Notes d'auteur : Bonjour, le nouveau chapitre est arrivé ! Merci à Umichan17 pour la correction ! Pas grand chose à dire, si ce n'est bonne lecture !
Chapitre VI : Le Garçon qui Souriait
Les carcasses glacées pendaient au plafond, se balançaient doucement sur son passage. Lucky Roo se faufilait souplement entre elles, les bras chargés de morceaux de viande qu'il venait de découper. Sa démarche étonnait par son agilité et sa rapidité. Personne n'aurait imaginé cela en voyant sa silhouette toute en rondeurs. On pariait plutôt sur des gestes empotés et lourdauds. Ses épaisses lunettes rondes semblaient avoir été faites pour accentuer son aspect de boule et encourager les clichés. Ce n'était pas de sa faute s'il était myope comme une taupe. Ses parents avaient acheté cette paire car elle était moins chère que les autres sans prendre en compte qu'elle dévorait le visage de leur fils et ressemblait à des culs de bouteilles. Il était le dernier né d'une famille de huit enfants. Son père, petit boucher, n'avait pas beaucoup d'argent. Alors, Roo héritait des vêtements de ses frères, soit trop petits, soit trop grands, tassant et grossissant son corps déjà corpulent. Les autres enfants se moquaient de lui, de son allure ridicule. Sa fratrie n'était en reste malgré les remontrances de leur mère. À côté, son père disait qu'il était de trop, qu'il mangeait trop et qu'il n'avait pas les moyens d'entretenir un gros lard de son espèce.
Gros lard, baleine sur pattes, gras du bide, ce genre d'adjectifs était le quotidien du jeune Roo d'aussi loin qu'il s'en souvienne. Dès qu'il enfournait quelque chose dans son énorme bouche, les gens marmonnaient, lui faisaient des réflexions. Ce n'était pourtant pas sa faute s'il avait faim. La nourriture n'était-elle pas faite pour apaiser la faim ? Il fallait bien se nourrir, non ? Il avait toujours été gros et il y en avait d'autres qui l'étaient. Alors, pourquoi c'était de lui dont on se moquait ? C'était juste son corps, son apparence. C'était juste normal, comme certains étaient minces, blonds ou avaient les yeux marrons, mais personne ne les méprisait pour cela. Il ne comprenait pas. Il avait appris à ne pas répliquer. Il souriait et attendait que ça passe. Les moqueurs se lassaient de son manque de réaction et allaient voir ailleurs. En même temps, il avait du mal à saisir en quoi gros était une insulte. C'était un fait, il était gros. Il se disait que ça aurait pu être pire, qu'il aurait pu naître sans jambe ou aveugle. Certes, sa vue était mauvaise de près, mais avec des lunettes, ça allait. Vraiment, il aurait pu être davantage malchanceux.
De toute la nombreuse fratrie, ils n'étaient plus que trois dont Roo à vivre encore chez leurs parents. Ils aidaient à la boucherie familiale. Le plus âgé des frères se chargeait des livraisons aux restaurants et autres clients ainsi que d'aller chercher les bêtes mortes à l'abattoir. Le second tenait le comptoir avec leur père. La mère gérait les comptes. Quant à Roo, il restait à l'arrière de la boutique. Il coupait les pièces de viande et jetait les déchets, faisait le ménage. Les clients ne le voyaient jamais, il n'avait pas un physique commercial ou d'autres choses dans ce genre. C'était ce que sa mère disait. Mais le garçon savait qu'en réalité son père ne voulait pas l'avoir dans les pattes. Le vieux Lucky ne voulait pas autant d'enfants et le dernier se révélait une déception. Tous ses fils étaient grands et forts comme des bœufs, ses filles, sans être de grande beauté, se montraient assez jolies pour attirer le chaland. Alors, pourquoi le petit dernier était-il si grassouillet et doté d'une vision digne d'une taupe ? Ça coûtait cher les soins ophtalmologiques ! Et ce morveux s'empiffrait et dépensait davantage d'argent qu'il n'en remportait. Il n'hésitait pas à le lui dire en face. Et cet idiot de lourdaud souriait bêtement en disant qu'il était désolé. Un bon coup de pied et le boucher l'envoyait bosser, histoire de rembourser les dépenses excessives qu'il engageait. Un enfant se devait d'être rentable, or Roo ne l'était pas.
La boucherie était ouverte depuis plus d'une heure déjà. Les badauds envahissaient progressivement les rues. Le quartier de bouche se situait à quelques rues au nord de la Grande Place. Il était donc assez facile d'accès tout en étant suffisamment éloigné du centre-ville pour que les odeurs et les déchets ne viennent pas gêner les touristes. Il y en avait de plus en plus depuis la mort de Gold Roger. Tout le monde voulait voir où le Roi des Pirates avait rendu l'âme. Mais il y avait encore davantage de flibustiers. La Base marine avait doublé de taille et commandait chaque jour de grandes quantités de nourriture aux artisans. La boucherie Lucky avait le privilège de faire partie de ses fournisseurs, ce qui aidait la famille à conserver des comptes équilibrés. D'ailleurs, Roo entassait des côtes de porc dans la caisse qui lui était réservée. Quand il eut terminé, il ajouta de la glace pour la préservation et ferma soigneusement le couvercle. Il s'arc-bouta pour pousser la caisse dans la cour extérieure afin que son aîné puisse l'emporter à son prochain passage. La cour pavée donnait directement sur la rue, seulement séparée du monde par un muret de pierre et un portail en bois. Roo aimait bien aller dans la cour. Il sentait un peu l'air frais à travers l'odeur du sang et de la viande faisandée des poubelles. La vue du ciel bleu le changeait agréablement du toit du hangar accolé à la boucherie où étaient stockées les carcasses. La caisse enfin à sa place et étiquetée, Roo se dandina jusqu'à l'intérieur. Il y avait encore la commande du restaurant de la Grande Place à préparer.
Au fond, quand il y pensait, il était indispensable à la boucherie. Sans lui, personne n'aurait sa commande en bonne et due forme. Ça lui plaisait bien d'être l'élément essentiel de l'ombre. Peut-être un jour, son père s'en rendrait-il compte et le féliciterait.
Le sourire aux lèvres, il fabriqua les saucisses et découpa les poulets. Une heure plus tard, une nouvelle caisse pleine devant lui, il quitta la froideur du hangar pour la douceur poisseuse de la cour. Il en profita pour s'aventurer dans la rue et vider un seau plein de sang dans le caniveau. Tout le monde le faisait d'où les odeurs et la présence constante de rats dans la rue. Parfois, Roo leur filait en douce de la nourriture ainsi qu'aux chiens et chats errants. Il les trouvait tellement mignons avec leurs grands yeux et museaux frétillants. Une fois son seau vide, il chercha l'un de ses compagnons à fourrure. Il ne croisa que le regard d'un adolescent plus vieux que lui. Il avait le visage ouvert et sympathique. Il le regardait sans animosité à travers ses mèches rousses.
« Excuse-moi, je crois que je me suis perdu. Tu pourrais m'aider, s'il te plaît ? », fit-il en s'approchant de lui.
Roo ne put s'empêcher de regarder par dessus son épaule. On ne lui parlait jamais aussi poliment sans raillerie.
« C'est à moi que tu parles ? demanda t-il timidement.
– Bien sûr ! s'étonna le rouquin. À qui d'autre ? »
Effectivement, même s'il y avait du passage, les deux garçons étaient légèrement isolés. Les gens n'aimaient pas passer près des ordures de la boucherie. Préparer de la viande découpée et bien rosée, la manger cuite et juteuse ne leur posait aucun souci, contrairement aux entrailles, au sang, aux tendons et autres déchets peu ragoûtants. Était-ce une façon d'oublier que leurs repas étaient constitués de chairs et d'organes comme eux ou manque d'habitude ? Roo ne savait pas, il avait toujours vécu dans cet envers du décors. Mais ce garçon avait les pieds dans le sang et le regardait droit dans les yeux comme s'il n'y avait personne d'autre sur Terre lui qui vivait dans l'ombre et les déchets, lui qu'on ignorait ou moquait.
« Alors, reprit l'inconnu chaleureusement, tu peux m'indiquer le chemin ?
– Oui, oui, s'empressa de répondre Roo. Je connais bien la ville, j'y suis né.
– Super ! Je cherche le port. J'ai fait un détour à la con pour éviter la Grande Place et je me suis perdu. Y a tellement de rues.
– Le plus simple est de passer justement par la Grande Place et de suivre l'avenue principale, fit Roo comme on annonçait une mauvaise nouvelle.
– Ouais, je m'en doutais, soupira le garçon. Où est la Grande Place ?
– Tu descends cette rue, indiqua Roo en montrant du doigt un croisement en contrebas. Au carrefour, tu tournes à droite puis prochaine à gauche.
– Merci ! »
L'adolescent lui offrit un immense sourire, lui souhaita la bonne journée et fila dans la direction indiquée. Roo le regarda s'éloigner, figé sur place.
En dehors de sa mère, personne ne lui avait souri comme ça. Sans arrière pensée, sans se forcer, sans moquerie, sans dégoût, sans jugement, sans pitié. Cet adolescent n'avait fait aucune remarque sur son physique. Ses yeux ne l'avaient pas scanné de haut en bas, même pas quitté son regard. Comme s'il n'était pas gros, mais une personne qui ne se résumait pas à son physique. C'était la première fois de sa vie qu'un inconnu lui souriait pour de vrai. Un sourire fleurit tout seul sur son visage.
Le lendemain après-midi, Roo avait terminé avec presque trois heures d'avance son travail. Ravi de cet état de fait, il eut le pas léger en passant le racloir sur le sol du hangar. Il allait pouvoir se promener dans Logue Town. Il aimait tellement arpenter les rues qu'elles soient désertes et étriquées ou larges et animées. Il vira le sang ou plutôt l'eau rosée dans le caniveau, rangea son balai et fila. Son père ne venait jamais vérifier s'il était présent ou pas. Du moment que le travail était fait, il fermait les yeux sur les escapades de son benjamin. Moins il le voyait, mieux il se portait. Une aubaine pour Roo et sa bougeotte.
Il adorait Logue Town. La ville était grande et variée. Il passait d'une ambiance à l'autre, d'une époque à l'autre, d'un paysage à l'autre. Elle était l'une des plus grandes villes d'East Blue et des plus anciennes. Le nord de la cité était principalement composé de rues étroites et sinueuses avec nombre de marches, de pentes et de virages. Les maisons bancales mêlant pierres, torchis et bois semblaient ployer sous les poids des étages rajoutés au fils des siècles, assombrissant les ruelles. Vers le port, on avait déployé de grandes et larges avenues, à la vue aérée et aux bâtiments blancs, trapus aux grandes fenêtres. Autour de la Grande Place, les demeures étaient belles, agrémentées de balcons et d'ornements surchargés. C'était la classe d'y habiter car les loyers étaient mirobolants. Seuls les plus riches pouvaient se les offrir avec la plus belle vue de la ville : cette place immense, parfaitement ronde aux pavés clairs et propres. Cela changeait tellement du quartier de bouche dont le sol en terre battue dégueulait de boue, de sang, de déchets organiques et d'autres choses qu'il ne voulait pas savoir. En traversant les différentes parties de Logue Town, Roo avait l'impression de visiter tout East Blue, nourrissant ses rêves de voyage et d'aventures à travers cette illusion.
La position géographique de Logue Town et sa proximité avec Grand Line attirait des gens venus des quatre coins de l'océan. En observant leurs tenues, leurs accents, leurs coutumes, leurs réactions, Roo renforçait son évasion et découvrait le monde à travers eux. Cela s'était davantage accentué après l'exécution de Gold Roger. Les pirates et aventuriers proliféraient, allaient et venaient. L'agrandissement de la base marine et ses nouvelles recrues avaient rajouté un cachet exotique certaines ayant été recrutées sur d'autres océans. Les marchés s'étaient agrandis et variés, de nouveaux commerçants, artisans et camelots en tous genres débarquaient chaque jour. Vraiment, Roo était heureux de vivre à cette période et d'avoir assisté à la transformation d'un port important en une ville touristique avec un port incontournable. C'était un peu comme s'il avait changé d'île sans perdre ses repères. Tout cela avait été si soudain qu'il en avait été intimidé au départ. Finalement, plusieurs mois plus tard, ne restait que l'excitation. Chaque jour offrait son lot de découvertes et d'histoires de pays lointains. Pour les obtenir, le garçon n'hésitait pas à s'aventurer autour des bars et auberges qui bordaient le port et la grande avenue. À laisser traîner son oreille du côté des marins, des soldats, des pirates, des commerçants étrangers et voyageurs de toute espèce. Le monde semblait alors si grand ! Et Logue Town en était l'album photo.
L'année dernière, l'exécution du Roi des Pirates avait attiré sur la seule Grande Place une telle variété de personnes. L'humanité entière rassemblée en un seul endroit. Roo avait bâclé son travail ce jour-là pour y assister. Il voulait voir de ses yeux cet homme extraordinaire. Monstre, pirate impitoyable, aventurier du bout du monde, conquérant de l'impossible, explorateur sans frontière. À quoi pouvait ressembler un tel homme ? Le cœur sur le point d'exploser, Roo avait imaginé Gold Roger. Était-il grand ? Brun ou blond ? Comment allait-il affronter la mort ? Malheureusement, il n'en avait reçu que les échos. Son frère aîné l'avait retenu à cause de blancs de poulet mal désossés. Quand il avait atteint la Grande Place, Roger était mort depuis une bonne demie-heure son corps emporté par la Marine. La foule, encore exaltée par cet évènement, grouillait et se repassait la scène en boucle, répétant ses dernières paroles qui bouleverseraient le monde entier. Déçu, Roo s'était assis sous un perron pour s'abriter de la pluie et avait observé et écouté. Vraiment vivre à travers les autres ce n'était pas vivre vraiment. Mais que pouvait-il faire d'autre ?
Aujourd'hui, Roo opta pour une promenade sur la grande avenue. Il avait envie de compagnie. Il s'y hâta en sautillant tout en grignotant une cuisse de dinde. Il avait toujours de la nourriture dans les poches. Il se mêla aux touristes, loucha sur les vitrines et étals des magasins, écouta les rires et les conversations. La foule ressemblait aux vagues de la mer, mouvement constant d'avancées et de reculs, parfaitement uniforme de loin et diversifiée de près. Parmi tous ces gens aux mille couleurs, un retint soudain son attention. Des cheveux roux flamboyants sous un chapeau de paille. Roo reconnut sans mal le garçon souriant de la veille. N'osant pas l'aborder, il le suivit du regard avec curiosité tout en nettoyant consciencieusement son os.
Le garçon semblait marcher sans but au milieu de la rue. Il bifurqua pour longer les étals. Il bouscula une dame entre deux âges richement vêtue, s'excusa et continua d'un pas plus rapide. La femme se mit presque aussitôt à crier au voleur. Elle l'accusa de lui avoir dérobé son porte-monnaie. Moins de deux mètres plus loin, l'accusé fut rattrapé par un homme aux longs cheveux noirs qui le saisit au bras. Il fut tiré vers la victime, se débattant de la poigne solide, réfutant les faits. Roo se rapprocha pour mieux entendre leurs paroles.
« Sale voleur ! s'insurgeait la femme.
– Allez, gamin, rend ce que tu as volé à madame, intervint d'une voix posée l'homme.
– J'ai rien pris ! nia le roux sans cesser de se débattre.
– Petit menteur ! s'énerva la victime. Mon porte-monnaie ! »
Le grand brun fouilla l'adolescent et trouva rapidement le bien. Il l'enfouit dans la main de sa propriétaire. Celle-ci l'ouvrit aussitôt et compta son argent, faisant tinter ses nombreux bracelets de perles. Le porte-monnaie était léger et peu fourni, mais elle déclara que tout y était. Le pauvre garçon s'était fait prendre pour un bien faible butin.
« Excuse-toi, exigea le justicier improvisé sans lâcher sa proie.
– Désolé, marmonna le rouquin, la tête basse.
– Va pour cette fois, fit l'homme, magnanime, rompant sa prise. Et que je n'y t'y reprenne plus, garçon ! »
Sans demander son reste, le jeune voleur fila dans une rue perpendiculaire, loin des regards outrés et accusateurs de la dame. Une fois son agresseur hors de sa vue, elle reporta son attention sur son sauveur.
« Merci beaucoup, mon brave.
– Je vous en prie, c'est naturel, madame.
– Si vous désirez un petit quelque chose pour votre peine, ajouta la dame en ouvrant son sac à main.
– Oh, non ! Je ne peux accepter.
– Allons, allons, j'insiste » insista la femme en agitant son index.
Roo écarquilla des yeux derrière ses doubles foyers. Les bracelets de perles si scintillants avaient disparu !
Après encore quelques formules de politesse, l'homme serra la main de la femme en s'inclinant et lui souhaita la bonne journée. Quand il s'éloigna, Roo remarqua un éclat de lumière dans sa paume avant qu'il ne la plonge dans sa poche. Envolée la jolie montre en or de la petite dame !
Du coin de l'œil, Roo devina un mouvement dans la rue voisine à sa droite. Il aperçut alors le garçon roux qui l'observait comme lui observait l'homme brun s'éloigner d'un pas tranquille, les poches pleines de bijoux. Leurs regards se croisèrent. Petit sourire en coin, clin d'œil complice, le jeune voleur mit un doigt sur sa bouche en signe de silence. Roo lui rendit son sourire et enfouit quelques bonbons dans sa bouche. Sur l'avenue, le complice avait disparu, la femme poursuivait ses emplettes sans savoir qu'on l'avait dépouillée. Quand le petit glouton se retourna, l'adolescent aux cheveux rouges s'était également volatilisé. Mais il crut entendre un « merci » emporté par le vent avant qu'il ne reprenne sa marche.
Roo rentra une demie-heure avant le dîner. Les repas se prenaient toujours à heure fixe, aucun retard n'était toléré. C'était sacré aux yeux de sa mère. D'habitude, le garçon l'aidait en cuisine, ce qu'il n'avait pu faire aujourd'hui étant dehors. Mais elle ne lui fit aucune remarque. Il fallait bien qu'il penne l'air de temps à autre. Ce n'était pas enfermé avec des carcasses ou avec sa famille qu'il s'épanouirait. Certes, le patriarche était d'un autre avis, raison pour laquelle Roo arriva discrètement par la cuisine et que sa mère garda le silence. Il prépara rapidement des tourtes pour le lendemain pendant qu'elle veillait la cuisson de la viande. Ensuite, il descendit au hangar de la boucherie deux étages plus bas. Il enfourna les tourtes généreuses et retourna vers l'appartement familial.
Depuis qu'il était petit, une forte complicité le liait à sa mère. Cette femme effacée et rondelette le traitait encore parfois comme son bébé – après tout il était le petit dernier – mais elle avait toujours été tendre et patiente. Pas une seule mauvaise remarque et elle tentait toujours de minimiser ou de couvrir les paroles blessantes de son père à son égard. La seule également à prendre sa défense face à ses frères et sœurs. « Le chouchou » disaient-ils alors, mais Roo ne le pensait pas. Elle était gentille avec tout le monde. Elle lui avait appris à cuisiner et à coudre. « Des trucs de gonzesses » commentait son père, mais lui il aimait bien. Il adorait voir un plat prendre forme, l'odeur qui s'accentuait et se répandait durant la cuisson, les couleurs des épices. Quant à la couture, c'était tellement reposant et apaisant. Ça lui servait bien quand il récupérait les habits de ses frères, parfois déchirés et jamais à sa taille. Le soir après le dîner, des fois, il s'asseyait à côté de sa mère et elle lui racontait une histoire comme quand il était petit. Toujours des aventures dans des royaumes lointains avec des preux chevaliers qui triomphaient du mal. Alors, il fermait les yeux et voyageait à travers ses mots. Il avait une bonne imagination visuelle ça c'était gratuit.
Roo assista sa mère pour porter les plats sur la grande table familiale. Bien qu'ils ne furent plus que cinq à la maison, la famille Lucky continuait d'utiliser la longue table pour dix personnes. Chacun y avait sa place attitrée depuis son enfance et la conservait jalousement même si des chaises vides les séparaient les uns des autres à présent. Chacun des parents s'installait à une extrémité et les garçons étaient répartis entre les deux. Une fois tout le monde servi, Roo et sa mère s'assirent à leur tour.
Les repas se passaient souvent dans le silence. Parfois, le père demandait à l'aîné des nouvelles des clients et comment les livraisons et commandes s'étaient déroulées. Ou un point sur les comptes à son épouse. Échangeait avec son cadet sur leur journée à la boutique et certains clients sortant de l'ordinaire. Il ne demandait jamais rien à Roo. Ce dernier racontait sa journée à sa mère quand ils cuisinaient et préférait profiter de son assiette à table. Alors, l'indifférence de son père ne le touchait pas. Entre cela et des reproches, il avait vite choisi. Et puis cela avait toujours été ainsi. Il avait sa mère pour l'amour et la tendresse. Ça lui suffisait.
Chacun le nez dans son plat mangeait à son rythme. Roo reprit deux fois du jambonneau sous le regard désapprobateur de son père et celui flatté de sa mère. Personne ne complimentait jamais sa cuisine. Voir son petit dernier autant l'apprécier lui donnait du baume au cœur. Pour la peine, elle lui rajouta une bonne louche de sauce. Elle n'allait tout de même pas le laisser mourir de faim !
Le souper achevé, le père se rendit dans le salon pour fumer devant la cheminée avec son premier fils. Le cadet fila dans la salle de bain avant de se faire voler la place. Roo resta avec sa mère pour l'aider à débarrasser. Une fois dans la cuisine, il entassa les restes dans une seule assiette. Son second frère, notamment, ne mangeait que le centre de la viande et découpait en petits bouts le reste pour l'abandonner sur le bord. Une manie qu'il avait depuis toujours. Quant à son père, il laissait les légumes et la couenne. Une fois cela fait, il fila avec l'assiette.
Il arriva dans le hangar, où il en profita pour surveiller la cuisson des tourtes. Elles étaient presque prêtes. Juste encore quelques minutes pour qu'elles soient parfaitement dorées. Demain, elles seraient vendues dans la boucherie. Il préférait les faire la veille, ainsi il pouvait dormir plus le matin. Et c'était toujours meilleur réchauffé, non ? Son assiette pleine de déchets à la main, il sortit dans la cour puis dans la rue. Il n'eut pas besoin de dire quoique soit qu'un fox terrier sale et maigre se précipita sur lui, la queue frétillante. Roo posa l'assiette à même le sol. Le chien mangeait de tout son soûl tandis que le garçon le caressait doucement. Une routine qui se répétait chaque soir depuis quelques mois. Roo l'aurait bien adopté, mais son père refusait de voir le moindre animal vivant passer la porte de sa propriété. « Les bestioles, ça se mange. Ça se cajole pas » déclarait-il devant la moue suppliante de son benjamin.
Soudain, un bruit métallique fit sursauter le chien. Mais la faim le poussa à rester. Intrigué, Roo le laissa et s'aventura un peu plus bas dans la rue. Le quartier de bouche n'était pas équipé de lampadaires. Seules la lune et les fenêtres offraient un peu de lumière la nuit. Heureusement, Roo connaissait les lieux par cœur. À quelques mètres de chez lui, devant l'enseigne du boulanger, il aperçut une silhouette ouvrir les poubelles. Ce n'était pas la première fois qu'il surprenait quelque malheureux chercher de quoi se sustenter dans les ordures. Il n'avait jamais compris comment on pouvait laisser des gens en venir à de telles extrémités. Pourquoi personne ne leur donnait de quoi manger ? L'autre ne semblait pas l'avoir remarqué. Très rapidement et en silence, Roo retourna au hangar. Il s'empara d'un épais torchon et sortit la tourte la plus grosse du four avant de l'envelopper dans le tissu. Enfin, il retourna sur ses pas.
L'individu était toujours là. Cette fois, il entendit Roo s'approcher et il releva la tête, sur ses gardes. Il craignait sûrement de voir débarquer le propriétaire qui n'hésiterait pas à le chasser. Quand il fut assez proche, Roo se figea en reconnaissant le garçon roux de cet après-midi. Celui qui lui avait souri la veille. À la faible lueur nocturne, il crut le voir rougir d'avoir été surpris en telle posture. Roo se contenta alors de franchir le dernier mètre qui les séparait. Il lui sourit doucement et tendit le torchon parfumé et chaud. Le jeune voleur ne réagit pas immédiatement. Roo lui dit alors d'un ton joyeux :
« C'est moi qui l'ai faite. J'espère que tu aimeras. Fais attention, te brûle pas, ça sort du four. »
Le roux répondit à son sourire et le laissa lui mettre avec précaution la tourte dans les mains.
« Comment tu t'appelles ? Moi, c'est Shanks.
– Lucky Roo. »
L'immense sourire sincère de Shanks valut alors des millions de tourtes.
« Merci Lucky Roo, tu es quelqu'un de bien. »
