Notes d'auteur : Je suis vraiment désolée pour ce temps d'attente. J'ai été pas mal occupé entre le boulot et ma vie personnelle. Ensuite, j'ai eu beaucoup de mal à me remettre à l'écriture. J'espère que ce chapitre vous plaira quand même. Le suivant est écrit à un peu plus de la moitié et arrivera beaucoup, beaucoup plus vite - en même temps ce n'est pas difficile.

Encore merci à Umichan pour la correction, vous épargnant ainsi mes fautes.

Je vous souhaite une bonne lecture !


Chapitre VII : Un Choix Difficile

Roo revit Shanks bien plus vite qu'il ne l'aurait cru. Le lendemain, en début d'après-midi, le roux l'attendait devant la cour, le visage toujours rayonnant. En l'apercevant, Roo n'hésita pas une seconde et quitta son dépeçage. Shanks lui tendit son torchon, propre et replié.

« Encore merci. La tourte était délicieuse, fit-il.

– Content qu'elle t'ait plu, répondit Roo, joyeux. Les clients achètent, mais ne disent jamais quand ils aiment. Ils préfèrent se plaindre. Heureusement, ce n'est jamais directement à moi.

– Ça fait longtemps que tu fais ça ? demanda Shanks en laissant son regard planer sur les déchets qui débordaient des poubelles.

– J'ai toujours plus ou moins aidé. Mais ça doit faire un an et demi ou deux que je suis seul à m'occuper de l'arrière-boutique.

– Tu as quel âge ? s'étonna le roux. Tu m'as l'air plus jeune que moi. Peut-être un peu trop pour manipuler des couteaux.

– Je vais bientôt avoir treize ans, s'enorgueillit Roo en se grandissant. Un apprentissage, ça se commence tôt, douze ans au plus tard.

– Je ne savais pas. »

Pour se donner une contenance au cas où son père passerait à l'improviste, Roo s'empara du racloir et nettoya vaguement la cour. Shanks reprit ses questions en le regardant faire.

« Et ça te plaît ?

– Ça dépend, avoua le plus jeune. Le côté manuel me plaît bien, je vois pas le temps passer. J'aime bien cuisiner aussi, mais je le fais pas souvent. À part un pâté par ci ou une tourte par là. Je m'occupe surtout du dépeçage et de la découpe. La texture et l'odeur sont un peu dégoûtantes par contre. Mais c'est pas grave car, quand je coupe, je porte des gants en maille pour me protéger. J'aime bien les mettre, j'ai l'impression de mettre une armure comme les chevaliers.

– C'est vrai que les chevaliers, c'est cool, commenta Shanks en approuvant du chef.

– Et toi, qu'est-ce que… » commença Roo avant de s'interrompre.

Par réflexe, il s'apprêtait à demander à Shanks ce qu'il faisait dans la vie, s'il était en apprentissage. Question stupide, puisqu'il l'avait surpris à voler la veille ou encore à fouiller dans les poubelles pour manger. Le jeune roux comprit ce qu'allait dire Roo et ses pensées. Cependant, il ne le prit aucunement mal et en rit de bon cœur.

« Enfin… je veux dire… que tu… d'où… bredouilla l'apprenti boucher tandis que le fou rire de son camarade s'intensifia devant ses tentatives maladroites.

– Respire un coup ! Je vais pas te manger.

– Je t'avais jamais vu avant, tu viens d'où ?

– De loin. Je suis né sur une île au nord de West Blue, mais j'en ai très peu de souvenirs.

– Waouh ! souffla Roo en le dévisageant derrière ses double-foyers. Comment tu as fini ici ?

– C'est une très longue histoire.

– J'aime bien les longues histoires. Souvent, ce sont les plus belles. »

Shanks sembla plus partagé. Il haussa les épaules.

« Je qualifierai pas la mienne de belle, mais j'avoue que j'ai eu de bons moments. »

Le regard émerveillé qui le dévorait en disait long sur la curiosité qui agitait Roo. Le racloir était demeuré immobile depuis un moment. À présent, il gisait au sol. Le travail, la crainte que son père débarque, tout cela avait quitté son esprit. Le jeune apprenti boucher se concentrait uniquement sur son nouveau camarade.

« Mais pour passer de West Blue à East Blue, tu es passé par Red Line ou Grand Line ? Tu es à East Blue depuis longtemps ? Pourquoi tu n'es pas resté à West Blue ? Tu étais sur un bateau ? T'as vu quoi quand tu étais en mer ? À quoi ressemblaient les autres îles que tu as vues ? »

La cascade de questions ne semblait pas vouloir se tarir. Le débit était rapide et haletant comme si Roo ne prenait plus la peine de respirer ou que ses pensées coulaient plus vite que ses mots. Il s'était rapproché de Shanks. Seule la barrière branlante les séparait et le garçon s'appuyait dessus, se dandinant sur la pointe des pieds pour ne pas perdre une seule expression sur le visage du rouquin.

« Hé, respire ! parvint à le couper Shanks. Tu t'ennuies tant que ça ici que ma vie t'intéresse à ce point ?

– Bah, c'est la routine et j'adore quand on me raconte des histoires. Je vais souvent dans les bars vers les docks pour écouter les marins. C'est fascinant et personne ne dit la même chose. Et quand ils me parlent, moi, je vois les images dans ma tête. C'est ma façon de voyager.

– Si tu veux du voyage, j'ai de quoi te faire une bonne année sabbatique. »

D'un commun accord, les deux adolescent décidèrent de faire un tour en ville. Roo en profita pour lui faire le tour du quartier et lui expliqua les particularités de chaque métier de bouche et pourquoi la rue se montrait si sale. Ils finirent par déboucher vers les nouvelles rues larges et claires du centre-ville. Shanks connaissait davantage ces endroits. Ils arrivèrent sur la Grand Place. En son cœur, l'échafaud les surplombait et semblait les suivre de son regard inexistant. Roo remarqua que son camarade l'observait du coin de l'œil.

« C'est là que le Roi des Pirates a été exécuté, crut-il l'informer. Il paraît qu'il y avait une foule immense. J'ai pas pu y aller, j'avais trop de travail. Pendant des semaines, tout le monde ne parlait que de ça et du One Piece. Encore aujourd'hui, certains ne viennent que pour voir l'échafaud.

– J'y étais » révéla Shanks d'une voix absente.

Il balaya la place d'un regard vague comme si les souvenirs se matérialisaient devant lui.

« Il faisait très chaud ce jour-là. Il y avait tellement de monde qu'on avait du mal à se déplacer. On était collé les uns contre les autres. Je me souviens que ça puait la sueur et la crasse. J'avais l'impression d'être dans la cale d'un navire après des mois en mer. En fait, à part les premiers rangs, personne n'a dû voir grand-chose. À part son voisin de devant ou trois minuscules silhouettes sur l'échafaud. Mais quand Gold Roger a parlé, tout le monde s'est tu. Il n'a pas eu besoin de s'égosiller ou d'utiliser un escargophone pour que chacun l'entende. Puis y a eu un orage qui a éclaté. Je me souviens que la pluie était chaude. C'est bizarre quand je vois cette place, je me rappelle surtout des sensations comme l'odeur, la chaleur ou la pluie. »

L'étrange duo s'était arrêté naturellement au pied de l'échafaud. Roo avait entendu des tas de personnes raconter cet évènement. Si certains restaient sobres avec une description vague et une récitation des paroles du pirate, d'autres inventaient moult détails, prétendaient avoir connu ou croisé le regard de Gold Roger. Mais Shanks avait eu une façon complètement différente de conter cette journée. Il s'était attardé sur ses sensations physiques, sur l'ambiance. Roo avait eu l'impression d'avoir connu ce jour au milieu de cette foule poisseuse sous le soleil de plomb, recueillant la pluie salvatrice encore sonné par le tonnerre et les ultimes mots du grand écumeur.

« Tu crois que le One Piece existe ? demanda soudain Roo. Qu'il a vraiment laissé son trésor quelque part sur Grand Line.

– Ce dont je suis certain, commença Shanks, revenu au présent, c'est que tout est possible sur Grand Line.

– Tu y as été ?

– Oui, j'ai même navigué dessus pendant plusieurs années.

– Raconte-moi ! » exigea Roo d'une voix claironnante.

Shanks éclata de rire, son moment d'absence oublié.

« Trouvons-nous un endroit tranquille et où on peut s'asseoir. Y en a pour un bon moment. Je ne sais même pas par où commencer. »

Ils finirent sur le toit d'une maison abandonnée. Shanks s'était allongé directement sur les tuiles et Roo se trouvait adossé à la cheminée. Tout le port s'étendait sous leurs pieds et la mer résumait leur horizon. Les embruns montaient vers eux, apportant fraîcheur et cris de mouettes. L'environnement devait être bien plus familier pour Shanks et aidait Roo à s'évader à l'écoute de son camarade.

« En quoi Grand Line est différent de East Blue ?

– Chaque île est unique et possède un climat qui lui est propre. Et ce climat est modifié par les quatre saisons. Les différences de températures entre chaque île est tellement importante qu'elle dérègle la météo en mer. Les tempêtes sont monnaie courante et elles peuvent se déclencher à tout instant. On peut passer de l'été à l'hiver en quelques minutes. En dehors de cela, chaque île a sa particularité, géographique ou culturelle. »

Roo voulait toujours en savoir davantage. Alors, plutôt que de répondre en général, Shanks avait commencé à décrire certaines îles qui l'avaient marqué.

« Des îles dans le ciel ?! Non, j'te crois pas !

– Et pourtant, même qu'elles sont en nuages et les habitants ont des petites ailes dans le dos. Mais je doute qu'ils puissent voler. Il n'y avait qu'une île avec de la terre. Selon la légende, il y aurait une cité d'or cachée dessus. »

De nouvelles îles passèrent au crible.

« Comment peut-on survivre sur une île bombardée en permanence par des éclairs ?

– En fait, on n'a pas pu accoster. Alors, je n'ai aucune idée s'il y avait des gens dessus ou pas. »

Les heures s'égrainaient sans que personne ne s'en rende compte. Shanks semblait avoir encore tant d'histoires à raconter.

« Vous avez remonté à contre-courant la cascade ?

– Ouais ! Grâce à des carpes géantes. Par contre, on a appris plus tard qu'il existait un port tout à fait normal un peu plus au sud. On est vraiment passé pour des cons. Au moins, ça a fait rire les habitants. »

Shanks énuméra tellement d'endroits extravagants. Roo ne pouvait parfois s'empêcher de mettre sa parole en doute. Comment des bulles pouvaient sortir du sol ? Une île où l'on courrait dans l'air ? Impossible. Mais il y avait tant de détails et Shanks avait le regard dans le vide, nostalgique. Il parlait sans réfléchir, racontait les sensations. Il ne pouvait mentir. De tels lieux existaient. Ce n'était pas un conte de fée.

« Pourquoi tu es là ? demanda soudain Roo. Pourquoi tu n'es pas resté sur Grand Line ? C'est tellement ennuyeux ici en fait. »

Shanks garda un temps le silence avant de répondre, son sourire effacé.

« C'est compliqué, mais pour résumer, reprit-il enfin, mon équipage s'est séparé. Il est temps pour moi de passer à autre chose. Je compte former mon propre équipage. Quand tout sera fin prêt, je retournerai sur Grand Line en tant que pirate. »

Shanks n'avait jamais clairement dit sur quel genre de navire il avait voyagé. Oh, Roo avait eu quelques soupçons. L e trajet n'était clairement pas celui d'un bateau marchand et Shanks n'était pas le garçon le plus honnête au monde. Roo avait entendu tant d'histoires sur les pirates. La plupart parlait de barbares assoiffés de sang qui parcouraient les mers à la recherche de victimes. D'autres contaient des chasses au trésor et des contrées inexplorées. Il avait croisé la route de quelques pirates dans les bars du port. Si certains s'étaient montrés agressifs et arrogants, d'autres ne se distinguaient pas des marins ordinaires. Certains avaient parlé de liberté. Beaucoup rêvaient du One Piece ou du voyage irréalisable de Gold Roger.

Shanks semblait bien plus fasciné par l'aventure et la découverte que les butins. Il avait parlé de certains endroits abandonnés et exotiques renfermant quelque or perdu, mais il s'attardait sur les paysages, le chemin pour y parvenir et évoquait à peine le trésor. Dans les histoires de sa mère ou des marins, c'était aussi l'aventure qui plaisait à Roo. Le début et la fin n'étaient que montures pour le milieu. Seuls les rebondissements de la quête importaient. Certains détestaient qu'on leur raconte la fin d'un récit, disant que ça n'en valait plus la peine de l'écouter. Pas Roo. La destination n'était que prétexte à l'aventure. Une bonne histoire se devait de raconter comment atteindre ce but, pas le but en lui-même. Ces gens-là ne comprenaient rien à l'aventure. Et Shanks était comme lui. Enfin presque. Roo y rêvait, n'était que spectateur. Shanks était l'aventurier, l'acteur de ses rêves. Comme Roo l'enviait !

« Hé, ça va ? demanda Shanks devant le silence prolongé de Roo. T'es dans les nuages ? »

Le jeune garçon sursauta, n'ayant pas remarqué qu'il s'était perdu aussi longtemps dans ses pensées. D'ordinaire, il se serait contenté de sourire et dire que tout allait bien. Mais, avec Shanks, il se sentait en confiance. Il sentait qu'il pouvait parler à cœur ouvert. Il ignorait pourquoi, c'était instinctif.

« J'ai toujours rêvé de partir à l'aventure, avoua t-il doucement, de découvrir le monde depuis que je suis tout petit. Mais plus le temps passe, plus j'ai l'impression que je resterai bloqué ici toute ma vie. Je devrai me contenter d'écouter les autres.

– Tu parles comme si tu étais au bout de ta vie. Tu as encore tout le temps, tu n'as pas quatre-vingt ans. Ça peut paraître impressionnant, mais suffit juste de se jeter à l'eau. C'est le premier pas le plus difficile, car il faut oser et affronter ses peurs. Le reste suit tout seul.

– Tu m'as dit que tu avais huit ans quand tu as pris la mer. Qu'est-ce qui t'a poussé à partir aussi jeune ?

– Problèmes familiaux » éluda sombrement Shanks en rabaissant son chapeau sur ses yeux.

Roo comprit qu'il n'obtiendrait rien de plus. Il n'insista pas. Ce n'était guère ses affaires après tout. Il pensa un instant à ce que venait de dire Shanks. C'était le premier pas le plus difficile. Un soupçon d'orgueil le secoua. Si un gosse de huit ans l'avait fait, lui à presque treize ans y arriverait sans mal. Ses pensées s'embrouillaient, alors qu'il regardait sans le voir le soleil se coucher. Les lumières rougeoyantes baignaient la mer et enfonçaient Logue Town dans une demi-pénombre digne d'un tableau. Il entendit la voix de Shanks sans comprendre sur le coup. Il reporta son attention sur son nouvel ami, ne saisissant sa phrase qu'au milieu.

« … m'en vais bientôt. Je finis les préparatifs demain. On partira sûrement après-demain à l'aube. »

Roo sentit son estomac se plomber. Pour une fois qu'il avait un ami, celui-ci ne restait que quelques jours. Bien sûr, cela ne pouvait pas durer. Oh, il aurait pu s'en douter. Shanks avait passé sa vie à voyager et il voulait retourner sur Grand Line. Un pirate ne restait jamais bien longtemps au même endroit. Il était évident qu'il reprendrait rapidement la mer. Mais le savoir et l'entendre dire, ce n'était pas pareil.

« Il va bientôt faire nuit, reprit Shanks. Je ferais mieux de rentrer avant que Beckman ne s'énerve et finisse son paquet de cigarettes en quelques minutes.

– Beckman ? répéta Roo. C'est le grand type brun qui était avec la dame ?

– Oui. Notre bateau est arrimé au port vers les anciens docks. Un petit bateau de pêche avec une balustrade bleue. Si tu veux passer dire bonjour ou sauter le pas. »

Assommé par ces paroles, Roo resta silencieux tandis que Shanks entreprit la descente du toit. Le jeune pirate fut très vite en bas. Il lui fit un dernier signe de la main avant de disparaître dans les rues obscurcies. Sa disparition réveilla le petit boucher qui se rendit compte à son tour de l'heure avancée. Il allait encore être en retard. Il devait filer.


En courant, Roo était parvenu à rentrer assez tôt. Ce n'était pas encore l'heure de dîner, il avait même le temps de reprendre un peu le travail qu'il avait abandonné pour suivre Shanks. Il arriva la pas léger et sautillant dans le hangar. Il s'arrêta soudain en voyant les lumières allumées dont plusieurs bougies. Il faisait jour quand il était parti et n'avait pas allumé les lumières. Il ne serait jamais parti en laissant des bougies sans surveillance. Un bruit sec de hachoir le fit sursauter. En se retournant, il reconnut la solide stature de son frère aîné, Don. Ce dernier ne l'avait pas encore vu et terminait de découper la carcasse d'un mouton. Le travail qu'il avait laissé en plan. Don avait dû passer chercher une commande à livrer et remarquer son absence. L'avait-il dénoncé à leur père ? La tête basse et l'air coupable, Roo s'approcha doucement. Don finit par le remarquer.

« Tiens, un revenant » commenta t-il en nouant des morceaux entre eux.

Roo ne parvint pas à répondre. Il aurait aimé dire qu'il était désolé, demander qui d'autre était au courant de son absence. Sa gorge était serrée et son cœur s'emballait. Il allait prendre une sacrée rouste par son père. Don termina rapidement et laissa les gants de boucher retomber sur le plan de travail. Le son métallique sembla assourdissant. Roo garda la tête baissée, soudain fasciné par ses pieds.

« J'ai terminé la commande de la Marine que tu avais commencée, reprit Don en quittant le tablier de cuir. Les côtes d'agneau sont prêtes aussi. Par contre, pour les boudins et les pâtés, faudra que tu te lèves plus tôt demain matin pour les faire.

– Heu… merci.

– Tu as eu de la chance que j'avais pas de livraison cet après-midi pour t'avancer. »

Son ton n'était pas accusateur ni moralisateur. Il restait neutre et calme.

Don s'éloigna pour se laver les mains. Il allait quitter les lieux quand il se retourna une dernière fois.

« Personne ne sait que tu es parti en vadrouille sans avoir fini. Mais évite de refaire le coup, je serai pas toujours là pour te couvrir. »

Roo hocha la tête, soulagé. Il rejoignit son frère et murmura un nouveau merci.

« Et du coup, tu as disparu où pendant tout l'après-midi ? reprit Don.

– J'étais avec un nouvel ami. Je lui faisais visiter un peu la ville.

– T'as un ami, toi ? »

Roo se figea devant l'étonnement brusque de son frère. Il se sentait un peu insulté. Comme si personne ne pouvait le trouver intéressant ou vouloir tout simplement passer du temps avec lui. Il se redressa et regarda Don droit dans les yeux pour répondre.

« Évidemment ! Même qu'il s'appelle Shanks et qu'il a beaucoup voyagé. Même sur Grand Line !

– Voyez-vous ça.

– Ben oui. Il m'a raconté. Tu savais qu'il existait une île qui produit des bulles ? Les gens se déplacent dessus, en font des sacs. Elles peuvent même permettre aux bateaux de plonger sous l'eau. Sur Grand Line, chaque île a son propre climat. Genre sur une île c'est la banquise et celle d'à côté le désert. Il vient de West Blue, mais il est parti quand il était jeune. Il s'en souvient pas. En fait, il a surtout vécu sur Grand Line. Il cherche un équipage pour y retourner. Ça doit être énorme de voir autant d'îles et de vivre toujours en voyageant comme ça ! Sur la mer et tout. »

Roo s'emballait et continuait de raconter sa journée avec Shanks en mélangeant tout. Son frère restait silencieux en observant cette vivacité qu'il ne lui connaissait pas, cette passion qui l'agitait. Il pouvait presque voir ses lunettes s'illuminer.

Après une bonne vingtaine de minutes de monologue, Roo se tut enfin. Don en profita pour l'envoyer rejoindre leur mère en cuisine.

Celle-ci avait déjà commencé à préparer le repas. Elle sourit tendrement quand Roo arriva. Le garçon se lava les mains et la rejoignit autour de la table surchargée de victuailles. Elle glissa un saladier avec une boule de pâte à pétrir. Il s'y attela sans perdre son sourire.

« Hé bien, mon petit, fit-elle en gloussant. C'est la deuxième fois en deux jours que tu rentres plus tard. »

Roo se figea, craignant des remontrances. Mais sa mère ne semblait aucunement en colère, plutôt curieuse et amusée.

« Y aurait-il une jolie fille dans l'histoire ?

– Non, un garçon » répondit Roo spontanément.

Cette fois, ce fut sa mère qui se figea après un sursaut, manquant d'en faire tomber son précieux plat à gratin. Elle rougit et baissa les yeux sur la table. Elle bégaya un instant avant de reprendre.

« Enfin, si tu… l'important c'est que tu sois heureux… Enfin, mais ton père, je doute… Tu es sûr de toi ? »

Roo resta déstabilisé par la gêne soudaine de sa mère. Puis il fit enfin le lien avec ce qu'il avait dit et la méprise engendrée. Ses joues s'empourprèrent à son tour.

« Non, non, c'est juste un ami, corrigea t-il précipitamment. Il est arrivé en ville depuis peu. Je lui faisais visiter. J'ai pas vu le temps passer. »

Sa mère dissimula son soulagement et récupéra son sourire.

« Il vient d'où ?

– West Blue. »

Elle s'attendait à ce que le garçon soit originaire de la campagne dans l'arrière pays. Ils étaient nombreux à venir à Logue Town pour trouver du travail. Ou au pire d'une île voisine.

« En voilà un long voyage ! Comment s'appelle t-il ?

– Shanks. Il a beaucoup voyagé. Surtout sur Grand Line. »

Pour la seconde fois en moins d'une demi-heure, Roo reprit les récits de Shanks avec un enthousiasme intact. Il le perdit légèrement en précisant le futur départ de Shanks. La mère observait son fils, abandonnant peu à peu sa cuisine sans s'en rendre compte. Roo avait toujours aimé les récits de voyages et d'aventures. Avec Don, elle l'avait surpris plusieurs fois aller quémander des histoires aux marins. Ce Shanks semblait une mine inépuisable de rêves pour son petit garçon. Elle sentit son sourire se faner. La joie de Roo faisait plaisir à voir, mais son instinct de mère lui soufflait qu'il s'éloignait d'elle.

Quand elle pensait à l'avenir de ses enfants, elle se les imaginait tous mariés et parents à leur tour avec des situations professionnelles stables et différentes selon leur caractère. Son fils aîné, Don, respirait la confiance en lui, était réfléchi et économe. Ces dernières années, il rêvait d'indépendance. Elle savait qu'il mettait de l'argent de côté et cherchait les autorisations pour avoir sa propre boutique une boucherie ou encore devenir traiteur. Son second fils, Peter, était très proche de son père qu'il considérait comme un héros. Il ne faisait aucun doute qu'il reprendrait le flambeau familial. Ses filles étaient mariées et soutenaient leur mari. Son troisième fils suivait une formation de forgeron depuis presque deux ans et fréquentait depuis quelques mois une fille. Tous ses enfants vivaient sur Logue Town ou juste à côté. Pas plus d'une journée de route entre chaque. À la retraite, elle pourrait profiter de sa grande famille et voir ses petits-enfants pousser. Tout était bien organisé, chaque enfant placé en sécurité. Seul l'avenir de Roo ne se dessinait pas clairement. Quand elle parlait de sa future affaire avec Don, il lui avait semblé qu'il songeait à demander à son petit frère de le suivre. Il n'avait jamais parlé à Roo de ce projet. Elle comprenait maintenant qu'il était trop tard. Son petit bébé avait d'autres rêves.

Durant le dîner, Roo se montra parfaitement silencieux ainsi que sa mère. Don fit un compte-rendu à son père sur les livraisons, mais ne mentionna aucunement l'absence de son petit frère. Jamais un repas ne parut aussi long. À peine fut-il terminé et la vaisselle faite que Roo disparut dans sa chambre. La soirée et la majorité de la nuit, il la passa, allongé sur son lit, à fixer le plafond sans le voir.

Les paroles de Shanks tournaient dans sa tête. Suffit juste de se jeter à l'eau. C'est le premier pas le plus difficile, car il faut oser et affronter ses peurs. S'il avait cette boule dans le ventre, c'était bien qu'il avait peur, non ? Mais de quoi ? De l'échec ? De ne pas être à la hauteur ? Il n'avait rien des héros et des grands aventuriers qu'on acclamait dans les histoires. Mais cela n'avait pas l'air de déranger Shanks. Si tu veux sauter le pas. Roo n'était pas fou, le roux venait bien de lui proposer d'embarquer avec lui. La proposition était-elle sincère ou l'avait-il fait par gentillesse en se disant qu'il ne viendrait pas ? Mais surtout quel avenir aurait-il sur les mers ? S'il survivait déjà ! Il n'en avait aucune idée. Et s'il demeurait ici ? Il ne resterait pas éternellement avec son père. Il pouvait aller travailler chez un autre boucher ou charcutier, voire un traiteur il savait cuisiner. Voire, qui savait, ouvrir sa propre boutique. Certes, un avenir à Logue Town était simple, sécurisant et terriblement ennuyant. Il connaissait déjà cette vie. Il n'en changerait pas. Chaque jour sa routine et son labeur. Le travail en boucherie ne lui déplaisait pas, il était seulement répétitif et automatique. On s'y faisait. Mais Roo n'avait jamais songé à l'avenir et encore moins à répéter indéfiniment les mêmes gestes jusqu'à ce que la mort vienne le cueillir. C'était sécurisant et angoissant à la fois. L'idée de continuer à rêver sans espoir le minait. Vraiment, rester ici le déprimait. Mais tout quitter sans filet le terrifiait. N'importe qui dirait que c'était imprudent et stupide. Au premier problème, tout pouvait virer à la catastrophe. À part les héros dans les histoires, qui réussissait en plaquant tout du jour au lendemain sur un coup de tête ? De plus, suivre Shanks signifiait s'engager dans la piraterie et tout le monde savait comment finissaient les pirates. Roo déglutit en imaginant une corde autour de son cou.

Mais les récits de Shanks lui revinrent. Ils voyaient ces îles extraordinaires se dessiner devant ses yeux. Il se figurait sans mal un bateau pirate fendant les flots à la poursuite dequelques trésors perdus ou de terres oubliées. Grand Line, océan de légendes et de terreurs. Seuls les plus braves l'affrontaient. Un frissonle parcourut. Mais pas de peur. Ce n'était pas une aventure qui se créait dans sa tête, non c'en étaient des centaines. Erreur, des milliers. Elles semblaient se déployer avec autant de facilité qu'une mauvaise herbe. Se préparer à entrer sur Grand Line était une aventure à elle seule. Alors, parcourir ses îles… Vraiment ses rêves semblaient lui tendre les bras. Quand Shanks en parlait, ça avait l'air tellement facile. Et s'il avait raison, si ça l'était ?

Roo s'endormit sans trouver la réponse à cette dernière question.


La journée suivante se déroula dans le brouillard pour Roo. Il exécuta ses tâches mécaniquement sans vraiment y porter de l'attention. Il manqua même se couper une main à un moment. La discussion de la veille avec Shanks tournait sans fin dans sa tête, le partageant entre excitation et peur. Ses angoisses et questions de la nuit ne le quittaient pas. Il ne parvenait pas à se décider. C'était un duel acharné entre le rêve et la raison. Il avait besoin de revoir Shanks. Peut-être cela mettrait-il fin à son conflit intérieur ? Mais il avait beaucoup de travail. Don passa souvent aussi pour récupérer des commandes. Plus que d'habitude, il semblait à Roo. Son frère le surveillerait-il, craignant qu'il ne finisse pas son travail une nouvelle fois ?

La journée, pourtant banale et rythmée, lui parut incommensurablement longue. Le soir tomba pourtant trop vite. Roo n'avait pas eu le temps d'aller voir Shanks. Finalement, il décida d'aller au port après le dîner.

Quand l'air frais de la nuit le frappa, il se rendit compte qu'il ne s'était jamais aventuré aussi loin après le coucher du soleil. Il hésita un moment. Cela serait plus prudent d'attendre le matin. Mais il se rappela que Shanks comptait partir à l'aube. Il prit une grande inspiration et sortit de la sécurité de sa petite cour.

Les rues de Logue Town la nuit se montrèrent silencieuses et vides. Roo croisa quelques passants vers les lieux touristiques ou autour des bars et restaurants. Plus il avançait vers le port, plus il se sentait seul et vulnérable. Le manque d'éclairage dans certaines vieilles rues lui fit perdre son orientation et il fit quelques détours supplémentaires. Enfin, la mer s'étendait devant lui et plusieurs navires aux ombres tortueuses l'entourèrent. Il était arrivé au port. Il devait encore trouver le bateau de Shanks. Il se dirigea vers la partie la plus ancienne des docks. Là, la plupart des entrepôts étaient à l'abandon. Les bateaux se montraient plus petits, plus rares et plus pauvres. Roo dénicha finalement un petit bateau de pêche. À la faible lueur de la lune, il lui semblait que le bastingage fut bleu. Timidement, il s'approcha.

Le pont était désert, aucune lumière ne filtrait par les rares hublots. Shanks était-il absent ? Dormait-il déjà ? Après tout, il devait partir tôt le lendemain. Roo se dit que ce n'était pas une bonne idée devenir le déranger alors qu'il avait besoin de sommeil. Il fit mine de repartir, mais se figea. C'était maintenant ou jamais. Il était perdu. Peut-être que Shanks pouvait l'aider ou juste apporter un bon de réconfort. Ils étaient amis, non ? Il espérait. Finalement, il s'approcha. Il n'osa pas monter. Sur le bord du ponton, il se pencha un peu pour voir le pont et appela doucement Shanks. Pas de réponse, ni de mouvement. Il rappela deux ou trois fois avant d'oser hausser le ton. Cette fois, il obtint une réaction, mais pas celle qu'il attendait.

« T'es qui, gamin ? » retentit soudain une voix grave.

Roo sursauta et leva la tête. Sur le pont supérieur, une haute silhouette sombre le toisait. Une faible lumière rouge indiquait que l'homme avait une cigarette à la bouche. Roo se ratina. Il n'avait pas songé rencontrer quelqu'un d'autre que Shanks. Pourtant, le roux lui avait parlé de cet homme et lui-même l'avait déjà vu. Il ne parvenait plus à se rappeler son nom. Il bégaya un instant avant de pouvoir parler. L'autre ne l'aidait pas à être à l'aise, le dominant de toute sa hauteur, restant silencieux.

« Je… je cherche Shanks.

– Il est pas là. »

Où pouvait bien aller Shanks à des heures pareilles ? Roo soupira. Il avait fait tout ce chemin pour rien. Sa déception surmonta sa crainte et il se détendit malgré la présence de l'homme qui ne le quittait pas des yeux.

« Il ne devrait pas tarder. Il est seulement parti chercher du sel pour conserver la viande.

– Mais les magasins sont fermés, s'étonna Roo.

– Tu crois ? » rétorqua ironiquement l'homme.

Si Shanks faisait les poches des petites vieilles sur le marché, il n'allait pas montrer plus de scrupules envers les commerçants.

« Tu comptes rester sur le ponton encore longtemps ? reprit l'autre toujours aussi sec. Rentre l'attendre à l'intérieur, tu vas chopper la crève. »

Sans rien ajouter d'autre, il descendit du pont supérieur et entra dans la cabine comme pour montrer le chemin à Roo. À travers les hublots, le garçon vit de la lumière apparaître. Le bateau parut soudain bien plus accueillant. Il hésita quand même. Il ne connaissait pas ce type, ce n'était pas prudent. Après, Shanks vivait avec lui, il ne devait pas être bien méchant. De plus, il commençait à avoir froid. Juste cinq minutes, se dit-il en enjambant maladroitement le bastingage.

La cabine était étroite. Elle ressemblait davantage à un couloir qu'à une pièce. Mais on avait réussi à y caser l'essentiel. Roo repéra une seule couchette aux draps défaits. Des restes de repas sommaires traînaient encore à côté de l'évier. Le ménage n'était pas le point fort des deux voyageurs. L'homme – Beckman, Roo venait de s'en souvenir – écrasa sa cigarette et jeta le mégot par un hublot. Le garçon resta debout au milieu de la cabine, n'osant s'asseoir ou toucher à quelque chose. Beckman se laissa tomber sur le matelat, n'accordant pas plus d'attention à Roo. Il n'y avait pas de chaise. Roo l'observa du coin de l'œil.

Il était grand, plus que Don qui était pourtant déjà au dessus de la moyenne. Il avait le visage fermé, un air blasé et sombre. Il ressemblait à un loup solitaire, donc pas vraiment le genre à voyager avec un adolescent. Il semblait tellement opposé à Shanks. Le roux était ouvert et souriant, avait le contact facile avec les gens et inspirait confiance. Ce Beckman tendait l'atmosphère, demeurait immobile comme à l'affût. Sa voix grave et sèche avait donné l'impression à Roo d'être un intrus. Il était assis avec un dos droit, une expression neutre, le regard vif. Roo trouvait qu'il avait une allure de militaire. Il s'avouait également qu'il dégageait un certain charisme et une aura d'autorité. Le genre de type qu'on avait pas envie d'énerver. Shanks rassurait les gens et leur donnait le goût de l'aventure. On avait envie de le suivre car il était sympathique et sûr de lui. Beckman intimidait par sa seule présence et s'imposait naturellement, mais ne donnait aucunement envie de le suivre. Deux contraires absolus, on ne pouvait guère trouver pire association. Roo espérait que cette première impression fût fausse, car, là, il avait bien moins envie de suivre Shanks.

« Quelle ambiance de folie ! Vous auriez pu m'inviter » plaisanta une voix familière derrière Roo.

Le garçon sursauta et vit Shanks qui rentrait avec un sac à la main. Par sa simple présence, les deux autres se détendirent. L'adolescent posa, ou plutôt laissa tomber, son fardeau au milieu de la pièce.

« Ce serait plus pratique si on avait un frigo, nota t-il.

– Et tu le mettrais où, petit malin ? » lança aussitôt Beckman.

L'homme s'était levé et empoignait le sac pour le caser au dessus d'un placard. Roo remarqua qu'il souriait. Sa voix était aussi plus chaleureuse et rassurante et l'intonation amicale, presque fraternelle, conservait sa touche ironique dénuée d'agressivité ou de jugement. De toute évidence, il n'y avait pas que sur Roo que Shanks avait de l'influence. Soudain, leur duo semblait bien moins incongru et le petit bateau bien plus accueillant.

« Salut, Roo ! Je commençais à croire qu'on se reverrait pas.

– J'étais coincé à la boucherie, y avait beaucoup de boulot, se justifia Roo.

– Y a pas de mal, sois pas gêné. »

Shanks se laissa tomber sur le lit et invita de la main Roo à le rejoindre.

« Tu pars demain matin, c'est ça ? demanda Roo ne sachant que dire maintenant que Shanks était là.

– Oui, avec la marée vers huit heures. Si je me réveille, ajouta t-il en riant.

– T'inquiète pas, tu te réveilleras quand je te jetterai du plumard» grommela Beckman en s'allumant une nouvelle cigarette.

Roo se demanda combien il en fumait par jour.

Le reste de la conversation fut principalement monopolisée par Shanks et sa bonne humeur. N'était-il jamais fatigué ? Aucune baisse de moral, jamais ? Beckman se contenta de quelques mono-syllabes par moment. Roo répondait aux questions de Shanks, mais n'osa approfondir. Finalement, il partit comme si de rien n'était. Il était tard. Il n'avait toujours pas de réponse à sa question.


Encore cette nuit, Roo eut du mal à s'endormir. Non, cette fois, il ne ferma pas du tout l'œil. Il resta allongé à regarder le plafond. Non, il se levait à intervalles réguliers pour faire les cent pas. Il sortit son sac, rangea son sac. Il y mit des affaires, les enleva quelques secondes plus tard. Pourquoi ce n'était pas plus simple ? Pourquoi, qu'importait la décision, avait-il une boule dans le ventre ? Il commença une lettre pour ses parents. La déchira. Refit un brouillon qu'il ratura. Peut-être valait-il mieux qu'il le leur dise en face ? Inutile, il ne partait pas. Quoique…

Non, vraiment, prendre la mer ce n'était pas raisonnable et encore moins prudent. Mais c'était tellement tentant, excitant et qui savait ce qui allait arriver. Son avenir à Logue Town était tout tracé et rassurant, assuré même. Il allait tout gâcher en partant. Sans compter sa famille. Comment sa mère allait supporter le départ de son petit dernier ? Qui préparerait la viande à la boucherie ? Partir serait égoïste, imprudent voire carrément stupide. Roo se planta au milieu de sa chambre en hochant la tête. Mais…

Vilaine pensée qui le déstabilisa encore. Une proposition, une occasion comme celle-ci ne se représenterait pas. Qui d'autre, à part Shanks, le voudrait dans son équipage ? Même si techniquement, c'était à peine si le roux avait un bateau. La voix de la raison lui soufflait que Shanks n'avait rien et certainement pas d'avenir. Même s'il parvenait à rassembler un équipage et à aller sur Grand Line, combien de temps survivrait-il ? Comment allait-il survivre aussi ? La vie de pirate était dangereuse. Roo avait lu dans un journal que les pirates avaient une espérance de vie de trois ans sur les mers. Moins d'une année sur Grand Line. Roo frissonna à l'idée de mourir aussi jeune.

Cependant, une seconde voix chassait l'autre. Ses rêves étaient à portée de main. Il lui suffisait d'être sur le port avant la marée. Il ne voulait pas passer sa vie à regretter s'il ne partait pas. Il savait parfaitement à quoi ressemblerait sa vie à Logue Town, mais sur les mers, vers ces îles inexplorées… Le monde était immense et regorgeait d'aventures qui l'aguichaient. Si grand qu'il en avait le vertige.

Il avait peur. Peur de faire le mauvais choix. Peur de gâcher sa vie. Quel dilemme affreux ! Le sourire et la chaleur de Shanks lui revinrent à l'esprit. Le roux n'avait pas hésité, lui avait offert sa confiance et son amitié. Il n'avait jamais eu d'ami avant. En renonçant à ce voyage, il repoussait peut-être aussi la chance d'avoir des amis, des gens avec qui il serait heureux et qui tenaient à lui, non pas par obligation familiale, mais juste pour lui. De multiples aventures, ne plus jamais être seul.

Il piétina. Il y avait trop de risques, non ? Ce n'était pas raisonnable. Son existence serait plus simple et plus sûre à Logue Town. Mais serait-elle meilleure ? Il n'aurait certainement pas de regret aux côtés de Shanks, il aurait suivi son cœur, ses rêves. Ce serait lui qui raconterait des histoires aux gosses dans les ports. Qui leur donnerait des étoiles dans les yeux. Ça le tuerait de rester auditeur éternellement. Une vie remplie de regrets et de concessions, était-elle une vie ? Le concept d'égoïsme, l'image de sa mère en pleurs le frappèrent. Avait-il le droit de lui faire ça ? Il refit un tour.

« Roo, couche-toi, bordel ! » s'écria la voix de Don depuis la chambre d'en dessous.

Le garçon rougit. Bien sûr, son frère devait l'entendre piétiner depuis le début. Il s'était montré étonnamment patient pour ne se plaindre que maintenant. Il fila dans son lit. Mais ne dormit pas davantage, tournoyant sans cesse sur lui même.

Quand le soleil pointa ses rayons, il n'avait pas fermé l'œil, mais il n'était pas fatigué. Il tremblait d'excitation, trépignait. Il avait fait son choix. Il prit son sac, le remplit, laissant un peu de place pour quelques réserves de nourriture. Il n'avait plus peur. Il laissa un mot à ses parents. Il n'avait ni le temps, ni le courage de leur dire adieu en face. Son père piquerait une colère, sa mère pleurerait. Non vraiment, il ne voulait pas s'infliger une telle scène.

La maison était encore sombre et endormie. Il la quitta sur la pointe des pieds. Une fois dans la rue, il inspira une dernière fois à pleins poumons les effluves du quartier de bouche. Il vit sept heures et demie s'afficher sur un clocher. Il devait faire vite s'il ne voulait pas rater le départ. Il fila comme le vent à travers Logue Town. Au passage, il dévora du regard chaque rue, chaque pavé. Qui savait quand il les reverrait. Malgré l'urgence de la situation, il s'arrêta au pied de l'échafaud. Cette construction morbide qui nourrissait ses fantasmes depuis plus d'un an.

« Moi aussi, j'irai sur Grand Line ! » lança t-il avec un grand sourire avant de reprendre sa route encore plus vite.

Sur le port principal, certains bateaux manœuvraient déjà pour partir. Roo sentit son cœur manquer un battement. Huit heures dix. La marée était bien haute. Shanks avait-il déjà levé l'ancre ? Il sauta sur place, sa tête tournant dans tous les sens pour apercevoir l'embarcation du roux. Il ne la vit pas. Mais il aperçut la haute silhouette de Don et celle petite et ronde de sa mère. Il se figea et sentit le sang fuir son visage.

Sa mère avait le sourire crispé et un grand mouchoir sous ses yeux embués. Don gardait un visage calme, quoiqu'un peu nostalgique. Doucement, penaud, coupable, Roo les rejoignit.

« Alors, tu n'allais même pas embrasser ta vieille mère ? murmura madame Lucky d'une voix tremblotante.

– Désolé, c'est juste... »

Juste quoi ? Par lâcheté, par égoïsme ? Un peu de tout cela. Il se balança d'une jambe à l'autre en regardant le sol.

Don lui mit un sac dans les bras. Roo leva le regard vers lui.

« Un peu de provisions, précisa son frère en lui faisant un clin d'œil. Vas pas te mettre à maigrir, sinon on te reconnaîtra plus. »

Sa mère se jeta sur lui et le serra si fort qu'il crut étouffer. Mais ce n'était pas désagréable.

«Prends soin de toi, mon bébé. Tu m'écriras, hein ? Promets-le moi.

– Oui, maman, souffla Roo dans les cheveux maternels, une boule dans la gorge. Comment vous avez su ?

– Enfin, je suis ta mère ! s'insurgea t-elle. Je sais tout ce qui se passe dans la tête de mes enfants.

– Pas tout, j'espère ! » s'alarma Don.

Alors que sa mère lui faisait les dernières recommandations sous les taquineries de son frère, Roo vit enfin Shanks un peu plus loin. Le roux était adossé à un tonneau et le regardait en souriant, l'attendant patiemment. À ses côtés, Beckman fumait et l'observait également. Comme sa mère et Don, ils avaient compris qu'il venait et l'avaient attendu. Jamais Roo ne s'était senti autant entouré et heureux. Sa mère suivit son regard et remarqua les deux marins. Elle lâcha Roo pour s'approcher d'eux. Elle dévisagea un instant Shanks et Beckman.

« Je vous confie mon petit garçon, souffla t-elle, les yeux brillants. J'espère que tout se passera bien. Faites qu'il me donne régulièrement des nouvelles et qu'il mange correctement. »

Elle se concentra ensuite sur Shanks.

« Je ne sais pas qui tu es, petit. Mais mon Roo t'aime beaucoup et tu lui as donné un beau sourire. Fais qu'il continues de sourire comme ça et je serai une mère heureuse.

– Roo est un chouette gars, très gentil. Et c'est pas mon genre de faire pleurer les gens, assura Shanks, mal à l'aise.

– Bien » conclut-elle maladroitement.

Elle reporta son attention sur son fils. Dans un geste machinal, elle défroissa son t-shirt.

« J'espère que tu ne regretteras pas ton choix. N'hésite pas si tu as un souci ou si tu changes d'avis, je serai toujours là. Et Don aussi.

– Et viens pas nous claquer dans les pattes d'ici quelques semaines, intervint Don. Je vais me moquer de qui après, moi ? »

Une dernière et plus longue étreinte et Roo reprit son sac qu'il avait laissé choir. C'était l'heure du départ. La boule était revenue dans son estomac, mais elle semblait différente. Ce n'était ni de la peur ni de l'excitation. Juste le signal d'une nouvelle vie. Il suivit Shanks et Beckman jusqu'au petit bateau de pêche. Jusqu'à la fin, il ne quitta pas sa mère et son frère du regard. Jusqu'à ce que leurs silhouettes fussent avalées par la foule.

Lucky Roo mit son premier pied sur un bateau en tant que marin, non en tant que pirate. Le début d'une très très longue aventure avec un sourire prêt à dévorer le monde.


Et un de plus embarqué ! Si les derniers chapitres ont été trop calmes pour vous, on reprend une bonne dose d'action dans le suivant. Il s'appellera Le Sablonneux. Avec un titre pareil, je suis sûre que j'ai hypé la Terre entière !

A bientôt !