Notes d'auteur : Bonjour, désolée pour le temps d'attente. Non seulement ce chapitre est encore plus long que le précédent, mais je l'ai réécris au moins trois fois. Le prochain arrivera plus vite - j'espère.
Comme toujours, merc beaucoup pour vos retours ! Bonne lecture !
Chapitre IV : Intrusion et Trahison
Le clairon sonna à l'aube. Mais il ne réveilla pas Beckman. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Pour ne pas attirer l'attention de Shieft, il était revenu dormir à la caserne et, pour la même raison, il ne s'était pas levé plus tôt. Tout devait se dérouler comme une journée ordinaire.
La parole seule de Beckman ne suffirait pas à condamner un officier de la trempe de Shieft. Quant aux trafiquants, il doutait que leur parole soit entendue. Ce n'était même pas la peine de penser à Shanks. Plus le sergent y songeait, plus il devenait évident que Shieft seul ne pouvait pas mettre au point un trafic de cette envergure. Ce devait être tout un réseau et de nombreux marines devaient en faire partie. Shieft n'était qu'un petit chef d'une sous-branche dont l'influence ne s'étendait pas au delà de deux ou trois îles isolées. Le confondre ne résoudrait rien. Beckman risquait juste sa peau ou d'empirer les choses. Sauf s'il ramenait suffisamment de preuves et qu'il les offrait à un haut-gradé de la Marine au dessus de tous soupçons. Mais qui ? Beckman ne connaissait personne. Étonnamment, ce fut Shanks qui lui fournit la solution. Monkey D. Garp.
« Il est originaire de East Blue, il me semble, avait pensé à haute voix le roux. J'ai entendu dire qu'il venait régulièrement sur cette mer. C'est la panique totale parmi les pirates quand il débarque. J'imagine qu'il doit retourner sur son île natale. »
Garp le Héros. Le Vice-Amiral qui avait capturé Gold Roger, combattu le légendaire équipage des Rocks, qui avait affronté Shiki le Lion d'Or à Marine Ford aux côtés de l'Amiral Sengoku, celui qu'on surnommait La Poigne. Il était une idole et un exemple pour tout soldat d'East Blue. Même Beckman devait avouer que lorsqu'il s'était engagé dans la Marine, il avait l'incroyable carrière du héros en tête. Comme beaucoup de jeunes de l'époque certainement et sûrement plus aujourd'hui avec l'arrestation et l'exécution du Roi des Pirates. Mais comment entrer en contact avec un tel homme ? Trouver son île natale semblait le plus simple. S'il y était, il pourrait lui remettre le dossier en mains propres. Sinon, il trouverait quelqu'un pour le transmettre. Il avait songé à l'envoyer par courrier au quartier général, mais il y avait trop de risques qu'il soit intercepté.
Pour l'instant, Beckman avait mis de côté ce problème. Avant tout, il fallait des preuves irréfutables contre Shieft. Le capitaine des trafiquants était malin. Il ne gardait rien à bord. En dehors des enfants enfermés, il n'y avait rien sur le sloop qui aurait pu incriminer l'équipage et encore moins faire le lien avec Shieft. Les esclavagistes avaient été ligoté et enfermé dans les cales. Avec l'aide de Shanks, Beckman avait pu déplacer le navire et le cacher plus loin. Les enfants, sous la houppette du jeune Corban – décidément plein de bonne volonté – s'étaient réfugiés dans la grotte de Shanks en attendant le feu vert pour rentrer. Shieft ne devait se douter de rien, sinon il détruirait les preuves et tout tomberait à l'eau. Et pour dénicher lesdites preuves, Beckman avait mis au point un plan.
Ne serait-ce qu'hier avec les cartes, Beckman avait trop attiré l'attention du Commandant. Il n'arriverait jamais à entrer dans son bureau. Mais cette faiblesse pouvait se retourner contre Shieft. Beckman ferait en sorte d'attirer Shieft ailleurs ce qui ne devrait pas poser problème au vu de l'animosité qu'entretenait le Commandant à son égard. Pendant ce temps, Shanks s'introduirait dans la base et le bureau de commandement pour dénicher les preuves. La base du plan. Ensuite, le sergent y avait ajouté forces détails et avait obligé l'adolescent à les apprendre par cœur. Ce qui ne fut guère difficile Shanks révélant posséder une excellente mémoire.
« C'est bien beau, rodé et tout, avait admis Shanks peu avant qu'ils ne se séparent la nuit dernière. Mais si ça rate ou qu'on se fait prendre ?
– Nous agirons comme à chaque fois qu'un plan foire, lui avait répondu Beckman en observant les lumières de la casernes au loin. On improvisera.
– Ça, c'est bon, je sais faire ! »
C'était étonnant de voir à quel point le sourire qu'avait alors affiché ce gamin l'avait rassuré malgré les risques.
Dans les chambres voisines, Beckman entendit ses collègues se lever et se préparer. Il fit de même en se concentrant sur ses gestes. Il devait garder un visage neutre. Shanks ne devait pas agir tout de suite, mais à midi. Quand la grande majorité des hommes et la totalité des officiers se trouveraient à la cantine. Le garçon aurait alors la voie libre dans les bureaux. Le sergent, lui, s'assurerait que Shieft reste bien à la cantine et attirer l'attention de tous dans ce lieu. Mais l'esprit de Beckman ne parvenait pas à se détourner du plan et de multiples scénarios – tous catastrophes – germaient dans sa tête. Sa pire angoisse : qu'il arrive quelque chose à Shanks. Ce serait entièrement de sa faute.
Il suivit sa routine comme un robot. Les heures passées dans une prison déserte lui parurent une éternité et il guettait l'horloge tous les quarts d'heure. Sur les nerfs, il se permit même de quitter son poste presque cinq minutes en avance pour rejoindre la cantine. D'ordinaire, il l'évitait et mangeait un sandwich ou autre à son poste. Mais il avait un plan à suivre. Pourvu que son apparition ne mette pas la puce à l'oreille de Shieft.
La prison ne se situait pas dans la base navale elle-même. Elle avait été bâti avant elle et hantait une ruelle du centre-ville. Une vingtaine de minutes à pieds séparait Beckman de la cantine. Il portait son fusil à la ceinture préférant ne pas le quitter aujourd'hui. À mi-chemin, Shieft apparut devant lui accompagné de deux autres hommes. Quand il reconnut Beckman, un sourire déforma son visage.
« Ah, sergent ! lança t-il, figeant l'interpellé. C'est justement vous que je cherchais.
– Mon commandant, salua Beckman d'un ton neutre en jetant sa cigarette.
– J'aimerais vous parler, Ben, au sujet de ce qui s'est passé hier. Suivez-moi. »
Bien qu'aucune agressivité ne transpirait dans sa voix, son ton et sa formulation écrasaient d'autorité. Les deux soldats armés ajoutaient de la tension et de la persuasion. Beckman se tendit, mais suivit son supérieur sans rechigner. Il ne montra qu'une micro seconde d'hésitation quand ils arrivèrent devant le bureau de Shieft et que celui-ci lui fit signe d'entrer. Si le commandant restait ce midi dans son bureau, tout le plan volait en éclats. Mais pire : Shanks se jetterait directement dans les griffes du loup.
Shieft le fit asseoir face à son bureau. Lui-même s'installa dans le fauteuil derrière. Quant aux soldats, ils refermèrent la porte et se postèrent devant, austères et hostiles. Beckman s'empêcha de les regarder, mais sentait leurs yeux sur sa nuque. Il enserra les accoudoirs à s'en blanchir les doigts. Il resta fixé sur Shieft. Ce dernier se montrait bien trop souriant et mielleux. Ça puait, infestait le piège ou du moins un sale tour à sa façon. Instinctivement, Beckman comprenait que Shanks et lui avaient échoué avant même d'avoir commencé.
« Et bien, Commandant », attaqua Beckman, l'oreille aux aguets. Shanks pouvait arriver à tout moment. « Vous vouliez me voir pour quoi exactement ? À propos de l'alarme que j'ai lancé hier ?
– Ce matin, il s'est passé quelque chose d'étonnant, Sergent, commença Shieft en rangeant méthodiquement des feuilles sur son bureau.
– Vraiment ?
– Oui, on nous a signalé un bateau errant près des côtes désert apparemment. »
Un soupçon horrible s'insinua en Beckman. Ses mains auraient pu en briser les accoudoirs. Sheift poursuivait d'un ton badin :
« C'était un sloop. » La paupière de Beckman eut un tressautement. Le sourire de Shieft s'élargit. « Je suis allé voir cela avec quelques soldats. Nous avons abordé le navire. Visiblement ses amarres avaient cédé dû à une usure du temps le laissant alors dériver. Après une inspection sommaire, nous avons trouvé son équipage entier ligoté et enfermé dans les cales. Comment expliquez-vous cela, Sergent ?
– Une attaque de pirates. De toute évidence », répondit Beckman pour gagner du temps. Il était fait comme un rat.
« Ce serait effectivement la solution la plus simple et la plus logique. J'ai interrogé le capitaine du sloop. Et son histoire s'est révélée légèrement différente. Voir contradictoire. Il prétend avoir été attaqué par un soldat de la Marine.
– C'est… inattendu.
– N'est-ce pas ?
– Vous avez dit par un soldat. Il était seul face à tout un équipage ?
– Il les a attaqués dans leur sommeil et un complice l'accompagnait.
– C'est terrible, commenta Beckman en se demandant s'il aurait le temps de saisir son arme avant que les soldats ne lui explosent la cervelle.
– Absolument, approuva Shieft, souriant de toutes ses dents. Une honte pour la Marine.
– Vous vous y connaissez, ne put s'empêcher d'ajouter Beckman dont les doigts quittaient doucement, un à un, les accoudoirs.
– Mais le plus étrange, continua Shieft comme s'il n'avait rien entendu, fut la description de son attaquant.
– Ah ? » Beckman avait la gorge sèche. Toujours aucun signe de Shanks.
« Oui, Sergent, car il vous ressemblait en tous points. »
Vif comme l'éclair, Beckman attrapa son fusil. Mais il n'eut pas le temps de le dégainer. Le métal froid d'un canon s'appuya sur sa nuque.
« Allons, Sergent, ne faites pas de bêtise, ricana Shieft. Laissez-nous vous débarrasser et vous mettre davantage à l'aise. »
L'un des soldats lui enleva son arme. Ses bras furent tirés en arrière et on lia ses poignets avec une cordes. Il était à présent ficelé comme un saucisson sur cette chaise. Comment allait-il se sortir de là ?
« Maintenant, finit la plaisanterie, Sergent Ben, cracha Shieft. Où sont les enfants ? Et plus important, qui et où est votre complice ?
– J'ai pas de complice, nia Beckman. J'ai mené l'enquête seul.
– L'équipage soutient qu'un adolescent se trouvait avec vous.
– Un des gosses que j'ai libéré a tenu à se battre. Rien de plus.
– Non, il ne faisait pas parti des prisonniers. Le capitaine ne l'avait jamais vu auparavant. Mais ce morveux n'ira pas bien loin. J'ai lancé des hommes à sa recherche. »
Beckman serra les dents. Il savait que Shanks savait se défendre. Il l'avait prouvé hier soir. Tout comme il était doué pour se cacher. Mais il s'était déjà fait prendre une fois lors du rapt du poulet. Et affronter des Marines entraînés ce n'était pas pareil que des kidnappeurs d'enfants endormis. Quels étaient les ordres de ces soldats à l'égard de Shanks ? Devaient-ils l'abattre ou l'interroger ?
« Ce garçon n'a rien à voir avec cette histoire !
– Inutile de nier ! se fâcha soudain Shieft en se levant. Il en sait autant que vous. Et je le trouverai. Dernière chance : où est-il ?
– Si je réponds merde, vous allez me faire quoi ? »
Le poing du Commandant s'écrasa sur sa mâchoire. Beckman serra les dents pour ne pas crier et se pencha pour cracher un peu de sang sur le sol.
« J'userai de la manière forte, répondit Shieft en se penchant sur lui. Et j'avoue que j'espérais en venir à cette méthode. »
Beckman eut un sourire ironique. Il se demandait quand Shieft allait passer aux coups et aux menaces, c'était chose faite.
« Qui est ce gamin, bordel ? Et où est-il ?
– J'ai une réponse, mais elle va pas te plaire. » ricana Beckman, ses dents déjà teintées de rouge.
Coup de coude dans le nez. Il craqua, pissa le sang. Ce salaud ne l'avait pas raté. Le sergent jura. Shieft fit le tour de la chaise. Ses lourdes mains s'abattirent sur les épaules de son prisonnier. Ses doigts s'enfoncèrent sous les clavicules, telles des serres. Quand cette comparaison lui vint en tête, Beckman se fit la réflexion que Shieft avait toujours plus ou moins ressemblé à un rapace. Il n'aimait vraiment pas de ne plus le voir. Il avait toujours préféré observer les visages et réactions des gens. Généralement, leurs traits et leur regard étaient de véritables livres ouverts et il pouvait alors répondre ou réagir en fonction. Après, prévoir les gestes du Commandant n'était pas difficile, il ne faisait pas vraiment parti des hommes énigmatiques ou surprenants. Cependant, les mauvaises surprises arrivaient toujours trop vite.
« Je vois qu'on est passé au tutoiement, souffla Shieft. Pourquoi pas après tout ? Nous nous connaissons depuis des années et je sens que nous allons avoir des discussions très intimes dans les minutes qui suivent.
– J'avoue que devenir intime avec toi ne faisait pas parti de mes plans de carrière. »
Il pouvait presque sentir les vibrations d'air occasionnées par le rire guttural du Commandant.
« Je t'ai toujours détesté, Ben, murmura t-il près de son oreille. Trop intelligent, trop calculateur, trop… bizarre. Les types de ton espèce peuvent se montrer si imprévisibles et tordus. Sans compter ton ambition. Tu es l'archétype du petit officier prêt à gravir les échelons à coups de trahisons et de manipulations.
– Tu m'as toujours inspiré.
– Que nenni, contra Shieft en quittant enfin les épaules du sergent. Je suis arrivé là où je suis par le mérite.
– Je vois, le trafic d'enfants est une qualité dans la Marine, grinça Beckman en se tordant le cou pour suivre Shieft du regard. Je l'ignorais, sinon je m'y serais mis à mon tour.
– Tu ne comprends pas. »
Le mépris dégoulinait de sa voix. Beckman semblait n'être qu'un cafard sur le sol propre de sa cuisine. Ou un idiot. Ou un mélange des deux. Pour Shieft, il était un parasite qui bafouait son précieux honneur de soldat.
« Toi qui te crois si intelligent et cultivé avec tes bouquins compliqués, tes idées futuristes et ta morale à la con, tu ne te rends même pas compte dans quel genre de monde, d'époque on vit.
– Je les aurais bien qualifiés de pourris, mais je ne suis qu'un imbécile qui se croit malin, alors…
– Les pirates et les criminels envahissent nos mers et détruisent tout sur leur passage. Les pendre, les enfermer, les poursuivre ne suffisent pas. Il faut tuer le mal à la racine.
– Quel rapport avec le fait que tu vendes des enfants innocents ?
– Innocents ? Laisse-moi rire ! Ce ne sont que des graines de voleurs. Des petits criminels qui poussent à vitesse grand V. Tous ces mômes qui traînent dans les rues, ce sont les futures recrues des pirates, des organisations criminelles qui gangrènent la société. Ils commencent par voler des fruits sur le marché, ils finissent par piller des bateaux et par massacrer des populations. »
Beckman ne put s'empêcher d'avoir une pensée pour Shanks et son poulet volé qui avait déjà goûté à la piraterie ou encore pour Marrec et sa petite bande de racketteurs.
« Plutôt que d'attendre qu'ils fassent de réels dégâts, pourquoi ne pas faire en sorte d'arrêter les recrutements ? Quand on tue un criminel, deux autres débarquent à sa place. On perd notre temps. Ma solution ? Empêcher ces enfants de devenir les pirates de demain.
– En en faisant des esclaves ?
– Et alors ? Ils sont nourris et logés. Surveillés. Je leur épargne une vie de misère et courte bonne à s'achever sur la potence. De plus, ils se rendent ainsi utiles et ils apprennent enfin le goût du travail. Au fond, ne leur rends-je pas service ?
– Oh, je vois. En vérité, tu es un humaniste. Moi qui te prenais pour un connard vénal et immoral, ironisa Beckman. Tu es complètement cinglé »
Ce fut au tour de Beckman d'exprimer son dégoût et son mépris. Une grimace déformait ses traits et son regard fusillait Shieft. Le Commandant s'empourpra, blessé dans son orgueil.
« Parce que toi, ô grand génie, tu as une meilleure solution peut-être ?
– Qui sait ? On pourrait leur donner une éducation, l'accès à l'école. Ou encore davantage financer les orphelinats pour qu'ils puissent mieux s'occuper des enfants et leur offrir de meilleurs conditions de vie. Permettre à tous ces mômes d'avoir un avenir en fait. Après, ce n'est qu'une idée en l'air.
– Quel naïf ! Ce sont des mauvaises herbes. Oh, certains pourraient s'en sortir, mais ça n'arrêtera pas les autres dans leurs mauvaises actions. »
Shieft était complètement possédé par son délire et buté dans ses idées. Beckman comprit aisément que jamais on ne pourrait lui faire entendre raison.
L'échange fut interrompu par un coup à la porte. Shieft respira un bon coup pour se calmer et retrouver un visage humain avant d'autoriser l'entrée. Un soldat essoufflé parut et le salua.
« Qu'y a t-il, Lieutenant ? questionna Shieft. J'avais demandé qu'on ne me dérange pas.
– Désolé, mon Commandant. Mais il semble qu'un intrus soit entré dans la base. »
Beckman se retourna autant que ses liens le lui permettaient.
« Comment cela ? se tendit Shieft.
– La sentinelle de garde a été retrouvé inconsciente dans un placard. De plus, les clés du bâtiment ont disparu. »
Beckman jeta un coup d'œil à la pendule. Midi et demi. Shanks avait une dizaine de minutes de retard dans le plan, mais semblait avoir déjà attaqué l'improvisation pour compenser. S'était-il fait surprendre par ce garde ou avait-il appris la capture du sergent ? Qu'importait, ce gamin était son seul espoir. Car il doutait fort que Shieft le laissât repartir après.
Shieft se tourna lentement vers Beckman. Sa voix se fit basse, contenant sa rage.
« Voyez-vous cela, Sergent ? Nous avons de la compagnie. Quelle surprise ! »
Il reporta son attention sur le soldat.
« Retrouvez-moi cet intrus le plus vite possible et amenez-le moi mort ou vif.
– À vos ordre, Commandant ! »
Le Lieutenant repartit comme il était venu. Shieft ordonna à ses deux hommes de l'assister dans cette tâche. Ils obéirent aussitôt en abandonnant le fusil de Beckman dans un coin de la pièce.
« Eh, bien, Ben. On dirait que ton petit camarade est sur le point de nous rejoindre. »
Shieft se plaça face à Beckman et s'accroupit pour être à sa hauteur.
« Quand on y réfléchit, je n'ai plus besoin de toi pour savoir où il est. Il est venu directement à moi. »
Le sourire de victoire de Shieft lui donnait envie de vomir. Le commandant tira un pistolet de sa poche et l'arma. Le déclic figea Beckman. Le sang bourdonnait à ses oreilles assourdissant, oppressant. Exécution sommaire, attaché à une chaise branlante, c'était trop nul comme façon de mourir. Il aurait préféré la corde, quitte à subir l'humiliation de la cour martiale. Malgré la situation, son cerveau était encore fonctionnel. Il déglutit et parvint à lâcher :
« Tu ne veux pas retrouver les enfants ? »
Cette phrase eut l'effet escompté. Le doigt de Shieft quitta la gâchette. Un tic agita sa mâchoire.
« Je pourrai toujours demander au gosse.
– Sauf qu'on ne te ramènera que son cadavre, le contredit Beckman. Mort ou vif, tu as dit. Tu crois qu'ils vont se retenir avec lui ? Qu'ils s'embarrasseront de lui vivant ? Les hommes de cette base sont des fainéants et des lâches. Il a attaqué l'un de leurs camarades. Ils feront feu sans sommation. Et les morts ne parlent pas. »
Il y eut un moment de silence. La pendule l'emplissait de son tic-tac, égrainant les secondes avant la survie temporelle ou l'exécution immédiate.
Clac. La sécurité du pistolet fut remise. L'arme disparut dans un tiroir. Un ricanement amer, presque fou, agita Shieft.
« Tu es doué, vraiment. Tu connais tes collègues. Le niveau intellectuel, psychologique de cette base. Certes, oui, certes, ils le tueront et mes efforts, ce que j'ai bâti, s'effondreront car je n'aurai pu alors récupérer ces sales petites vermines. Bien, tu vas respirer encore un peu. Ce ne sera pas tout de suite que ta cervelle décorera mon mur. »
Shieft s'éloigna un peu. Il fit les cent pas avant de se rasseoir dans son fauteuil. Il continuait de rire doucement.
« Je te hais tellement, murmura t-il sans regarder Beckman. Et je ne peux décemment pas te traiter d'idiot. Tu es trop malin pour ça, hein ? »
Tandis que Shieft continuait à marmonner sa haine et sa frustration, Beckman tordait méthodiquement ses poignets. S'il parvenait à desserrer un peu les liens ou à glisser une main en dehors. Il sentit la corde rugueuse écorcher sa peau, mais il poursuivit. Il avait gagné un répit, mais ce ne serait pas suffisant. Il devait agir vite. Il doutait que Shanks puisse tenir face à une base militaire entière. Il priait pour que le rouquin reste caché.
La veille, il avait recopié les plans des conduits d'aération de la caserne et les avait confiés à Shanks. Les conduits étaient larges, mais insuffisants pour un homme adulte. Or, Shanks restait relativement menu et plus petit que la moyenne. D'après les calculs de Beckman, il pouvait passer par l'aération en rampant. Tel était le plan. Le garçon se faufilait par le plafond jusqu'au bureau de Shieft et le fouillait pour trouver les preuves. Du moins, c'était le plan d'origine. Mais si Shanks restait dans les conduits, personne ne pourrait le trouver, ni l'atteindre.
De son côté, Beckman devait réussir à se défaire de ses maudits liens. Certes, Shanks pouvait arriver et parviendrait-il peut-être à le détacher. Mais face à Shieft, tiendrait-il le coup ? Dans tous les cas, les renforts débarqueraient bien assez vite pour mettre fin à cette mission de sauvetage. Non, Beckman devait se débrouiller seul et fuir seul. Il ne voulait pas risquer la vie de Shanks.
Un nouvel interrogatoire, plus chaotique que le premier, eut lieu. Le visage et le torse de Beckman furent vite criblés de bleus et davantage de sang s'égoutta sur le tapis. Le sergent conserva sa bouche close. Pour oublier la douleur, il se concentrait sur ses poignets. Il lui semblait que la main gauche avait gagné un peu de mouvements. Sa peau écorchée suintait, peut-être cela permettait-il de faire mieux glisser la corde dessus.
De nouveaux soldats apparurent faire leur rapport. Personne n'avait vu l'intrus, mais il courrait toujours car trois autres hommes avaient été assommé. Shieft étouffa un juron. Il ordonna aux soldats de rester ici pour surveiller Beckman, tandis qu'il allait voir directement sur le terrain ce qu'il en était.
« Il faut tout faire soi-même » marmonna t-il avant de quitter la pièce.
À son départ, les soldats restèrent silencieux. Beckman dut interrompre ses tentatives d'évasion car ils étaient postés dans son dos.
Le temps s'étira. Beckman tendait l'oreille, espérant entendre quelque chose qui l'informerait de ce qui se passait. Mais il fallait croire que la base avait déserté le couloir donnant sur les bureaux. Il tenta de questionner ses geôliers, mais ils l'ignorèrent. L'attente était insupportable. Et ces idiots qui restaient derrière lui, l'empêchant de reprendre où il en était. Il demeura parfaitement immobile, par peur qu'un mouvement n'attire leur œil sur ses poignets ensanglantés et qu'ils ne resserrent les liens. Beckman s'en serait fracassé le crâne contre le mur de frustration.
La porte s'ouvrit enfin sur Shieft. Shieft souriant, l'œil brillant. Une main glaciale enserra l'estomac de Beckman. Shanks fut sa seule pensée.
« J'ai compris, lança le commandant, victorieux. Il est dans les conduits d'aération, n'est-ce pas ? »
Beckman ne répondit pas, mais il sentit son visage pâlir. Shieft se pencha sur lui et expliqua son raisonnement, ravi de l'avoir coincé.
« Toute la base a été fouillé. Et pourtant, ton protégé apparaît et disparaît sans laisser de trace. D'ailleurs, aucune trace d'effraction non plus. J'ai longuement réfléchi pour savoir comment il faisait. Puis, je me suis à ta place. Et je connais ta place préférée. La bibliothèque. L'armoire renfermant les plans de la base a été ouverte. La poignée n'était pas poussiéreuse. Et à l'intérieur, seul le plan de la tuyauterie avait été bougé. Ce gosse doit faire moins d'un mètre soixante-dix. Donc, il passe par là à l'aise. »
Il se permit un nouveau rire.
« Malin, très malin. J'imagine que c'est ton idée. Aucun de nous n'est assez fin ou petit pour le suivre là-dedans. Alors, comment faire ? »
Il chuchota à l'oreille de son prisonnier.
« Tu sais comment on piège un lapin ? On enfume son terrier. Je vais faire pareil avec ce morveux. Et je n'hésiterai pas à le dépecer comme un lapin. »
Beckman ne répondit pas. Shanks était foutu et lui avec. Jamais il n'aurait cru que Shieft serait aussi difficile à piéger. Si seulement, les amarres de ce satané sloop n'avaient pas lâché !
Shieft se tourna vers les soldats.
« Faites bloquer toutes les bouches d'aération. Sauf deux. Celle de mon bureau et celle… je réfléchis. Oui, celle de la chambre froide. Deux trois hommes suffiront pour la chambre froide. Les autres devant ma porte. Ceux qui seront dans la chambre froide, vous récupérez des brindilles encore un peu humides, un bon nombre. Vous allumez un feu et vous bourrez la bouche avec. Une fois les conduits entièrement enfumés, ajouta t-il à l'égard de Beckman, le garçon n'aura d'autre choix que de sortir par la seule issue qui mène ici ou mourir étouffé. Que penses-tu de mon plan ? »
Beckman se contenta de lui cracher au visage. Shieft le gifla avant de s'essuyer et envoya les soldats propager ses ordres.
Le prisonnier fut déplacé plus loin dans la pièce pour laisser un libre accès à la porte et à la grille d'aération. Après un remue-ménage qui résonna dans toute la base, une cinquantaine de marines se retrouvèrent postés dans le couloir face à la porte grande ouverte. On avait aussi ouvert les fenêtres de la pièce et celle des bureaux alentours. Il ne faudrait pas étouffer les soldats en même temps que Shanks.
Il s'écoula plusieurs minutes avant que les premières fumées descendent le long du mur. Avec angoisse, Beckman l'observait, noire, épaisse et odorante. Le temps passa, aucun signe de Shanks. La pièce, malgré les ouvertures, s'enfumait. Dans la troupe, on toussait. Certains pleuraient. Toujours aucun signe de Shanks. Pas même un bruit dans les conduits. Enfin, le lieutenant qui avait dénoncé l'intrusion s'avança vers Shieft.
« Commandant, on devrait éteindre le feu. Ça fait presque un quart d'heure. S'il est bien dans les conduits, il est mort. Et les hommes ne tiendront pas plus longtemps. »
Shieft toussait lui-même malgré le foulard qui lui couvrait le bas du visage. Il ne parvint pas à parler, mais donna l'autorisation par gestes. Le jeune officier sortit un escargophone et appela l'autre équipe.
« Soldats, vous pouvez éteindre le feu. Soldats, vous m'entendez ? »
Le gastéropode resta silencieux et inerte. Shieft s'en empara.
« Soldats, c'est le Commandant Shieft, répondez ! »
Toujours aucune réaction. Les deux hommes échangèrent un regard. Ce fut au tour de Beckman de rire. Shanks se révélait bien plus malin qu'un lapin. Il était allé contre son instinct et s'était dirigé vers l'origine de la fumée. Il imaginait bien la tête des trois soldats quand ils avaient vu le garçon roux sortir des flammes pour les attaquer. Le piège de Shieft se retournait contre lui. La base était entièrement vide et Shanks s'y promenait en toute impunité. Le commandant s'en rendait bien compte. Il jeta les soldats dehors avec ordre de retrouvé l'intrus et d'éteindre le feu. Il ferma les portes à clé derrière eux. Beckman profita de la panique pour recommençait à tirer sur ses liens. Il les sentait se relâcher progressivement.
Vingt minutes plus tard, l'air s'était purifié. Shieft enrageait, l'escargophone à la main, demandant des nouvelles toutes les deux minutes. Beckman parvenait presque à sortir sa main gauche. Il en sentait le sang qui s'en égouttait et chaque écorchure brûlait intensément, mais il continua. Du regard, il rencontra son fusil à trois mètres de lui sur le mur d'en face comme s'il pouvait l'attirer à lui par sa seule volonté.
Un appel retint l'attention des deux hommes. Le commandant décrocha précipitamment.
« On l'a trouvé ! fit une voix victorieuse. Aile Est vers les…. »
La communication fut brusquement interrompue dans un cri étranglé. L'escargophone resta un moment figé, les yeux écarquillés comme en état de choc avant de se rendormir. Le silence pesait du plomb. Beckman ne pouvait voir le visage de son ennemi. Il lui tournait le dos, le regard fixé sur son appareil. Sa main gauche glissa enfin des cordes.
« Comment a t-on pu arriver là ? se demanda Shieft. Qui est ce gamin ? Presque soixante soldats dans une base fermée et ce sont eux qui sont en déroute face à un adolescent ! »
Il se tourna vers son prisonnier, prêt à se faire les nerfs dessus. Mais la corde gisait à terre. Le poing écorché de Beckman frappa son visage. Shieft manqua de tomber, se rattrapa de justesse à son bureau, précipita sa paperasse au sol. Beckman voulut se jeter sur son fusil, mais le commandant avait de bons réflexes. Il se redressa à temps pour lui barrer la route. Le frappa au ventre, le fit reculer.
Les deux hommes étaient face à face. Shieft était plus petit que Beckman, mais plus large et surtout plus expérimenté et entraîné. Ils ne se quittaient pas du regard, tels deux loups affamés défendant leur territoire. S'évaluaient, cherchaient la faille, guettaient le moindre mouvement, changement d'expression ou de yeux. Du bruit leur parvenait du couloir, mais aucun des deux n'y prêta attention. Des cris, des coups, des raclements de sabre. Un autre monde pour les deux hommes. Shieft souriait, carnassier. Beckman tendait ses muscles éprouvés, prêt à riposter.
D'un coup de pied, Shieft renversa le bureau. Beckman dut faire un bond en arrière – l'éloignant de son arme – pour ne pas pris sous le meuble. Le commandant n'attendit pas que son ennemi retrouve l'équilibre. Il se jeta sur lui et le fit basculer à terre. Le sergent voulut le frapper à la gorge, mais son adversaire bloqua l'attaque avec son avant-bras. Beckman tentait de se dégager quand Shieft leva le bras. Un éclat. Une lame. Il crut reconnaître un coupe-papier juste avant que celui-ci ne s'enfonce dans son épaule. La douleur vibra dans tout son bras. Au prix d'un effort qui lui parut surhumain, il arracha l'arme de sa chair tandis que de sa main gauche écorchée il saisit Shieft à la gorge. Il voulut lui tordre le poignet, mais le commandant était en position de force et le repoussa au sol. Heureusement, pour échapper à la prise de Beckman, il fut obligé de se lever et de le libérer. Le fumeur put alors également se remettre debout.
De nouveaux coups furent échangés de pieds et de poings. L'un des yeux de Shieft était poché et il saignait autant du nez que son ennemi. Beckman commençait à fatiguer, ses côtes lui faisaient mal, il avait des difficultés à respirer. J'en ai au moins deux de cassées, diagnostiqua t-il alors qu'elles le tiraillaient. Il aurait voulu tâter son flanc pour savoir ce qu'il y en était, mais il avait plus important à faire : bloquer les coups de Shieft et tenter de les lui renvoyer. Mais plus le temps passait, plus il se contentait de se protéger et d'esquiver.
Un boom sonore cogna la porte comme si on avait jeter un corps dessus. Beckman ne tourna même pas la tête. Ne pas laisser la moindre occasion à Shieft. Celui-ci était juste au dessus de son bureau. Il plongea sur un tiroir et avant que Beckman ait pu l'en empêcher il sortit le pistolet. Bien entendu, il visa le sergent d'un même mouvement.
« On dirait que c'est fini pour toi. » commenta t-il en raffermissant sa prise sur l'arme.
Il allait tirer quand un courant d'air traversa la salle. Shanks surgit dans la pièce et trancha le canon en s'interposant entre les deux hommes. Il était couvert de suie et de sang. Pas le sien visiblement, il conservait trop de rapidité et d'agilité pour quelqu'un de blessé. Il souriait, soulagé.
« Je vous ai retrouvé » fit-il à Beckman à peine essoufflé.
Son visage se durcit quand il reporta son attention sur Shieft qui bouillonnait.
« Alors, c'est toi qui t'es introduit dans ma base sans permission ? Tu m'as fichu un sacré bordel !
– C'est un peu ma spécialité. »
Il leva son épée, mais la main de Beckman retint sa garde. Étonné, Shanks se retourna pour le fixer. Les traits du soldat étaient tirés, déterminés. Son regard flamboyait.
« Il est à moi » annonça t-il d'une voix basse et ferme.
Shanks l'observa brièvement avant de baisser sa lame. Il acquiesça du chef.
« Parfait, fit-il. Je retiens les autres dehors. »
Sans rien ajouter, il quitta la pièce en refermant la porte derrière lui. Quelques secondes plus tard, de nouveaux bruits de lutte retentirent.
Shieft ricana.
« Tu crois vraiment que tu me peux me vaincre à toi tout seul ? Tu te fais de sacrés illusions.
– C'est entre toi et moi, grogna Beckman, respirant bruyamment. Shanks n'a rien à voir là-dedans. En vérité, je n'aurais jamais dû le mêler à cette affaire.
– En attendant, tu laisses ce môme affronter seul un régiment.
– J'ai pas l'impression qu'il ait besoin d'aide. »
Au-delà des murs, un soldat implorait pitié. Beckman aurait voulu rire, mais il s'interrompit aussitôt. Ça faisait un mal de chien. Les yeux de Shieft se rétrécirent.
« Comme tu voudras. Je te tues maintenant et je m'occuperai du rouquin juste après.
– Bonne chance »
Shieft rugit et fonça comme un taureau. D'un coup de coude au visage, il repoussa Beckman, lui brisa une dent. Sonné, Beckman se figea, à quatre pattes, chercha son équilibre. L'avant-bras du commandant lui bloqua la gorge et le tira en arrière, l'immobilisa. Beckman toussa, se débattit, la trachée comprimée. La main libre de Shieft tâtonna le sol. Le coupe-papier écarlate brillait sous une feuille. Le brun se rua, voulut rejeter sa tête en arrière pour frapper son adversaire. Mais la prise de Shieft était tenace. Des larmes embrouillèrent sa vue. Mais il distinguait toujours la lame revenue dans la main de Shieft fondre sur lui. Il leva son bras droit pour se protéger. L'arme transperça sa chair, le tranchant jusqu'à l'os. Une deuxième attaque qu'il para de la même façon. Malgré la profondeur de la croix sanglante qui marquait son bras, il ne sentait pas la douleur. L'adrénaline était trop forte. Shieft insista pour rapprocher la lame de son visage. Beckman le laissa venir à lui. Une fois à sa portée, il mordit aussi fort qu'il put la main assassine. Shieft hurla et lâcha enfin prise. Beckman retomba au sol. Sa tête tournait, il cracha de la bile et du sang, se retint de vomir alors que la toux dirigeait tout son corps tremblant. Des points blancs allaient et venaient sous ses yeux. Pas le moment de perdre conscience.
Dans son dos, il entendit Shieft se jeter sur lui. Il roula au sol, l'évita. Le commandant, emporté par son élan, agrandit l'espace entre eux.
Beckman esquissa un sourire. La lutte l'avait rapproché de son fusil. Il n'avait qu'à tendre le bras. Ce fut ce qu'il fit. Shieft le remarqua aussi et voulut l'en empêcher. Pour une fois, Beckman fut plus rapide. Sa main se referma sur le canon froid. Il se retourna et la crosse fractura la mâchoire de Shieft. Son ennemi tomba au sol, sonné. Beckman ne perdit pas un instant. Il puisa dans ses dernières forces pour se relever. Il enfonça un pied dans la poitrine de Shieft pour le maintenir à terre, le canon à quelques centimètres de son visage.
Le temps se figea. Les respirations haletantes assourdissaient la pièce.
« Et maintenant, petit génie ? demanda Shieft qui n'en perdait pas son fiel. Qu'est-ce tu comptes faire ? Tirer ? Tu seras exécuté pour meurtre et trahison. Me livrer ? Ce sera ta parole contre la mienne et tu finiras en prison voir pire. Fuir ? On te traquera comme un animal et tu mourras au bout d'une corde pour désertion. Regarde la vérité en face, Ben, tu es foutu. Tu aurais dû fermer ta gueule et te mêler de tes affaires. Mais, non, monsieur a voulu jouer les héros. »
Le sang battait à ses oreilles. La voix de Shieft lui paraissait lointaine, étouffée par ses battements de cœur erratiques. Il avait la tête sous l'eau et cherchait son souffle. C'était terminé. Pour lui. Il resserra sa prise sur le fusil pour il ne savait quelle raison. C'était fini. Il avait gagnait le combat, mais avait perdu tout le reste.
« Je ne récupérerai peut-être pas tous les enfants, mais la majorité arrivera quand même aux Saboady. Tu n'auras fait que retarder l'échéance. Quant à ton petit complice, il ne verra pas le soleil se lever. Une balle derrière la tête comme un chien... »
Le coup de feu partit. Le crâne de Shieft explosa sous l'impact, éparpillant son contenu sur le plancher et le mur.
Beckman relâcha son souffle. Il n'avait pas remarqué qu'il l'avait retenu durant tout le discours gerbant de son supérieur. Lentement, il abaissa son arme, le regard fixe. Crevait-il la surface ou se précipitait-il vers les abysses ?
Plusieurs minutes s'écoulèrent, lourdes et visqueuses, avant qu'il ne quitta le bureau. Il referma doucement derrière lui, sans un bruit. Son pas lourd le guida à travers les couloirs. Il ne remarqua même pas les soldats à terre, inconscients ou blessés. Certains semblaient morts, il ne saurait le dire. Il s'en fichait. Tout lui paraissait loin et irréel. Il retrouva Shanks rapidement. L'adolescent venait de désarmer un jeune sous-officier tremblottant.
« C'est réglé ? » interrogea t-il d'un ton léger.
Beckman mit plusieurs secondes avant de comprendre la question.
« Oui, je suppose. » répondit-il d'une voix absente.
Shanks se débarrassa sans effort de son adversaire. Il s'approcha de Beckman et le détailla. Son regard s'attarda sur le bas de son pantalon. Le sergent n'avait pas remarqué que des débris de Shieft s'y étaient accrochés. Quand Shanks reprit la parole, il n'y avait aucune accusation ni animosité dans sa voix.
« On ferait mieux de filer d'ici. Voir carrément de l'île.
– C'est aussi mon avis. »
APARTÉ
On s'activait à Marine Ford. Barbe Blanche et deux autres équipages pirates s'affrontaient sur une île du Nouveau Monde. Les troupes étaient en ébullition. On armait les navires et les hommes se préparaient au combat. On ne pouvait pas laisser faire. Les combats entre pirates détruisaient l'île et mettaient les habitants en péril. De plus, personne ne cracherait sur une occasion pour arrêter Barbe Blanche.
En bref, tout le monde s'activait ou était touché par l'effervescence. Excepté Monkey D Garp. C'était l'heure du goûter. Il s'empiffrait de gâteaux secs accompagnés de thé vert, les pieds sur son bureau. On toqua à la porte entrouverte. Le Vice-Amiral autorisa l'entrée, la bouche pleine. Le Contre-Amiral Kuzan débarqua souriant et détendu.
« Bien le bonjour Vice-Amiral ! Je viens vous transmettre un message. C'est un colonel d'East Blue qui vous l'envoie.
– Je suis en pause, geignit Garp en grimaçant.
– Apparemment, ce serait personnel.
– Donne »
Kuzan lui glissa une enveloppe qui avait connu des jours meilleurs. Elle était cornée, ondulée par l'humidité et quelques taches marrons la teintaient par endroit. Seul le nom de Garp était noté à l'encre noire. Pas d'expéditeur derrière. Garp la déchira sans précaution. L'écriture était brouillonne comme si son auteur l'avait écrite à la va-vite ou avait eu la tremblotte. Elle dénonçait un trafic d'enfants orphelins sur la mer de l'est, un réseau qui devait remonter jusqu'à Grand Line. On accusait un Commandant d'une île tertiaire de l'avoir alimenté et l'expéditeur avouait ses soupçons qu'il y en ait d'autres dans la Marine. Le reste détaillait le peu de preuves en sa possession et le mode opératoire. Il citait également le nom d'un capitaine d'un navire marchand servant de transporteur. En bas, une signature baveuse : Sergent Ben Beckman. Après une telle lecture, Garp avala cul sec son thé vert.
« Kuzan, tu as déjà entendu parler d'un certain Sergent Ben Beckman ? »
Le plus jeune mit un peu de temps à répondre, pensif.
« Je crois que j'ai déjà entendu ce nom quelque part, admit-il d'un ton vague.
– Trouve-moi qui c'est. Il doit venir de East Blue si on a trouvé la lettre là-bas. »
Garp dût attendre trois heures pour avoir sa réponse. Étonnamment, Kuzan revint accompagné de l'Amiral Sengoku.
« C'est pas ma faute, protesta Garp par réflexe devant les sourcils froncés de son ami.
– Je ne veux pas savoir ce que tu as fait comme bêtises, Garp, soupira ce dernier. Plutôt pourquoi tu t'intéresses à Ben Beckman ? Tu ne t'intéresses même pas à tes propres ordres de mission, alors pourquoi celles des autres ?
– Il m'a écrit une lettre » avoua le héros de la Marine en la donnant à son supérieur.
Sengoku la lut en travers. Ses traits se durcirent. Il lâcha un soupir avant de reporter son attention sur Garp.
« Je mettrai quelqu'un sur l'affaire dès demain matin.
– T'inquiètes, je m'en occuperai. J'ai rien à faire en ce moment.
– Au contraire, Garp, tu as beaucoup de choses à faire !
– Alors, c'est qui ce sergent ? » reprit Garp en sortant un sandwich de son tiroir.
Sengoku sortit un dossier de son manteau et l'ouvrit.
« Il y a deux semaines sur East Blue un sous-officier a assassiné son supérieur après avoir organisé l'intrusion par un ennemi de sa base marine. Il a disparu juste après la mort du Commandant de la caserne, un certain Shieft.
– Le mec qui vend des gamins, commenta Garp en tapotant la lettre qui reposait à nouveau sur son bureau.
– La tête de ce type vient d'être mise à prix, précisa Kuzan, les mains dans les poches. C'est comme ça que j'ai entendu son nom.
– Ah, c'est ce Ben machin qui a tué le Commandant ? Ça explique tout. Combien ?
– Deux millions de Berrys, ajouta le contre-amiral. D'ailleurs, la lettre – je me suis renseigné – a été retrouvé épinglée sur le cadavre de Shieft.
– Mais ce n'est pas tout » insinua Sengoku.
Il voulut mettre Kuzan dehors, mais Garp insista pour que le jeune resta. L'Amiral soupira devant la tête de mule qui lui servait de meilleur ami.
« Ben était accompagné. Un adolescent inconnu au bataillon. Le garçon s'est introduit dans la base avec la complicité du sergent – voir sous sa direction plutôt. Il s'est battu contre les soldats et a fait pas mal de dégâts.
– Et ? s'étonna Garp.
– J'ai une description de ce garçon, chuchota Sengoku en surveillant Kuzan du coin de l'œil. Environ seize ans, roux, gaucher, épéiste, portant un chapeau de paille. »
Garp fronça les sourcils, semblant faire un gros effort de mémoire.
« Je le connais ? demanda t-il d'un ton hasardeux.
– Je le crains.
– Je l'ai connu comment ?
– Enfin, Garp ! Je ne te pose pas une devinette ! Tu n'as pas rencontré trois cent gamins roux avec un chapeau de paille maniant le sabre. »
Réflexion intense avant qu'une étincelle de compréhension alluma le regard du Vice-Amiral.
« Le p'tiot rouquin de Roger !
– Garp !
– Quoi ? Quel est le rapport avec Gold Roger ? réagit aussitôt Kuzan.
– Roger avait deux gamins sur son bateau comme mousses, expliqua Garp malgré les signes de Sengoku pour qu'il se taise. L'un d'eux correspond à la description.
– Mais pourquoi n'a t-il pas été capturé avec son capitaine ?
– Capturé ? Roger s'est rendu tout seul. Ce sale tricheur !
– GARP ! s'égosilla Sengoku.
– Ah, oui, faut pas le dire, c'est vrai ! se souvint Garp. Oublie ça, Kuzan » ajouta t-il avec le sourire.
Sengoku retrouva son calme avec du mal.
« Enfin, quoi qu'il en soit, je vais demander aux officiers supérieurs de East Blue de surveiller cette affaire de près.
– Le môme, c'est Shanks ou pas ? demanda Garp en se curant le nez.
– Je n'en sais rien, avoua l'Amiral. Mais il y ressemble trop pour que ce soit une coïncidence. D'autant plus que je me méfie également de ce Ben Beckman.
– Pourquoi ?
– On a reçu son dossier d'admission dans la Marine, précisa Kuzan en montrant le dossier de Sengoku. Notamment, les résultats des tests psychologiques et de QI.
– C'est un cinglé ?
– Pas vraiment. Au contraire même, souffla sombrement Sengoku.
– Il a battu les records. Il a un niveau très élevé, particulièrement en stratégie militaire. Son professeur a même voulu proposer sa candidature au Quartier Général, mais on refusait les recrutements à cette époque.
– Une erreur monumentale, commenta l'homme à la chèvre. Selon les tests, il aurait pu avoir dans les années à venir le niveau suffisant pour obtenir un haut poste de commandement. Son tuteur le trouvait également excellent au combat. Il manquait de pratique et d'encadrement pour vraiment se distinguer. Un potentiel énorme gâché. Et maintenant, il est dans la nature en tant qu'assassin et traître.
– Il était bon à quel point ? interrogea Garp.
– Je suis sûr qu'il aurait pu devenir Vice-Amiral minimum, répondit Sengoku.
– Ses notes étaient meilleures que les miennes. Bien meilleures, commenta Kuzan, impressionné.
– Il m'a battu sur plusieurs points, avoua Sengoku en fermant le dossier avec amertume. Si il a été effectivement récupéré par un apprenti de Roger, ils risquent de faire des dégâts énormes dans les années à venir. Du moins, si on les laisse développer leurs potentiels. »
Le regard absent de Garp détaillait la lettre de Beckman sans la voir. Ce sergent prometteur et surdoué allait-il devenir un pirate ? Il revit le visage juvénile de Shanks tel qu'il s'en souvenait sur le bateau de Roger. Fichu Roger, se rendre comme si de rien n'était. Ce n'était pas du jeu. Il avait d'ailleurs refusé de l'arrêter le jour où il l'avait découvert devant son bateau. « Je viens me rendre » qu'il disait l'animal. Non, ce n'était pas du jeu. Garp l'avait envoyé promener. Quelle colère l'avait pris. Il avait clamé que lui vivant jamais Roger ne se rendrait. Après tout, cela ne faisait pas de lâcher son meilleur adversaire au milieu d'une partie. Mais le Roi des Pirates l'avait suivi pendant deux semaines avant que Sengoku, prévenu par l'équipage de Garp, ne débarque pour le mettre lui-même aux fers. Ce qui n'avait pas empêché le héros de la Marine d'insulter son vieil ennemi de tricheur et de lâche durant toute la route.
« Et vous, Vice-Amiral, vous aviez eu quoi comme notes ? » s'enquit Kuzan, curieux.
Garp sortit de ses souvenirs. Il bomba fièrement le torse avant de dire :
« Tu devrais l'avoir deviné depuis bien longtemps, p'tit gars ! »
Son sourire s'élargit quand il ajouta :
« J'ai tout raté !
– Garp ! s'insurgea Sengoku.
– Si je frappais moins fort, je serais jamais rentré dans la Marine. Je suis une vraie bille aux tests.
– Garp !
– Quoi ? J'ai pas le droit de dire non plus que j'ai été recalé à l'entrée ? s'étonna l'interpellé.
– Disons qu'il vaut mieux ne pas t'en vanter, précisa son ami en grinçant des dents.
– Bah, tant pis ! Oublie, Kuzan !
– Vous êtes trop cool, Vice-Amiral Garp ! »
Ce chapitre a été une vraie prise de tête. Je changeais souvent d'avis, réécrivais en boucle les mêmes scènes, jamais satisfaite et il y a plusieurs modifications à la dernière minute. Comme les motivations de Shieft qui à la base cherchait juste à s'enrichir. Ou encore l'aparté qui devait être dans un autre chapitre à l'origine avant d'atterrir dans celui-ci.
Le prochain sera un chapitre de transition et donc bien plus court. Il arrivera assez rapidement.
En attendant, j'espère que celui-ci vous a plu et je vous dis à la prochaine !
