leurs camarades avaient été pris, peut-être savaient-ils quelque chose ou avaient-ils entendu des rumeurs. Personne ne faisait attention à des enfants des rues et, pourtant, ils avaient l'oreille qui traînait. Il faudrait que Sœur Héloïse fasse l'appel. Combien avaient disparu sans qu'on ne s'en aperçoive ? Il trouverait sûrement d'autres victimes voir des témoins dans la seconde ville de l'île. Sans négliger les îles voisines, surtout si les suppositions de Shanks s'avéraient justes.

Il se tourna vers le garçon roux. Ce dernier avait ramassé l'escargophone et le grattouillait entre les antennes.

« Espérons que les renforts arriveront en bateau. On pourra peut-être rattraper ces salauds avant qu'ils quittent les eaux de l'île. Sinon, on quadrillera l'île pour les débusquer. Les bases environnantes devront être contactées pour qu'elles fassent des recherches aussi de leur côté. Si ça se trouve, on a seulement vu la partie émergée de l'iceberg. Ce doit être tout un trafic avec des ramifications sur Grand Line. »

Alors qu'il prononçait ces paroles, Beckman se rendit soudain compte. Peut-être avait-il enfin trouvé l'affaire, le fait d'arme, qui lui permettrait de quitter cette île de malheur. C'était une occasion en or pour montrer l'étendue de ses compétences et briller aux yeux des hauts officiers de East Blue. L'occasion qu'il attendait depuis neuf longues années. Si son commandant ou un autre haut gradé ne lui enlevait pas l'affaire au dernier moment. Il se battrait pour la garder, voir la diriger. Tout s'était déjà organiser dans sa tête. Le nombre d'hommes nécessaires, les démarches à faire, le déroulement des recherches, comment attaquer le navire ennemi tout en évitant les dégâts collatéraux sur les enfants… Il commençait à réfléchir à plusieurs scénarios possibles selon les résultats ou la réaction des trafiquants. La voix de Shanks le sortit de ses réflexions.

« Quand vous dîtes "on", je suis compris dedans ? »

Beckman demeura un instant déconcerté par la question. Il avait inclus le garçon sans se poser de question.

« J'aurai besoin de ton témoignage, improvisa t-il, avant et après l'enquête. Si on a besoin de leur tendre un piège, tu pourrais faire un bon appât. »

Shanks eut alors un petit sourire qui coupa l'herbe sous le pied du sergent. Son rôle s'arrêtait là.

« Collaborer avec la Marine, c'est pas mon truc. Je comprends que vous vouliez les arrêter, mais ce sera sans moi. C'est pas mes affaires. Et je veux pas me retrouver au milieu de soldats surtout. »

Beckman soupira et insista.

« Pourquoi ? OK, tu as été arrêté pour vol, et alors ? On s'en fiche. Tu n'aurais pas suivi ces types si tu ne voulais pas te mêler à ça. Tu veux autant que moi qu'ils paient, j'en suis sûr. Tu as failli te retrouver sur ces barques.

– S'il s'agit d'un réseau comme vous le pensez, la Marine risque d'envoyer des pointures, surtout si ça concerne Grand Line. Je peux pas prendre le risque.

– Shanks, la Marine a autre chose à faire que s'occuper d'un gosse qui pratique le vol à l'étalage. »

L'adolescent eut un rire. Un grand sourire innocent fendit son visage. Il lâcha sa bombe en regardant Beckman droit dans les yeux.

« Je suis un pirate. »


Les cinq marines envoyés en éclaireurs avaient longés les côtes durant plus d'une heure pour revenir bredouilles. Le Colonel Shieft jeta un regard noir à Beckman. Comme il le craignait, il avait mobilisé ses hommes pour rien. L'endroit était désert et aucune trace des soi-disant esclavagistes n'avait été retrouvé. De forte mauvaise humeur, l'officier rameuta ses soldats et ordonna la fin de l'enquête.

À l'écart, Beckman s'était assis à même le sable et fumait clope sur clope. À peine arrivé, Shieft n'en avait qu'à sa tête et l'avait mis de côté. De toute évidence, l'appel du sergent l'avait emmerdé plus qu'autre chose et il était décidé à ne même pas lui laisser les miettes. Il avait ensuite mené une recherche hasardeuse et superficielle avant de décréter que Beckman avait menti.

Le brun avait du mal à reprendre pied avec la réalité. Les marchands d'esclaves avaient disparu si rapidement. Il ne comprenait pas comment ils avaient fait. Il devait y avoir une astuce et il devait la trouver. Il était évident qu'il serait seul sur cette affaire à présent. Son commandant l'avait complètement lâché. Il pouvait faire une croix sur le soutien de la Marine. À moins d'une preuve formelle, il n'avait plus aucune crédibilité à leurs yeux. Sans doute serait-il puni, voir mis à pied. Shieft était du genre rancunier. Quant à Shanks, il avait à nouveau disparu. Inutile d'espérer quoique ce soit de lui.

D'ailleurs en parlant de Shanks, c'était quoi ce coming-out de merde ? Un pirate, ce gosse ? Et puis quoi encore ? Il était recherché avec une prime aussi ? Beckman ne voulait pas y croire. Après l'aveu de Shanks, il était resté interdit, figé. Ce qui, évidemment, avait fait rire ce satané rouquin qui en avait profité pour prendre la poudre d'escampette. Pas un mot de plus. Et toujours ce fichu sourire agaçant. Pourquoi lui dire cela ? Si c'était vrai, ce n'était pas une chose à dire à un officier de la Marine. Si c'était vrai… Le doute s'insinua sournoisement dans son esprit. Shanks n'avait aucun intérêt à mentir. De plus, cela expliquerait beaucoup de choses.

Comment était-il arrivé sur l'île ? En bateau avait-il assuré. Logique. Cependant, aucun navire n'avait accosté depuis des semaines. Officiellement tout du moins. Un bateau pirate pouvait parfaitement mouiller dans un coin désert sans être repéré. Le fait qu'il soit originaire de West Blue n'était pas étonnant quand on voyageait sur les mers depuis l'âge de huit ans. Shanks avait également dit qu'il avait été mousse, mais n'avait pas dit sur quel navire. La Marine ne recrutait que des majeurs à partir de quinze ans exceptionnellement avec accord parental. Shanks a quitté son île à huit ans. Quant à la marine marchande, elle n'embauchait pas avant douze ans, voir seize ans selon la législation du pays. Shanks avait déjà eu affaire à la Marine et à la justice. Il volait, apparaissait et disparaissait avec une facilité déconcertante. « Marrec et sa bande! » se souvint soudain Beckman, sa cigarette chutant de ses lèvres. Shanks leur avait non seulement tenu tête, mais il les avait vaincus facilement. Il savait rudement bien se battre et son exploit avait impressionné et terrifié les témoins. La boulangère l'avait comparé à un démon. Tout concordait. Shanks était un pirate. Alors, où se trouvait le reste l'équipage ?

Une nouvelle idée germait dans l'esprit de Beckman. Shanks ne pouvait se déplacer seul. Une bande de pirates se dissimulait sur l'île. Or les trafiquants s'en étaient pris à Shanks. Si l'équipage du gamin se montrait un minimum soudé ou au moins orgueilleux, il n'apprécierait pas qu'on s'en prenne à l'un d'entre eux. Beckman pourrait s'arranger pour monter les pirates et les esclavagistes l'un contre l'autre. Lui n'aurait qu'à récupérer les enfants au passage. Mais avant cela il devait retrouver Shanks. Ce qui ne serait pas une mince affaire. Ce môme était une vraie anguille. Il songea un moment à longer les côtes avant d'y renoncer. Si les soldats qui venaient faire de même n'avaient pas vu les pirates, lui perdrait juste son temps. La racaille des mers montrait beaucoup de talent pour se cacher.

Beckman tenta de se souvenir de sa conversation avec Shanks en prison. Peut-être le gamin avait-il lâché d'autres indices. Puis l'image du roux jouant avec son escargophone lui revint en mémoire. Il plongea la main dans sa poche. Vide. L'autre ne comportait que son paquet de cigarette et son briquet. Il s'était fait voler son appareil comme un bleu. Un rire le secoua. Sacré rouquin ! Grâce à ce recel, il pourrait remettre la main sur Shanks facilement.

Dans un regain d'énergie, il se leva en chassant le sable de ses habits. Pour exécuter son nouveau plan, il devait retourner à la caserne.

Alors qu'il traversait la base, il eut droit à une vingtaine de réflexions sur l'alerte qu'il avait lancé.

« Hé, Ben, t'es sûr qu'il y a que du tabac dans tes cigarettes ?

– Ça t'amuse de faire déplacer tout le monde pour rien ?

– T'as essayé de prouver au colonel à quel point tu valais mieux que nous ? Bah, tu t'es foiré ! T'es juste un connard arrogant.

– Tu te fais tellement chier que ça durant ta perm' pour inventer des missions ? »

C'était les plus redondantes. Vive la solidarité de la Marine. Le mépris et la raillerie dégueulaient de leurs paroles. Il ignora ses pseudos camarades et traversa la base d'un pas alerte. Il entra dans la salle des communications. Seuls deux bleus faisaient une partie de cartes dans un coin. Certainement la raison pour laquelle répondre à l'escargophone était si long.

« Je prends la relève, lança Beckman d'une voix ferme. Vous pouvez filer. »

Aucun des deux soldats ne lui demanda son nom ou son matricule. Ils ne semblèrent même pas remarquer qu'il portait des habits de civil. Bande d'abrutis, songea t-il en s'asseyant. Il tira un escargophone simple devant lui avant de le brancher sur un escargophone-espion. Ainsi, il pourrait localiser Shanks durant l'appel. Il doutait fortement que le gamin accepte de le revoir et encore moins qu'il balance son équipage. Une fois son installation terminée, il composa son propre numéro. Il n'entendit qu'une seule tonalité avant qu'on décrocha. Réactif, apprécia t-il.

« Bien le bonjour, Sergent Ben ! claironna la voix de Shanks.

– Salut, gamin ! Il me semblait bien que tu m'avais emprunté quelque chose, fit Beckman, amusé par le ton insouciant de l'adolescent.

– Vous aviez traumatisé cette pauvre bête. Je ne pouvais pas la laisser avec vous.

– Certes, certes », marmonna le soldat en surveillant l'escargophone-espion. Le jeune pirate n'était pas encore localisé. Il devait le faire parler davantage. « Il n'empêche que cet animal martyrisé appartient à la Marine.

– En parlant de la Marine, vous avez arrêté les kidnappeurs ?

– Tu sais frapper où ça fait mal, convint Beckman. Non, le temps que les renforts arrivent, ils avaient disparu sans laisser de trace.

– Pas de chance !

– Maintenant, je passe pour un menteur au sein de la base. Qu'importe ce que je dirai, personne ne me croira.

– Et pourquoi vous me dites tout ça ?

– Tu es le seul avec moi qui ait vu ces ordures…

– Je témoignerai pas, désolé, le coupa Shanks.

– Je ne pensais pas à ça. Ils ne te croiront pas de toute façon. Je voulais te demander ton aide pour les coincer officieusement. Puisque la méthode officielle a échoué. »

Il y eut un silence. Beckman n'entendait plus que la respiration de Shanks et le roulement de la mer. L'appareil de localisation le plaçait au nord, mais la zone n'était pas encore assez précise. Il lui fallait encore un peu de temps. Le sergent était un homme patient, mais il craignait que Shanks ne raccroche s'il le laissait encore hésiter. Il ajouta prudemment :

« Où es-tu ? On peut se voir ? »

Le silence fit place à un éclat de rire. Beckman se tendit.

« Alors comme ça, on veut collaborer avec un pirate, monsieur le sergent ?

– Les procédures, les lois et toutes ces conneries, je m'en balance là, cracha Beckman oubliant soudain où il était. Je veux juste sauver les enfants avant qu'ils soient hors de ma portée.

– J'avais raison.

– Raison à propos de quoi ?

– Vous n'êtes pas comme les autres marines. »

Beckman se souvint que l'adolescent avait en effet déjà prononcé une phrase semblable alors qu'il lui servait le poulet qu'il avait dérobé.

« Si tu veux, soupira le soldat. Alors ?

– Il y a une grotte marine au nord de l'île. À côté d'une colonne de calcaire. »

Un discret sifflement lui indiqua que la localisation était complète. Les coordonnées précises de Shanks furent imprimées. Il disait vrai.

« Je vois où c'est, fit Beckman en fourrant la feuille dans sa poche.

– L'escargophone m'a enfin trouvé ? » demanda le roux d'un ton faussement innocent.

Beckman se contenta de rire. Cela ne servait à rien de nier. Le gamin était plus malin qu'il ne le paraissait. Il n'y avait aucun reproche dans sa voix, juste de l'amusement. Était-ce véritablement de l'inconscience ? Un doute frôla son esprit. Et si Shanks le manipulait ? Un piège l'attendait-il dans cette grotte ? Après tout, il ignorait de quoi était capable ce garçon. Quant à l'équipage, il n'avait aucun élément sur eux.

« Alors, on se dit à tout de suite, sergent !

– À tout de suite. » fit le soldat d'un ton mécanique.

Beckman avait soudain l'impression de s'apprêter à signer un pacte avec le Diable.