Notes d'auteur : Bonjour tout le monde ! J'ai eu beaucoup de retours sur le chapitre précédent et je vous en remercie infiniment. J'ai mis un peu plus de temps pour sortir ce chapitre, mais j'ai une bonne excuse : il est deux fois plus long que les autres ! Je vous laisse vous régaler !
PS : Les personnages ne sont pas à moi. Devinez à qui ils sont.
Chapitre III : Bas les Masques
La grotte était au dessus du niveau de la mer. Quand il la vit, Beckman comprit pourquoi Shanks l'avait choisie. Elle n'était pas inondée à chaque marée contrairement aux autres. De plus, on ne la voyait pas depuis la mer et des corniches naturelles au dessus la rendaient invisible depuis la côte. Il se demanda comment le jeune pirate l'avait dénichée.
Pour l'atteindre, le sergent dut mettre les pieds dans l'eau et escalader quelques rochers glissants d'algues. Beckman s'arrêta à l'entrée. Elle lui paraissait étroite et vide. Il chercha d'autres ouvertures en vain. Il parvint à se faufiler de justesse. Shanks devait avoir la carrure idéale, mais lui s'était égratigné le dos. Un couloir étroit le conduit jusqu'à un virage à 90°. Là, la grotte s'élargit et forma un grand arc de cercle. Il y avait un trou au plafond découvrant des arbres qui offrait une lumière verte à l'habitacle tout en le dissimulant des regards curieux. La planque idéale. Si on n'était pas trop épais. Au milieu, Shanks l'attendait en aiguisant un sabre d'abordage. Beckman se figea. Il était venu sans arme. Mais le sourire de Shanks le rassura. D'ailleurs, le jeune homme se releva en abandonnant sa lame.
« Je commençais à croire que vous ne viendriez pas, avoua Shanks.
– J'y ai pensé sérieusement », avoua Beckman en s'allumant une cigarette.
Il regarda attentivement autour de lui. Ils étaient seuls. Il n'entendit ni ne vit personne. Pas même un bagage. Beckman marchait sur des œufs avec ce garçon. Il ne savait pas ce qu'il voulait, qui il était vraiment. Et surtout où était son équipage et combien étaient-ils. Il décida de se jeter à l'eau. Il ne supportait pas l'imprévu.
« Jouons cartes sur table, tu veux ? annonça t-il. Où sont les autres ? »
Shanks ne parut pas comprendre. Les sourcils froncés, il regardait le sergent, le visage interrogateur. Évidemment, il jouait fort bien la comédie.
« Quels autres ? demanda Shanks avec incompréhension.
– Le reste de ton équipage. Tu n'es pas venu ici tout seul. Où sont les autres pirates ? Et votre bateau ? »
L'adolescent baissa les yeux.
« Je vous ai dit la vérité l'autre jour. Je suis tout seul. Quant au bateau, je l'ai caché un peu plus haut. Enfin, ce n'est pas vraiment un bateau, plutôt une grosse barque de pêche. »
Beckman lui tourna le dos. Cela n'allait pas. Si Shanks disait vrai, son plan était fichu. Il ne pourrait décemment pas attaqué toute une bande d'esclavagistes seul avec en plus un gosse sur les bras ! Les enfants étaient fichus. Sa frustration se retourna contre Shanks.
« Qu'est-ce que tu es allé me raconter comme conneries ? Pirate, mon œil ! Tu es tout seul à errer et à voler pour survivre. Les gens qui volent de marché en marché, on appelle ça des voleurs, des vagabonds, pas des pirates ! Eux, ils ont un navire pour en attaquer d'autres en pleine mer ou des ports. Et ils voyagent à plusieurs. Ils forment un équipage. Tout seul, t'es juste un voleur qui finira sur la potence avant sa majorité. »
Le visage de Shanks s'était durci. Il ne souriait plus et son regard flamboyait dangereusement. Les paroles de Beckman l'avaient blessé.
« C'est pas une raison pour être vexant déjà, répliqua Shanks, décidé à ne pas laisser faire. De deux, j'ai fait parti d'un équipage pirate pendant des années. C'était sur ce bateau que j'ai été mousse. Mais mon capitaine est mort et l'équipage s'est séparé. Je n'ai pas de famille ni… ni d'ami. Alors certes, je suis tout seul, mais je pense valoir mieux qu'un vulgaire pickpocket. En plus, ajouta t-il, ma barque, je l'ai volée dans un port. Acte de piraterie. »
La tirade du roux eut le mérite de calmer Beckman. Cela ne servait à rien de s'en prendre à ce garçon. Il tira une bouffée sur sa cigarette mollement. Pas de famille ni d'ami, cela lui rappelait quelqu'un. S'il n'y avait pas Sœur Héloïse et l'orphelinat, il aurait été aussi isolé que Shanks. Et il n'aurait pas mieux tourné. Il baissa les yeux vers Shanks qui continuait de fixer le sol.
« Désolé, souffla t-il d'un ton bas. En attendant, pour sauver les gosses, c'est mal barré.
– Pourquoi ?
– Nous ne sommes que deux, Shanks. Face à je ne sais combien de personnes. On arrivera juste à se faire tuer.
– Pas forcément. »
Le jeune pirate n'avait pas l'air du genre rancunier puisqu'il avait déjà retrouvé le sourire. Il s'assit tranquillement sur le sol et invita Beckman d'un geste à l'imiter. Quand le marine l'eut rejoint à terre, il reprit :
« Ces types n'ont pas l'air d'être particulièrement costauds. Même à deux on peut faire quelque chose. Soit en étant discrets ou en frappant là où ça fait mal.
– Ton super plan manque un peu de précisions, le coupa Beckman. De plus, tant qu'on ne sait pas où ils sont, nous pouvons rien faire.
– Dans ce cas, première partie de mon super plan détaillé : trouver leur planque. »
Le sergent ne put s'empêcher d'éclater de rire. À la façon dont en parlait Shanks, cela avait l'air si simple enfantin. Si seulement ! Shieft et ses hommes avaient fouillé les alentours sans retrouvé la moindre trace des kidnappeurs. Comment un enfant et un homme solitaire pourraient réussir là où une brigade de soldats avait échoué ? Ils allaient devoir passer au peigne fin chaque recoin de cette île. S'ils étaient sur cette île ! Ils auraient bien pu se cacher sur une autre. Leurs proies avaient eu plus que le temps nécessaire pour fuir vers Grand Line. Il n'arrivait même pas à comprendre comment trois barques pleines et un navire avaient pu si rapidement disparaître, alors trouver leur planque…
« Une minute, se figea soudain Beckman. Les marines ne les ont pas retrouvés quand ils m'ont rejoint.
– Ça, je m'en doute, sinon on ne les chercherait pas là, commenta Shanks.
– Non, c'est pas ça le plus important, corrigea le sergent avec un sourire de victoire. Ils se sont volatilisés. Du moins en apparence. Personne ne peut disparaître. »
L'adolescent ne sembla pas saisir le raisonnement de son compagnon. Il avait même l'air d'un parfait imbécile à essayer de réfléchir.
« Vous pensez qu'ils se sont téléportés ? Ou devenus invisibles ?
– Non, soupira Beckman. Moi qui espérais que tu ais un peu de jugeote, je crains m'être fait des illusions.
– C'est-à-dire ?
– T'es un peu con sur les bords.
– Ah, oui ! comprit Shanks. Mon capitaine en second me le disait souvent, ajouta t-il avec un sourire nostalgique.
– Ce que je voulais dire, c'est qu'ils n'ont jamais disparu.
– Mais on les a pas retrouvés.
– Parce qu'ils étaient cachés tout simplement ! s'exclama Beckman. Donc…
– Leur planque est juste à côté de la plage où on les a vus.
– Exactement. Tout n'est pas perdu pour toi. »
N'importe qui aurait été vexé, mais Shanks approuva en riant. Avec la vie de merde qu'il vivait, comment pouvait-il rester si positif et souriant ? À vingt-sept ans, Beckman se sentait déjà usé et fatigué. Il se souvenait qu'à l'âge de Shanks, il avait renoncé à la majorité de ses rêves et la plupart des hommes le dégoûtait. Mais ce garçon avait conservé une joie de vivre innocente et une confiance en l'être humain. Du moins en apparence. Beckman se souvint des moments où le trop grand sourire de Shanks s'était effrité. Généralement quand il parlait de son passé. Comme si derrière un bonheur apparent, il cherchait à enterrer ses démons et se forçait à aller de l'avant. Ce genre de méthode ne marchait jamais bien longtemps. Quand le masque s'écroulerait, cela risquait d'être bien terrible à supporter pour le petit rouquin.
Le soldat quitta ses réflexions. Il s'occuperait du cas Shanks plus tard. Il fallait se mettre en chasse et sauver les orphelins.
« Bien, nous savons où chercher à présent. Mais il faudra rester discrets. »
La vue de la plage donnait un goût âcre dans ma bouche. Mais Beckman s'obligea à le chasser. À nouveau, les deux compères s'étaient assis à même le sol. Des cartes de l'île et de son littoral avaient été déposé devant eux. Dans quel trou les trafiquants avaient-ils pu se cacher ? Aucune grotte n'était répertoriée dans les alentours. Rapidement, Beckman commença un calcul. Les soldas avaient mis presque une heure à arriver et à se déployer. Le temps que les esclavagistes rejoignent le sloop qu'il avait remarqué plus tôt et y enferment les enfants. Ensuite, lever l'ancre et se cacher. Ils n'avaient pu s'éloigner que de un ou deux kilomètres en étant rapides. De plus, le vent ne soufflait pas vraiment ce matin. D'un doigt, il retraçait le littoral de cette île qu'il pensait connaître par cœur. Par le nord ou par le sud ? Plus à l'est ou à l'ouest ? Il tourna la tête vers Shanks qui avait à peine regardé les cartes.
« Quand tu as cherché un endroit où mettre ton bateau, tu es passé par ici ?
– Rapidement, mais j'ai rien vu pour se cacher, répondit Shanks, le regard perdu vers la mer.
– Ils sont donc un peu plus loin. Le sloop était au nord-est à quelques mètres, résuma le soldat en montrant sur la carte. On ne les a pas vus repasser, donc, ils ont continué dans cette direction.
– Ils ont suivi le courant, logique. »
Beckman reporta son attention sur Shanks qui enfin observait les cartes.
« Le courant ?
– Ouais, reprit le garçon en tirant une carte maritime du littoral. Autour de l'île, vous avez un courant permanent qui le relie à deux autres îles au nord. Il longe les côtes de là à là, expliqua t-il en pointant du doigt le port à l'embouchure de la seule rivière à l'opposé de l'île. Un peu plus haut, non loin de là où était le sloop, il y a plusieurs pics et récifs. Ils forment comme un petit labyrinthe qui transforme momentanément le courant. Celui-ci s'engouffre dedans et accélère jusqu'à la fin des récifs avant de reprendre sa route jusqu'à la rivière. Si on prend bien le courant à ce niveau-là, on peut doubler la vitesse d'un navire. Faut juste bien connaître le coin pour ne pas s'échouer sur les rochers. Dangereux, mais plus que faisable pour un connaisseur. »
Beckman resta une bonne minute interdit devant le discours de Shanks. Comment pouvait-il savoir des trucs pareils ? Devant l'expression du sergent, Shanks expliqua d'un ton badin :
« Je me débrouille pas trop mal en navigation. »
Une telle déclaration valait bien une cigarette. Après avoir inspiré une bonne bouffée de tabac, Beckman songea à ce que Shanks venait de lui apprendre. Son calcul de un ou deux kilomètres ne tenait plus. Si les trafiquants avaient pensé à la même chose que ce gamin, ils avaient dû atteindre l'autre face de l'île assez rapidement. Ils savaient pour le courant, c'était évident. Sinon, pourquoi auraient-ils amarré leur sloop précisément à quelques mètres des récifs ? Ils connaissaient les lieux. Ce n'était pas un hasard.
« Ils sont du coin », s'en rendit-il compte.
Lui-même ne savait pas pour le courant. À vrai dire, il n'avait jamais pris la mer à part lors de ses classes et les bateaux de la Marine ne passaient jamais par là. Mais de nombreux pêcheurs originaires de l'île naviguaient dans ce coin. Ils devaient savoir. L'un d'eux en avait-il averti les trafiquants ? Beckman imaginait mal l'un de ces types converser avec des étrangers.
« Putain, ils viennent d'ici, répéta t-il en se passant une main sur le visage.
– Peut-être pas tous, mais au moins l'un d'entre eux, admit Shanks.
– Et toi, comment tu as su pour le courant ?
– Je suis tombé dessus en cherchant un endroit sûr où amarrer. J'ai croisé un vieux pêcheur qui m'a averti avant que je m'y engouffre. Heureusement pour moi ! Sinon, j'ai déjà remarqué ce genre de phénomène sur d'autres îles. Ce n'est pas rare sur Grand Line notamment. »
Même Shanks qui avait connu Grand Line – forcément puisqu'il venait d'un autre océan – avait failli tomber dans le piège de ce courant. Raison de plus pour penser qu'un habitant de l'île travaillait avec ces maudits kidnappeurs. Comment pouvait-on être complice d'une telle chose ?
« On a d'autres cartes, plus précises, à la base, fit Beckman en se levant. Je vais y jeter un œil. Au passage, je retourne à l'orphelinat. Peut-être que des enfants ont vu quelque chose ou croisé ces types. De ton côté, si tu pouvais commencer à fouiller la côte le long de ce courant.
– Pas de soucis. Je peux voir le pêcheur avec qui j'ai parlé. À force de passer ses journée en mer, il a peut-être vu quelque chose.
– Reste prudent et discret, ajouta le sergent dans un souffle. Ces hommes sont dangereux et on ne sait pas qui sont leurs complices ni combien ils sont.
– Ne vous inquiétez pas pour moi. Je sais me défendre, précisa le roux en montrant le sabre qui reposait sur sa hanche droite.
– Inutile de prendre des risques pour autant. »
La bibliothèque de la base était comme toujours déserte et silencieuse. La moitié des ampoules avait rendu l'âme depuis des mois sans que personne n'y fasse quoi que ce soit. La dernière fois déjà, c'était Beckman qui avait dû les changer après avoir signalé le problème durant des semaines. Il savait que la chose se répéterait.
Le sergent faisait face aux étagères triangulaires où étaient classées les cartes. Toutes les îles et les routes maritimes d'East Blue y étaient répertoriées. Il trouva facilement le compartiment qu'il cherchait. Une seule carte y prenait la poussière. En la dépliant, il y découvrit un plan dépassé de Loguetown. Exaspéré, il la lâcha négligemment sur une table. Évidemment, rien n'était rangé ou actualisé. Il aurait dû s'en douter. Il allait perdre un temps précieux.
Il mit une heure à classer toutes les cartes et le résultat le surprit autant qu'il le découragea. Il en manquait. Principalement celles qui concernait son île et ses environs. Pourquoi ? Seules les plus anciennes et les moins précises demeuraient. Il pénétra dans les archives à côté et fouilla les registres. Cinq autres cartes datant de la dernière décennie avaient pourtant été répertorié. Il ne trouva aucune fiche d'emprunt récente à leur sujet. Avaient-elles été perdu ou dérobé ?
« Qu'est-ce que vous foutez-là ? » s'exclama une voix à l'entrée des archives.
Beckman releva la tête et aperçut le Colonel Shieft. Et comme à son habitude quand ça le concernait, il n'avait pas l'air de bonne humeur.
« Je cherche un truc, répondit vaguement Beckman en reposant le registre.
– C'est vous qui avez retourné l'étagère des cartes ? Je peux savoir pourquoi vous m'avez foutu tout ce bordel ?
– Techniquement, j'ai classé. Rien n'était à sa place. Je remettrai tout dans leurs cases quand j'aurai fini. »
Shieft soupira et se décala pour laisser le passage libre.
« C'est votre jour de congé et vous venez ici pour bosser ? Dégagez de là ! »
Le ton employé ne laissait pas vraiment le choix. Beckman se leva et passa devant son supérieur. Alors qu'il s'éloignait, il entendit l'officier lui envoyer :
« Trouvez-vous une gonzesse, Sergent ! Ça devrait vous occuper sainement plutôt que de venir emmerder le monde. »
Mais une idée jaillit dans l'esprit de Beckman qui fit demi-tour rapidement. Ce volte-face sembla agacer d'autant plus le Colonel. Avant qu'il ne se remette à geindre, le soldat le devança.
« Où sont les cartes de l'île ? J'ai cherché partout.
– Un bateau est parti en patrouille la semaine dernière, Sergent. Le navigateur a dû les emprunter.
– Il n'y a rien de noté sur le registre.
– Plus personne n'utilise ce registre depuis des années, lâcha Shieft en haussant les épaules. À part vous. »
Le regard peu avenant qu'il lança à Beckman sembla vouloir lui faire comprendre que d'inscrire ses emprunts était une chose honteuse et anormale. Le sergent salua rapidement son supérieur et quitta les lieux. Jusqu'à ce que la porte se referma su lui, il sentit le regard pesant et hostile de Shieft sur son dos.
Il repassa à l'orphelinat. Sœur Héloïse n'avait rien remarqué. Parfois, les enfants partaient plusieurs jours. Il n'était pas rare qu'il en manque à l'appel. Préférant ne pas l'inquiéter, Beckman laissa son enquête sous silence. Il alla interroger les enfants. Aucun ne lui raconta quelque chose d'intéressant. Visiblement, les enlèvements étaient discrets et efficaces. À croire que seul Shanks était parvenu à leur échapper. Ce fut frustré et bredouille qu'il retourna dans la grotte pour y attendre Shanks.
Le soleil était en train de se coucher quand le jeune pirate revint au bercail. Contrairement à son camarade, il affichait un sourire victorieux.
« Je les ai trouvés ! » déclara t-il sans plus de préambule.
Beckman sauta sur ses pieds et se précipita sur le roux. Il l'agrippa par les épaules et le pressa de questions. Le garçon le fit un peu mariner avant de s'expliquer.
« Il y a plusieurs pêcheurs qui les ont vus. Enfin, qui ont vu le sloop. Aucun n'est au courant pour le trafique d'esclaves. Ou alors, ils mentent bien. Mais parmi ceux que j'ai interrogé, ils n'ont pas eu d'échange avec eux. Ils ont juste trouvé bizarre de voir se promener ce bateau inconnu.
– Bref, où se cachent-ils ?
– C'est ça le plus fort, répondit Shanks. Ils ne se cachent pas. Ils mouillent en toute légalité dans le petit port de pêche au nord de l'île. »
Beckman connaissait. C'était juste à côté de la seconde ville à l'opposé de la sienne. Le port là où il vivait était l'officiel pour la Marine, les marchands et les voyageurs. Pour ne pas qu'ils soient gênés et leur éviter de payer une taxe d'arrimage, quelques potons avaient été installé sur une plage de l'autre côté pour les locaux et les pêcheurs. L'embouchure de la rivière, et par conséquent, le fameux courant dont Shanks avait fait l'exposé, se situaient juste à côté et en formaient la limite. Ces types ne manquaient décidément pas de culot. Les Marines envoyés par Shieft n'étaient pas remontés aussi loin, ignorant ce courant comme Beckman quelques heures plus tôt.
« Tu les as vus ? s'enquit le sergent.
– Oui. Pas grand chose à dire. Ils restent discrets, du coup, pas de garde. Mais il y a toujours du monde sur le bateau. J'ignore où ils mettent les enfants. Sûrement dans les cales. Après comment ils font pour que personne ne les entende appeler à l'aide ? Aucune idée. Je me suis contenté d'observer à distance sur une petite heure.
– C'est bien. Sinon, tu aurais pris des risques ou ils auraient pu te voir. Ainsi, ils ne se doutent de rien. »
Beckman resta une petite minute songeur. Ils ignoraient quand les trafiquants se décideraient à partir. Chaque minute comptait car ils pouvaient lever l'ancre à tout moment. Il fallait agir vite. À deux seulement, ils ne pourraient arrêter les esclavagistes. S'ils avaient du temps, Beckman pourrait s'arranger pour trouver des preuves et tenter de les confondre. Mais il ne voulait pas risquer de perdre les gosses. Donc, ils devaient aller au plus urgent. Délivrer les victimes.
« On agira cette nuit, décida t-il à la surprise de Shanks. Oui, il faut sortir les enfants de là avant qu'ils partent ou qu'ils nous remarquent. Si on fait ça discrètement, on devrait pouvoir s'infiltrer pendant qu'ils dorment et faire sortir les petits. »
Shanks le dévisagea en silence un moment.
« C'est risqué. Si on se fait surprendre, on sera en minorité et sur leur terrain. Et les gosses ? Qu'est-ce qui vous dit qu'ils ne vont pas paniquer ou pleurer ? Ou tout simplement nous suivre ? Ils se sont déjà fait kidnapper une fois.
– J'en connais plusieurs parmi eux, expliqua Beckman. Ils nous suivront. Pour le reste, il faudra au maximum limiter les risques et… croiser les doigts ?
– En voilà un discours rassurant ! » ricana Shanks.
Malgré le sarcasme du garçon, Beckman sut qu'il pouvait compter sur lui. Il semblait concerné par le sort des enfants et avait accepté la collaboration avec un Marine sans se poser de question. Le sergent soupçonna aussi l'adolescent d'être légèrement excité par le danger de l'entreprise. Surtout qu'en vérité, ils allaient devoir foncer sans plan. Beckman détestait foncer tête la première, mais il n'avait pas le choix. Ce qui, de toute évidence, ne dérangeait pas Shanks. Le gamin avait passé son enfance sur les mers, le danger avait dû être son quotidien. Cependant, Beckman se sentait coupable de mettre ainsi la vie du rouquin en jeu.
Ils se mirent d'accord pour un rendez-vous cette nuit. Beckman ne pouvait pas se permettre d'y aller désarmé. Il comptait bien récupérer son fusil et des munitions. Ils agiraient à deux heures du matin. Normalement, les trafiquants devaient dormir. Sauf l'homme qui monterait la garde car il devait bien en avoir au moins un. Au vu de leur politique de discrétion, il n'en aurait pas beaucoup. Un ou deux. Beckman et Shanks pourraient les évitaient ou les mettre hors d'état de nuire. Il leur restait à prier qu'il n'y en ait pas davantage. Et que leurs ennemis ne soient pas de grands combattants. Shanks affirmait bien savoir se battre devant l'air septique du sergent. Ce n'était qu'un enfant de seize ans et il aurait affaire à des adultes. Beckman n'avait jamais rien fait en dehors de ses entraînements et il doutait qu'ils soient plus efficaces que cela.
Avant de se quitter, Beckman regarda Shanks droit dans les yeux et ajouta de son ton le plus sérieux :
« Pas d'imprudence. La discrétion avant tout. On va pas là-bas pour se faire tuer bêtement. Tu ne fais rien sans moi et on suit le plan. Compris ? »
Shanks maugréa que oui. Visiblement, le côté trop directif et la surprotection de Beckman l'agaçaient. Le sergent ne voulait la mort d'aucun gamin sur la conscience, que ce soit celle d'un des prisonniers ou celle de Shanks. Pour cela, il était prêt à supporter la mauvaise humeur du jeune pirate. Ses craintes et ses doutes le poursuivirent tout le reste de la journée. Ils lui embrouillaient davantage l'esprit quand il se glissa parmi les ombres pour rejoindre Shanks.
L'adolescent l'attendait à l'endroit prévu derrière un hangar abandonné à l'extrémité des trois potons qui servaient de port. Comme Beckman, il s'était changé en faveur d'habits sombres. Il portait son épée bien en vue. Beckman, lui, avait récupéré son fusil et un poignard à la base. Il espérait vivement ne pas avoir à user du premier qui manquait cruellement de discrétion. Le soldat se pencha pour apercevoir le sloop derrière le bâtiment. Il semblait calme et toute lumière était éteinte. Seul le clair de lune éclairait la baie. Heureusement que Shanks portait son chapeau de paille car sous les rayons argentés ses cheveux flamboyaient un vrai phare dans la nuit.
« Tu as remarqué quelque chose ? demanda Beckman à voix basse.
– Pas grand-chose. J'ai vu une sentinelle faire un tour sur le pont. Je crois qu'il en a une autre vers le gaillard arrière, mais je suis pas sûr. C'est peut-être le même type. Ou pas.
– Comptons deux pour être sûr. Faudrait les mettre KO pour avoir le champ libre. Mais…
– Discrètement et sans prendre de risque ? acheva Shanks, taquin.
– Tu as bien retenu la leçon, garçon. Tu auras un bon point.
– Je préférerais une bière. »
Ce n'était pas le moment de lui rappeler que l'alcool était interdit aux mineurs. Il fallait agir vite. D'un signe de tête, il lui demanda de le suivre. Les deux hommes longèrent le hangar afin de profiter de son ombre. Quand ils se retrouvèrent à la lumière, ils accélèrent pour se rapprocher rapidement du bateau. La sentinelle n'était pas réapparue. Ils se collèrent à la coque à nouveau à l'abri des regards. Seuls le clapotis de l'eau et leurs souffles s'entendaient. Ils attendirent un peu, espérant pouvoir repérer les ennemis, mais rien. Ils profitèrent des cordes d'amarrage pour grimper à bord. Shanks fut le premier à se glisser sur le pont. Sans attendre Beckman, il fila sous les mâts pour se dissimuler contre la cabine principale hors de vue. Le sergent l'y rejoignit quelques secondes plus tard. Un peu honteux, Beckman se rendit compte qu'il commençait déjà à s'essouffler. Il ignorait s'il devait mettre cela sur le compte de son inactivité ou des cigarettes. Ils semblaient seuls sur le pont. Ils se décidèrent à bouger. Ils devaient trouver les enfants, mais surtout les hommes de garde.
« J'imagine qu'on met les prisonniers dans les cales, chuchota Beckman.
– Logiquement. De plus, personne ne les voit ou les entend. »
Ils avaient ainsi défini leur prochain objectif. Mais d'abord, les sentinelles. Ils ne pourraient pas s'en occuper avec les gosses dans les pattes. Beckman se souvint que Shanks avait aperçu quelqu'un sur le gaillard arrière. Ils s'y dirigèrent. Et effectivement, sur le pont supérieur, un homme d'une trentaine d'années s'était accoudé à la balustrade. Il semblait rêvasser et leur tournait le dos. Trop facile. Après avoir vérifié qu'il était seul, Shanks se glissa derrière lui. Il lui tapota l'épaule droite. L'homme se tourna et le jeune pirate le frappa à la nuque avant de bâillonner. Les deux silhouettes glissèrent à terre. Le trafiquant se débattit mollement quelques secondes puis son corps devint inerte. Shanks avait maîtrisé sans mal cet homme pourtant plus large et plus grand que lui. Ce garçon était plus costaud qu'il n'y paraissait. Doucement, Beckman vint rejoindre son compagnon. Shanks attachait soigneusement les poignets et les chevilles de sa victime. L'homme respirait librement. Beckman se demanda comment Shanks l'avait neutralisé. Mais ce n'était pas le temps des questions. Le pirate fourra un bout de tissus dans la bouche de l'inconscient. Il allait se relever quand Beckman le jeta au sol. Ils étaient en hauteur sur le gaillard. De là, ils pouvaient voir tout le pont principal, mais on pouvait aussi les voir. Or, un second homme était apparu vers la proue.
Le nouvel arrivant ne jeta même pas un regard vers eux. Tranquillement, il faisait les cent pas tout en s'allumant une cigarette. Il tanguait un peu malgré la mer calme. Il devait être ivre. Un coup d'œil échangé et les deux intrus rampèrent hors de vue. Ils s'arrêtèrent dans les escaliers. L'ivrogne ne pouvait plus les voir, mais eux aussi ne l'apercevaient plus. Mais ils l'entendaient traîner des pieds. Son pas hasardeux se répercutait sur le plancher. Il avançait et reculait. Il devait tourner en rond. L'homme serait facile à maîtriser, mais il les verrait avant l'attaque. Obligatoirement. Ils n'auraient aucun endroit où se cacher sur le pont. Il avait beau avoir un verre de trop dans le nez, il avait encore une voix pour donner l'alerte.
« Bouge pas. » souffla Beckman à Shanks en lui appuyant sur la tête.
À présent, le rouquin était presque invisible. Seul sa silhouette se découpait vaguement entre les barreaux de la rampe. En évitant de faire grincer les marches, Beckman descendit et s'avança en restant en partie dans l'ombre. Seul le bas de son corps était parfaitement visible.
« Hé, t'aurais pas une cigarette ? » lança t-il en étouffant sa voix afin qu'elle ne soit pas reconnaissable.
Sans se méfier, le trafiquant s'avança vers lui d'une démarche chaloupée. Beckman l'entendit ricaner.
« J't'avais dit qu't'y arriverais pas à arrêter. » riait-il d'une voix pâteuse en se rapprochant.
Quand il fut à moins d'un mètre, Beckman s'élança. L'homme prit un air surpris, mais n'eut pas le temps de réagir davantage. Le sergent lui asséna un violent coup avec la crosse de son fusil à la tempe. Finalement, cette arme pouvait s'avérer utile et silencieuse même en combat rapproché. Il parvint de justesse à rattraper l'homme avant qu'il ne touche le sol. Comme Shanks, il l'attacha et le bâillonna. Il le tira sous l'escalier. Le jeune pirate comprit le message et alla chercher le premier prisonnier pour le cacher aussi. À moins de vraiment y regarder de près, personne ne devrait les retrouver avant leur réveil. Le silence demeurait maître sur le navire.
« Maintenant, les enfants » souffla Beckman.
La voie était libre. Le pont désert. Ils trouvèrent une trappe vers le grand mât. Ils l'ouvrirent doucement. Beckman se pencha. Il vit des tonneaux et quelques hamacs. Les ronflements et respirations profondes de l'équipage lui parvinrent. Il referma précautionneusement la trappe. « Dortoir » expliqua t-il en ne remuant les lèvres. Shanks hocha la tête et ils s'éloignèrent. Il devait y avoir une autre cale plus spacieuse pour les marchandises et peut-être les futurs esclaves. Ils trouvèrent un nouvel accès à la poupe. Cette fois, seuls des tonneaux et des caisses leur apparurent. Mais la plus grande partie de la cale restait dans l'ombre. Ils descendirent sur une échelle branlante. Ils avancèrent à tâtons aucun des deux n'ayant pris de lumière. Finalement, ce fut Shanks qui dénicha une lampe à huile. Beckman, en gros fumeur, avait toujours des allumettes sur lui. Enfin, ils purent voir où ils mettaient les pieds. Et surtout des cages dans le fond. Ils s'y précipitèrent.
Ils les avaient trouvés. Quelques uns des enfants émergeaient de leur sommeil, éblouis par la lumière chaude de la lampe. Beckman repéra l'un des orphelins de Sœur Héloïse Tim neuf ans. Il l'appela doucement attirant son attention. En reconnaissant Beckman, l'enfant se réveilla complètement.
« Monsieur le sergent ! s'exclama t-il. La Marine vint nous sauver ? »
Aussitôt, Beckman lui fit signe de baisser d'un ton. Le petit avait réveillé tous les enfants qui commençaient à s'agiter en comprenant ce qui se passer.
« On va vous sortir de là, promit Beckman. Mais il va falloir rester silencieux. Pas un bruit. »
Les gamins acquiescèrent à haute voix transformant la petite cale en capharnaüm. Un « chut » sec et sonore du soldat les fit enfin taire.
« Quelle autorité, ricana Shanks en se relevant.
– Tu vas où ? s'enquit Beckman tendu en le voyant remonter l'échelle.
– Vérifier que personne ne s'amène. »
Le marine n'eut pas le temps d'ajouter quoi que soit que le roux avait déjà disparu. Beckman décida de reporter son attention sur les enfants.
« Où est la clé ? » demanda t-il.
Il ne savait pas crocheter les serrures et les barreaux étaient bien trop massifs pour espérer les abîmer. Les gamins se regardèrent entre eux sans comprendre.
« La clé de vos cages, pressa Beckman. Quand on vous y enferme, on ferme avec une clé. Où l'avez-vous vue pour la dernière fois ?
– C'est le capitaine qui les a. » répondit un adolescent pâlichon.
Beckman crut reconnaître celui de la barque qui avait été frappé. Il serra les dents. Il n'était pas arrivé jusqu'ici pour être arrêté par une vulgaire serrure. Ça ne devait pas être bien compliqué de forcer une serrure. Il y songea avant de repousser cette idée. Il risquait de la bloquer définitivement. Il entendit des pas derrière lui. Il dégaina son fusil. Ce n'était que Shanks qui leva les mains en se figeant. Il baissa son arme, soulagé.
« Tu m'as fait peur, avoua t-il en soupirant.
– Apparemment, personne ne s'est réveillé, fit Shanks sans commenter. Pourquoi ils sont toujours enfermés ? ajouta t-il avec étonnement en voyant les cages fermées et pleines.
– C'est le capitaine du navire qui a gardé la clé.
– Si ce n'est que ça. »
Shanks fouilla ses poches et en sortit deux petits canifs. Tranquillement, il s'assit devant une cage et s'attaqua à la serrure. Les claquements métalliques marquèrent son travail tandis que les enfants le regardaient faire, fascinés.
« Tu sais ce que tu fais au moins ? s'inquiéta Beckman après un grincement plus fort que les autres.
– Bien sûr ! Je me suis bien entraîné sur la porte des réserves. Le cuistot devenait fou. Avec Baggy, un autre mousse, on piquait du chocolat et des bouteilles presque chaque semaine. Il était plus doué que moi pour ça d'ailleurs. Mais je me défends bien. Le pauvre cuistot, il était allé jusqu'à mettre huit cadenas sur une seul porte.
– Vous vous êtes fait chopper un jour ?
– Oui, le second nous a pris la main dans le sac, grimaça Shanks sans quitter la serrure des yeux. Je vous passerai les détails, mais disons… que ça nous a calmés pour un bon moment. »
Beckman parvint à ricaner malgré la situation. Il voyait bien Shanks, plus jeune, à faire tourner des vieux loups de mer en bourrique et se faufiler où il ne devait pas être. Son attrait pour le vol ne datait décidément pas d'hier et les punitions ne l'avaient pas refroidi aussi bien qu'il le prétendait. Il était étonnant de remarquer que Shanks parlait bien plus librement de son passé avec les pirates que de sa famille. Beckman non plus n'aimait guère parlait de son père. Il se dit que les parents de Shanks n'avaient pas dû se montrer bien exemplaires. Au point que leur fils avait préféré voguer sur les mers avec des criminels que de rester auprès d'eux.
La serrure céda enfin dans un dernier choc métallique. « Et de une » souffla Shanks avec un sourire de victoire. Il fondit immédiatement sur la deuxième. Beckman commença à faire sortir les enfants en leur intimidant le silence. Ils avaient du mal à bouger, étant restés trop longtemps recroquevillés dans leur cage. Il fallut plus d'un quart d'heure pour ouvrir toutes les cages. Shanks bouda en marmonnant qu'il avait un peu perdu la main. Beckman rassembla les enfants et leur rappela de rester silencieux et groupés. Shanks sortit le premier. Beckman fit monter les enfants un à un tandis que le roux les récupérait en haut. Tout allait bien. Trop bien. Le sergent se méfiait. C'était trop facile. Le trafic d'esclaves devait rapporter énormément d'argent et c'était risqué. Alors pourquoi aussi peu de surveillance ? Certes, ils ne voulaient pas attirer l'attention, mais cela restait suspect. Un malaise s'installa chez Beckman et grossit à chaque gosse passant la trappe. Il porta le dernier, une fillette de six ans qui semblait avoir la cheville tordue. Arrivé à la moitié de l'échelle, Shanks l'agrippa par les aisselles et la souleva à son tour. L'air frais de la nuit le frappa quand il sortit à son tour après tout ce temps dans cette cale surpeuplée. Les enfants étaient tous présents et silencieux autour de Shanks.
« Traînons pas »
Le rouquin acquiesça, la petite toujours dans les bras. Beckman prit la tête de la petite troupe et Shanks la fermait. Plusieurs fois, ils durent rappeler aux enfants de marcher doucement et de se taire. Le sergent serrait les dents. Ces gosses se montraient aussi délicats qu'un troupeau d'éléphants et aucun trafiquant ne pointait le bout de son nez. Ça sentait le coup fourré.
« Shanks, passe devant. »
Le garçon fronça les sourcils et obéit. L'inversion soudaine et sans explication le tendit. Ses yeux fouillèrent les ombres du bateau. Il semblait lui aussi se méfier davantage. Ils étaient presque arrivés au bastingage où pendaient les cordes d'amarrage grâce auxquelles ils étaient montés. Ils ne pouvaient pas se permettre d'utiliser une planche. Les enfants allaient devoir glisser le long de la corde.
« Fais les descendre, ordonna Beckman à Shanks. Une fois sur le ponton, vous courrez vers la ville, s'adressa t-il aux enfants. Le plus vite que vous pouvez. Frappez aux portes et rentrez dans une maison. Demandez aux gens d'appeler la Marine. Compris ? »
Les plus âgés hochèrent la tête. Mais les plus jeunes commençaient à geindre, effrayés par la tension et les évènements des derniers jours. Beckman se tourna vers l'adolescent à la peau blême qui lui avait parlé des clés. Il semblait plus garder la tête froide que les autres. Du même âge que Shanks et la silhouette sèche, lui aussi guettait les alentours.
« Reste avec les plus petits et mets-les à l'abri. Je peux compter sur toi ?
– Bien sûr ! s'enorgueillit le jeune en se redressant.
– Quel est ton nom ?
– Corban.
– Corban, passe devant. Tu pourras les rattraper en bas. Je te fais confiance. »
Avec le même sérieux que si on lui avait confié le sort du monde entier, le garçon bomba son torse maigre et commença à monter sur le bastingage. Mais un cliquetis dans le dos de Beckman lui donna des sueurs froids. Il le reconnaîtrait entre mille. Celui d'un pistolet qu'on arme.
« Je savais bien qu'on avait des rats à bord. » fit une voix rocailleuse.
Doucement, Beckman se retourna. Un homme au teint buriné et aux épaules large le tenait en joue avec un sourire tordu. Deux autres hommes à la mine sombre l'encadraient, eux aussi pointaient des armes à feu. Le sergent n'aurait jamais le temps de dégainer son arme et de tirer qu'il serait déjà mort. Cela avait été trop facile effectivement. L'un des hommes de main dévisagea Shanks qui avait toujours les mains prises par la gamine.
« Je me souviens de toi, morveux, grinça t-il en montrant l'épais bandage qui couvrait son nez.
– C'est encore bien enflé, observa calmement Shanks. Ça doit te faire mal . »
Le ricanement sinistre de l'individu laisse sous-entendre une vengeance à la hauteur du crime.
Il y eut un moment de silence durant lesquelles les cinq hommes s'observèrent, tels des chiens de chasse à l'affût.
« Rendez-nous les enfants, ordonna le premier homme qui devait être le capitaine.
– Dans tes rêves, répondit Beckman. Partez ! » ordonna t-il aux enfants.
Ce fut un électrochoc. Shanks jeta presque la fillette dans les bras de Corban qui tomba plus qu'il ne glissa le long de l'amarre. Les enfants les plus vifs se jetèrent après lui comprenant qu'il s'agissait là de leur seule chance. Un des hommes fit feu vers eux, heureusement son tir fut dévié par un coup de coude de son chef.
« Imbécile ! Ils valent une fortune, cracha t-il. Ne les abîme pas ! »
Ce bref moment suffit à Beckman pour armer son fusil et tirer dans le genou dudit imbécile. Le capitaine se tourna vers lui. Sans attendre la riposte, le Marine se jeta sur lui et lui asséna un coup de poing au visage. Ils tombèrent tous les deux.
Après avoir poussé un garçonnet trop hésitant par dessus bord – espérant que Corban et les autres en bas aient le réflexe de le rattraper – Shanks se lança aussi dans la bagarre. D'un coup de sabre, il trancha en deux le pistolet du type au nez cassé. Il s'accroupit avant que l'autre ne réplique et balaya ses jambes, l'envoyant rejoindre son camarade blessé qui cria quand il le reçut sur son genou explosé.
Des bruits précipités annoncèrent l'arrivée du reste de l'équipage. Beckman se redressa et arma son fusil. Mais le capitaine aussi avait repris ses esprits. Il empoigna le canon et tenta de le lui arracher des mains.
Un homme venait de saisir Shanks par terre. Le garçon se débattit. Il parvint à lui faire lâcher prise en lui écrasant le pied qui craqua sous son talon. Il se retourna et fendit sa panse de son sabre. Le trafiquant s'écroula. Dans le même mouvement, Shanks trancha la gorge d'un autre. Les autres reculèrent et se montrèrent plus prudents.
Beckman était parvenu à se défaire de la prise de son ennemi, mais avait perdu son arme dans la bagarre. Il l'aperçut à quelques pas de lui. Mais il ne fut pas le seul. Un des matelots s'en saisit avant lui. Avant qu'il l'eut retourné contre lui, Beckman lança son poignard et l'atteignit à l'épaule. Le sergent put ainsi récupérer son bien.
Des pleurs lui parvinrent. Des hommes s'étaient saisis les enfants qui restaient encore sur le bateau. Shanks combattait trois ennemis en même temps. Beckman voulut se précipiter sur les petits, mais le canon glacial du capitaine sur sa nuque le figea.
« Fini de jouer maintenant. Lâche ton arme. »
Les dents serrées, Beckman obéit. L'un des adversaires de Shanks venait de lui perdre l'équilibre et de le faire tomber à l'eau. Le Marine était dorénavant seul. Il n'osait même pas regarder les enfants qu'on traînait vers les cales. Il entendit que l'autre actionnait le percuteur près de son oreille.
« Une dernière volonté ? »
Un cri et le capitaine s'écroula après avoir reçu une pierre en plein visage. Beckman saisit l'occasion. Il se retourna et tordit le poignet de son adversaire. Il dut aller jusqu'à le sentir de briser sous sa poigne pour que le capitaine lâche enfin le pistolet. Il récupéra l'arme. Son avant-bras gauche immobilisa son ennemi contre lui en rempart et sa main menaçait sa tempe. Les hommes qui restaient sur le pont se figèrent en voyant leur chef en si mauvaise posture.
« Si vous ne voulez pas que je lui explose le crâne, vous relâchez les gosses ! Et vos armes aussi tant qu'à faire ! », menaça Beckman.
Alors qu'on lui obéissait, le sergent jeta un œil à terre. Il aperçut Shanks atteindre la rive. Il n'avait pas l'air blessé. Ce n'était pas lui qui avait touché le capitaine. Rapidement, il vit Corban avec une fronde apprivoisée à la main. Il avait choisi le bon gamin pour veiller sur les autres. Un à un, les enfants quittèrent le bateau, réceptionnés par Corban et Shanks. Beckman sentait l'autre fulminer contre lui.
« Tu as eu ce que tu voulais, fit le capitaine, les dents serrées. Relâche-moi.
– J'ai quelques questions avant. Qui est votre complice ?
– Quel complice ? s'étonna l'esclavagiste. De quoi tu parles ?
– Joue pas aux cons. Vous utilisez les courants pour bouger. Sans compter ce port qui n'est connu que des locaux. Qui vous a renseignés sur tout ça ? »
Le capitaine garda le silence.
« Qui ? » insista Beckman en tordant son poignet cassé.
L'autre cria, mais secoua la tête.
« Si je parle, je vais avoir des emmerdes. Et toi aussi au passage.
– Donc, il y a bien un complice. Qui ?
– Va te faire foutre ! »
Nouvelle torsion du poignet. Les autres commençaient à s'agiter. Beckman renfonça le pistolet dans la tempe de son otage pour les calmer. Heureusement, Shanks remonta à bord, rééquilibrant un peu les forces. Il ramassa le fusil du soldat et menaça les trafiquants avec, éteignant tout signe de résistance. Le roux proposa alors une solution radicale.
« Si on les abat un par un, peut-être que leur chef finira par parler. »
Les hommes blanchirent. Un sourire tordu déforma le visage de Beckman.
« C'est une idée à creuser. On commence par qui ? »
Shanks arma le fusil et désigna le mec au nez cassé. Il allait appuyer sur la détente quand le capitaine lâcha :
« Shieft ! »
